‹ ChateaubriandChapitre 14 sur 26 · VOYAGES, ROMA^•S ET POEMES · texte numérisé non relu

VOYAGES, ROMA^•S ET POEMES

Les deux tableaux épisodiques d'Atala et de René contribuèrent, de l'aveu même de l'auteur, au succès du Génie du Christianisme dans une proportion telle qu'il ne ne les en sépara que lorsque ce succès tut assuré. L'influence de ces deux ouvrages, quelque temps accessoire, devint principale; elle se développa au point d'en eff'acer toute autre. L'auteur du Génie du Christianisme demeura pour jamais l'avocat et le poète de la religion, le chevalier de la croix, le champion de Jésus-Christ, titre revivifié en 1832 par les Études historiques et en 1844 par la Vie de Rancé. Mais pour ses contemporains, dès 1805, époque de la publication séparée de René et à'Atala, il fut et il est surtout pour nous le rénovateur littéraire, le régénérateur du roman, l'auteur à'Atala, de René, deux chefs-d'œuvre qui ont exercé sur notre littérature une influence qui dure encore, et que seul le

Génie du Christianisme^ ouvrage de circonstance, n'eût certainement pas obtenue et prolongée à ce degré.

Mais Atala, mais René n'étaient dans leur forme primitive que des fragments de cet énorme manuscrit des Natchez, de 2 383 pages in-folio où l'on trouve Chateaubriand tout entier , Chateaubriand à l'état fruste, sauvage, de son talent, coulant de source, à travers une profusion luxuriante, éblouissante, d'images, sorte de forêt vierge non encore explorée et cultivée par le goût.

Chateaubriand, après avoir fait, pour VEssai sur les Révolutions ^ pour le Génie du Christianisme^ de nombreux et abondants emprunts à cette mine des Natchez, après en avoir tiré Atala et René^ se décida seulement en 1826, dans l'édition de ses Œuvres, à faire connaître au public le roman-poème où il avait mis en action, dans une fable ingénieuse, ses aventures et surtout ses rêves et ses impressions du voyage de 1791 en Amérique.

Nous ne savons trop quel fut l'effet de cette révélation sur le public de 1826. Ce qu'il y a de certain, c'est que la critique contemporaine ne se montra ni indifférente ni dédaigneuse aux Natchez. Elle y a trouvé un plaisir extrême. Les époques critiques et blasées en apparence sont curieuses des origines du talent, de ses sources mystérieuses, des naïvetés qu'il mêle à ses audaces, des ingénuités de sa témérité. On aime la surprise rafraîchissante de ces intimités, de ces virginités du génie qui s'éveille encore nu, avant les parures et les coquetteries de l'art.

Sainte-Beuve n'a pas dédaigné « cet immense ramas » des Natchez, mais a craint de s'engager « dans cette forêt primitive du talent de Chateaubriand et de n'en pouvoir sortir »; pour en avoir quelque idée, il attend Atala, qui n'en est « qu'une portion détachée et un fragment soumis à l'art », Mais l'éminent critique est moins réservé à l'égard du Journal du voyage en Amérique^ où il note avec une volupté de goût qu'aiguise le plaisir de la découverte, les premiers signes, les premiers germes du talent naissant qui s'épanouira bientôt si puissamment. Il signale dans le Journal des croquis encore rudimentaires, mais qu'anime déjà mainte de ces touches de vie qui révèlent le maître. Ce sont, dit-il, les cartons d'un grand peintre.

Ce que Sainte-Beuve dit du Journal du voyage en Amérique s'applique aussi, selon nous, aux Natcliez. Il n'y a pas unanimité dans la critique sur ce poème en prose dont l'auteur apparaît à certains comme un Delille sans rimes, un élève de Marmontel dans les Incas. Ceux-là ont bien mal (ou point) lu ce souper de Chactas chez Ninon où il y a, selon Sainte-Beuve, des « choses presque insensées, mais qui se termine par une réflexion sur les passions de la poésie la plus neuve et d'une admirable beauté ». D'autres n'hésitent pas à afficher « pour ces délicieux Natchez » un goût particulier, nous dirions un engouement véritable, si nous ne le partagions pas ^

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