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CHAPITRE III

Ce fut près de Londres , dans le parc de Kensingtc-n, où le monde élégant se rassemblait alors, et où la foule s'attachait aux pas de Madame Récamier, que Chateaubriand médita Y Essai sur les Révolutions. Ce jeune homme de vingthuit ans n'était pas le seul qui eût fait de la Révolution française l'objet de ses méditations ; Edouard Burke , Joseph de Maistre, Madame de Staël , avant ou après lui , abordèrent le même sujet ; quant à Chateaubriand , il se proposait ■ dans un plan immense, d'interroger les Révolutions les plus célèbres, de considérer l'état social

au milieu duquel elles éclatèrent et leur influence sur le présent ou l'avenir des Etats. 11 cherchait à savoir s'il n'en était point qui , par l'esprit, les mœurs et le caractère du temps, se pût comparer à celle de France; il examinait quelles étaient les causes de celle-ci; quel était le gouvernement présent ; si on pouvait le considérer comme appelé à subsister toujours ; quels en seraient alors les effets sur les nations et les gouvernements de l'Europe; dans le cas contraire, quelles conséquences il en devait résulter.

Souvent , il lui fallait effacer, la nuit , un tableau esquissé le jour, car les événements allaient plus vite que la plume. L'auteur écrivait sur un vaisseau pendant une tempête, dit-il très-bien. Commencé en 1794, travaillé surtout en 1796, Y Essai fut l'œuvre de trois ans d'études, et parut dans tes premiers mois de 1797 ; mais la pensée de l'auteur n'était pas tout entière encore dans ce gros livre (1) : il devait être suivi de deux autres volumes, et le second allait s'ouvrir par les révolutions romaines (2). Les meilleures pages de cette œuvre inédite se sont retrouvées depuis dans les Etudes historiques.

V Essai est la mine brute où Chateaubriand dit avoir puisé une partie des idées qu'il a ré-

(1) Grand in-S° de 681 pages.

(2) Essai hist., t. II, p. 402.

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pandues ensuite dans ses autres écrits (1). Cet ouvrage n'en était pas moins , et l'auteur l'a reconnu depuis, un véritable chaos où se rencontrent les Jacobins et les Spartiates , la Marseillaise et les chants de Tyrtée ; l'éloge de Jésus- Christ et la critique des Religieux; les vers dorés de Pythagore et les Fables de M. de Nivernais; Louis XVI avec Agis et Charles Ier; les trente tyrans d'Athènes avec Danton et Robespierre; Xerxès et l'empereur François. Le vire radical de tous ces parallèles , sans compter les bizarreries qu'ils produisaient, c'était de supposer que la société, à l'époque de la Révolution républicaine de la Grèce, était semblable à la société telle qu'elle existe aujourd'hui (2).

Chaque mot, dans Y Essai, contredit le mot qui suit. On y pourrait trouver un sceptique décidé, un disciple de Zenon , d'Epicure, et en même temps un chrétien bigot , un esprit superstitieux, un ennemi de la raison et des lumières. « On rencontre, dans cette rêverie de jeune homme , une profonde vénération pour Jésus-Christ et pou r l'Evangile, l'éloge des évoques., des curés, et des déclamations contre la cour de Rome et contre les moines; on y rencontre des passages qui sembleraient favoriser toutes les extravagances de l'es-

(1) Essai, p. 58.

(2) Ibid., t. J p. 248.

prit humain, le suicide, le matérialisme , l'anarchie ; et tout auprès de ces passages , on lit des chapitres entiers sur l'existence de Dieu , la beauté de l'ordre, l'excellence des principes monarchiques (1). » C'est ainsi que les considérations sur le clergé en Europe étaient assez favorables àl'épiscopat, et présentaient un éloge des curés, qui a pu prendre place dans le Génie, tandis que l'auteur, peu de pages auparavant , ne craignait pas d'imputer au clergé, comme vice général , l'égoïsme , la haine , le fanatisme.

