‹ Chateaubriand inéditChapitre 4 sur 6 · AU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

AU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

1. — Roche commémorative en Auvergne et première idée du tombeau dans une île de Bretagne.

Revenu du Congrès de Vérone, Chateaubriand était

(1) Correspondance générale, t. II. p. 34o, billet en date du a mars 181 1 .

ministre des Affaires étrangères depuis plus de deux mois, et ministre très « accablé » par les affaires d'Espagne, lorsqu'une attention délicate et bizarre du comte de Montlosier — le don d'une « roclie » en Auvergne — lui dicta pour cet « ancien ami » pour ce « compagnon d'exil »> et « bon camarade d'infortune » la lettre que L'ordre des temps m'amène à publier (i).

Montlosier, mécontent des débuts de la Restauration, monarebie trop moderne pour ses goûts de féodal attardé, s'était retiré dès le commencement de 1 8 1 6 dans son domaine de Randanne et s'y adonnait à l'agriculture. C'est bien à lui qu'est adressée la lettre de Chateaubriand, à lui dont l'auteur des Mémoires d ' Outreloin he a dit : « Il passa en Angleterre et se réfugia dans les lettres, grand hôpital des émigrés, où j'avais une paillasse à côté de la sienne », et plus loin : « Je lui saurai toujours gré de m 'avoir consacré dans son châlel du Puy-de-Dôme une vieille roche noire prise d'un cimetière des Gaulois par lui découvert » (2). On aimerait à reconstituer l'histoire, ou la légende, de ce « cimetière des Gaulois », à connaître ce qu'est devenue la « vieille roche noire », et si elle portait quelque inscription. Tout ce que j'ai pu savoir, c'est que le domaine exploité par Montlosier était situé à 22 kilomètres Sud-Ouest de Clermonl-Ferrand, sa ville natale, en pleine chaîne des Monts-Dôme, sur la commune d'Aydat et à i 5oo mètres environ du hameau actuel de Randanne; le propriétaire avait là un modeste

(1) Dans la Correspondance générale, 1. IN . p. r 3q, M. Louis Thomas a publié quelques lignes de cette lettre d'après une tiche communiquée par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, mais sans indiquer le nom de Montlosier et sans donner aucun commentaire.

(2) Mémoires d'Outre-Tombe, 1. 11. p. r5/-i58.

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Logis, nue ferme ou « châlel ». qu'il agrandit plus tard on lui donnanl L'aspecI d'une vaste maison bourgeoise sans style ou à peu près; dans la cheire ou coulée de lave il fit, à grands liais, pousser du blé, croître des sapins, des bouleaux, et quelques chênes, se montrant initiateur sur ce pauvre terrain; son tombeau est là. tout près de l'habitation (i).

Mais le point le plus curieux cl Le plus neuf de la lettre de Chateaubriand , c'est qu'elle montre l'écrivain songeant dès i823 à s'assurer une sépulture dans une île de son pays d'origine, alors que le plus ancien texte publié jusqu'ici surcesujel esl de 1828 (2). On remarquera aussi L'analogie suggestive que Chateaubriand signale cuire l'Auvergne e1 la Bretagne au moyen d'une allusion au célèbre ouvrage de Montlosier, De la Monarchie française depuis son établissement jusqu'à nos jours. La lettre enlin exhale un parfum de simplicité, d'amitié, de détente au milieu des affaires, qui garde son charme à près d'un siècle de distance.

Paris, g mars 1823.

Mon cher et ancien ami, mon compagnon d'exil, mon bon camarade d'infortune, je vous dois trois ou quatre réponses pour deux ou trois excellentes lettres. Mavez-vous pardonné? Vous devez croire que je suis accablé. J'ai l'Europe et la France sur les bras. Pourtant grâces à Dieu, j'espère m'en tirer avec quelqu[e| honneur. L'ennemi fait des fautes et j'en protite. Les tempêtes se calment de tous côtés.

(1) Je remercie M. Auguste Audollent, professeur à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, qui m'a communiqué les renseignements ci-dessus, et qui a fait quelques recherches, malheureusement infructueuses', pour Les compléter en ce qui concerne le « cimetière des Gaulois » cl la « vieille roche noire ».

(2) Cf. Anatole Le Braz, Sur la correspondance de Château briand relative à son lambeau, dans Revue d'Histoire littéraire de lu France, igi 1 , p. 61-70.

Je vous remercie du Rocher que vous me donnez. C'est la seule propriété que j'aurai dans le monde, hors 7 ou 8 pieds de terre que je cherche à achetler (sic) dans une petite isle sur la côte de Bretagne où je voudrois me faire enterrer. Que votre amitié fasse vivre mon nom en Auvergne! Mes compatriotes Bretons conserveront mon souvenir: nos deux provinces ont encore quelque chose de ces temps que vous avez si bien retracés.

Nous reviendrez-vous bientôt?

Venez ; et vous serez aussi bien reçu qu'à nos soirées de Londres.

Tout à vous et pour la vie.

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