CHAPITRE IL
François-René (1) de Chateaubriand naquit le k septembre 1768, à Saint-Malo, patrie de Duguay-Trouin, de Mahé delà Bourdonnais, de Lametterie, de Maupertuis, de l'abbé Trublet, du médecin Broussais , et du fameux abbé Félicité- Robert de La Mennais. Il vint au monde la môme année que le héros qui a mis fin à l'ancienne société (*2); et tous deux, après une vie de combats et d'orages, sont allés dormir leur sommeil au
(1) Ce n'est que dans ses Mémoires que Chateaubriand donne son véritable prénom ; jusque-là, il s'était appelé François-Auguste.
(2) Dans ses Mémoires, Chateaubriand le fait naître au 15 août (t. 1, p. 39); quand il discute celte question, qui n'est point sans difficultés, il assigne la date du 5 février (tora. V, p. 202).
bruit des vagues de l'Océan. Le mugissement des flots soulevés par la tempête étouffa les premiers cris de l'enfant de génie, comme le bruit du canon de la guerre civile a empêché d'entendre son dernier souffle. Qui sait si quelque révolution ne l'arrachera pas au rocher où il a voulu que sa tombe fût charmée par les mille voix de l'Océan, de même que des combinaisons mesquines ont repris le grand Empereur aux tempêtes et au mystérieux lointain de Sainte-Hélène?
François-René était le dernier de dix enfants, et la maison qui le reçut à son entrée dans la vie, n'a rien gardé de cette nombreuse famille : elle s'est aujourd'hui transformée en une hôtellerie, fidèle image de notre éphémère apparition en ce monde de douleurs. La chétive enfance de Chateaubriand fut délaissée et triste , et les premières années, qu'il passa tantôt en face de l'immensité parlante de l'Océan , tantôt dans la solitude de la campagne et au bruit des grands bois , le pénétrèrent davantage encore de cette rêverie que la nature avait mise en lui. 11 prenait plaisir, sur la grève de la mer, à lutter contre les orages et à jouer avec les vagues : c'est là qu'il fut élevé, « compagnon des vents et des flots. » 11 avait fait à son enfance , que sa famille laissa trop oisive, une autre société, celle des enfants les plus bruyants et les plus tapageurs ;
il remplissait de cette joyeuse troupe la cour et les escaliers de la maison paternelle. Quand son père le voyait rentrer , le visage barbouillé et meurtri , les mains noires , il disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres , des ivrognes et des querelleurs. Tel était le brillant horoscope de celui dont il n'a jamais su la gloire ; mais , au reste , il l'eût prise , sans doute , pour une dérogation : ce n'était pas des lettres qu'il attendait un nouvel éclat à ajouter aux titres de ses ancêtres. L'austère gentilhomme n'avait toutefois qu'une passion vive , celle de son nom 3 et le voilà arrivé à l'immortalité par une voie inattendue. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand dédaignât les livres : il lisait , et les déclamations de V Histoire philosophique des deux Indes le charmaient ; l'abbé Raynal était pour lui « un maître homme (1) . » Les admirations du père se portaient justement sur des idoles que le fils devait s'efforcer un jour de jeter bas , dans une lutte pleine de gloire et d'éclat.
Le rude seigneur répandait l'effroi autour de lui , et ne sortait de son silence que par ses emportements. Néanmoins , avec de la sévérité dans le caractère , il avait au fond une affection sin-
(1) Mém. d'Oulre-Tombc, t.], p. 311.
cère pour ses enfants , et le jeune René le put connaître , quand il reçut , avec le dernier baiser d'adieu , la vieille épée de son père. Madame de Chateaubriand , femme d'imagination et d'esprit , se plaisait fort à la lecture de Fénelon , de Racine , de Sévigné , et aux anecdotes de la cour de Louis XIV. Pour la piété ,, nous dit son fils , c'était un ange, et le souvenir de telles mères ne s'éteint jamais au cœur de leurs enfants : vive et gaie , pétulante et animée , elle subissait l'humeur chagrine du maître , comme le reste de cette tremblante famille.
Elle élevait son jeune enfant dans des pensées de foi, et lorsque des navires s'étaient perdus sur les déserts de l'Océan ,, que la mer avait rejeté vers la plage les cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie, hjXoft -ndzpni (1), la religieuse mère disait à René , comme sainte Monique à Augustin : Nihil longe est a Deo (2) , rien n'est éloigné de Dieu. « Si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle , écrit Chateaubriand , j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore (3j ; » et ces plaisirs , c'étaient les solennités de la religion et de famille , où la patrie entière et le Dieu de
(1) Homère, lliad., x.xiv, 86.
