Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. X, p
Etant donné l'état de corps, d'esprit et de cœur où se trouvait certainement Chateaubriand en 1794, à vingt-six ans, quand il écrivit ce livre, il fut bien ce qu'il devait être.
Appartenant à la classe vaincue, dépouillée, proscrite par la Révolution, malade jusqu'à se croire poitrinaire et condamné à une lin prochaine, travaillant hâtivement, pour soutenir un reste de vie, en proie à toutes les amertumes, à tous les aigrissements de la misère, de la tristesse et de la solitude, Chateaubriand était incapable de ce grand effort qu'il lui eût fallu faire pour être impartial.
Ajoutons que le cadre où il se mouvait n'était pas plus favorable que son état intérieur aux spéculations de la philosophie politique. Il était, à Londres, dévoré par l'ennui qu'on respire avec l'air de ce climat brumeux, froissé par le coudoiement brutal de la foule affairée qui se presse dans ce brouillard humide, doublé des fumées du charbon. Il éprouvait cette impression de malaise si cruellement ressentie et si énergiquement décrite avant lui, en 1784 et en 1787, par Mirabeau et André Chénier.
Ce n'est pas à vingt-six ans, quand on manque de pain, quand on a laissé tarir la foi, unique source de l'espérance, quand on doute de tout, même de soi, qu'on peut croire à la perfectibilité humaine et au progrès indéfini. Condorcet proscrit, écrivant dans la solitude inquiète de sa mansarde, à la veille de sa fuite désespérée et de sa mort tragique, le Tableau des progrès de l'esprit humain^ ne songeait sans
doute qu'à la science, dans le domaine de laquelle ces progrès sont incontestables. S'il allait au delà, s'il oubliait, en faveur d'une thèse plus générale et plus absolue, l'ingratitude populaire dont il était victime, et l'échafaud de Lavoisier, auquel il ne devait échapper que par le poison, un tel oubli témoignait d'illusions encore plus aveugles que généreuses. Il affectait plus qu'il ne l'éprouvait san& doute sa fidélité à des espérances qui l'excusaient. C'est son apologie qu'il érigeait en système. Chateaubriand, plus jeune et plus sincère, cherchait un système dans ses déceptions, et une vengeance dans sa philosophie. Il écrivait un livre qui ne pouvait être et qui ne fut qu'une œuvre de révolte, de défi, de pessimisme et de scepticisme, en un mot un livre de naufragé exaspéré par le naufrage.
L'Essai n'eut aucun succès en France, et c'est à peine s'il am)ela sur l'auteur en Angleterre une attention distraite et faite plutôt de curiosité que de sympathie. L'ouvrage n'a contribué en rien à la gloire de Chateaubriand, mais en revanche il lui a procuré plus d'un ennui. Car il a fourni à l'envie et à la haine littéraires, à l'envie et à la haine politiques, plus perfides et plus féroces encore, des armes pour le combattre.
Il résulte en effet irréfragablement des déclarations de V Essai, aggravées encore par le commentaire confidentiel imprudemment crayonné sur les marges d'un exemplaire non destiné à la publicité, mais qui n'en a pas moins été publié par Sainte-Beuve et qui DE LE3CCRE. — Chateaubriand. 10
existe encore, témoin importun et indiscret, entre les mains de l'acquéreur de ce volume de sa bibliothèque, que Chateaubriand, à la date de VEssai, traversait une phase, une crise d'incrédulité qui allait jusqu'au matérialisme, au fatalisme et, pour tout dire en un mot, jusqu'à l'athéisme ^ A prendre VEssai dans sa lettre, sinon dans son esprit, et isolément, on devine tout le parti qu'on pouvait tirer contre Chateaubriand de ce premier rôle joué par lui, alors même que depuis longtemps il avait changé de rôle, et précisément pour contester la sincérité du changement ou pour en railler la palinodie.
Chateaubriand ressentit si vivement la cuisson de ces égratignures, qu'il prit soin de se critiquer, de se réfuter, de se rectifier lui-même dans l'édition de VEssai de 1826, pour épargner désormais ce soin et ce plaisir à ses détracteurs. On sait d'ailleurs les complaisances secrètes et parfois mêm||les malignes représailles qui se dissimulent sous l'apparente sincérité et l'humilité orgueilleuse de ces examens critiques, où l'auteur se ménage en affectant de se frapper (tout tendre père frappe à côté), où il s'explique plus qu'il ne s'excuse, où il fait son med calpd sur la poitrine des autres.
Si, en 1826, à la fin de sa vie, Chateaubriand s'occupait d'émousser les par-delà de ses audaces juvéniles, d'arranger, de draper en vue de l'unité et de l'harmonie de sa vie tout ce qui ne répondait pas
1. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. X, p. 60. — Chateaubriand et son groupe, p. 163.
dans son œuATe à ce personnage de royaliste libéral et de philosophe catholique définitivement adopté, il avait conquis ce droit dès 1798 par un désaveu autrement formel.