Dans une phrase de misérable doute , tel qu'il en est fréquemment chez les grands écrivains de Rome païenne, Chateaubriand plaçait J. -J. Rousseau à côté de Malesherbes, au séjour des bienheureux. En 1826, quand il revit cet ouvrage, Chateaubriand, sans vouloir enlever au modèle des sages (2) la place qu'il luiavait donnée dans sa jeunesse remarquait avec justice que l'ame de Malesherbes ne ressemblait en rien à celle du philosophe de Genève (S).

Chateaubriand avait-il un parti pris sur la religion ? non par malheur , d'après ce que nous

(i) Essai hist., t. Il, p. 367.

(2) Expressions de M.-J. Chénier, dans les Œuvres anc, t. III, p. 376. Quel modèle, et qu'il en coûterait peu à 1 humanité de le suivre !

(3) Essai, t. II, p. 19û.

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avons déjà vu de son livre. En lisant attentivement l'Essai , dit-il, et nous sommes de son avis , on sent partout que la nature religieuse est au fond, et que l'incrédulité n'est qu'à la surface (i). » Il y a de faux airs de philosophe, a L'éducation chrétienne qu'il avait reçue, avait laissé des traces profondes dans son cœur ; mais sa tête était troublée par les livres qu'il avait lus, les sociétésqu'il avait fréquentées ; il ressemblait à presque tous les hommes de cette époque : il était né de son siècle (2). »

Elevé à l'école des philosophes , Chateaubriand avait le courage et le bon sens de ne les point épargner, leur attribuant sans balancer la Révolution française. N'était-ce pas Condorcet qui disait du châtelain de Ferney : « Voltaire n'a pas vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons ? » Les philosophes n'étaient assurément pas la cause unique et absolue de la Révolution; mais le nombre , l'audace, la perversité de leurs écrits avait énormément contribué à briser les liens les plus sacrés de la société, à introduire l'esprit de mécontentement et d'insubordination , à affaiblir les mœurs; et l'affaiblissement des mœurs amène bientôt la défaillance des caractères, après quoi il ne reste plus que l'abjection, et des âmes tou-

(1) Essai hist., t. I, p. mi.

(2) Essai., p. Min. — Mém, d'Outre-Tombe, t. II, p. 112.

les prêtes à exercer comme à subir la tyrannie la plus effrénée. On eut le temps de s'en convaincre en France, lorsqu'on vit renaître sous les oripeaux de l'Empire les sanglants proscripteurs de 1793, les Jacobins monseigneurisés.

Au reste, Y Essai était semé de judicieux aperçus et de vérités noblement exprimées ; il offrait des réflexions que l'on dirait écrites d'hier pour les hommes d'aujourd'hui. Ainsi :

« C'est une grande folie que de vouloir donner la liberté républicaine à un peuple qui n'a plus de vertus. Vous le traînez de malheur en malheur, de tyran en lyran , sans lui procurer l'indépendance. 11 me semble qu'il existe un gouvernement particulier, pour ainsi dire, naturel à chaque âge d'une nation.

3 La liberté entière aux sauvages, la république royale aux pasteurs, la démocratie dans l'âge des vertus sociales, l'aristocratie dans le relâchement des mœurs, la monarchie dans l'âge du luxe, le despotisme dans la corruption. 11 suit de là que lorsque vous voulez donner à un peuple la Constitution qui ne lui est pas propre, vous l'agitez sans parvenir à votre but , et il retourne tôt ou tard au régime qui lui convient, par la seule force des choses. Voilà pourquoi tant de prétendues républiques se transforment tout-à-coup en monarchies, sans qu'on en sache bien la raison.

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De tels principes , telle conséquence ; de telles mœurs., tels gouvernements.