(3) S. Aug., Confess.
(3) Mém., t. I, p. 73.
cette patrie avaient l'air de se réjouir. S'il les a si poétiquement décrites et avec tant d'amour, c'est qu'il les avait senties dans les fraîches années de sa jeunesse ; l'influence du rocher natal, dit-il lui-même , a puissamment agi sur ses sentiments et ses études.
A côté d'une sainte, de cette sœur Julie,, qu'un digne prêtre breton a placée dans les Vies des justes (1) , il se trouvait au sein de la famille une cadette bien oubliée et qui a tenu dans l'histoire de René une grande place; il était entraîné vers elle par une ardente sympathie. Lucile , pauvre ame en peine , que son deuil naturel tua aux premières années de ce siècle (180/t) , était a avantagée de beauté , de génie et de malheur (2) ; » et, comme cette illustre romaine à laquelle nous intéresse la muse plaintive de Tacite , ne nourrissait que la tristesse dans son esprit (3). Cette nature frêle et délicate se plaisait tantôt à rêver au milieu des sombres nuits et à voir apparaître l'épouvantable image de la mort, tantôt à s'égarer par les prés ou sur les vastes champs de neige. Un jour que René lui avait parlé avec transport
(1) Le vertueux abbé Carron, né à Rennes, en 1750, mon on
(2) lilëm. d'Outre-Tombe.
(3) Non cultu nisi lugubri (PomponiaGrœcina), nonanimo nisi mœsto egit. Tacit., Armai., mi, 32.
de la solitude : « Tu devrais , lui dit-elle , peindre cela ; » c'était la révélation de la présence de la Muse , et Chateaubriand lui a donné en retour l'immortalité d'Amélie.
Destiné d'abord à la marine , comme il le fut ensuite à l'église , et enfin au service de terre , Chateaubriand consacra ses premières années aux mathématiques , où il fit, dit-il , des progrès rapides. Il était secondé, dans ses études, comme dans celles des langues , par une de ces mémoires dont l'homme de génie partage souvent les avantages avec les hommes les pluscommuns (1).
Lorsque la famille de Chateaubriand quitta la ville de Saint-Malo pour aller rejoindre son chef au manoir féodal de Combourg , le jeune René fut envoyé au collège de Dol, à quelque distance de là; il versifiait alors avec une remarquable facilité , et il semble dire comme l'élégant et fécond poète de Sulmone :
Sponte sua carmen numéros veniebat ad aptos. Et quod tentabam scribere, versus erat (2).
Son maître l'avait même, à cause de cette facilité , surnommé YÊlégiaque. Didon et Eucharis le ravissaient, dans les vers harmonieux
(1) Mém.,1. 1, p. 115. Essai sur les Révolutions, t. 1, p. 172.
(2) Ovid., iv, Trist. x, :>6.
et pleins de Virgile, et dans la prose antique de Fénelon ; il traduisait Y/Eneadum genetrix de Lucrèce avec assez de vivacité pour qu'on lui arrachât le poème et que la splendide invocation à Vénus fût remplacée, dans ses mains avides , par le livre peu dangereux des Racines grecques. On sait ce qu'il résulte malheureusement des livres ainsi soustraits aux actives et précoces imaginations : « La défense est un charme. » Racine eut bientôt remplacé le roman de Théagène et C har idée, jeté au feu par Lancelot. Cette fois, il est vrai, on n'alla pas se reprendre au volume arraché ; mais on déroba un Tibulle, et on se livrait tout entier au charme de ses vers si pleins d'une douce et rêveuse mélancolie :
Quam jurât inimités ventes audire cubantem (1), etc.
Après le jeune poète romain , c'était un de nos orateurs sacrés les plus habiles à sonder les replis du cœur, à creuser les détails des passions, à démasquer les fausses vertus, et à conduire l'auditeur par des routes enchanteresses; le discours de Massillon sur la Pécheresse et celui de l'Enfant Prodigue ne quittaient pas l'ardent écolier. C'est au hasard qui lui fit connaître alors deux empires ennemis, que Chateaubriand s'est cru redevable surtout, s'il a su peindre avec (ftvri-
(1) Tibull. I, Elcg. i, 45.