Dès le lendemain de VEssai, sous l'influence d'une réaction où il faut faire à la fois la part des évolutions de l'esprit et des mouvements du cœur, il renonce à continuer l'ouvrage sceptique et pessimiste qui ne répond plui à ses opinions ni à ses sentiments, . et il prépare, en se servant même des matériaux accumulés dans un tout autre but, un ouvrage réparateur, expiatoire du précédent, consacré à la glorification de cette religion chrétienne qu'il avait d'abord combattue. Nous nous sommes expliqué sommairement déjà sur les causes et le caractère de ce revirement que la critique de notre temps, avec une unanimité décisive, a montré contenu en germe dans VEssai lui-même. Cette débauche de négation devait finir logiquement, étant donnés l'homme et les circonstances, par un réveil et un acte de foi.
Si Sainte-Beuve a très bien vu et caractérisé dans l'auteur du Génie du Christianisme le croyant par sentiment, par imagination, par repentir, traversant la même crise de réaction que la France elle-même, à l'aurore du xix^ siècle, il a peut-être moins bien vu et moins bien caractérisé dans ce même auteur l'artiste, le dilettante, le novateur mêlant à ses tableaux apologétiques toute une théorie d'esthétique et critique nouvelle.
A l'époque de la publication du livre, c'est-à-dire
en 1802, le côté religieux l'emportait au point d'en masquer les autres aspects, d'en émousser l'effet d'innovation et d'originalité. A l'époque où Sainte- Beuve écrivait, la critique en était déjà à balancer les aspects, à compenser les effets, à faire même à l'influence littéraire du livre une part supérieure à celle de son influence religieuse. Aujourd'hui, sur cette fin de siècle de plus en plus critique et sceptique, l'ouvrage, qui dut d'abord son immense succès autant à l'heureux hasard ou à l'habile à-propos qui le fit paraître le jour de la promulgation du Concordat, dont il fut comme le magnifique commentaire, qu'au talent de son auteur, a épuisé cette veine de mérite et d'influence. On n'en voit plus que les côtés profanes. Partageant la destinée du Concordat lui-même, qui n'est plus qu'un grand acte politique, qu'un monument diplomatique, qui a perdu ses caractères augustes et solennels, de réconciliation, de pacification, de réparation, et doit surtout son autorité à sa durée et à son utilité, le Génie du Christianisme a de même épuisé ses mérites religieux, sa force de j^ersuasion et de conversion, son influence en quelque sorte sacrée. Cette apologie du christianisme, un moment si efficace et décisive, grâce aux dispositions des esprits et à la faveur des circonstances, est aujourd'hui insuffisante et stérile. Elle ne garde plus que ses attraits profanes, d'imagination, de sentiment, de poésie et de style. Le Génie du Christianisme n'est plus qu'un monument littéraire, qu'une cathédrale gothique, où l'on entre au nom
de l'art plus qu'au nom de la foi. C'est surtout le premier et magnifique manifeste du romantisme.
Voilà les cotés un moment accessoires et subsidiaires, devenus, par l'effet du temps, les côtés principaux, qui font que le Génie- du Christianisme, qu'on ne considère plus guère que pour sa valeur de théorie esthétique, critique, pour ses mérites littéraires, demeure un livre curieux et un beau livre, grâce surtout à l'éloquence et au style, sans être un chef-d'œuvre à cause de ce qui lui manque pour mériter ce titre, de l'aveu même de l'auteur.
Car Chateaubriand se rend très bien compte des qualités et des défauts de son ouvrage, de l'à-propos qui lui fît surtout un succès dont la durée tient moins à ses mérites qu'à ce double fait qu'il a glorifié la renaissance religieuse et commencé la révolution littéraire du début du siècle. Il déclare en 1837 que si le Génie du Christianisme était à écrire en ce moment, il l'écrirait tout autrement qu'en 1802, où l'état des esprits, le long discrédit d'une religion que tout l'effort du xviii" siècle s'était appliqué à faire paraître absurde, grossière, à rendre ridicule, ne permettaient pas de présenter le christianisme autrement que comme une école d'art et de beauté.
Certes ce ne sont pas là les points de vue d'un Pascal, d'un Bossuet, d'un Bonald. Mais précisément ces points de vue ne convenaient ni au génie de Chateaubriand, ni à son temps. C'est ce qu'avait très bien compris Joubert, quand il détournait l'auteur du Génie du Christianisme de s'obstiner à pâlir sur des
in-folio, et à troubler sa verve de leur poussière. {( Qu'illaisselàles livres, disait ce conseiller sagace,... son rôle est à'enchanter. » Chateaubriand se réduisit à ce rôle assez beau, en somme, d'enchanteur, de magicien de l'imagination et du style.
Mais il ne fait que se rendre justice comme critique rénovateur quand il écrit : « Les passages où je traite de l'influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre, où j'examine les changements opérés dans la poésie et l'éloquence; les chapitres que je consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans les caractères dramatiques de l'antiquité, renferment le germe de la critique nouvelle. »
Ce sont là des résultats considérables, et M. Paul Albert qui conteste la portée de la réforme, n'en nie point la hardiesse et la nouveauté ^ M. Emile Faguet ne voit pas seulement une réforme dans la façon dont Chateaubriand a compris l'art du poêle et de l'écrivain. A défaut d'une théorie complète. Chateaubriand, selon lui, « a émis sur ce sujet des vues instinctives, toutes nouvelles, d'une portée infinie, et qui ont fait une révolution littéraire comme il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Renaissance des lettres » ^.
C'est assez pour la gloire du Génie du Christianisme.
1. La Littérature française au XIX^ siècle, t. I, p. 150 et 160.