• Si des hommes vicieux bouleversent un état, quels que soient d'ailleurs les prétextes, il en résulte le despotisme. Les tyrans sont les remords des révolutions des méchants (1). »

Chateaubriand affirmait que « les lumières ne donnent pas la vertu, qu'un grand moraliste peut être un malhonnête homme , et que le bonheur ne se trouve que dans la pureté de l'âme (2) : » vérités importantes à rappeler aux hommes, surtout dans un siècle qui nous a trop souvent montré de vilaines actions à côté d'un beau langage, et qui prend volontiers l'astuce pour du mérite, le succès pour la grande affaire de ce monde.

Quant au style de YEssai, l'auteur prétend qu'il n'est que celui de ses autres ouvrages; qu'il rend avec moins de précision ce qu'il veut exprimer, mais qu'il a la verve de la jeunesse, et qu'il renferme tous les germes de ce qui a été accueilli avec quelque indulgence dans ses écrits d'un âge plus mûr (3). On a dit de YEssai que c'est un méchant ouvrage qui ne pouvait être fait que par un homme de génie, et Chateau-

(1) Essai fu'st.

(2) Ibid., t. II, p. 57.

(3) Ibid., t. I, p. xi. n.

briand, celui de la fin surtout, s'y retrouve plus qu'on ne s'imagine peut-être.

Presque ignoré en France, où l'auteur l'avait adressé à La Harpe, à Ginguené, à Delisle de Sales, Y Essai fit quelque sensation en Angleterre et en Allemagne. Plus tard, aux années de célébrité de Chateaubriand, ses adversaires politiques s'en firent une arme contre lui, et Napoléon descendit avec ce livre au rôle d'écolier taquin (1). L'auteur voulut aller au devant de ses ennemis, et, au mois de novembre 1812, réimprimer l'ouvrage si soigneusement exhumé. On refusa de le laisser paraître sans qu'il eût passé par les mains des censeurs impériaux (2) , à cause des libertés qu'il défendait , comme de la monarchie légitime qu'il préconisait. L'Essai historique n'était pas un livre qu'on dût publier lorsque régnait le despotisme et le soldat parvenu ; de même que sous Napoléon, les ennemis de l'auteur avaient voulu s'en servir pour le perdre , de même, au retour de Louis XVIII, voulut-on encore, mais cette fois au point de vue religieux , l'opposer à l'écrivain qui avait fait le Génie du Christianisme. Chateaubriand prit le sage parti de publier lui-même ce livre,, dans l'édition de ses Œuvres complètes, en 1826. Il fit bon mar-

(1) Mém. d'Outre-Tombe, U V, p. 170.

(2) Essai hist,, 1. 1, p. zm.

ché de lui-même, relevant ces contradictions, ces aperçus impérieux d'un homme qui ne doute de rien, et ces digressions d'un jeune écrivain qui tient à étaler tout ce qu'il sait et ne sait pas. Du reste , il déclarait n'apercevoir pas dans l'Essai de sa jeunesse une seule erreur politique un peu grave., un seul principequi déviât de ceux qu'il professait dans son âge mûr; partout c'était la liberté, l'égalité devant la loi, la propriété, la monarchie, le Roi légitime qu'il réclamait, tandis que les erreurs religieuses étaient malheureusement trop nombreuses (1) ; il avait bien raison, d'un autre côté, de demander qu'on reconnût dans l'auteur de Y Essai un « jeune homme

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partial avec ses ennemis, juste contre lui-même, et auquel , dans le cours d'un long ouvrage, il n'échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de cœur (2) . »

A l'époque où débutait Chateaubriand, le comte Joseph de Maistre, qui n'avait publié jusque-la que de courtes brochures, auxquelles même n'était pas attaché son nom, entrait hardiment dans la gloire par ses Considérations sur la France (1796). Etranger de naissance, il était éminemment Français d'esprit, et l'on a pu, chez

(1) Essai hist., t. I, p. 203.

(2) Ibid., p. 360.