2h CHATEAUBRIAND.
^Bge vérité les entraînements du cœur mêlés aux syndérèses chrétiennes.
Du collège de Dol , il passa à celui de Rennes , où il connut , dans les derniers temps , le futur critique de l'Empire , Geoffroy , et l'antagoniste du Génie du Christianisme , Ginguené; il y rencontra aussi deux hommes diversement célèbres , Moreau , le général , et Limoëlan , l'auteur de la machine infernale. Il acheva ses humanités à Dinan, où il apprenait l'hébreu, et comptait au nombre de ses compagnons Broussais , le médecin matérialiste.
Le cercle des études une fois parcouru, comme il fallait se déterminer pour une carrière , le chevalier de Chateaubriand entra au régiment de Navarre, fut appelé à Paris par son frère , se fit présenter à la cour, le 19 février 1787 , et assista bientôt à une chasse royale, assez pour entendre dire au Roi qui venait d'abattre un chevreuil , que l'animal a n'avait pas tenu longtemps , » seul mot que l'homme destiné à défendre un jour les Bourbons ait jamais obtenu de Louis XVI.
En ce temps-là , Chateaubriand mena donc à Paris la vie de garnison , se mêlant à la littérature du jour 3 voyant Parny, qui était dans toute sa gloire , et dont il savait par cœur les élégies ; Ginguené, qui vivait dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers , la Confession de
Zulmé , et à l'ombre de Lebrun , le pindarique ; Chamfort , spirituel et cynique , causeur étonnant de verve, d'originalité, de saillies (1), et qui devait arriver au jacobinisme par haine contre une société où il n'avait pas fait son chemin ; Delislede Sales, quis'étaitcomposé une bibliothèque avec ses ouvrages , « et faisait ses remontes d'idées en Allemagne ; » Flins des Oliviers, qui fit connaître Fontanes à Chateaubriand , comme Delisle de Sales l'avait introduit dans la société des autres gens de lettres ; La Harpe enfin , excellent maître dont il reçut des leçons , et qui le rappela dans son testament (2).
« Lorsque je relis la plupart des écrivains du XVIIIe siècle , a dit Chateaubriand , je suis confondu et du bruit qu'ils ont fait , et de mes anciennes admirations. Soit que la langue ait avancé , soit qu'elle ait rétrogradé , soit que nous ayons marché vers la civilisation ou battu en retraite vers la barbarie , il est certain que je trouve quelque chose d'usé, de passé, de grisaille, d'inanimé , de froid dans les auteurs qui firent les dé-
(1) Nous ne connaîtrons jamais bien ce que fut Chamfort; cependant on a pu le ressusciter jusqu'à un certain point, d'après les papiers de Chênedollé. Voir une savante étude sur ce poète, par M. Sainte-Beuve, dans le tom. II de la Revue des deux Mondes, ann. 1S49.
(2) Chateaubriand, Mém.,i. I, p. 352 à 3G8. Cf. Examen des Martyrs.
lices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands écrivains de l'âge voltairien des choses pauvres de sentiment , de pensée et de style (1). »
Faut-il s'étonner beaucoup de ce langage et en appeler d'une pareille décision? nous ne lepensonspas. Combien d'écrivains qui ont pu charmer la génération présente sous l'Empire et la Restauration , et que déjà elle ne reconnaîtrait plus pour ses enchanteurs d'autrefois ! Tout près des beautés solides et durables , que de fausses beautés de convention et de circonstance , qui passent de mode s s'en vont avec les années , se transforment à travers les vicissitudes des temps, pour n'être plus comprises ,, ni goûtées des hommes d'une autre époque ! Il en est presque de ce style qui eut sa jeunesse , de ces idées qui obtinrent leur vogue et firent engouement, comme du costume attardé du vieux Sully , au milieu d'une cour renouvelée.
