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CHAPITRE III

LETTRES DE FRANCE (Mai iSoo-mai 1803)

Chateaubriand à Calais. ^ Détresse profonde : un mot pour le médecin et vingtcinq louis. — « Post-seriptum mémorable. » — Prodigieusement belle. — Si vieux et si jeunes. — Articles de Fontanes contre M»* de Staël — et lettres confidentielles à Lucien Bonaparte. — M">* de Staël répond à Fontanes. — Condamné au silence. — Chateaubriand repousse le coup. — L'incident jugé par Sainte- Beuve. — Ce jugement ne tient pas. — Atala. — A. Savigny. — « Publication du Génie du Christianisme. — Articles de Fontanes et billet de remercîment. — Enthousiasme de La Harpe, — du public, — des femmes. — Colère des philosophes. — Chateaubriand devant le Premier Consul. — Mystérieuse lettre de femme. — M">* de Chateaubriand ruinée par ses parents. — Le Génie du ChriS" tianisme offert au Pape, avec lettre d'hommage. — Parfait bonheur. — Projet d'ouvrage sur la France. — Lucien avancerait les fonds. — A la fontaine de Vaucluse; accident et mouvement d'humeur. — Mot de Sainte-Beuve peu justifié.

Enfin Chateaubriand débarque à Calais. Aussitôt il en donne avis à Fontanes. Cette fois, il ne gourmande plus. II rend hommage au dévouement de son ami; il le prie de redoubler d'affection et s'abandonne à ses soins. Toute courte et simple qu'elle est, si Ton veut bien se rappeler les circonstances, on ne lira pas cette lettre sans émotion.

Calais, i8 floréal an VIII [8 mai 1800].

J'arrive, mon cher et aimable ami. M™* Jacquet (i) veut bien me donner une place dans sa voiture. Je descendrai chez vous, et je vous prie de me chercher un logement tout près du vôtre. Nous serons à Paris le 10 (sic).

Tâchez de redoubler d'amitié pour moi, car j'aurai bien besoin de vous, et je vais vous mettre à de rudes épreuves. Annoncez-moi à M"« F[ontanesJ et réclamez pour moi ses bontés.

J'ai bien changé, mon cher ami, depuis que j'ai quitté la Suisse,

pour voyager chez les Natchez, et vous aurez peine à me reconnaître.

Je vous embrasse tendrement.

La Sagne.

(Suscription) Au citoyen Fontanes (2).

La dernière phrase, assez énigmatique, était jetée là, pour faire accorder, avec la lettre, le passeport délivré par le ministre de Prusse, au prétendu Suisse La Sagne.

Nous mîmes quatre heures à passer de Douvres à Calais. Je me glissai dans ma patrie à l'abri d'un nom étranger, et caché doublement dans l'obscurité du Suisse Lassagne et dans la mienne, j'abordai la France avec le siècle...

— A mon retour en France en 1800, une nuit je voyageais en diligence, la voiture fit un léger tressaut que nous sentîmes à peine ; elle avait rencontré un paysan ivre couché en travers dans le chemin ; nous avions passé sur une vie et la roue s'était à peine élevée de terre de quelques lignes (3).

(i) La lecture de ce nom n'est pas certaine.

(2) Bibl. de Genève. — Original autogr.

(3) Essai sur la Littérature anglaise*

— Auguste de Lamoignon vint au devant de M™® Lindsay : son élégant équipage contrastait avec les lourdes charrettes, les diligences sales, délabrées, traînées par des haridelles attelées de cordes, que j'avais rencontrées depuis Calais. M™« Lindsay demeurait aux Ternes. On me mit à terre sur le chemin de la Révolte, et je gagnai, à travers champs, la maison de mon hôtesse. Je demeurai vingtquatre heures chez elle. Elle fit prévenir M. de Fontanes de mon arrivée; au bout de quarante-huit heures, il me vint chercher au fond d'une petite chambre que M"® Lindsay m'avait louée dans une auberge, presque à sa porte.

... M. de Fontanes demeurait dans la rue Saint-Honoré, auxenvinms de Saint-Roch. Il me mena chez lui, me présenta à sa femme, «^ me conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert^ oîi je trouvai un abri provisoire: je fus reçu comme un voyageur dont on avait entendu parler... (i).

Si pénibles à passer furent les premiers mois, qu'il en vint peut-être à regretter les terres de l'exil.

Malade et misérable, il implorait Fontanes. Du fond de sa détresse, il va lui demander < un mot pour le médecin > et « vingt-cinq louis pour vivre >.

Il thermidor, au soir [30 juillet 1800].

Je VOUS envoie, mon cher ami, un Mémoire que de Sales m'a laissé pour vous.

Rendez- moi deux services :

Donnez-moi d'abord un mot pour le médecin.

Tâchez ensuite de m^emprunter vingt-cinq louis.

J'ai reçu de mauvaises nouvelles de ma famille, et je ne sais plus comment faire pour attendre l'autre époque de ma fortune, chez

(i) (Mémoires d'Outre- Tombe.

Migneret. II est dur d'être inquiet sur ma vie, pendant que j*achève l'œuvre du Seigneur. Juste et belle Révolution I Ils ont tout vendu. Me voilà comme au sortir du ventre de ma mère, car mes chemises même ne sont pas françaises. Elles sont de la charité d'un autre peuple. Tirez-moi donc d*affaîre, si vous le pouvez, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront vivre jusqu'à la publication qui décidera de mon sort. Alors le livre paiera tout, si tel est le bon plaisir de Dieu, qui jusqu*à présent ne m'a pas été très favorable.

T^^^^^^OUS. LASAGNE.

{Suscription) Au citoyen Fontanes, rue Honoré (i).

Vingt-deux ans plus tard, ambassadeur à Londres, il retracera la misère de son exil et le dénûment de sa rentrée en France. Ces pages brillent parmi les plus belles des Mémoires : elles furent redevables, au contraste des deux états dans les mêmes lieux, d'un redoublement de verve et d'une incomparable vigueur de touche. En ce qui concerne la rentrée de l'émigré, je me demande si les humbles détails de la lettre confidentielle ne sont pas aussi expressifs, aussi navrants. Du moins prouvent-ils que Chateaubriand n'a pas exagéré dans les Mémoires, Il lui eût été comme impossible de charger le tableau.

Fontanes et Joubert avaient lu les feuilles imprimées, avaient entendu lire les pages manuscrites du livre annoncé.

Amis sincères, toujours rigoureux^ inflexibles, ils ne s'étaient pas bornés à signaler des fautes de détail, ils avaient conclu à une refonte totale. Et comme Chateaubriand discutait, hésitait du moins, Fontanes lui dit : < Vous pouvez

(i) Bibl. de Genève. — Original autog.

VOUS mettre à la tête du siècle qui se lève, et vous vous traîneriez à la queue du siècle qui s'en va! >

Joubert aussi prophétisait : < Il faut le débarbouiller de Rousseau, d^Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la Croix, les Missions, les couchers de soleil en plein Océan et les savanes de l'Amérique, et vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia Athènes de la peste. >

Le € jeune sauvage > se soumit, non sans larmes, mais avec une absolue docilité. Pendant ce long travail de remaniement et de retouches, Fontanes, critique au goût très pur, mais un peu négatif, réprimait les écarts d'une imagination emportée. Joubert, inspirateur, stimulant, et que n'effrayait nulle hardiesse de pensée, ouvrait toutes grandes, au vol de l'audacieux génie, les perspectives de l'infini.

Confiant aux promesses enthousiastes de Fontanes, le libraire Migneret se chargea de recommencer l'impression interrompue; il consentit aussi à donner d'avance à l'auteur quelque chose pour vivre.

Chateaubriand s'enfonça dans son entresol de la rue de Lille et se livra tout entier au travail. Dans les intervalles de repos, il se plaisait à visiter les lieux où il avait promené les rêveries de ses premières années... Il y avait, aux Champs- Elysées, un café qu'il affectionnait à cause de quelques rossignols suspendus en cage. Il y allait souvent, en compagnie de Chênedollé, rentré lui aussi de l'émigration en 1800; ils avaient même âge, mêmes goûts, même amour de l'étude, même désir de gloire. Pendant plus de deux ans, ils ne furent presque pas un seul jour sans se voir. Vingt ans après, écrivant à Chênedollé, Chateaubriand lui rappellera < ce bon

temps de leurs misères, où ils prenaient le détestable café de M™* Rousseau ».

Avec le billet qui suit, le ton n'est plus d'un suppliant. Gomme on se voit tous les jours, on ne s'écrit guère; et quand on échange quelques lignes, elles sont pleines d'allusions aux conversations de la veille, aux confidences littéraires ou autres, aux luttes soutenues en commun.

Le premier mot : < voilà vos épreuves >, appelle une double hypothèse :

Ou bien il est question d'épreuves contenant une poésie de Chateaubriand destinée au journal que dirigeait Fontanes : < Au retour de l'émigration, mon ami M. de Fontanes, qui connaissait mes secrets poétiques, m'engagea à laisser insérer dans le Mercure les vers intitulés : la Forêt. >

Ou bien ce mot « vos épreuves » atteste le désir qu'avait Fontanes de ne pas écrire un seul mot, au sujet de son ami, qui ne lui fût agréable.

Épreuves d'un article sur le Génie du ChristianismelHoUy pas encore; nous sommes en octobre 1800. Epreuves des extraits d'Atalal Non plus: Atala ne fut publié qu'au printemps de 1801.

Réimpression des articles contre M"* de Staël ? Peut-être bien. Il s'agissait d'engager les premières escarmouches sur un point, concerté d'avance et jugé favorable; il s'agissait surtout d'annoncer, en même temps que les grandes luttes prochaines, le champion qui s'offrait pour en assumer l'eflfort principal.

Le premier article contre M™* de Staël avait paru dans le premier numéro du Mercure de France renouvelé, avant le retour à Paris de Chateaubriand. Il se terminait par ce post'Scriptum < mémorable », l'expression est de Sainte- Beuve :

< Quand cet article allait à l'impression, le hasard a fait tomber entre nos mains un ouvrage qui n'est pas encore publié et qui a pour titre : Des beautés morales et poétiques de la religion chrétienne,

< On en fera connaître quelques fragments où l'auteur a traité d'une manière neuve les mêmes questions que M™® de Staël. >

Les passages ainsi annoncés n'étaient-ils pas ceux que Chateaubriand avait envoyés à la < citoyenne > F[ontan]es ?

Mon cher ami, voilà vos épreuves; renvoyez-les le plus tôt possible.

J'ai vu \2l personne : tout est arrangé; mais écrivez-lui un mot.

J'ai retrouvé la petite et admirable société du Luxembourg, Malheureusement, comme nous le disions, ces femmes-là sont les dernières ; elles emporteront leur secret.

Au reste, la grande dame du désert est prodigieusement belle ; je la soupçonne d'avoir, en outre, de l'esprit et du charme.

Ravoir mes capucins et mon saint Augustin ! Cela me tient vivement au cœur.

Hélas) mon cher ami, pourquoi sommes-nous si vieux et si jeunes !

Mille tendres compliments.

16 vendém. an IX [6 octobre 1800].

Rue Saint-Honoré, n® 85, près de la rue Neuve-du-Luxembourg (i).

Je ne puis me flatter d'avoir sûrement élucidé le sens et l'objet du premier mot. Quant à l'allusion de la fin, elle me reste complètement impénétrable,

(i) Bîbl. de Genève. — Original autogr.; sans suscription. La signature parait être un L, accompagné d'un paraphe.

Une autre est familière aux admirateurs de Chateaubriand et de Joubert, aux lecteurs de Sainte-Beuve, de M. de Raynal et de M. Bardoux.

Qui ne connaît la petite et admirable société du Luxembourg ?

Nommer M°*® de Beaumont, c'est évoquer un ensemble idéal d'exquis et poétiques souvenirs.

Chateaubriand avait pris un logement à l'^iôtel d'Etampes, dans la rue Saint-Honoré qu'habitaient Fontanes et Joubert, près de la rue Neuve-du-Luxembourg, où M"® de Beaumont occupait un appartement que lui avait cédé M. Pasquier (i) : « Je me rendais chaque soir chez elle, avec ses amis et les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Mole, M. Pasquier, M. Chênedollé, hommes qui ont occupé une place dans les lettres et dans les affaires. > Il y rencontrait aussi MiM. Adrien de Lézay et Julien, M™«» de Vintimille, de Pastoret, de Staël et Hocquart. M. Julien^ « homme riche, obligeant et convive joyeux, quoiqu'il fût d'une famille où Ton se tuait, avait une loge aux Français. Il la prêtait à M"*« de Beaumont. > Chateaubriand alla quatre ou cinq fois au spectacle avec Fontanes et Joubert.