ôû CHATEAUBRIAND.

nous, dire de lui qu'il est « sans comparaison le plus éloquent prosateur du XVIIIe siècle, moins tendu que Rousseau , moins précieux que Bernardin , plus concis que Diderot , plus énergique que Voltaire (1). » Il y avait dans ce fier et ardent publiciste le savoir qui vient confirmer les découvertes du génie; le goût qui en dirige l'exposition, et l'éloquence qui orne et embellit tout. Ses Considérations présentaient assez d'élévation de pensées et de style pour que de Maistre ait pu être rangé parmi les grands écrivains du dernier siècle, ou que sa réputation, si on aime mieux le donner au siècle nouveau , ait reposé vingt ans sur ce premier titre. Relire sur les bords de la Newa, depuis le 13 mai 180ojusqu'aul7mai 1817, il ne rompit lesilence qu'avec son fameux livre du Pape (1818) , pour s'éteindre en 18*21, sur les. Soirées de Saint-Pétersbourg , dans une durable et persistante jeunesse d'imagination et de fougue. En 1784, de Maistre écrivait que « le siècle se distinguait par un esprit destructeur qui n'avait rien épargné : lois., coutumes, institutions publiques, il a tout attaqué, tout ébranlé, disait-il; le ravage s'étendra jusqu'à des bornes qu'on n'aperçoit pas encore. » 11 fut donné à de Maistre de voir sinon les bornes

(1) Philarète Chasles, dans le Journ. des]Dëbats, 17 juin 1850.

définitives, du moins d'épouvantables désastres , et d'annoncer le retour du calme après l'orage (1) . A la date où il publia les Considérations, c'était lire dans l'avenir; c'était être prophète que de montrer le trône et l'autel se relevant de leurs ruines; et le merveilleux rétablissement de ce qui avait semblé disparu à jamais, c'était le spectacle auquel il conviait les peuples , avec une voix inspirée et triomphante. Les peuples ont trop oublié, surtout les doctes parmi eux, cette solennelle épreuve à laquelle fut mis le christianisme; et, quels que puissent être les frémissements des nations, toujours on pourra répéter à la sagesse humaine déjouée la devise par laquelle de Maistre terminait des pages empreintes d'une sorte de lyrisme prophétique : Le Christ commande; il règne; il est vainqueur (2).

La même année encore , un autre philosophe chrétien entrait dans la carrière avec la Théorie du pouvoir politique et religieux, et, par .une re-

(1) M. Villemain s'étant trompé sur la date des Considérai ions, est amené à les juger un peu de travers. « En 1792, (c'est 1796), dit-il, de Maistre avait publié un livre amer, éloquent, plein de prophéties telles que la prévoyance de la haine en sait faire ; dans lequel calculant d'avance les crimes futurs par la violence actuelle , il menaçait la Révolution des fureurs où elle devait être inévitablement entraînée. » Cours de Littér. fr.au XVUI^ siècle, t. IV, p. 376.

(2) De Maistre, Considérât, sur la France, chap. v, p. 63.

marquable coïncidence, prédisait aussi, près de vingt ans d'avance, une restauration qui, espérait-il , a verserait sur des plaies longtemps douloureuses le baume de l'indulgence et de l'oubli. » Au sortir d'une révolution sanglante qui avait tout confondu, M. de Bonald recherchait les origines du pouvoir et leur assignait leur source véritable, Dieu même, auteur de la société et des lois éternelles qui la régissent. Les deux illustres champions d'une même cause ne se sont jamais rencontrés dans ce monde, quoiqu'il y eût entre l'esprit de l'un et de l'autre « l'unisson le plus rigoureux (1). »

Tous deux ont été bien souvent associés dans les réprobations et les anathèmes de leurs adversaires en politique et en religion ; tous deux ont été représentés comme les esclaves de doctrines d'absolutisme et d'esclavage , faisant bon marché de la dignité et de la conscience humaine. J'entends encore des voix hautaines et méprisantes qui se défendaient hier d'être de la religion de J. de Maistre et de Bonald. A la bonne heure: que chacun reste dans son culte ; mais, certes, ces deux célèbres penseurs n'étaient pas, à beaucoup près, ce que les a voulu faire une école matérialiste en politique, sceptique en religion. Leurs doc-