Certes, les grands écrivains du XVIIIe siècle, Montesquieu , Voltaire , J.-J. Rousseau , Buffon , Bernardin de Saint-Pierre, vivront autant que la langue française elle-même ; mais il est entré dans leurs œuvres des portions qui ont pâti déjà du souffle des ans , ou qui les mettent au-dessous
(1) Chateaubriand, Mém. t. l,p. 367.
des heureux génies du XVIP siècle. L'autem-de l'Esprit des Lois, à force de vouloir faire jaillir sa pensée , affecte une concision sentencieuse et fatigante ; Voltaire , avec sa prose limpide , nette, gracieuse et vive, manque de relief et de force ; il a introduit d'ailleurs tout un vocabulaire déshonorant d'injures abjectes , et , malgré la veine courante et facile de sa poésie , il a trop sacrifié à l'expression hâtive et à l'épithète; rarement il rencontre la grande éloquence , le merveilleux accord de la plus haute raison, du cœur et du style ; la passion irréligieuse vient trop souvent comprimer les élans du génie, et substituer le philosophe aux personnages qu'il fait parler ou agir ; il n'a de supériorité incontestable que dans la poésie légère et le rire , le rire , qui se prend surtout au côté ridicule des affaires humaines.
Sans parler des systèmes , des erreurs , des contradictions , des assertions hasardées, et des critiques injustes que Buffbn môle trop souvent a ses riches tableaux de la nature , peut-être la splendenr de son style et la solennité de son imagination engendrent-elles la froideur et la monotome : ce qui était cause du jeu de mots de Voltaire sur cette Histoire naturelle , pas si naturelle q.ron le pensait. Nous ne croyons pas , malgré la remarque de Chateaubriand , que
ce soit un manque de bonté de cœur d'avoir oubliée chien de l'aveugle et avec lui l'image chrétienne du malheur et de la charité ; mais nous ne voudrions pas dire, après un autre écrivain, que Buffon cultive et rappelle tous les bons sentiments (l),ou du moins que l'amour de la paix, du travail, de la vertu , de la gloire, mettent dans son esprit la tendresse qui n'y était pas.
Si notre illustre Pline se ressentait par quelque endroit des imperfections de l'humanité , il croyait voir dans J.-J. Rousseau , à cause même de cette absence relative de naturel que signalait Voltaire, « tous les défauts de la mauvaise éducation ; il a , disait-il , l'interjection , l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle (2). » Doue d'une éloquence maladive et passionnée , qu'il met tour-à-tour au service de l'erreur et de la vérité, du catholicisme et du protestantisme, selon qu'il croyait avoir à se plaindre de l'un ou de l'autre , Rousseau apporta dans le domaine des lettres, fl consacra, par un éclatant et fâcheux exemple, l'amour du paradoxe , des assertions tranchantes , des âpretés de controverse , et cet étalage fastueux de maximes impérieuses , absolues ; ce cynisme qui ne rougit de rien , en usurpant le
(1) Yillcmain, Cours de UUér. fr„ t. II, p. 203 de la nouvelle
édition. .. L , îta
(2) Hérault de Séchelles, Voyage à Monlbard, p. W,
nom d'honnêteté et de philosophie. Apôtre de la tolérance , il se donne à lui-même le plus cruel démenti, lorsqu'il permet au législateur de fixer les articles d'une profession de foi , et de bannir ou de punir de mort les infracteurs ; il écrit un roman à la tête duquel il déclare que la fille qui en osera lire une seule page, est une fille perdue , mais qu'elle ne doit point imputer sa perte à ce livre. Il retrace avec une complaisante patience les turpitudes de sa vie , et prétend que lorsque la trompette du jugement dernier sonnera , il viendra, ses Confessions à la main , dire au souverain juge : Nul ne fut meilleur que moi (1).
Depuis Voltaire et Rousseau , de très-petits hommes et de très-petits auteurs , enhardis à tout oser et à couvrir du nom de ces deux grands écrivains leurs impiétés et leurs sots blasphèmes , se sont imaginés qu'ils avaient en partage le prodigieux esprit de l'un et la chaleureuse éloquence de l'autre , parce qu'ils s'acharnaient à les défendre contre les inflexibles censures de la religion outragée et de la pudeur effrontément insultée. Ceux-là même qui déplorent le funeste usage que ces écrivains firent de leur génie, savent , aussi bien que leurs prôneurs frénétiques, reconnaître
(1) En 1762, ce sophiste orgueilleux écrivait à Malesherbes qu'il • était très-persuadé que, de tous les hommes qu'il avait connus en sa vie, aucun ne fut meilleur que lui. »
d'éminentes facultés où Dieu les a mises ; mais il y a un trésor qui vaut mieux que le génie , qui passe avant l'esprit et l'éloquence : c'est le respect de soi et des autres , c'est la dignité dans le langage et dans la conduite ; plus on s'élève audessus de la foule sur les ailes de la pensée , et moins on doit être pour les peuples une lumière trompeuse. Or , ce ne serait pas une tâche malaisée de montrer que Voltaire et Rousseau ont plus répandu d'erreurs qu'ils n'ont présenté de vérités utiles , plus désolé de consciences qu'ils n'ont éclairé d'esprits , plus semé de préjugés qu'ils ne se flattaient d'en déraciner , plus fait de mal mille fois que de bien. Ceux qui leur décernaient, à une époque de vertige et de deuiL les honneurs du Panthéon, savaient assez ce qu'ils devaient à la parole de ces deux célèbres philosophes.