La grande dame du désert paraît être la sœur du Premier Consul, amie et protectrice déclarée de Fontanes, M'"® Bacciochi.

Les capucins et le saint Augustin ne seraient-ils pas les volumes dans lesquels Chateaubriand avait étudié les Pères de l'Eglise, à Londres, d'abord pour combattre la religion, et bientôt en admirateur et en apologiste ?

Mais ce dernier trait : < si vieux et si jeunes >, qui nous l'expliquera? Le fait particulier se dérobe; l'état d'âme se

(i) Voyez ^Mémoires du chancelier Pasquier^ t. I.

trahit. Voilà le Chateaubriand auquel il faut nous habituer. A la fièvre physique succédait une autre fièvre, celle des passions renaissantes : chimères toujours caressées, alternant avec rincurable ennui; bouffées d'éternelle jeunesse.

Si vieux et si jeunes ! Il avait trente-deux ans.

Les articles de Fontanes, dont nous avons parlé en passant, étaient dirigés contre le livre de M"® de Staël : < De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. > Ils firent < grand éclat et excitèrent les passions en sens opposas. M"® Joseph Bonaparte lui en fit une scène (i) >. M"»*^ de Staël ne se tint pas pour battue. Elle riposta en attaquant le faux bon goût.

Chateaubriand intervint alors au secours de Fontanes. Celui-ci ne s'était engagé si avant contre les idées de perfectibilité que de concert avec son ami et pour lui frayer la voie toute grande.

€ Je n'ai fait que repousser le coup que l'on portait à un homme dont j'admire les talents et dont je chéris la personne (2). »

€ Repousser le coup. > L'expression serait-elle exagérée?

On le croirait à lire Sainte-Beuve :

€ Chateaubriand s'imagina qu'il était généreux à lui de venir au secoiîrs de Fontanes. >

S'il ne se fût agi que d'attaques ou de ripostes littéraires,

< le sanglier » était de taille à se défendre hardiment. Mais la lutte s'était déplacée, et non point par la faute de Fontanes. L'auteur des deux Extraits se voyait condamné au silence. Il le déclarait lui-même sur la fin du second article :

< On a promis de comparer son chapitre sur le christianisme

(i) Sainte-Beuve.

(2) Préface d'A fa/a.

[de M"™« de Staèl] aux fragments d'un ouvrage inédit sur un sujet semblable. On remplira cet engagement lorsque les opinions littéraires les plus innocentes ne seront plus traitées comme des affaires d'État. > Et huit jours après, dans le Mercure du i6 thermidor an VIII, Fontanes disait encore : € Ceux qui osent parler des maîtres du dernier siècle (xvii®) et des anciens principes du goût, sont traités comme des ennemis de la République, comme des gens à courtes vues, et des fanatiques qui cherchent à ramener les vieilles institutions. >

Que s'était-il donc passé ?

J'ai la preuve que M"*^ de Staël avait offert des exemplaires de son ouvrage à divers membres de la famille Bonaparte. Attaquée dans le Mercure par l'ami de Lucien et d'Elisa, (M™* Bacciochi), elle était accourue à Morfontainc, et là, chez le frère aîné, dans ce milieu qu'elle se flattait d'éblouir et de séduire, elle avait protesté, certainement avec éloquence, et peut-être avec larmes. D'autres que M'"« Joseph Bonaparte furent touchés de ses plaintes.

A quelque temps de là, Fontanes écrivait à Lucien :

29 florëal an IX.

Le maître a tonné, sans s'apercevoir qu'il faisait trop d'honneur à une fourmi... Je suis toujours surpris qu'un grand homme tire sur ses propres troupes... Ce n'est pas que Jupiter ne soit fort bon ; mais les dieux subalternes Tassiègent, et dès qu'il a froncé les sourcils, on entend un bruit épouvantable dans les antichambres de l'Olympe. Pour moi, chaque mot qui sort de ma plume est condamné sans appel... Si je suis bon à quelque chose, ce n'est pas dans ce moment. Je me réserve pour écrire l'histoire du nouvel empire, quand Charlemagné le fondera.

Sainte-Beuve était-il plus exact, dans l'appréciation de ce notable incident, quand il écrivait : < Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu'à cette époque M™® de Staël commençait à encourir la défaveur [?] ou du moins le déplaisir marqué de celui qui devenait le maître? Fontanes, « l'homme aux > habiles pressentiments >, pouvait deviner ces choses et n'en pas moins pousser sa pointe : il avait ses éperons à gagner, a-t-on dit, contre la nouvelle Clorinde... mais il n^était pas de la générosité de M. de Chateaubriand de mettre la main dans cette affaire, et de se tourner du premier coup contre celle que la célébrité n'allait pas garantir de la persécution. »

Celui que menaçait la disgrâce, celui dont les moindres écrits étaient condamnés sans appela c'était Fontanes; peutêtre parce que le Premier Consul voyait en lui le protégé de Lucien. On sait la gravité du différend entre les deux frères. L'ambassade de Madrid masqua très imparfaitement le désaccord. Quelques fragments de lettres (inédites) de Fontanes au héros de Brumaire, datées de 1800 et 1801, seront lus avec intérêt. H y a plaisir à surprendre le tour et l'accent de ces choses intimes :

16 fnmaire an iX [7 décembre 1800] .

... J'étais malade depuis votre départ; je vais mieux, et la solitude profonde où je vis ne peut s'embellir que par Tespérance de vous revoir. Je n'ai assurément nul mérite à refuser une place de chef de division dans un ministère où vous n'êtes plus. Ce n'était pas pour ce métier vulgaire, et où tant d'autres seront plus propres que moi, qu*il m'était doux d'exécuter vos ordres; c'était pour approcher mon âme de la vôtre, et pour unir quelquefois nos idées. Je ne passe point comme une bête de somme d'un maître à un autre; je reste à celui que mon cœur, la reconnaissance et l'estime m'ont donné. Je ne

suis pas suspect. J'ai marché constamment dans une autre route... mais les gens qui ont du caractère se retrouvent près du but... Ces hommes-là valent cent fois mieux que les sophistes et les idéologues. Cette dernière espèce est la pire de toutes. C'est là que sont vos véritables ennemis, .ceux de la France et du Premier Consul qu'ils environnent. Moi qui aime passionnément la gloire de la France et celle de votre frère, qui ne peut en être séparée, je fais des vœux continuels pour votre retour; je le crois nécessaire à la patrie...

28 germinal an IX [18 avril 1801].

Je vous aime beaucoup et je vous écris peu. Je ne veux pas vous ennuyer. Je vis dans une trop grande solitude pour rien savoir qui soit digne de vous être envoyé. Je méprise les bruits publics. Toutes les nouvelles qui naissent le matin et meurent le soir ne valent pas la peine d'être écrites. Tous les yeux sont fixés en ce moment sur l'Egypte et sur le Sund. En dépit de quelques alarmes, je me confie entièrement à la fortune du Premier Consul, J*ai lu l'histoire, et je n'ai jamais vu qu'un grand homme s'élevât si haut pour manquer ensuite à sa destinée. Il faut que le dénouement soit digne de ce grand drame que j'ai vu commencer, et que j'espère bien voir finir. Je suis convaincu que tout ce que nous avons pensé se réalisera. De jour en jour, le dernier événement se prépare; il est impossible de le reculer longtemps.

Si le culte se rétablit, comme je l'entends publier de toutes parts, c'est un grand pas vers le but désiré. Car, excusez mes vieilles superstitions, je pense comme le bonhomme Platon que je relis et qui dit : Point de culte, point de gouvernement. Après une armée victorieuse, je ne connais point de meilleurs alliés que les gens qui dirigent les consciences au nom de Dieu. Je vois que les conquérants habiles ne se sont jamais brouillés avec les prêtres. On peut les contenir et s'en servir à la fois. C'est là, quoi qu'on en dise, la bonne philosophie : on peut rire des augures ; mais fl est bon de manger

LETTRES DE FRANCE jb

avec eux les poulets sacrés. Cestce que pensaient Cicéron, Pompée et César qui se fit nommer pontife suprême. Tous ces hommes-là sont de votre famille qui hérita de leurs grandes qualités, et qui doit les imiter en tout.

Notre bon démon ne doit-il pas vous ramener bientôt ? J'ai grand besoin de vous, et là dessus, je ressemble à toute la France. Que de bons conseils, que de vérités courageuses à dire ! Quel appui vous pouvez donner dans le grand jour !

Votre successeur fait, dit-on, tous les jours, le plus pompeux panégyrique de votre ministère en se montrant. On soutient que la place est toujours vacante.

Tout le trtpot dramatique, comme disait Voltaire, est soulevé contre lui. Mais il oppose fièrement ses arrêtés à ceux des comédiens. Malgré sa belle défense, on craint qu'il ne succombe. Les rieurs sont pour les comédiens.

Tout le monde se moque un peu de cette grande bataille. Dieu merci I je ne suis point du combat. Je vis très retiré. Je ne sors que pour aller m'entretenir de vous avec celle qui vous aime le plus. N'allez pas croire que c'est une des mille Arianes que fait voire absence. C*est mieux que cela. Cest une âme et un esprit comme le vôtre. Mes livres, la rue Verte, et Madrid, voilà où sont toutes mes pensées. M"*® Bacciochi peut vous dire si je vous suis tendrement attaché et si je m'occupe de vous. Elle a la bonté de me recevoir quelquefois; elle aime à m'entendre parler de son frère.

Il faudra bien que vous essuyiez une grande épître de moi sur le Mercure dans quelques jours. Je vous parlerai de son organisation, de rimprimeur et des coopérateurs. Quand la première année sera finie, c'est-à-dire dans deux mois, on pourra lui donner peut-être une forme plus agréable aux abonnés en le faisant paraître plus souvent.

Recevez avec bonté les témoignages de mon dévouement, de mon respect et de mon amitié.

FONTANES(l).

(i) Orig. aut.

On sait la part active que prit Lucien au Concordat.

Paris, 10 messidor an IX 1*29 juin 1801].

Revenez au plus tôt en France. Vos chênes et vos marronniers valent mieux, croyez-moi, que les orangers d'Espagne et de Portugal. Finissez vite cette guerre et que la France vous revoye. Elle n*eut jamais plus besoin de vous. Je me suis avisé de faire un enfant depuis votre départ; ma femme accouche dans quelques semaines. Voulezvous être le parrain de cet enfant? M™* Bacciochi accepte le titre de marraine. Je ne puis être trompé de cette manière. Si j'ai un fils, il aura votre génie; si c'est une fille, elle aura les grâces de votre sœur.

Paris, 18 fruclidor an IX [5 septembre 1801].

Ma femme et moi sommes pénétrés de vos bontés. (Lucien avait accepté d'être parrain.) Vous faites les choses aimables d'une manière qui les embellit encore; votre lettre est charmante et donne un nouveau prix aux bontés que vous avez pour ma famille... Auguste écrivait de moins jolis billets à ses clients, et ces clients étaient Horace et Virgile, par qui votre maison serait digne d'être chantée. Je ne ressemble point malheureusement à ces grands hommes, mais je vous aime comme ils aimaient Mécène et César.

Le 7 vendc'miaire, autre lettre sur la rédaction d'une ode que lui avait demandée le Premier Consul:

Le 7 vendémiaire an IX [29 septembre 1801].

Ce travail me sera très difficile en ce moment, la mort de ma fille m'ayant plongé dans une sorte de découragement; néanmoins, si Bonaparte persiste dans son idée, le désir de lui être agréable me

ranimera. Mon dévouement est entier; mes moyens sont très faibles, et pour se faire entendre jusqu*au détroit du Sund et aux rives de la Neva, il faut une voix forte et retentissante. Celle qui publie avec cent bouches et dans toutes les langues le vainqueur de Marengo peut seule opérer ce prodige; elle en sait plus que nos vers; une ode» en vérité, est bien peu de chose au milieu de tant de merveilles, l'ode fût-elle de Pindare ou de Rousseau.