(1) Letre de J. de Maistre à M. de Bonald, ( 10 janv. 1818 ). Voyez la Notice sur M. de Bonald, par son fils Henri, p. 55.

trines, si arrêtées qu'elles fussent, ils les présentèrent avec une conviction ardente, sans doute 3 mais ferme, loyale et désintéressée, ce que ne font pas toujours leurs plus fiers antagonistes.

Accusé par Mmc de Staël d'un aveugle attachement pour le passé, Bonald se défendait avec calme,, renvoyant à d'autres les honneurs d'une intolérance qu'on prétendait signaler dans les hommes qui étaient simplement coupables de professer des principes très-déterminés et d'y tenir. Il disait donc : « Dans le nombre de ceux qui ont défendu ou défendent encore une cause trop abandonnée , il y a des hommes qui n'ont à regretter ni noms historiques, ni honneurs, ni grande fortune , et qui, satisfaits de leur obscurité , n'auraient , sans la Révolution, jamais quitté leur province, inconnus à leurs maîtres qu'ils ont toujours servis, et à qui ils n'auraient rien demandé ; et cependant, quand ils mériteraient l'éloge ou le reproche de n'être pas assez flexibles sur les principes, ils sont tolérants pour les personnes, plus même que Madame de Staël , moins indulgente pour ceux qui ont supporté la Révolution , qu'ils ne le sont (1) eux-mêmes pour ceux qui l'ont faite (2). »

(1) 11 faudrait dire qu'Us ne sont indulgents.

(2) Observations sur l'ouvrage de Mi,ie de Staël ayant pour litre : Considérations, etc., Paris, Leclerc, 1818, in-8°, p. 136.

M. de Bonald se défendait ensuite de l'accusation d'absolutisme. En montrant que les idées politiques avaient leur origine en Dieu même, de qui descend toute société , à qui remonte toute subordination , il présentait en quelques mots des principes éternels, singulièrement oubliés par des hommes qui ont la prétention cependant de se croire de grands politiques. « Quand le pouvoir, disait-il, est constitué dans une entière indépendance des hommes, il est dans ses lois naturelles ; il est dans la nature , dans la nature de la société; il est divin; car Dieu est l'auteur de toutes les lois naturelles des Etats. Ainsi , le pouvoir d'un père sur ses enfants, d'un maître sur ses domestiques est aussi un pouvoir divin , parce qu'il est fondé sur la nature , et qu'ils sont l'un et l'autre un pouvoir légitime et naturel. Ainsi , dans ce sens , tout ce qui est légitime est divin , puisque la légitimité n'est que la conformité aux lois dont Dieu est l'auteur (1). » De ce que J. de Maistre s'avançait au combat, la tête haute et la parole affirmative ; de ce que la hardiesse dominatrice et souvent prophétique de sa pensée va toucher aux limites du paradoxe , bien des gens en ont conclu qu'il y avait en lui une philosophie sans entrailles et un brutal ennemi de

(1) Observations sur l'ouvrage de Mme de Staël ayant pour titre : Considérations, etc., p. 71.

la raison (1). D'autres ont rappelé à la pratique de la charité chrétienne ce vertueux génie, cet homme de bien. Ces jugements absolus et injustes n'ont pu échapper qu'à ceux qui ne l'avaient étudié qu'avec un parti pris de le dénigrer, et, qui sait? de ravaler un philosophe qui avait la faiblesse de se montrer croyant. Un critique sérieux et fin , dont les affections ne sont pas précisément de ce côté-là, mais qui estrespectueux envers un adversaire , se plaît à reconnaître que l'auteur du Pape, « intolérant au dehors., tout armé et invincible . plume en main, parce qu'il ne sacrifiait rien de ses croyances , était aimable et charmant au dedans, parce qu'il sacrifiait sa volonté (2). « J. de Maistre avait en amitié la parole infaillible, le cœur tendre, même pour nos chers ennemis (S) de la Réforme. Les précieux restes qu'on a trouvés de sa correspondance nous révèlent une ame candide et élevée, un esprit loyal et désintéressé. Au milieu des honneurs qui le vinrent chercher, il resta si modeste et si simple , que le plus compétent de ses biographes a dit , au sujet de sa mo-