Jamais , il faut le reconnaître , la prose française n'avait eu autant de mouvement et de couleur que chez Rousseau , de grâce aisée et de naturel que chez Voltaire , d'une certaine magnificence que chez Buflon ; ils ajoutent de nouveaux et incontestables trésors à ceux que nous avaient légués le XVIe et le XVIIe siècles. Toutefois, le siècle de Louis XIV restera le maître encore et le souverain modèle de ce côté-là ; ses écrivains ne connaissent pas cette agitation fébrile , cette
SA VIE ET SES ÉCRITS. Si
tourmente de l'âge qui leur a succédé ; ils habitent les régions sereines de la pensée ; ils se possèdent, ils cherchent à frapper juste plutôt que fort, ils ne songent point au bruit qu'ils feront , et ne se préoccupent que du but auquel ils aspirent. Volontiers nous comparerions les littératures de ces deux siècles à ces deux sœurs de l'Evangile,, dont l'une s'agitait beaucoup autour du divin maître , tandis que l'autre , celle qui avait choisi la meilleure part (1) , restait là calme et recueillie.
Sur la fin de XVIIIe siècle , la littérature française prenait de nouvelles allures avec un élève, un ami de Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, qui avait , dans son déisme honnête , un accent tout fénelonien; c'était une brise fraîche et molle qui soufflait à travers champs, une rénovation qui se préparait et qui devait amener, après l'auteur incompris d'abord de Paul et Virginie, l'auteur (YAtala et de René.
Voltaire , en touchant à tous les genres , s'était efforcé de raviver la poésie , qui s'était étrangement allanguie aux mains des descendants , des flasques imitateurs de Racine ; mais lui-même, à son tour, avait fini par ne compter autour de lui qu'une postérité plus dégénérée que celle de l'auteur d'Jthalie.
(1) S. Luc, x, 38-42.
Cependant , sur son tombeau , et dans une inspiration toute différente pour l'esprit , il se manifestait une poésie nouvelle qui allait rejoindre fiacine par l'harmonieuse pureté, en tenant d'un autre âge par son caractère de religieuse mélancolie. Fontanes , l'ami et l'introducteur , en quelque sorte , de Chateaubriand sur le seuil du XIXe siècle, écrivait en 1783, cinq ans après la mort de l'auteur d'Irène , cette belle méditation de la Chartreuse de Paris , et vers le môme temps le charmant poème du Jour des Morts, dignes contemporains des Eludes de Bernardin de Saint-Pierre , gracieux et aimables précurseurs des tableaux chrétiens du Génie du Christianisme. Firgilius-DeYùle était entré dans sa célébrité ; Ducis produisait sur la scène tragique les sombres conceptions de Shakspeare, et , continuateur de Voltaire au théâtre , comme il était son successeur à l'Académie , s'efforçait de verser quelques gouttes de sang jeune dans les veines taries du vieil zEson dramatique.
Chateaubriand grandissait à coté de cette littérature qui était en cherche de voies nouvelles , et à laquelle un de ses plus hardis promoteurs disait, en donnant l'exemple :
Sur des pensers nouveau* faisons des vers antiques (1). Il était impossible d'indiquer mieux le chemin que
(1) André Chénier.
ne le faisait cet ingénieux enfant de la Grèce, ce doux favori des Muses. C'était une poétique sage et féconde que d'inculquer le respect de la langue , tout en inaugurant le règne d'un autre ordre de pensées ; et Dieu sait ce que le savant élève d'Homère eût ouvert de routes inconnues, ajouté de ravissants trésors à ces richesses posthumes que nous avons de lui , si la guillotine n'eût abrégé ses jours. Il ne le sentait que trop, lorsque se frappant le front , il s'écriait : Mourir ! f avais là quelque chose (i). Toutefois, le renouvellement ne se fût pas poursuivi, chez lui., dans les régions vers lesquelles Fontanes se montrait désireux de le faire aborder. Aimable païen , dans sa docte et séduisante manière, André Chénier était « athée avec délices, » comme l'ont dit ceux qui le purent connaître (2) ; et. s'il se vit proscrit pour avoir défendu le trône que sapait son frère Marie-Joseph, on n'avait pas à l'accuser d'y vouloir appuyer l'autel ; « il se fait gloire d'être de ceux qui n'estiment aucun collège de prêtres, à quelque communion qu'ils appartiennent (3) ; » et la profonde solution qu'il propose pour arrêter ce qu'il ap-
(1) Chateaubriand, Génie, 2e part., liv. ni, chap. 7.