Le 4 nivôse [25 décembre 1801].

Je suis sans place, mais je n^accepterai rien sans votre approbation expresse... Il n'y a désormais de place convenable pour moi que celles qui m'attacheront à votre famille. C'est mon dernier mot.

Un événement arrivé hier au soir (i), et dont les papiers publics parleront assez, doit vous avertir à Madrid que les frères d'un homme monté si haut sont trop loin quand ils ont passé les barrières de Paris. Je sais que le second poste est difficile et dangereux; mais il est des hommes condamnés à la gloire et aux dangers. Qui est fait pour la première, comme vous, ne craint pas les seconds; et puis, après tout, je vous dirai comme à Auguste dans Cinna :

Il est beau de mourir maître de Tunivers...

(i) 3 nivôse [24 décembre 180 1], explosion d'une machine infernale rue Saint-Nîcaise quand passait la voiture de Bonaparte. — W^^ Bacciochi (Elisa fionaparte], sœur aînée[^de Napoléon, écrivait à son frère Joseph, le 12 nivôse an IX [2 janvier 1802), une lettre' de trois pages in-8°, au sujet de l'attentat de la machine infernale : € J'espérais que le résultat de cette fatale journée avait ouvert les yeux à Bonaparte, et qu'il aurait chassé ses ennemis et rapproché ses amis... Bonaparte s'ayeugle; il ne lit, ne voit que par sa police, sa femme et son secrétaire. » Elle engage Joseph à revenir au plus tôt, puisque seul il est écouté. Lucien se plaît à Madrid. Jérôme va courir le monde. 1 (U Amateur d* autographes .^ catalogues Charavay.)

Retenons, de cette correspondance, que Fontanes était condamné au silence, quand parut la réponse de M"* de Staël. C'est alors que s'avança Chateaubriand.

La carrière était ouverte. Il y entra brillamment et en vainqueur.

Les articles de Fontanes, ou, comme on disait en ce tempslà, les extraits, pâlirent en regard de la longue lettre que Chateaubriand lui adressa, et qui fut insérée dans le Mercure de France.

Avec son nouvel adversaire, M™« de Staël n'eut plus la ressource de s'élever contre le faux bon goût. En réfutant Fontanes, non sans une pointe d'insolente ironie, elle avait caractérisé à l'avance, — et d'autant mieux qu'elle ne pouvait penser qu'à son propre génie, — elle avait comme signalé et appelé à la couronne le génie rival, bientôt génie sans rival : < Un tel système (style exact et commun, servant à revêtir des idées plus communes encore) expose beaucoup moins à la critique. Ces phrases ^ connues depuis si longtemps^ sont comme les habitués de la maison : on les laisse passer sans leur rien demander. Mais il n'existe pas un écrivain éloquent ou penseur dont le style ne contienne des expressions qui ont étonné ceux qui les ont lues pour la première fois, ceux du moins que la hauteur des idées ou la chaleur de l'âme n'avait point entraînés. »

Au citoyen Fontanes.

J'attendais avec impatience, mon cher ami, la seconde édition du livre de M™® de Staël, sur la Littérature. Comme elle avait promis de répondre à votre critique, j'étais curieux de savoir ce qu'une femme aussi spirituelle dirait pour la défense de la perfectibilité.

Aussitôt que l'ouvrage m'est parvenu dans ma solitude, je me suis hâté de lire la préface et les notes ; mais j'ai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections. On a seulement tâché d'expliquer le mot sur lequel roule tout le système. Hélas I il serait fort doux de croire que nous nous perfectionnons d'âge en âge, et que le fils est toujours meilleur que son père«.. J*ai peur que cette dame, qui se plaint si souvent des hommes en vantant leur perfectibilité, ne soit comme ces prêtres qui ne croient point à l'idole dont ils encensent les autels...

A présent, mon cher ami, il faut que je vous dise ma façon de penser sur ce nouveau cours de littérature; mais en combattant le système qu'il renferme, je vous paraîtrai peut-être aussi déraisonnable que mon adversaire; Vous n'ignorez pas que ma folie est de voir Jésus-Christ partout, comme M"* de Staël la perfectibilité. J'ai le malheur de croire avec Pascal que la religion chrétienne a seule exprimé le problème de l'homme. Vous voyez que je commence par me mettre à l'abri sous un grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique.

Au reste, je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage. Mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-îl ? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de corriger. Ce que je vais vous dire dans cette lettre sera tiré en partie de mon livre futur sur les Beautés de la religion chrétienne. Il sera divertissant pour vous de voir comment deux esprits partant de deux points opposés sont quelquefois arrivés aux mêmes résultats. M"* de Staël donne à la philosophie ce que j'attribue à la religion...

^observerai setdement, à propos de l' amitié ^ en pensant à vous, que le christianisme en développe singulièrement les charmes^ parce qu'il est tout en contrastes comme elle. Pour que deux hommes soient parfaits amis, ils doivent s'attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit : il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'un genre différent ; des opinions opposées, des principes semblables ; des haines et des amours diverses, mais au fond la même

8o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

dose de sensibiliié; des humeurs tranchantes^ et pourtant des goûts

pareils; en un mot, de grands contrastes de caractère, et de grandes

harmonies de cœur,,, (i).

Adieu, mon cher ami, je vous aime et vous embrasse de tout mon

cœur (2).

L'auteur du Génie du Christianisme.

Ces passages où perce magnifiquement le moi, et surtout le dernier, où les deux amis sont présente's dans leurs contrastes de caractère et leurs harmonies de cœur, m'ont paru les plus intéressants. J'ai néglige' la brillante discussion, qui se retrouve, en d'autres termes, dans le Génie du Christianisme^ et la fin, très éloquente, que Sainte-Beuve a citée; beaucoup d'autres l'ont citée après lui. Nul, à ma connaissance, n'avait reproduit l'alinéa très personnel que j'ai souligné. Il est de ceux qui m'attirent et répondent à mon plan.

Une < Note des rédacteurs » suivait le titre et précédait la lettre. Négligée dans les études consacrées soit à Fontanes, soit à Chateaubriand, elle est bonne à recueillir ici, parce que, manifestement, elle vient de Fontanes et qu'elle est un premier salut au génie du correspondant; de plus, elle rétablit les situations respectives*, faussées par Sainte- Beuve. Les < opinions opposées » de Tami, s'y produisent librement, à la suite de louanges sincères; et la riposte, nuancée de mépris, à l'adresse des philosophes, achève de nous montrer les difficultés de la situation, peut-être même les périls de la critique, en cette fin de la tourmente révolutionnaire.

Ce que fut le dévouement de Fontanes à l'auteur du Génie

(i) Reproduit avec variantes dans le Génie du Christianisme,

(2) Mercure de France, n^ du i^^ nivôse an IX [décembre 1800], pp. 14-38.

LETTRES DE FRANCE 8l

du Christianisme^ et d'autre part, ce qu'allait être le combat auquel Chateaubriand se portait avec confiance, on le comprend mieux, quand on voit la facilité avec laquelle une discussion littéraire devenait un crime politique.

On ne voulait point répondre à la préface que M°*® de Staël vient de faire imprimer dans la seconde édition de son livre, contre le Mercure, La réplique était trop facile; et d'ailleurs de semblables disputes vont toujours plus loin qu'on ne veut.

L'auteur des deux Extraits qui ont excité tant de colère s'était cru obligé de raisonner et d'être poli. Les partisans de M°® de Staël se sont dispensés de ce soin. Ils ont évité prudemment toute discussion; car ces hommes si profonds craignent, en général, de se compromettre, et se dérobent à la difficulté, quand on les serre de trop près. Mais ils ont une ressource assurée pour forcer un adversaire au silence. Ils l'accusent de prêcher la contre-révolution^ sitôt qu'il doute de leur infaillibilité. Quand une discussion littéraire devient un crime politique^ il faut se taire et attendre. C'est le parti qu'avait pris le critique de M™* de Staël ; mais cette lettre lui parvient au moment même. Les choses neuves, la brillante imagination et rintérêt dont elle est remplie ne lui permettent pas de la supprimer et de la retarder.

Au reste, elle renferme plusieurs opinions qu'il ne partage pas, et c'est pour cela même qu'il la publie. Ce qu'on y dit de Locke et des idées innées mériterait surtout un long examen. Mais ce qu'on y ajoute sur l'opinion des Anglais, à l'égard de ce même Locke, est de toute vérité. De plus, M°»® de Staël est traitée avec tous les égards qu'elle mérite, et c'est la dernière fois qu'il en sera question dans ce journal.

Il est facile de s'en convaincre : cette note et la lettre de Fontanes à Lucien se servent de preuve Tune à l'autre ; elles infirment Tappréciation de l'éminent critique.

Les ennemis ne manquaient pas à Fontanes : jacobins qui voyaient en lui l'un des chefs de la réaction; philosophes qui lui attribuaient en partie le réveil des idées religieuses; rivaux littéraires qu'offusquait Taulorité.croissante de ses jugements. Menacé dans les feuilles publiques, Fontanes prit conseil de ses intérêts qui se trouvaient d'accord avec l'intérêt général. Il fit avec décision ce qu'inspire l'âge viril, d'après le < poète de la raison > :

L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage, Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage. Contre les coups du sort songe à se maintenir, Et loin dans le présent regarde l'avenir.

Lorsqu'il fit cela, le choix politique n'était pas sans dignité, parce qu'il n'était pas sans danger. Quels lendemains attendaient, peut-être, celui que Fructidor avait proscrit?

Monarchiste de vieille date, voire à travers la période révolutionnaire, il était conséquent avec lui-même, en se portant du côté du seul pouvoir possible en ce moment, — € du pouvoir unique et permanent qui convient seul aux grands États »; c'était son expression.

Sainte-Beuve n'est pas plus exact quand il reproche à Chateaubriand d'avoir manqué de courtoisie et de convenance envers M°»« de Staël.

< Chateaubriand débuta dans la publicité en brisant une lance, assez peu courtoise, il faut le dire, contre M"™* de Staël que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment. Il y a des passages qu'on relit par deux fois, tant ils semblent singuliers à force de personnalités blessantes et de malignes insinuations de la part d'un chevalier, d'un preux s'adressant à une femme : < En amour, disait-il ironiquement,

M™«de Staël a commenté Phèdre, et Ton voit, par la leçon du scoliaste, qu'il a parfaitement entendu son texte... »

M™^ de Staël se plaignit encore, mais non du propos mondain que relève Sainte-Beuve. A cette date, en ce prolongement du xviii« siècle, ces choses ne détonnaient pas. Lç lecteur souriait, fût-il < le scoliaste »; et M""« de Staèl plus que d'autres, elle qui plaisantait tout haut, à l'apparition du Génie du Christianisme^ sur le chapitre delà Virginité.

Dans les Portraits de femmes^ Sainte-Beuve avait émis une appréciation plus équitable. L'accord avec la note du Mercure est absolu : < Le jeune auteur, au milieu de la plus parfaite politesse j et d'hommages fréquents à l'imagination de celle qu'il combat^ y prend position contre le système et les principes proposés par elle. > — < La plus parfaite politesse >, disait donc Sainte-Beuve, en i835. — € Tous les égards qu'elle mérite >, portait la note qui passa sous les yeux de l'intéressée. — < Réfutation admirative et polie, qui rendait hommage à M°* de Staël, sans partager toutes ses opinions »; c'est le résumé de Villemain.

€ M""* de Staël désira connaître l'auteur de la lettre du Mercure, et ce premier exploit de polémique devint ainsi l'origine d'une liaison entre les deux génies dont nous sommes habitués à unir les noms et la gloire (i), >

Atala parut au printemps de 1801. Sainte-Beuve, après s'être livré à une longue étude sur ce poème (étude pleine de délicatesse et de charme, bien qu'un peu sévère), empruntait la conclusion à une lettre de Joubert, < le plus délicat des juges et des amis >. € La critique de Marmontel et de La Harpe est dépassée; elle n'eût pas suffi pour pénétrer cette

(i) Sainte-Beuve.

