Mémoires (T Outre-Tombe, éd. Biré, t. 1, p
S'il est dans notre histoire littéraire un écrivain qui ait eu de naissance et, comme eût dit Renan, par décret nominatif de Dieu, le don de renouveler, de marquer de son empreinte personnelle tout ce qu'il touchait, un écrivain qui aurait pu mieux que personne se contenter de son premier jet, c'est bien Chateaubriand. Et ce maître du verbe nous a laissé d'une même page sept versions imprimées dififérentes et successives, et dont chacune, — sauf peut-être la dernière, — représente un progrès sur la version précédente. Mais nous n'avons pas vu ses manuscrits, et nous ne saurions évaluer de combien de remaniements réels, de corrections, de retouches et de ratures nous recueillons ici les derniers résultats. Au reste, nous avons ses propres aveux et ceux de ses amis et secrétaires pour nous en faire une idée, a Cent et cent fois j'ai fait, défait et refait la même page, » nous a-t-il dit en parlant des Martyrs. Et nous savons aussi par lui-même qu'il est souvent resté douze ou quinze heures durant assis à sa table de travail. C'est à ce prix que se font les chefs-d'œuvre. Tel Pascal refaisant jusqu'à treize fois l'une de ses Provinciales. Et ceux qui pensent que la perfection d'une littérature fait partie intégrante de la grandeur nationale doivent s'incliner bien bas devant un écrivain, un poète qui, né avec plus de génie, a autant travaillé que Flaubert.