(2) Note de Chênedollé. —Voir l'étude déjà citée de M. Sainte- Beuve sur ce poète.
(3) Chénkr, Œuvres en prose, p. 63.
S/i CHATEAUBRIAND.
pelle les dissensions des prêtres , c'est que « chacun paie le culte qu'il voudra , ou n'en paie point d'autre Cl). » Belle découverte, en vérité , qui a été répétée de nos jours, et trouvée aussi neuve qu'utile.
André Chénier, qui engagea vivement sa plume dans les luttes politiques, et qui défendait une généreuse liberté, nous conduit comme par la main à cette grande catastrophe où il disparutavec tant d'autres victimes regrettables. Le désordre se faisait jour de tous côtés, et l'insubordination dissolvait tous les liens de l'ordre social. La philosophie , qui s'était élevée de ses milliers de voix contre la tyrannie et la persécution , se fit persécutrice quand elle prit en main le pouvoir, et, en quelques années, elle trouva le secret d'amonceler plus d'atrocités et d'horreurs qu'elle n'en avait signalé à travers des siècles entiers dans l'histoire. On fêta la prise de la Bastille, et laFrance se cou-
(1) 76ft.,p.81.— Il disait, dans une élégie aux frères de Pange :
Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceuif,
Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,
De leur cbant lamentable accompagnent mon ombre ,
Et sous des murs sacrés aillent ensevelir
Ma vie, et ma dépouille, et tout mon souvenir.
Infortuné poète, vous n'avez été que trop exaucé !
vrit de bastilles nouvelles , qui regorgèrent de captifs. C'était de là que partaient pourl'échafaud des tombereaux d'infortunés., coupables d'avoir de la richesse, de la beauté, de la vertu ou du génie. Les inquisiteurs de la liberté et des progrès de l'esprit humain célébrés par Condorcet, à la veille du poison, emprisonnaient et mettaient à mort sans nul scrupule les lettrés et les savants, comme des superfétations dans une république bien organisée.
L'astronome Bailly ne put obtenir grâce, maigré ses jours de popularité et son zèle révolutionnaire.
Le célèbre chimiste Lavoisier eut beau réclamer en grâce quelques heures pour achever une importante expérience : on l'envoya faire l'expérience de l'horrible triangle d'acier.
L'auteur des Mois, le poète Roucher, fut emmené sur la même charrette que le chantre de la jeune Captive. Le fils de Buffon prononça vainement comme sauvegarde le nom immortel de son père ; on le laissa dire : Citoyens , je me nomme Buffon , et sa tète tomba. Pour conserver la place qu'il honorait depuis cinquante ans par ses talents et ses vertus, Daubenton fut heureux d'obtenir un certificat de Berger; à ce docte titre , le berger Danben-
ton put rester au muséum d'histoire naturelle (1).
L'ex-oratorien Daunou , qui écrivit ensuite par une servile complaisance un livre partial et injuste contre la papauté (2), avait eu le temps d'apprendre dans les cachots que le Saint-Office de 1793 n'était pas aussi doux, ni aussi poli que celui devant lequel avait comparu Galilée.
Fourcroy eût payé cher sa tiédeur révolutionnaire , si la disette de poudre n'eût rendu ses talents nécessaires à la chose publique (3).
Le nom de Fénelon était traîné sur le théâtre dans un drame écrit sous l'inspiration de la sensiblerie philanthropique , mais si peu capable de faire vénérer la gloire de l'archevêque de Cambrai, qu'un saint vieillard de quatre-vingts ans, l'abbé de Fénelon, fut arrêté comme suspect, et immolé en dépit d'une députation de pauvres savoyards qui eut le courageux mérite de réclamer à la barre de la Convention quelques jours de délai pour un bienfaiteur et un père : inutile dévouement, qui ne put sauver cet octogénaire dangereux.