œuvre, de création nouvelle, pour la saisir et la de'méler dans ses mystères. Joubert e'crivait donc, le 6 mars 1801, à M"* de Beaumont, qui mettait au succès de l'auteur tout Tintérêt et toute l'anxie'té qu'y pouvait apporter ce cœur de femme le plus de'voué et le plus aimant : < Je ne partage pas vos » craintes; car ce qui est beau ne peut manquer de plaire; et » il y a dans cet ouvrage une Vénus, céleste pour les uns,

> terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous... Le

> livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est

> passé. Il réussira, parce qu'il est de l'Enchanteur... Au » surplus, eût-il cent mille défauts, il a tant de beautés qu'il » réussira. Voilà mon mot. » Le mot de Joubert est aussi celui de la postérité. > — < Critique, raillerie, louange, tout en définitive grossissait la vogue, et le succès d'Atala fut prodigieux. Déchirée par les uns, dévorée par les autres, elle occupait l'attention publique qui, pour la première fois depuis douze ans, avait loisir de se reporter ^ux choses littéraires ( i ) . » Quatorze traductions firent connaître dans toute l'Europe l'œuvre et le nom de Chateaubriand. Fontanes avait annoncé le livre, dans le Mercure du 16 germinal : € L'auteur est le même dont on a déjà parlé plus d'une fois, en annonçant son grand travail sur les beautés morales et poétiques du christianisme. Celui qui écrit l'aime depuis douze ans, et il l'a retrouvé, d'une manière inattendue, dans des jours d'exil et de malheur; mais il ne croit pas que les illusions de l'amitié se mêlent à ses jugements. >

Stimulé par le succès. Chateaubriand s'absorba dans la

(i) Chateaubriand et son groupe* — La Harpe avait manifesté Tinte ntion de prendre la défense d*A/a/a. Ayant entendu parler de son dessein, Chateaubriand le fit prier de ne point répondre à la critique de l^abbé Morellet, — que Voltaire appelait Aforis-/es.

correction du Génie du Christianisme, M™« de Beaumont lui offrit de venir achever son ouvrage dans la solitude d'une maison de campagne qu'elle avait louée à Savigny-sur-Orge : douce retraite silencieuse, dans un pays riant, entouré de vallées. La maison était adossée à un coteau de vignes, et avait en face le parc de Savigny, terminé par un rideau de bois et traversé par la petite rivière de l'Orge. Sur la gauche s'étendait la plaine de Viry jusqu'aux fontaines de Juvisy. Ils en prirent possession le 22 mai 1801. A peine arrivés, M"*® de Beaumont était impatiente de donner de leurs nouvelles à Joubert, et il lui semblait qu'il devait être curieux surtout du solitaire : « Ce matin (23 mai), le sauvage m'a lu la première partie du premier volume en m'îndiquant les changements qu'il doit faire. En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids et plus éclairés que moi; car je ne suis pas sortie du ravissement et suis beaucoup moins sévère que lui... Je vous répète que le pays est charmant et que nous vous attendons avec une extrême impatience. »

Joubert et M™^ de Beaumont échangèrent, pendant ce dernier travail, des lettres qui seraient à relire. Comme pour Atala, Joubert jugeait à l'avance. Il faisait la critique littéraire la plus fine, la plus subtile, la plus substantielle, et la plus vraie, non seulement du livre, mais du génie de l'auteur. Et les réponses de M"™^ de Beaumont sont dignes de ces belles pages par le naturel, la délicatesse, la grâce toute féminine des confidences, l'admirable rectitude du jugement. Il y est question d'une visite de Fontanes à Savigny, et < des terribles querelles faites au pauvre solitaire avec un tourbillon de ce monde, M"'* de Staël ». Chateaubriand s'est souvenu : € Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié : nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, placé au

milieu d'un gazon dans le potager. M"™« Joubert, M"^« de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc; le fils de M^^ Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse. M. Joubert se promenait à Técart dans une sallée sablée; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement de'barqué de l'exil !... C'e'tait ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du Nouveau-Monde (i). >

(i) J'ai lu, dans le Gaulois du 21 septembre 1892, un charmant article de M. Adolphe Brisson, sous le titre la Maison de Pauline. C*est le récit d'un poétique pèlerinage à la maison de Savigny. Les passages qui suivent sont de nature à intéresser le lecteur .'

« ... Noua' y voici. Un long mur dans une route déserte. Au dessus du mur, de grands arbres parmi lesquels un saule pleureur dont les branches s'enchevêtrent autour des barreaux rouilles de la grille et du portail. Nous secouons une chaîne à demi brisée. Aux gémissements de la cloche, des pas résonnent sur le sable de Tallée. Le gardien parait, écoute notre requête, et daigne, après un moment d'hésitation, nous laisser pénétrer dans le sanctuaire.

» Devant nous s'étendent un bois touffu, de vertes pelouses, un vaste jardin planté de tilleuls et de chênes centenaires. Au centre du jardin s*épanouit un bassin de forme régulière rempli d'une eau verdâtre sur laquelle flottent, immobiles, des feuilles de nénuphars. Le granit du bassin, rongé par le lierre, se désagrège et s'effrite. Tout autour, poussent des gazons épais et des arbustes sauvages qui dissimulent sous leurs frondaisons les débris chance* lants d'un banc de bois, jadis peint en vert.

» Soudain, la maison surgit à nos yeux ; elle est d'apparence toute modeste et ne ressemble, ni de près ni de loin, à un château. Elle se compose d'un seul corps de bâtiment rectangulaire, élevé d'un étage et surmonté d'un toit en ardoises. La principale entrée est précédée d'un petit perron qui supporte un balcon en fer forgé.

:i> Les fenêtres sont fermées; les murailles se lézardent, les piliers du

< M. de Chateaubriand travaille comme un nègre », écrivait à Joubert madame de Beaumont.

Il « touche enfin au bout de son travail » ; « le grand moment approche > : c'est l'auteur du Génie du Christianisme qui l'annonce à Fontanes. Voici deux billets de lui, coup sur coup. A la proximité des dates, on devine un croissant besoin d'expansion ; comme aussi, maigre' Tinvétérée

perron fléchissent sous le poids des ans. De tout cela, de ce logis délaissé^ de cette pièce d'eau croupissante^ de ces sombres plates-bandes, de ce parc humide et silencieux, s'exhale comme une impression de désolation et de tristesse, celle que Ton éprouve lorsquW franchit le seuil d'une chambre mortuaire, ou lorsqu'on visite les tombes abandonnées...

» Je me remémorais ces événements lointains, pendant que le jardinier ouvrait devant moi les diverses pièces de l'antique habitation. En traversant la salle à manger, je cherchais des yeux la place qu'avait occupée l'auteur des cAfar/yrs ; en parcourant le salon à parquet de chêne losange, il me semblait entendre comme un murmure de voix éteintes; là, sans doute, au coin de la cheminée, s'étaient assis la triste Lucile et le fidèle Joubert ; à cette fenêtre, Chateaubriand s'était accoudé près de son amie, et ils avaiept passé de longues soirées à deviser, en regardant les étoiles...

» Et montant au premier étage, j'interrogeais les murs, les couloirs déserts, les degrés descellés du vieil escalier de pierre. Où se trouvait la chambre du grand homme? Dans quelle pièce relisait-il les pages troublantes de René 7 Dans quelle alcôve reposait M"® de Beaumont, pendant que l'écrivain, courbé sur sa tâche, voyait luire l'aurore à sa table de travail ?..•

» En redescendant, j'avise devant le perron un plant de rosiers sauvages, poussés en ce lieu comme au hasard. Une pensée me vient et j'interroge mon guide :

» — Dites-moi, mon ami, est-ce que ces rosiers sont très anciens ?

» — Oh I oui, monsieur, répond-il en souriant; ils sont bien âgés de cent ans !

» Cent ans!... Je me penche vers le frêle arbuste et je cueille une rose blanche, — la sœur peut-être de celles que M°** de Beaumont et Chateaubriand effeuillèrent dans leurs doigts!... »

tristesse qui le reprend, on reconnaît, à la fermeté du ton, une assurance fière et sûre de sa force.

On aime, à la veille du grand combat, à lui entendre dire avec calme : « Tout ira bien. »

8 vendém. an X [30 septembre 1801].

Vous savez qui nous avons ici. Il est parti fort malheureux (r). Il vous prie d'agir pour lui ; voici à quoi il réduit ses demandes :

Il consent à perdre sa place, puisqu'on le veut absolument, mais du moins, après s'être séparé de Y homme, qu'on le laisse, lui, tranquille, respirer Tair à Paris ou du moins aux environs. Je ne vois rien de plus modéré que cela, et je crois qu'à ces termes-là vous pouvez solliciter votre grande puissance, puisque ce ne sera plus pour Vhomme^ qu'elle peut haïr, mais pour un pauvre diable, qui souffre pour cet homme.

Notre ami commun est un galant homme, qui mérite qu'on lui rende toutes sortes de services, car il en savait rendre lui-même dum fortuna fuit. ^

Vous avez vu l'article de V[illeterque] dans le Journal de Paris, Ce qu'il y a de singulier, c'est que la phrase orgueilleuse qu'il me reproche est retranchée dans le volume corrigé que j'ai ici. Au reste, sa critique me paraît injuste, et, si je suis sûr de quelque chose comme style, c'est du serpent (2) ; je crois aussi que c'est votre avis.

Je suis toujours malade, et j'écris avec peine.

(0 « Un soir [à Savigny] nous vîmes dans notre retraite" quelqu'un entrer à la dérobée par une lenêtre et sortir par une autre : c'était M. Laborie ; il se sauvait des serres de Bonaparte. » {Mém, d' Outre-Tombe^ t. II, p. 251.)

(2) Le serpent, dans le Génie du Christianisme^ publié sans doute en extraits.

Je touche enfin au bout de mon travail. Encore quinze jours et tout ira bien; cependant je suis triste, je ne sais pourquoi.

Mille choses aimables à toute votre famille. Respects et excuses à M™* B[acciochiJ. Répondez- moi sur notre ami, car il doit revenir.

Voici mon adresse :

A Madame Beaumont, à Savigny-sur- Orges, par Fromenteau.

{Suscription) Au citoyen Fontanes, rue Saint-Honoré, près le passage Saint-Roch, à Paris (i).

10 vend, au soir [2 oct. 1801].

Vous voyez, mon cher ami, mon empressement à vous servir. Je vous envoie mes ruines de l'Ohio et je leur mets un titre, qui les présente comme un simple extrait de l'œuvre de M. de Crèvecœur. J'en ai retranché toutes les réflexions et n^ai laissé que la matière sèche. Signez le tout d'une lettre quelconque et tout ira bien.

Je n'ai point encore vu l'article du théologien. Ces gens-là sont méchants. Mais pour peu que nous nous tenions ferme, et que nous ne nous abandonnions pas les uns les autres, nous les battrons. Le Publiciste et les Débats ont loué loyalement. Je ne sais si la Gazette de France a parlé : qu'importe !

Le grand moment approche; du courage, du courage, vous me paraissez fort abattu. Eh! mordieu, réveillez-vous; montrez les dents. La race est lâche; on en a bon marché» quand on ose la regarder en face.

Esm[énard] au Brésil ! Il reviendra par les prisons d'Angleterre.

J'ai reçu la lettre de M"« B[acciochi], elle est toujours adorable.

J'ai décidément la fièvre tierce. Je vais faire des remèdes.

Ménagez-vous. Adieu, je vous aime tendrement.

(i) Bibl. de Genève. — Original autogr. Dans la date, an X paraît être d'une autre main.

go CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

Remerciez mille fois notre ami Bfonald 1.

Je vais lire son livre, j'aime les têtes de sa façon ; il est au corps de bataille, moi je ne fais que Tavant-garde; La H[arpej est dans Tartillerie, mais je crains que ses lingots^ d'un trop gros calibre, ne portent pas loin.

M™« de BreaumontJ vous remercie beaucoup de votre souvenir et vous désire fort à Savigny.

Mille compliments à M">«* de Fj ontanesj et de Lil., sans oublier le cher oncle (i).

Encore quinze jours, é.crivait-il à Fontanes, le 3i septembre 1801. Son travail était donc termine' au milieu d'octobre, le grand travail commencé en 1799 sur la rive étrangère.

Après un séjour de six mois à Savigny, il revint à Paris et dut remettre son manuscrit aux imprimeurs vers la fin de novembre.

Le Génie du Christianisme parut au printemps de 1802. Au printemps, comme Atala^ < la colombe avant-courrière qu'on avait envoyée hors de l'Arche, et qui avait rapporté le rameau. >

€ Le Génie du Christianisme fut plutôt comme l'arc-encîel, signe brillant de réconciliation et d'alliance entre la religion et la société française. »

Ces belles images, je les emprunte avec grand plaisir à Sainte-Beuve, qui est souvent poète dans sa prose, plus souvent et plus vraiment poète que dans ses vers.