(1) M.Villemain le malmène dans son Cours de litt. fr. au XFll I siècle, t. IV, p. Zhh, et le traite de prédicateur de servitude, d'écrivain qui réclame par orgueil la servitude des intelligences. Il y a une page au moins de choses pareilles et de preuves aus-i convaincantes que celles-là.

(2) Sainte-Beuve, Portraits litt., t. II, p. 386, édit. Didier.

(3) De Maistre, Principe générateur, etc., paragr. 22.

destie et de sa frugalité : «C'est ainsi que savent vivre ceux qui croient (1). » Noble aveu, non moins honorable pour celui de qui il vient, que pour celui à qui il s'adresse !

Le remarquable livre de Joseph de Maistre et celui de M. de Bonald nous arrivèrent de l'émigration. Ce fut aussi du dehors que vint à Paris un ouvrage de Madame de Staël, qui se peut associer à ces deux illustres débuts; car c'était le premier écrit considérable par lequel cette femme éminente se révélait d'une manière un peu souveraine. Le livre de l'Influence des Passions sur le bonheur des individus et des nations parut en 1796, et présentait, dans quelques pages sur les catastrophes politiques d'où l'on sortait s une certaine affinité avec d'autres pages du comte de Maistre , qu'elle regardait dès-lors comme un homme de génie. Les Considérations avaient été assez pour elle, qui le jugea aussitôt et le classa à son rang. Il se trouvait, dans son livre à elle, une manifestation assez éclatante 3 en bien comme en mal, de la pensée et du style avec lesquels on aurait à retrouver bientôt Madame de Staël. Mais ce qui la séparait, comme par un abîme, des courageux esprits qui percèrent la foule autour d'elle, ce fut le vide immense qu'il restait au fond de ce spiritualisme vague, poétique, et de cette ambi-

(1) Sainte-Beuve, Porlr. litt., t. II, p. 425.

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tieuse philosophie. Madame de Staël, cherchant un remède aux passions qui troublent les sens de l'homme, se refusait à le trouver dans le christianisme , et n'admettait même pas qu'il pût leur venir de la religion naturelle, invoquant de préférence la philosophie , la bienfaisance, la pitié. Encore, la philosophie, comme elle l'entendait, n'était-elle qu'un pur néant (1). Elle louait le suicide, et, quoiqu'elle ait dit s'être toujours repentie de cette parole inconsidérée, qu'elle ait combattu, quelques années plus tard , ce regrettable langage d'un livre écrit « dans tout l'orgueil et la vivacité de la jeunesse,» ce n'était que de façon à compromettre singulièrement sa cause , puisqu'elle gardait des sympathies pour Caton d'Utique jusqu'à l'absoudre. Ce qui distinguait déjà cette femme remarquable , c'était l'ardeur et le sentiment , les accents chaleureux qu'elle faisait entendre en parlant de la pitié , au sortir des malheurs indicibles de la Révolution. Jamais, depuis cette époque , son cœur ne se ferma de ce côté-là.

(1) M. Villemain, à l'endroit déjà cité, pag 376, parle de la philosophie religieuse de M,nede Staël. Nous voudrions savoir en quoi elle était religieuse, et à quoi décidément elle s'arrêtait. C'est ce qu'il est impossible de démêler à ,travers des aspirations sans objet déterminé : ce sont de belles fantaisies.

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