Les dépôts littéraires, les bibliothèques ne subis-
(1) Cuvier, Biographie de Daubenton, dans le Magasin encyclop., 7eann., tom. I, p. 461.
(5) Mignet, Notices et Mém. Iiist., t. I, p. ISO.
(3) Georges Duval, Souvenirs de la terreur, t. III, p. 160.
saient pas un sort meilleur que celui des gens de bien et des savants ; il périt alors des trésors que rien ne pourra jamais nous rendre. Chateaubriand a retracé, dans les préliminaires de ses Études , quelques actes de ce vandalisme; on eût dit que la philosophie, parles mains brutales de ses adeptes, prenait à tache de venger l'Eglise de longues calomnies accumulées contre elle, sous prétexte justement de méfaits scientifiques.
Pour comble de malheur et de honte, la raison si fort préconisée par ceux qui espéraient se pouvoir passer de Dieu , fut placée sur les autels , dans l'église de Paris la plus imposante, et le peuple le plus éclairé du monde se courba devant une femme éhontée. Il avait été prophète , celui qui , dès l'année 1777, voyant élever la basilique de Sainte-Geneviève , disait qu'on méditait de vains honneurs pour la douce patronne de la cité-reine, et que l'impiété bannirait Dieu de ses temples et de la ville , avant que l'église fût achevée :
Ante Deo suninia quam templnm erexeris urbe , Impietas templis tollct et urbe Deum.
Le bruit de nos armes victorieuses étouffait , pendant ce temps-là, les cris de détresse de l'intérieur; la gloire militaire éclatait partout au dehors , et cachait sous les plis du drapeau fran-
çais les douleurs de la patrie déchirée sur tous les points du sol.
Ce fut à l'origine de ces lamentables dissensions, que Chateaubriand s'exila volontairement; l'insurrection s'était mise dans le régiment où il servait; le jeune soldat se retira, une autre carrière allait s'ouvrir devant lui et changer sa destinée.
Chateaubriand était encore très-jeune, lorsqu'il conçut l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature, ou dépeindre ses mœurs sauvages, en les liant à quelques événements connus. Après la découverte de l'Amérique, il ne vit pas de sujet plus intéressant , surtout pour des Français , que le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane, en 1727. Toutes les tribus indiennes conspirant après deux siècles d'oppression pour rendre la liberté au Nouveau-Monde, lui parurent offrir un sujet presque aussi heureux que la conquête du Mexique ; il jeta quelques fragments de cet ouvrage sur le papier, mais il s'aperçut bientôt qu'il manquait des vraies couleurs, et que s'il voulait faire une image ressemblante, il fallait, à l'exemple d'Homère, visiter les peuples qu'il voulait peindre.
En 1789, il fit part à Malesherbes du projet qu'il avait de passer en Amérique; mais désirant en même temps donner un but utile à son voyage,
il forma le dessein de découvrir par terre le passage tant cherché , et sur lequel Cook même avait laissé des doutes. Chateaubriand partit, vit les solitudes américaines , et revint avec des plans pour un second voyage qui devait durer neuf ans : il se proposait de traverser tout le continent de l'Amérique septentrionale , de remonter ensuite le long des côtes, au nord de la Californie, et de revenir par la baie d'Hudson , en tournant par le pôle. Malesherbes se chargea de présenter les plans du jeune voyageur au gouvernement. La Révolution vint mettre fin à tous ses projets. Couvert du sang de son frère unique, de sa bellesœur , de celui de l'illustre vieillard leur père (M. de Rosambo) ; ayant vu sa mère et une autre sœur pleine de talents, mourir des suites des mauvais traitements qu'elles avaient éprouvés dans les cachots, il erra sur les terres étrangères , où le seul ami qu'il eût conservé , se poignarda dans ses bras (1).
Chateaubriand était parti au mois de janvier 1791. Ce fut peut-être son goût précoce pour la vie indépendante qui l'arracha à la France , où il avait sans doute éprouvé ces vagues tourments d'une imagination inquiète qu'il a dépeints dans René; et, s'il ne découvrit pas le passage
(1) Préface de la prem. édit. ù'Atala.
ZiO CHATEAUBRIAND.
du nord, en revanche il trouva le passage marqué d'une littérature à une autre, dans cette nature neuve et sauvage de l'Amérique septentrionale, dans ces fleuves sans nom, dans ces antiques forêts, ces immenses savanes qui agirent d'une façon si puissante sur son imagination vive et forte. Il écrivait dès-lors ses voyages (1), et remplissait de nombreux cahiers, d'où sortirent ensuite Atala et les Natchez.