L'article de Fontanes était prêt. Il parut le i5 avril dans le Mercure : < pages durables >, < éloquentes >, < admirables >. € Heureux le critique favorisé du rayon et à qui il est donné

(i) Bibl. de Genève. — Original, sans signature, sans suscription.

LETTRES DE FRANCE Ql

d'atteindre sans eifort jusqu'aux hauteurs ou du moins jusqu'aux bas-reliefs de Thistoire (i). > Le cœur de'bordant de joie, Chateaubriand écrit à son ami :

Mon cher ami, voilà le Mercure que vous demandez. Votre article réussit au delà de toute espérance ; tout le monde vous adore. La Harpe vient de m'envoyer chercher par Migneret : il ne connaissait rien du livre. Il est ravi. Il s'est écrié : Voilà de la littérature I voilà de la critique. Ah ! Messieurs les philosophes ^ vous aurez affaire à forte partie ! Voici deux hommes /... Le jeune homme (c'est vous) est mon élève; c'est moi qui rai annoncé. — Et puis le bonhomme a été saisi d'une espèce d'étourdissement. Je crains bien que cette puissante autorité littéraire ne nous reste pas longtemps. Ce sera une perte irréparable.

Faites un article sur Alfieri ; vous en feriez un sur le diable que le Mercure vous bénirait.

Mille fois à vous.

Mardi matin (2).

Je ne puis aller vous voir ce matin, mon cher ami, étant surchargé d*affaires. Je vous dirai que les augures sont favorables. Dans la seule journée d'hier, Migneret a vendu pour mille écus.

J'ai vu les grands, hier, ils paraissent bien disposés.

Protégez-moi donc hardiment, mon cher enfant. Songez que vous pouvez m'envoyer à Rome.

C'est aujourd'hui que M™e B[accîochî] présente l'ouvrage au Consul (3).

(i) Au sujet de ces magnifique» artîcies de Fontanes, je réserve certaines particularités et hypothèses pour le volume qui paraîtra bientôt sous le titre : Du nouveau sur Joubert.

(2-3) Original autographe. '

Quelques lignes empruntées à une lettre de M™« Hamelin vont nous retracer vivement l'espèce de délire où la première apparition du Génie du Christianisme jeta la société :

< ... J'ai vu, au commencement de ce siècle si tapageur, un jeune croisé breton promener un flambeau, dont la clarté mystérieuse laissait lire ces noms charmants : Atala^ Amélie, René, Chateaubriand.

> Ce jour-là, dans Paris, pas une femme n'a dormi. On s'arrachait, on se volait un exemplaire. Puis, quel réveil ! quel babil 1 quelles palpitations ! — < Quoi ! c'est là le Christianisme, disions-nous toutes; mais il est délicieux. Qui donc l'explique ainsi ? — C'est un preux de l'armée de Condé, > répondait la belle duchesse de Ghâtillon... Je pris l'avantgarde des jeunes enthousiastes, et lorsque nous rencontrions un académicien, même un très bel esprit, [Morellet?] l'escarmouche commençait... >

Les derniers billets se rattachent évidemment aux premiers jours de la mise en vente; et peut-être, vu la date, trouverionsnous l'explication du mot relatif aux < grands », dans ce passage des Mémoires d^ Outre-Tombe :

Après l'adoption du Concordat par le Corps législatif en 18029 Lucien, ministre de Tintérieur, donna une fête à son frère ; j'y fus invité comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge. J'étais dans la galerie, lorsque Napoléon entra : il me frappa agréablement; je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau. Le Génie du ChristianismCy qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid : il n'eût pas été ce qu'il était si la Muse n'eût été là; la raison accomplissait les idées du poète. Tous ces hommes à grande vie sont toujours un composé de deux natures; car il les faut

LETTRES DE FRANCE qS

capables d'inspiration et d'action : l'une enfante le projet, l'autre raccomplit.

Bonaparte m'aperçut et me reconnut, j'ignore à quoi. Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait; les rangs s'ouvraient successivement; chacun espérait que le Consul s'arrêterait à lui; il avait l'air d'éprouver une certaine impatience de ces méprises. Je m*enfonçais derrière mes voisins; Bonaparte éleva la voix tout haut et me dit : « Monsieur de Chateaubriand I » Je restai seul alors en avant, car la foule se retira et bientôt se forma en cercle autour des interlocuteurs. Bonaparte m'aborda avec simplicité : sans me faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l'Egypte et des Arabes, comme si j'eusse été de son intimité, et comme s'il n'eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous.

€ J'étais toujours frappé, me .dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l'Orient et toucher le sable de leur front. Qu'était-ce que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'Orient ? » Bonaparte s'interrompit, et passant sans transition à une autre idée : < Le christianisme ! les idéologues n'ont-ils pas voulu en faire un système d'astronomie ?... Ces esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à l'Infâme. »

Bonaparte incontinent s'éloigna... Je remarquai qu'en circulant dans la foule, il me jetait des regards plus profonds que ceux qu'il avait arrêtés sur moi en me parlant.

Chateaubriand ajoute : < J'ai rencontré une seule fois sur le rivage des deux mondes Thomme du dernier siècle et Thomme du nouveau, Washington et Napole'on.

> Je m'entretins un moment avec l'un et avec l'autre. » Si le récit que je vais citer est exact, ce ne serait pas une fois, mais deux, que Chateaubriand aurait rencontré Napoléon, — à moins que Lucien Bonaparte et sa sœur

n'eussent une habitation commune, ce qui concilierait les deux récits :

De toutes ces fêtes [à Toccasion du cardinalat de l'oncle Fesch], la plus brillante fut celle quËlisa Bonaparte, depuis grandeduchesse de Toscane, donna à son oncle, dans sa villa d'été, près des sinueuses rives de la Seine. Elle avait invité les premières célébrités littéraires de l'époque, tels que MM. de Chateaubriand, de Boufflers, Fontanes, La Harpe et autres qui s'étaient placés sous son patronage. Napoléon, qui désirait attacher à son char toutes les renommées pures, ne manqua pas de s'y rendre. Dans la courte apparition qu'il fit à cette fête de famille, il eut des paroles obligeantes et caressantes pour le poète de la Pitié (Delille) comme pour l'auteur du Génie du Christianisme. Il rappela à l'abbé de Bonnevie qu'il avait lu avec plaisir l'oraison funèbre de son beaufrère, le général Leclerc.

M. l'abbé de Bonnevie, qui fut l'un des invités, nous a souvent raconté le fait(i).

Fontanes avait donc publié son article dans le Mercure du i5 avril, article admirable de dignité dans la louange, de noblesse dans la diction, de tact littéraire et de convenance politique. Par ordre du Premier Consul, il fut reproduit dans le Moniteur du i8. Or, le i8 avril, jour de Pâques, était le grand jour du Te Deum chanté à Notre-Dame pour célébrer à la fois la paix générale et le rétablissement du culte.

C'est dans cette gloire et à cette heure unique, dans ce triomphe prodigieux, que le Génie du Christianisme apparaissait. Il expliquait ce triomphe, et s'y associait sans s'y confondre; de son propre éclat, il en rehaussait la pompe; il prolongeait et renouvelait au loin, dans les cœurs, Thymne

(i) Le Cardinal Fesch, par l'abbé Lyonnet.

de la reconnaissance, l'alleluia de la religion ressuscitée^ le Te Deum de la double paix.

Combattre toutes les idées dominantes, soutenues par tous les intérêts révolutionnaires, et lutter seul contre un siècle d'impiété; venger la religion des sarcasmes voltairiens et la montrer si belle que le rire accoutumé s'éteignît dans les larmes de l'admiration, de la reconnaissance et de l'amour; voilà l'immense tâche que ne craignit pas d'assumer celui que ses ennemis pensaient rabaisser en l'appelant < ce jeune homme >.

La victoire est plus noble et la gloire plus radieuse, couronnant un jeune front.

< Le succès du livre aux Tuileries, comme au faubourg Saint-Germain, dans les salons de l'aristocratie nouvelle, comme chez le pauvre prêtre ou chez le pauvre émigré, l'espèce de reconnaissance qui se mêlait à l'enthousiasme, marquèrent pour M. de Chateaubriand une de ces époques de faveur publique, bien rares dans les vies les plus illustres (i). >

Sur l'influence à la fois nationale et cosmopolite des écrits de Chateaubriand, et en particulier, du Génie du Christianisme^ tout a été dit et redit par la critique contemporaine : « Il a marqué toute la littérature du siècle présent... Il a changé, dans l'ordre moral, une partie des opinions de son siècle... il a ramené la littérature à la religion », dit Villemain. Et Sainte-Beuve : < Il fit révolution dans les esprits. > < Il donna l'impulsion à ces trains d'idées modernes où la science est intervenue depuis, mais que l'instinct du grand artiste avait d'abord devinés. > Et M. Emile Fagnet : < Il a renouvelé l'imagination française. > Et M. Brunetière : < C'est Chateau-

(i) Villemain.

briand qui nous a comme émancipés du matérialisme et du positivisme grossier dans lequel s'était enfoncée la philosophie du dix-huitième siècle finissant. C'est encore lui qui nous a seul égalés aux Allemands et aux Anglais, à Gœthe et à Byron, si René vaut don Juan sans doute, et si Marguerite n*a rien de plus poétique et de plus séduisant qu'Atala (i). » — < Il a rétabli parmi les hommes le sens de Tau delà, c'està-dire, et du même coup, celui de la religion et de la poésie. >

Le grand nom de Rome est prononcé. Il établira bientôt, dans celte correspondance, comme une division tranchée.

Chateaubriand ne pouvait s'en tenir au Génie du Christian nisme\ cet ouvrage appelait une suite. Déjà se dessinaient, dans Tesprit de l'auteur, les grandes lignes du poème des Martyrs. Pour réaliser son idéal, il ne pouvait se dispenser de voir Rome, les deux Romes, celle des Césars et celle des Papes : la première avec ses ruines immortelles, reine cruelle, reine déchue; la seconde, reine d'amour et de victoire, couronnée de la Croix. Il lui faudrait décrire les lieux historiques où fut versé le sang des iémoinsy triomphantes victimes : le Colisée, le Vatican, les Catacombes. Puis viendraient la Grèce, riant théâtre des poétiques fictions, et la Judée, prophétique berceau de la foi révélée.

A cette attraction mystérieusement exercée par Rome sur le génie qui produirait les Martyrs^ se joignaient divers autres motifs d'inégale force, mais également certains, et, quoi qu'on en ait dit, très conciliables entre eux: le désir de sauver M"** de Beaumont; l'espérance d'attirer à Rome tous ses amis, Fontanes, Joubert, Chênedollé, et de refaire, autour de € Pauline >, dans l'enchantement des arts, de la religion et des souvenirs, le cercle de la rue Neuve-du- Luxembourg; la

(i) Le Génie breton.

pensée de servir la cause religieuse, en ce moment et à ce poste; le premier accès des ambitions intermittentes.

Bien que vague et instinctive, Tattraction de Rome sur la puissante imagination du poète dominait tous les autres motifs : le besoin de voir Tltalie était dans la progression logique de son génie comme dans Tinstinct de son humeur voyageuse.

C'est la première fois que le nom de Rome intervient dans cette correspondance. Mais, apparemment, ce n'était qu'une suite aux conversations intimes. Des lettres qu'on va lire, il est permis d'inférer que les ouvertures, sur ce sujet, vinrent de Fontanes : < Si certains grands projets dont vous me parlie:{ pour l'été prochain n'avaient pas lieu... »

L'apologie, composée à Londres, y fut demandée aussitôt que publiée. Elle y obtint un grand succès parmi les retardataires de l'émigration.

Le 20 prairial an X [9 juin 1802], l'auteur < prie Migneret de délivrer 184 exemplaires du Génie du Christianisme à M. Michaud, pour M. Dulau, à Londres >. Ce billet en suppose d'autres, qui avaient précédé. Le 10 décembre 1802, c'est à M. Dulau qu'il s'adresse. Il lui propose d'acheter et d'imprimer en Angleterre le Génie du Christianisme € dont la traduction se fait en ce moment à Paris par une dame anglaise, pleine d'esprit et de talent >.

