‹ Chateaubriand: études littérairesChapitre 83 sur 154 · Kd. de 1802 et de 1803 : toute brillante · texte numérisé non relu

Kd. de 1802 et de 1803 : toute brillante

3. Éd. (le 1802 et de 1803 : Dans une vaste prairie, de l'autre coté de cotte rivière...

4. Éd. de 1802 et de 1803 : ra et là dans la savane.,, (comme dans l'édition de Londres).

5. Éd. de 1802 et de 1803 : sur iine mer... (comme dans Tédi- Aion de Londres).

on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, au milieu de nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais dans ces pays déserts l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan de forêts; elle aime, à la clarté des étoiles, à ériger aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute cette nature sublime.

prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires*.

La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces régions sauvages^ l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au. bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire ^, àse trouver seule devant Dieu.

Cette fois, le tableau est complet. Les menues négligences que peut-être aurait-on pu relever

1. Les éditions de 1802 et de 1803 reproduisent pour toute cette phrase Tédition de Londres.

2. Éd. de 1802 et de 1803 : dans ces pays déserts,., (comme dans l'édition de Londres).

3. Éd. de 1802 et de 1803 : à s'enfoncer dans un océan de forêts, à c?Ter aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et pour ainsi dire...

encore dans Tédition de Londres ont peu à peu disparu de la rédaction définitive; quelques détails parasites ont été retranchés; des périphrases, ou tout au moins des expressions trop générales, ont été remplacées par les mots propres (la « vaste prairie naturelle » a fait place à la « savane }») ; des traits nouveaux, expressifs, ont été ajoutés. Le début était un peu brusque et heurté : quelques lignes très harmonieusement pittoresques servent maintenant à « localiser » tout de suite la scène, et à introduire, à amorcer la description. L'idée de Dieu était complètement absente des premières versions; elle est maintenant amenée tout à la fin avec un art souverain, et elle est exprimée avec une sorte de sobriété solennelle qui donne au morceau tout entier un accent religieux, qu'il était fort loin d'avoir tout d'abord. Les phrases sont maintenant coupées et balancées avec une incomparable maîtrise. Déjà très belle pour qui la lit simplement des yeux, cette page est surtout faite pour être lue à haute voix. Elle est alors étonnante d'harmonie, d'ampleur et de majesté. La tranquille sérénité des paysages nocturnes, la douceur calme, la molle et fine lumière qui tombe du ciel dans les chaudes nuits d'été, tout cela y est exprimé avec une puissance de suggestion vraiment merveilleuse. Et il faut redire ici le mot si juste de Sainte- Beuve : « En prose il n'y a rien au delà. »

Et ce n'est pas tout encore. Quand en 1822, à Londres, Chateaubriand composa le livre des Mémoires d'Outre-Tombe où il raconte les souvenirs

de son voyage en Amérique, il y inséra, mais en la corrigeant une dernière fois, en l'abrégeant surtout, sa « nuit américaine»*. La page est belle encore, et elle nous montre le grand écrivain, pris d'un scrupule croissant, et parfois excessif, de brièveté^^ supprh ner impitoyablement toutes. Jês épithetes, tous les adverbes qu'il ne juge jas mdispfîiisables- On peut trouver que, sous cette dernière forme, un peu trop ramassée peut-être, elle^pen L qùelque s^^unes^de^es beautés primitives, et nous sommes un peu tentés d'en vouloir à ce prodigue de devenir avare en vieillissant. Voici cette dernière version :

La lune se montrait à la cime des arbres; une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire gravit peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait sa course, tantôt il franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux sommets d'une chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

C'est dans ces nuits, ajoute poétiquement et justement Chateaubriand, c'est dans ces nuits que m'apparut une muse inconnue ; je recueillis quelques-uns de ses accents; je les marquai sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des harmonies.

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