Emile Faguet, p. 48 et
Si dans V Essai, au point de vue de la forme seulement et même dans quelques passages du Génie, l'es- ' prit novateur de Chateaubriand ne s'est pas entièrc*ment dégagé de certaines traditions du xviii^ siècle, il s'en est complètement affranchi dans Atala, où éclatait sans mélange une originalité dont les représentants les plus autorisés de l'esprit duxviiie siècle, les Morellet, les Ghénier, les Ginguené, s'offusquèrent et contre laquelle ils émoussèrent les pointes de l'arme favorite de cet esprit, la raillerie. Les chicanes de Morellet, les épigrammes de Ghénier, les ironies de Ginguené ne pouvaient rien contre une œuvre dont les qualités et les défauts mêmes étaient au-dessus du ridicule. La satire, la parodie et la caricature ne firent qu'exciter par leur contradiction l'enthousiasme d'un public avide de nouveauté et impatient de ce plaisir de l'admiration qu'il n'avait pas goûté depuis si longtemps.
Il était encouragé par les suffrages de juges dont on ne pouvait nier la compétence, tels que La Harpe, Fontanes et Joubert, et dont l'approbation témoignait d'une clairvoyance et d'une tolérance qui faisaient par trop défaut à leurs adversaires. La vraie critique ne doit être déconcertée par aucune nouveauté. G'est ce que les adversaires à^' Aiala eurent le tort d'oublier en 1801. G'est ce dont il convient que nous nous souvenions, lorsque nous nous trouvons maintenant, c est-à-dire après un siècle, en présence d'une œuvre dont le temps a fané la fraîcheur, émoussé la hardiesse, mais dans laquelle il a dû res-
pecter ce qui assure la durée des œuvres littéraires : l'éloquence de sentiments vraiment humains et, dans leur expression, cette beauté faite de don et d'art, d'inspiration et de choix, qui s'appelle le style.
C'est le grand artiste, le grand poète, le grand écrivain qu'admirait d'instinct, dans l'auteur d'yl^rt/rt, la société nouvelle. « Tout récemment, elle s'était passionnée pour Ossian; elle attendait un autre enthousiasme. Rien, dans la froideur actuelle de notre siècle industriel et banquier, ne peut offrir l'idée de ces ardeurs de curiosité, de ces enchantements d'admiration qui saluèrent alors l'œuvre originale d'un jeune inconnu.... Sauf quelques recherches bizarres d'expressions et d'images , tout ravissait dans cette œuvre de passion et d'éloquence. Aussi cette lune de miel de la célébrité ne fut jamais oubliée ni surpassée par M. de Chateaubriand *. »
On le comprend quand on songe que ce succès rendit l'auteur non seulement célèbre mais populaire du soir au lendemain, qu'il eut à la fois pour lui les juges d'instinct, de passion, d'entraînement, les jeunes gens et les femmes, mais aussi les juges d'expérience, de raison, qui ont le goût plus exigeant et l'admiration plus difficile, les hommes mûrs et les vieillards. Tous cédèrent à l'ascendant, au charme, à la magie de cette passion, de cette poésie, de cette couleur.
Joubert, l'un d'eux, a donné admirablement les