Le 14 mars i8o3, il lui indiquera les prix des trois nouvelles éditions, et reparlera de la traduction qui s'achève (i).

(i) Lettres aut. s., dans V Amateur d'autographes, catalogues Charavay.

gS CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

22 tructidor an X [9 septembre 1802].

Eh bien, mon cher enfant, les vers ? Vous êtes un maudit homme. Pas un signe de vie de votre part. Et le jeune homme ne songe point à moi, il n^a point vu son bénédictin ?

Comment va M"* F... et l'enfant, et la sœur, et Toncle ? Que vous êtes heureux d^avoir autant de cœurs qui s'intéressent à vous t

La grande voyageuse, comment est-elle? Je ne sais si elle a reçu ma lettre.

A propos de lettre, il vient de m'arriver par la poste, toute décachetée, une lettre qui me fait peine si F... Ta vue. On se plaint de mes rigueurs et on m'offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m'arriver par le grand chemin. Cependant, si certains grands projets dont vous me parliez pour l'été prochain n'avaient pas lieu, je verrais alors quel parti prendre. Car j'apprends que ma femme est ruinée par ses parents. L'oncle vient de faire banqueroute au moment où j'avais donné ordre de poursuivre.

Mille tendres compliments à M""® Font... et à toute la famille. Répondez-moi un mot et l'envoyez chez Joubert; il m'arrivera.

Je vois que la canaille vous a laissé dans les papiers. Vous n^aviez pas de radiation à obtenir.

Savez-vous des nouvelles de L[ucienJ B[onaparte] ?

Je n'ai point été au Marais dans la crainte d*y rencontrer la Philosophie. D'ailleurs je suis très malade.

(Suscripiion) Au citoyen Fontanes, à Paris (i).

La lettre qu'on vient de lire est des plus curieuses. Avezvous remarqué le ton? C'est le « bon enfant > qui parle, le bon garçon, l'intime ami, dans une de ses meilleures passes.

(i) Bibl. de Genève. Original autogr.

Il effleure mi lie sujets, et avec quelle légèreté, quelles nuances aimables, quel sans-façon I Le < jeune homme > serait Bonaparte. Le bénédictin n'est autre que Tapologiste. L' « enfant >, Christine de Fontanes. La grande voyageuse, M">« Bacciochi, sœur du premier Consul.

Et la lettre décachetée ?

Je crois surprendre, dans cette lettre arrivée par la poste toute décachetée, et qui fait peine si F... l'a vue^ les premières relations de M™^ de Custine avec Chateaubriand.

Dans le livre de M. Bardoux, elles ne débutent qu'en avril ou mai i8o3.

F... ne peut être que Fouché. C'est lui, en sa qualité de ministre de la police, et lui seul, qui aura pu voir cette lettre, si même ce n'est pas lui qui l'avait ouverte; car une lettre mise à la poste, et contenant d'indiscrètes bontés^ et de nature à intéresser Fouché, avait dû être cachetée avec soin. Or, Fouché, surtout depuis 1799 (i), était le protecteur actif, l'admirateur passionné, le grand ami de l'héroïque veuve du marquis de Custine, — de la < reine des roses >.

Les historiens de M™® de Custine devront, ce me semble, faire remonter à cette lettre le début des relations avec Chateaubriand, début qui lexir avait échappé : curieux point de départ, couvert et paré de mystère.

Les avances de la noble dame auront été de celles que Chateaubriand, à cette date des Mémoires, présente ainsi : € Ces dangers s'accrurent à l'apparition du Génie du Christianisme^ et à ma démission pour la mort du duc d'Enghien. Alors vinrent se presser autour de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent aux romans, la foule des chrétiennes, e/ ces autres nobles enthousiastes dont une action d'honneur fait palpiter le

(i) Ministre de la police générale le 20 juillet i799<

lOO CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

sein : j'étais enseveli sous un amas de billets parfumés; si ces billets n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. >

Et, à propos de longue chevelure, on pourrait rapprocher de ces derniers mots, à condition de n'en rien conclure de précis, et seulement à titre de curiosité, ou, tout au plus, de vague indice, ces autres passages des Mémoires :

€ M"*® de Gustine avait été célèbre au tribunal révolutionnaire jt?^r sa longue chevelure. >

€ Tétais appelé dans les châteaux qu'on rebâtissait. Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang... J'ai vu celle qui affronta Téchafaud du plus grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, etc. »

— Deux ans plus tard, sous la date du i®"" avril 1804, Chateaubriand écrivait à M'"^ de Custine : « Je ne sais où demeure le ministre, mais il est trop connu pour que ses lettres s'égarent. Mais prenez garde à présent, il faut que vos lettres soient adressées particulièrement à F[ouché], et non pas au ministre; car alors vos lettres seraient simplement ouvertes par les commis de la police, comme une affaire de bureau. > Plus tard epcore, à l'occasion des Martyrs : < Le grand ami [Fouché], un homme divin, > et bientôt après : « Le grand ami s'est joué de nous. L'ordre d'attaquer [les Martyrs] vient de lui. >

LETTRES DE FRANCE lOI

S*il n'avaît point été au Marais, < dans la crainte d'y rencontrer la Philosophie », c'est qu'il Ty avait assez vue en septembre 1801.

Il ne résista pas longtemps aux iv>uvelles invitations de M"»« de la Briche, belle-mère de M. MoIé. Les Mémoires d'Outre-Tombe nous le montrent allant au Marais < dans une méchante voiture de louage où il rencontrait M"® de Vintîmille et M™^ de Fézensac >.

La Philosophie lui apparut, caduque et ridée à faire pitié, sous les traits de M. de Saint-Lambert et de M™^ d*Houdetot, < représentant l'un et l'autre les opinions et les libertés d'autrefois, soigneusement empaillées et conservées. C'était le xvin® siècle, expiré et marié k sa manière. » — « La société de M™® d'Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de Rous- ' seau, de Grîmm, de M™« d'Épinay, m'a rendu la vallée de

Montmorency insupportable quoique, sous le rapport des

faits, je sois bien aise qu'une relique des temps voltairiens soit tombée sous mes yeux. >

Chateaubriand vit donc au Marais celle à qui Rousseau prétend avoir écrit des lettres plus brûlantes que dans la Nouvelle Héloïse.

La vénérable relique dut exprimer le désir de lire le Génie du Christianisme, L'apologiste s'exécuta sans trop d'empressement. Le cœur n'y était pas : le ton du billet d'envol, bien que très poli, est tout ce qui se peut imaginer de plus froid. L'original est sous mes yeux. En le transcrivant, je respecte l'orthographe du nom de la destinataire : il est écrit avec une incroyable négligence; le désir de plaire fait totalement défaut.

A Madame d'Houtetot, à Paris. — Madame d'Houtetot n'aime point les éditions în-i8. J*ai hésité longtemps à lui envoyer quatre

énormes in-4°; mais enfin, c'est un si grand plaisir d'être lu par Madame d'Hutetot, que je n*ai pu résister à l'envie de lui présenter mes effroyables volumes.

Je la prie d'agréer mes respectueux hommages.

De Chateaubriand (i).

Vendredi matin.

La première e'dition, tirée à quatre mille, s'écoulait rapiment. Les objections et les pamphlets des philosophes avaient tout à la fois redoublé la curiosité publique et accentué le triomphe de l'auteur.

Je n'ai pas à raconter, dans le détail, les critiques soulevées par le Génie du Christianisme. II en vint de tous les points de rhorizon. Ce fut un déchaînement et un débordement. L'orage gronda longtemps; mais la foudre fit défaut.

Une de ces critiques domina pour ainsi dire; et c'est la seule qui ne soit pas tout à fait oubliée.

Ginguené, Breton comme Chateaubriand, avait été lié avec lui et avec ses sœurs. Il publia une réfutation, en trois articles, dans la Décade philosophique (3o prairial, lo et 20 messidor, juin- juillet 1802).

Elle dut son retentissement exceptionnel moins à la force des arguments et des censures, qu'à l'intimité des souvenirs évoqués.

Les souvenirs d'amitié devenaient des personnalités blessantes. En commençant, Ginguené posait question sur question avec une sorte d'acharnement; et les réponses étaient laissées dans l'ombre, comme si cette ombre cachait d'effroyables mystères.

De cette longue critique, recueillons seulement les passages

(i) Orig. autogr.

LETTRES DE FRANCE Io3

OÙ le champion du christianisme était pris à partie dans ses sentiments les plus intimes, où la mémoire de sa mère et de sa sœur était alléguée avec des airs de défi :

... L'auteur est mon compatriote. J'ai eu des liaisons d'amitié avec une partie de sa famille et avec lui-même; je l'ai vu naître, en quelque sorte» à la société et aux lettres ; même depuis son retour et malgré le bruit qui annonçait déjà son livre, je l'ai revu avec l'intérêt dû à ses malheurs, à ses qualités estimables et à nos anciennes relations; on savait tout cela, mais on connaissait mon impartialité et mon indépendance. Je me suis prêté tant que j'ai pu à la séduction, et, certes, ce n'est pas ma faute si je n'ai pas été séduit... € fai » pleuré eu fai cru. » L'auteur s'est-il bien rendu compte de ce que c'est que croire? Quel rapport y a-t-il entre les croyances d'un dogme et des larmes? Quelle solidité peut-il y avoir dans une conversion ainsi opérée et que, par conséquent, d'autres larmes pourraient détruire ? Bien plus, quels étaient donc ces égarements dont le souvenir troubla les derniers jours de sa malheureuse mère? Étaient-ce ces déclamations et ces sophismes dont il s'accuse et qu'elle avait peu entendus? A quels dogmes étaient inhérents ces principes de morale qu'il avait paru oublier? En lisant la lettre de son aimable sœur dont il apprit bientôt la mort et qu'il n'a pas été seul à pleurer, quels dogmes sentit-il reprendre pour lui toute leur évidence et quelle liaison nécessaire avaient-ils avec les sentiments moraux qui reprirent en même temps sur lui leur empire? Je serais fâché qu'il lui fût désagréable d'être ainsi pressé de questions ; mais enfin, quand on se donne pour le régénérateur de la religion et des mœurs, quand on porte, aussi loin qu*il le fait, une intolérance dont peut-être il ne s'est pas rendu compte, mais qui n'existe pas moins dans son livre et dans sa doctrine, il faut commencer par scruter à fond, pour me servir de son langage, et ses reins et son cœur.

Fontanes promit de répondre. Ginguené publia ses articles en brochure, et la réponse n'avait pas encore paru, mais elle

suivit de près, et ce second extrait (septembre 1802) ne fut pas moins admire' que le premier. Chateaubriand l'en remercie :

ler vendémiaire [an XI] [23 septembre 1S02].

Je sors de chez La Hjarpe]. Il est sous le charme. Il dit que vous finissez l'antique école et que j'en commence une nouvelle. Il est même un peu de mon avis, contre vous, en faveur de certaines divinités. C'est qu'il fait agir Dieu, ses saints et ses prophètes. Il m'a donné des vers pour le Mercure, il veut m'en donner d'autres pour ma seconde édition et faire de plus l'extrait de cette seconde édition. Enfin je. ne puis vous dire tout le bien qu'il pense de votre ami, car j'en suis honteux. Il me passe jusqu'aux incorrections, et s'écrie : Bah ! bah ! ces gens-là ne voient pas que cela tient à la nature même de votre talent. Oh ! laissez-moi faire i je les ferai crier : je serre dur ! il

Je vous répète ceci, mon cher ami, afin que vous ne vous repentiez pas de votre jugement, en le voyant confirmé par une telle autorité.

Il faut maintenant que vous nous permettiez de réimprimer vos deux articles; nous vous ferons voir les épreuves. Le même libraire qui a réimprimé vos articles sur M™® de St[aël] doit faire cela. Il y aura un petit avertissement de sa faqon, et vous serez censé n*être pour rien dans toute Taffaire (i).

J'attends votre permission, et je vous embrasse tendrement.

(i) « Ginguené vient de publier ses articles en forme de brochure. Fontanes ne m'a pas encore défendu ; il dit qu'il le fera; Dieu le veuille. » (Lettre de Chateaubriand à Chcnedollé, du 11 septembre 1802.) — « Fontanes le fit précisément à quelques jours de là, dans son extrait sur le Génie du Christianisme, inséré au Mercure (i®*" jour complémentaire de l'an X). » (Note de Sainte-Beuve.) Chateaubriand obtint la permission demandée. Dans le tirage à part, les articles de Ginguené sont intitulés : Coufs d'œil rapides sur le « Génie du Christianisme », in-8^, et ceux de Fontanes, Extraits critiques sur le « Génie du Chistianisme », in-8".