Rentréen France au boutd'un an (janvier 1792) , il revit ses anciennes sociétés et trouva parmi les visages nouveaux l'abbé Barthélémy,, qu'il ne loue que médiocrement ; le versificateur Saint- Ange, qu'il traite sans miséricorde ; puis Bernardin de Saint-Pierre , pour l'esprit et le caractère de qui il a , "cre^taiiâ-fteus, trop manqué d'équité (2). 11 épousa, sur la fin du mois de mars, une jeune fille d'un esprit original et cultivé, fort attachée à Lucile , Mlle de Lavigne, de Saint- Malo, qui n'a devancé Chateaubriand dans la tombe que de quelques mois , après une vie de dévouement et de bonnes œuvres.
Chateaubriand avait été surpris, au milieu de ses courses dans le Nouveau-Monde, parla nouvelle de la fuite de Louis XVI et de la fatale arrestation de Varennes; il avait vu que le drapeau
(l) Mêm d1 Outre-Tombe, t. I, p. 207.
•2) Iùid.
SA VIE ET SES ÉCRITS. /il
de la monarchie avait été transporté par les princes au-delà de la frontière. Sans approuver en principe une émigration qu'il a néanmoins énergiquement justifiée depuis, il crut qu'il était de son honneur d'en partager l'imprudence, puisque cette imprudence avait des dangers, et il rejoignit le régiment de Navarre, dans lequel , par une fiction de ce temps-là, il servait avec le rang de capitaine de cavalerie, n'étant que sous-lieutenant d'infanterie (1). Il émigra donc avec son frère, fit la campagne de 1792, et fut blessé au siège de Thion ville d'un éclat de bombe. Dans la retraite,, il fut atteint d'une terrible maladie; on le crut mort., et il se vit abandonné dans un fossé, où le vinrent prendre par compassion les gens du prince de Ligne, qui le jetèrent sur un fourgon. À Bruxelles 3 il retrouva son frère, qui revenait en France pour monter à l'échafaud.
Chateaubriand voulait néanmoins, dans ce triste état, se rendre à Jersey, afin de rejoindre les royalistes de la Grande-Bretagne. Avec un peu d'argent emprunté , il se fit porter à Ostende 3 y rencontra quelques Bretons et nolisa avec eux une petite barque pour Jersey. Il n'y arriva qu'en éprouvant de grandes souffrances , et y fut re-
(1) Préface de Y Essai hist. sur les névol., t. I, p. l\, édit. Ladvocat,
42 CHATEAL'BRIAND.
cueilli par son oncle maternel , le comte de Bédée; là, il resta plusieurs mois entre la vie et la mort.
Au printemps de 1793, se croyant assez fort pour reprendre les armes, il passa en Angleterre. Condamné par les médecins à n'avoir tout au plus que deux années d'une vie languissante,, et hors d'état de tenir l'épée pour son roi, il prit la plume. Ce fut sous le coup d'un arrêt de mort qu'il écrivit l'Essai historique; il avait de plus à supporter la détresse de l'émigration , à expérimenter comme le disait un grand proscrit du moyen-âge, « ce que sait d'amertume et de sel le pain d'autrui, et combien c'est un dur chemin que de monter et redescendre l'escalier d'autrui (1). »
On se sent le cœur navré au tableau de ce dénuement absolu , à qui il ne reste de perspective que la faim et la mort (2). Chateaubriand, du reste , n'était pas seul à endurer les rigueurs de l'exil , qu'il adoucissait selon ses forces par quelques travaux littéraires. De grands seigneurs, autrefois gâtés par la fortune, des Français de tout
(1) Tu provcrai siccome sa di sale
Lo pane altrui, e corn' è duro calle Lo scendere e '1 salir per Paîtrai scale.
Dante, ParacL, Cant. xvir.
(2) Mém d'Outre- Tombe, t. III.
SA VIE ET SES ÉCRITS. 4o
rang, des prêtres qui allaient eux-mêmes sur les marchés faire leurs chétives provisions de bouche, et auxquels d'honnêtes marchandes, touchées de leurs vertus et de leur pauvreté, glissaient secrètement quelques pence, attendaient sur le sol hospitalier de la Grande-Bretagne le jour où il leur serait donné de revoir la patrie.