Bibl. française, p. 175 : semé de diamants
2. La Bibliothèque française souligne, je ne sais trop pourquoi — est-ce pour signaler la beauté et la hardiesse de l'expression? — deux mots dans cette phrase : la clarté de la lune dormait sans mouvement...
3. La Bibliothèqne française souligne ici l'épi thète : les roulements solennels...
une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons; des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient ù travers les forêts solitaires.
La grandeur, Tétonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l'àme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'élcrnelles forets; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes \ et pour ainsi dire, à se mêler, à se fondre ^ avec toute une nature sauvage et sublime.
La grandeur, rétonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, au milieu de nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais dans ces pays déserts l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan de forêts; elle aime, à la clarté des étoiles, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute cette nature sublime.
Je ne veux pas commenter ligne par ligne, — elle en vaudrait pourtant la peine, — cette admirable description, et suivre dans le détail les transformations, toujours si heureuses, que l'écrivain a fait subir à son texte primitif. Une luxuriance toute juvénile de détails, de couleurs et d'épithètes; çà et là, des phrases trop longues, et qui ne savent comment finir; des redondances, quelques obscu-
1. Biôl. française, p. 17C. : la masse des ombres (faute de lecture probablement).
2. BibL fra?içaisOj p. 176 : et pour ainsi dire à se confondre avec...
rites OU impropriétés d'expression, des duretés j aussi, des étrangetés, et quelque chose d'un peu / essoufflé dans le mouvement et comme dans Taspi-/ ration de la période ; et, par-dessus tout, une cer/ taine inexpérience d'artiste qui fait que dans ce ' très beau tableau tout est un peu sur le mém^ plan, que l'air n'y circule pas et que les masses principales, les beautés originales, les heureuses trouvailles d'expression n'y sont pas suffisamment^ mises en valeur : voilà sans doute ce qu'un rhéteur \ pourrait trouver à critiquer dans la première ) version. Toutes rares et timides qu'elles soient, les corrections enregistrées par la Bibliothèque française^ — et toutes celles du contexte sont du même ordre que celles que nous avons notées, — nous indiquent déjà dans quel sens va évoluer le goût littéraire du grand écrivain : des épithètes inutiles, des expressions redoublées sont retranchées; l'expression bizarre « des crachats » a disparu. Et enfin, dans l'édition de Londres, Chateaubriand s'est encore montré plus sévère pour son premier texte : des phrases entières ont été supprimées; les épithètes oiseuses, les longueurs de pensée ou d'expression ont été sacrifiées; le rythme de la phrase a été assoupli, les couleurs trop voyantes éteintes ; l'air, la lumière, pénètrent avec l'art dans cette forêt encore vierge; les divers plans se distribuent et s'ordonnent; les détails significatifs soigneusement conservés viennent se placer comme d'eux-mêmes aux endroits précis où ils prennent leur maximum de valeur. Et le tableau, ainsi
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retouche par une main qui devient de jour en jour plus sobre, plus délicate et plus légère, est déjà digne de figurer dans la noble galerie où sont suspendues les toiles des plus grands maîtres.
Une ou deux années se passent. Par deux fois, avec un scrupule d'écrivain et d'artiste qui l'honore singulièrement, Chateaubriand a retouché le texte qu'il rapportait de Londres. « On ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie ^ », disait-il. Et les pages dont nous suivons les destinées n'ont pas échappé à cette revision attentive. Le texte que Chateaubriand en a publié dans la première édition officielle du Génie du Christianisme diffère beaucoup de celui de l'édition de Londres. Et enfin, — car le texte de 1802 n'est pas le texte définitif de l'ouvrage, — il a encore retouché à deux reprises, en 1803 et en 1809, pour la seconde et la cinquième édition de son livre, le texte de sa fameuse Nuit, Nous mettons en face l'une dé l'autre la version de l'édition de Londres et la version définitive de 1809, et nous rejetons en note les variantes des deux éditions intermédiaires. On pourra suivre ainsi d'année en année, et d'édition en édition, le progrès du goût et de l'art dans l'œuvre du grand écrivain.