LETTRES DE FRANCE lO!)

Ecrivez-moi, rue Saint-Honoré, n° 85 Thôtel d'Etampes], près la rue Neuve-du-Luxembourg.

{Suscripiion) Au citoyen Fontanes,

Membre du Corps législatif.

Au Plessis-Chamant, près de Senlis (i).

Département de TOise.

Lui-même était impatient de re'pondre aux principales critiques de ses détracteurs. C'est ce qu'il fit, avec une vigueur très admirée, dans la Défense, mise en tête de la seconde édition (i8o3). — Et comme Sainte-Beuve a remis en cours les vieilles objections de Ginguené contre l'objet, le genre et les idées du Génie du Christianisme, la Défense a retrouvé, par la grâce du critique, une sorte d'actualité. Sainte-Beuve ne brille pas au rapprochement. — < Le plan de Pascal », objecte l'historien des jansénistes. — Au commencement du xix® siècle. Chateaubriand serait allé loin avec ce plan et ce genre! — € M. deSaint-Cyran, le grand chrétien, disait à Balzac, etc.. » — « Le style chrétien est humble, modeste, le plus souvent négligé, élevé seulement par le fond, médiocre par la forme... Il mortifie la gloire, il repousse TefFet. C'est après tout la parole de celui qui, le jour de son triomphe, voulut entrer dans Jérusalem, monté sur une ânesse... L'auteur du Génie du Christianisme s'est-il assez dit cela? (2) »

— Il s'est dit tout le contraire : « Dès lors que l'on a voulu rendre la religion ridicule, il est tout simple de montrer qu'elle est belle. Eh quoi! Dieu lui-même nous aurait fait annoncer son Eglise par des poètes inspirés; il se serait servi, pour nous peindre les grâces de l'Épouse^ des beaux accords de la harpe

(i) Bibl. de Genève. — Original autogr. (2) Chateaubriand et son groupe.

du Roi-Prophète; et nous, nous ne pourrions dire le charme de celle qui vient du Liban, etc. La Jérusalem nouvelle que saint Jean vit s'élever du désert élail toute brillante de clarté.

» Peuples de la terre, chantez.

Jérusalem renaît plus charmante et plus belle! »

Au < style chrétien » que Sainte-Beuve aurait voulu mortifié, négligé, médiocre. Chateaubriand a préféré donner tous les prestiges de l'éloquence et de la poésie.

Et ce faisant, s'il a déserté les traditions de Port-Royal (ruine maussade), il a bien mérité du vrai chrislianisme et de son immortel ^^wte.

Pénétrante et nouvelle, quand elle étudie la partie littéraire, la < poétique > du Génie du Christianisme^ la critique de Sainte-Beuve s'émousse à Texamen des idées fondamentales de ce livre; embarrassée de préjugés, elle retombe dans les vieilleries du philosophisme; elle est courte et mesquine. L'auteur de Chateaubriand et son groupe cite une lettre de Benjamin Constant à Fauriel, dans laquelle le Génie, qui venait de paraître, était appelé < galimatias double >, < plagiat de l'ouvrage de M°»« de Staël sur la Littérature >, < absence de la sensibilité comme de la bonne foi ».

Au ton de cette lettre, ce qu'il y a de plus évident, c'est la vive irritation causée à un protestant libéral par l'apologie des doctrines opposées. Sainte-Beuve y cherche et y voit autre chose, en vertu d'un rapprochement qui n'est pas sans intérêt :

Ceux qui prennent plaisir à comparer ce qui se dit dans les a parte des coulisses avec ce qui se débite avec pompe sur le devant de la scène n'ont qu'à chercher à la suite du Congrès de Vérone

une lettre écrite par Benjamin Constant à Chateaubriand, à qui il venait d'adresser son ouvrage sur la Religion (31 mars 1824):

« Monsieur le vicomte, je remercie Votre Excellence de vouloir » bien, quand elle le pourra, consacrer quelques instants à la » lecture d'un livre dont, j*ose Tespércr, malgré des différences » d'opinion, quelques détails pourront lui plaire. Vous avez le mérite » d'avoir, le premier, parié cette langue, lorsque toutes les idées > élevées étaient frappées de défaveur, et si j'obtiens quelque » attention du public, je le devrai aux émotions que le Génie » du Christianisme a fait naître et qui se sont prolongées parce » que la puissance du talent imprime des traces ineffaçables. » Votre Excellence trouvera dans mon livre un hommage bien » sincère à la supériorité de son talent et au courage avec lequel » elle est descendue dans la lice, forte de ses propres forces », etc.

La réflexion de Sainte-Beuve n'effleure que les mots : elle est toute superficielle. Entre les deux pièces produites, n'oublions pas qu'il y a un intervalle de vingt-deux ans (1802- 1824). Il avait fallu moins de temps au Génie du Christianisme pour triompher des hostilités premières. Peu à peu, < les plus adverses > avaient subi la séduction. Ce langage novateur, dont les hardiesses leur parurent d'abord insoutenables, avait fini par les gagner, et, plus ou moins, était devenu leur langage. Ces idées religieuses, que leur philosophisme avait juré d'anéantir, ils s'étaient réconciliés avec elles et les prônaient à leur tour.

Là donc où Sainte-Beuve trouve prétexte à des sourires ironiques, je signale, dans tous les camps et jusqu'au sein du protestantisme libéral, l'influence prodigieuse, désormais avouée, je salue l'éclatante victoire du Génie du Christianisme.

Les projets de Rome inspirèrent au brillant apologiste la pensée de déposer son ouvrage aux pieds du Souverain

Pontife. La lettre suivante annonçait et accompagnait l'envoi :

Très Saint Père,

Ignorant si ce faible ouvrage obtiendrait quelque succès, je n'ai pas osé d'abord le présenter à Votre Sainteté. Maintenant que le suffrage du public semble le rendre digne de vous être offert, je prends la liberté de le déposer à vos pieds sacrés.

Si Votre Sainteté daigne jeter les yeux sur le quatrième volume, elle verra les efforts que j'ai faits pour venger lès autels et leurs ministres des insultes d'une fausse philosophie. Elle y verra mon admiration pour le. Saint Siège et pour le génie des Pontifes qui Tont occupé. Elle me pardonnera peut-être d'avoir annoncé leur glorieux successeur qui vient de fermer les plaies de l'Église. Heureux si Votre Sainteté agrée l'hommage que j'ai rendu à ses vertus, et si mon zèle pour la cause de la religion peut me mériter sa bénédiction paternelle.

Je suis, avec le plus profond respect, de Votre Sainteté, le très humble et très obéissant serviteur.

De Chateaubriand (i).

Paris, ce a8 septembre 1802.

Voici le passage du Géftie du Christianisme sur lequel l'auteur appelait l'attention de Pie VII :

Au moment même où nous traçons ce rapide tableau des bienfaits de l'Église, l'Italie en deuil rend un témoignage touchant d'amour et de reconnaissance à la dépouille mortelle de Pie VI (1800). La capitale du monde chrétien attend le cercueil du Pontife infortuné

(i) Cette lettre faisait partie de la collection de M. Veydt, de Bruxelles. Elle porte, en tête, la note: « R.9 febbraio 1803. » {L* Amateur d'autogra^ phes.)

qui, par des travaux dignes d'Auguste et de Marc-Aurèle, a desséché des marais infects, retrouvé le chemin des consuls romains et réparé les aqueducs des premiers monarques de Rome. Pour dernier trait de cet amour des arts, si naturel au chef de TËglise, le successeur de Pie VI, en même temps qu'il rend la paix aux fidèles, trouve encore, dans sa noble indigence, des moyens de remplacer par de nouvelles statues les chefs-d'œuvre que Rome, tutrice des beauxarts, a cédés à l'héritière d'Athènes, etc., etc.

Chateaubriand écrit de Paris à Chênedollé, le i5 octobre 1802: < Je pars pour Avignon, avec des lettres de Lucien, qui me recommande au préfet. > Ces lettres de Lucien, il les avait sollicitées directement, le 20 vendémiaire an XI [12 octobre 1802] : < On vient de contrefaire à Avignon le Génie du Christianisme. Si je ne veux pas être ruiné totalement, il faut que je parte à Tinstant, et dans le plus grand secret, pour faire saisir l'édition. > Le prince ayant bien voulu se déclarer le patron de son ouvrage, il demande deux mots de recommandation pour le préfet de Vaucluse, afin d'obtenir prompte justice (i).

Aussitôt arrivé, il rend compte à Fontanes, et s'épanche cœur et âme, avec un abandon total et plein de charme. Quelque peu enivré de sa gloire, il fait des rêves d'avenir; c'est le plus < aimable garçon > du monde :

Avignon, samedi 6 novembre i8o2.

Si Ton ne contrefait que les bons ouvrages, mon cher ami, je dois être content. J'ai saisi une contrefaçon A'Atala et une du Génie du Christianisme. La dernière était l'importante ; je me suis arrangé avec le libraire ; il me paie les frais de mon voyage, me donne de

(i) L'Amateur d'autographes^ catalogues Charavay.

plus un certain nombre d'exemplaires de son édition qui est enquatre volumes et plus correcte que la mienne; et moi, je légitime moko bâtard, et le reconnais comme seconde édition.

Je vous avoue que je suis confondu de la manière dont j*ai été reçu partout ; tout retentit de ma gloire, les papiers de Lyon, etc. les sociétés, les préfectures ; on annonce mon passage comme celui d*un personnage important. Si j'avais écrit un livre philosophique, croyez-vous que mon nom fût même connu? Non; j'ai consolé quelques malheureux; j'ai rappelé des principes chers à tous les cœurs dans le fond des provinces ; on ne juge pas ici mes talents, mais mes opinions. On me sait gré de tout ce que j'ai dit, de tout ce que je n'ai pas dit, et ces honnêtes gens me reçoivent comme le défenseur de leurs propres sentiments, de leurs propres idées. 11 n'y a pas de chagrin, pas de travail que cela ne doive payer. Le plaisir que j'éprouve est, je vous assure, indépendant de tout amour-propre : c'est l'homme et non l'auteur qui est touché.

J'ai vu Lyon. Je vous en parlerai à loisir. C'est, je crois, la ville que j'aime le mieux au monde. Quel beau et bon paysl J'ai vu tout le cours du Rhône, Vienne, Tain, Valence, Avignon où je suis et d'où je pars demain pour Marseille. Je reviens par Nîmes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes et Tours. J'aurai vu toute la France! Mais ce n'est pas aussi rapidement que je voudrais la voir ; j'ai un dernier projet : si on ne fait rien de moi, ce qui est très probable, je proposerai à votre grand ami de me faire faire le voyage de France en détail ; il me donnera un peintre, et nous aurons un ouvrage complet sur le vaste empire dont il n'existe pas une description passable. Cet ouvrage a manqué au siècle de Louis XIV; j'en ai tous les plans et toutes les parties dans la tête : s'il réussissait, comme il y a quelques raisons de le croire, il rembourserait Lucien de ses frais, en cas qu'il ne voulût pas me les abandonner, et lui ferait honneur même dans l'avenir, si l'ouvrage était de nature à me survivre. On est bien bon d'aller courir si loin quand on a un pareil pays à sa porte. Le voyage pourrait durer trois ans et ne coûterait pas soixante mille francs.

J'arrive de Vaucluse, je vous dirai ce que c'est ; cela vaut sa

réputation. Quant à Laure la bégueule et Pétrarque le bel esprit, ils m'ont gâté la fontaine. J'ai pensé m'y casser le cou en voulant grimper sur une montagne où les voyageurs ne vont jamais, et où le guide a refusé de me suivre. J'ensuis venu à mon honneur, mais non sans danger. Il faut que je renonce désormais à ces expéditions; j'ai encore, comme certains vieux chevaux, de l'ardeur, mais les jambes se refusent.

Adieu, mon cher ami; je compte vous embrasser le i®"" décembre. Remerciez votre femme de la lettre qu'elle m'avait donnée pour Lyon. M. Bellecise était à la campagne ; mais sa sœur m'a reçu admirablement.

N'oubliez pas de présenter mes respects à toute la cour.

Allez-vous quelquefois rue Neùve-du-Luxembourg?

Si le petit Guéneau est à Paris, dites-lui un million de choses aimables.

J'ai fait passer à Bertin l'article sur Bonald.

{Suscription) A M, de Fontanes, à Paris (i).

D'abord quelques mots de Tarticle sur Bonald, terminé à Tain, dans une auberge ; ils seront peut-être agréables au lecteur. Je ne relève que les passages où l'ami (à un certain degré), où V homme est plus particulièrement visé, et ceux où Chateaubriand, sans s'oublier soi-même, rend hommage à Fontanes :

C'est dans l'obscure chaumière d'un paysan d'Allemagne, au fond d'une terre étrangère, qu'il a composé sa Théorie du pouvoir politique et religieux', c'est au milieu de toutes les privations de la vie, et encore sous la menace d'une loi de proscription, qu'il a publié ses Observations sur le divorce \ traité admirable dont les dernières pages surtout sont un modèle de cette éloquence de pensées, bien

(i) Original autogr.

supérieure à Téloquence des mots, et qui soumet tout, comme le dit Pascal, par droit de puissance] enfin, c'est au moment où il va abandonner Paris, les lettres, et pour ainsi dire son génie, qu'il nous donne sa Législation primitive : Platon couronna ses ouvrages par ses Lois^ et Lycurgue s'exila de Lacédémone après avoir établi les siennes. Mais que M. de Bonald se rassure : quand on joint comme lui Tautorité des bonnes mœurs à l'autorité du génie; quand on na aucune de ces faiblesses qui prêtent des armes à la calomnie et consolent la médiocrité ^\ts obstacles tôt ou tard s'évanouissent, et l'on arrive à cette position où le talent n'est plus un malheur mais un bienfait,

... Un homme, dont le génie a été mûri par la Révolution, achève maintenant de renverser les principes d'une fausse philosophie, et de rasseoir l'éducation sur des bases morales et religieuses.

Le troisième volume de la Législation primitive est consacré à cet important sujet.

On doit beaucoup regretter que M. de Bonald n'ait pas eu le temps et la fortune nécessaires pour ne faire qu'un seul ouvrage de sa Théorie du pouvoir^ de son Divorce (i), de sa Législation primitive^ et de ses divers Traités de politique. Mais la Providence, qui dispose de nous, a marqué d'autres devoirs à M. de Bonald; elle a demandé à son cœur le sacrifice de son génie.

Cet homme rare et modeste consacre aujourd'hui ses moments à une famille malheureuse, et les soucis paternels lui font oublier les soins de sa gloire. On fera dé lui l'éloge que l'Écriture fait des patriarches : Homines divites in virtute, pulchritudinis studium habentes^ pacificantes in domibus suis .

On a si rarement de pareils hommes et de pareils ouvrages à annoncer au public, qu'on nous pardonnera la longueur de cet extrait. Quand les clartés qui brillent encore sur notre horizon littéraire se

(i) M. de Fontanes, dans un extrait de cet excellent ouvrage, a placé le premier M. de Bonald au rang qu'il doit occuper dans les lettres. (Note de l'auteur.)

LETTRES DE FRANCE Il3

cachent ou s'éteignent par degrés, on arrête complaisamment ses regards sur une nouvelle lumière qui se lève. Tous ces hommes vieillis glorieusement dans les lettres, ces écrivains depuis longtemps connus, auxquels nous succéderons, mais que nous ne remplacerons pas, ont vu des jours plus heureux. Ils ont vécu avec Buffon, Montesquieu et Voltaire; Voltaire avait connu Boileau; Boileau avait vu mourir le vieux Corneille; et Corneille enfant avait peut*être entendu les derniers accents de Malherbe. Cette belle chaîne du génie français s'est brisée. La Révolution a creusé un abîme qui a séparé à jamais l'avenir et le passé. Une génération moyenne ne s'est point formée entre les écrivains qui finissent et les écrivains qui commencent. Un seul homme pourtant tient encore le fil de P antique tradition et s'élève dans cet intervalle désert. On reconnaîtra sans peine celui que l'amitié n'ose nommer [Fontanes], mais que P auteur célèbre [La Harpe], oracle du goût et de la critique, a déjà désigné pour son successeur. Toutefois, si les écrivains de l'âge nouveau, dispersés par la tempête, n'ont pu s'instruire auprès des anciennes autorités, s'ils ont été obligés de tirer tout d'eux-mêmes, la solitude et l'adversité ne sont-elles pas aussi de grandes écoles? Compagnons des mêmes infortunes, amis avant d'être auteurs, puissent-ils ne jamais voir renaître parmi eux ces honteuses jalousies qui ont trop souvent déshonoré un art noble et consolateur I Ils ont encore besoin d'union et décourage; les lettres seront longtemps orageuses. Elles ont produit la Révolution, et elles seront le dernier asile des haines révolutionnaires... (i).

Admirons en passant la fière et mélancolique beauté de ces réflexions où les amis sont loués avec un tact parfait, où les ennemis reçoivent un maître coup, et prouvons que Chateaubriand, loué par La Harpe à l'heure critique des débuts, ne fut pas ingrat envers < Toracle du goût >. LorquMl n'avait plus rien à espérer deTécrivain frappé à mort, il multiplia les

(i) Mercure du i8 nivôse an XI (janvier 1803).

témoignages d^amitié et les hommages publics, à rencontre des haines acharnées.

A propos du < Printemps d'un Proscrit », il remarque, dans les vers de Michaud, le nom de La Harpe, et il s'écrie :

Qui ne se sentirait attendrit A peine avons-nous retrouvé les personnes qui nous sont chères, qu'il faut encore, et pour toujours, nous séparer d'elles ! Nul ne comprend mieux que nous toute l'étendue du malheur qui menace, en ce moment, les lettres et la religion. Nous avons vu M. de la Harpe abattu, comme Ézéchias, sous la main de Dieu : il n*y a qu'une foi vive et une sainte espérance qui puissent donner une résignation aussi parfaite, un courage aussi grand, des pensées aussi hautes et aussi touchantes, au milieu des douleurs d*une lente agonie et des épreuves de la mort.

Cet article sur le poème de Michaud est de janvier i8o3. La Harpe mourut le vendredi 1 1 février iSoS.

Les obsèques, écrit Chateaubriand, furent célébrées le dimanche matin à Notre-Dame. Il s'était retiré depuis quelques années dans le cloître de cette cathédrale, comme s'il avait voulu se réfugier, loin d'un monde peu charitable, à Tombre de la maison du Dieu de miséricorde. Ceux qui ont vu les restes de cet auteur célèbre renfermés dans un chétif cercueil ont pu sentir le néant des grandeurs littéraires, comme de toutes les autres grandeurs; heureusement, c'est dans la mort que le chrétien triomphe, et sa gloire commence quand toutes les autres gloires finissent.

Le convoi est parti à une heure pour le cimetière de la barrière de Vaugirard. Nous avons sincèrement regretté de ne pas voir marcher à. la tête du cortège cette croix qui nous afflige et nous console, et par laquelle un Dieu compatissant a voulu se rapprocher de nos misères. Lorsqu'on est arrivé au cimetière, on a déposé le cercueil au bord de la fosse, sur le petit monceau de terre qui devait bientôt le recouvrir. M. de Fontanes a prononcé alors un discours noble et

simple sur l'ami qu'il venait de perdre. Il y avait dans l'organe de Torateur attendri, dans les tourbillons de neige qui tombaient du ciel, et qui blanchissaient le drap mortuaire du cercueil, dans }e vent qui soulevait ce drap mortuaire, comme pour laisser passer les paroles de l'amitié jusqu'à Toreille de la mort ; il y avait, disonsnous, dans ce concours de circonstances quelque chose de touchant et de lugubre... Les restes de M. de la Harpe n'étaient pas encore recouverts de terre; nous pleurions encore autour de son cercueil, près de sa fosse ouverte; et dans le moment même où M. de Fontanes nous assurait que toutes les injustices allaient s'ensevelir dans cette tombe, que tout le monde partageait nos regrets, un journal insultait aux cendres d'un homme illustre; on l'accusait d^avoir déshonoré le commencement de sa carrière par ses neuf dernières années. Nous appliquerons aux auteurs de cet article les paroles de l'Écriture que M. de ta Harpe a citées à la fin de son dernier morceau sur l'Encyclopédie, et qui sont aussi les dernières paroles que ce grand critique a fait entendre au public : Malheur à vous qui appelez mal ce qui est bien et bien ce qui est malt

Revenons à la lettre si curieuse du 6 novembre 1802.

Sainte-Beuve en avait gardé copie.

Le lundi 18 mars i85o, il écrivait dans un article sur les Mémoires d'Outre-Tombe : < Ceux qui ont eu entre les mains des lettres de lui, datées de ces temps anciens, et dans lesquelles il racontait ce qu'il sentait alors, ont pu comparer ce qu'il y disait avec ce qu'il a dit depuis dans ses Mémoires : rien ne se ressemble moins.

> Je n'en indiquerai qu'un tout petit exemple. En 1802, étant allé pour affaire à Avignon, il fit une excursion jusqu'à Vaucluse, et dans une lettre à Fontanes, datée du 6 novembre 1802, il disait: < J'arrive de Vaucluse; je vous dirai ce que » c'est. Cela vaut sa réputation. Quant à Laure la bégueule » et Pétrarque le bel esprit, ils m'ont gâté la fontaine. J'ai

Iï6 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

> pensé me casser le cou en voulant grimper sur une

> montagne. > Maintenant, lisez dans les Mémoires le passage où il raconte le pèlerinage à la fontaine. Pétrarque et Laure en ont tous les honneurs..., etc. >

Quoi d'étonnant si, dans une lettre familière, le voyageur contusionné s'en prend à Pétrarque et à Laure, dont les souvenirs Tont porté à l'escalade? Et fallait-il, trente-six ans après, maugréer encore et toujours dans les Mémoires (i)? Ne valait-il pas mieux exprimer les sentiments d'une admiration sincère, l'admiration qui l'avait conduit à la fontaine en 1802, — l'admiration d'avant la chute, — plutôt que la méchante et passagère humeur de l'heure qui suivit la chute ?

Je dis que Sainte-Beuve avait gardé copie; car on n'oserait supposer qu'il eût aggravé l'indiscrétion des copies non auto-

(i) Le voyage est de 1802, et le récit des Mémoires est daté de 1838.

J^emprunte à la correspondance de Sainte-Beuve une comparaison qui ne comporte pas entre ses deux termes un si long intervalle.

Il écrivait à M. Paul Stappfer, de Paris, le 15 juin 1869 :

« Je suis usé ou muet désormais sur Musset, Hugo et tutti quanti. J*ai abusé, à leur égard, du droit que peut avoir un critique, dans sa longue vie, de dire, redire et se contredire. J'en ai asse:^ d'eux^ et eux^ ils en ont asse\ de moi four réternité* Nous sommes soûls les uns des autres» »

Et, six jours après, le 21 juin, à M™* Victor Hugo :

« Chère Madame,

» Au milieu de toutes les félicitations qui vous arrivent, la mienne ne peut manquer. Voilà une éclatante consécration des admirations et des amours de notre jeunesse (la reprise d'Hernani), C'est ainsi que le génie a son heure et qu'il est de toutes les heures : il a plus d*un plein midi. Un de mes amers regrets, cloué comme je suis à mon fauteuil, est de n'avoir pu assister, ne fût-ce que par une visite au foyer, à cette fête, à ce jubilé de la poésie, entendre de près les applaudissements sympathiques qui réveillent en nos cœurs tant d'échos, et marquer que je tiens à ne pas perdre mon rang parmi les vétérans d'Hernani. >

risées en retenant, par devers soi, certaines pièces originales. — Au moins n'a-t-il publié, de celle-là, que les trois lignes ci-dessus.

Toujours est-il que l'autographe ne figurait plus dans les papiers de Fontanes, à la mort de sa fille : il n'est pas au nombre des lettres de Chateaubriand acquises en bloc par la Bibliothèque de Genève.

La pièce originale m'est venue de Paris avec beaucoup d'autres, quoique toujours remise par la même amitié.

Nul document ne pouvait clore d'une manière plus heureuse ce que je serais tenté d'appeler la première partie de notre correspondance.

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