‹ ChateaubriandChapitre 16 sur 26 · Villemain, p · texte numérisé non relu

Villemain, p

raisons du succès de l'œuvre nouvelle, en dépit de ses défauts et même à cause de ses défauts, tant il y a un sort heureux et que tout sert sur les livres qui ont ce charme enchanteur auquel on ne résiste pas. La conclusion de Joubert est aussi celle de Sainte- Beuve, à la fin de la minutieuse étude sur Atala, qui ne comprend pas moins de soixante-dix pages et où il a épuisé le sujet ^ C'est aussi la nôtre.

René, dont l'influence fut plus lente, moins populaire que celle à'Alala, mais plus profonde et plus prolongée, puisqu'elle dure encore, appartient « à un autre ordre de sentiments et d'idées ». C'est Chateaubriand qui le constate lui-même dans la Préface de cette édition à'Atala et de René où ce dernier épisode est séparé pour la première fois du Génie du Christianisme (1805). Cette Préface, en ce qui touche René, se borne à renvoyer le lecteur aux passages du Génie du Christianisme et de la Défense de cet ouvrage qui se rapportent à ce roman. Ces deux extraits auxquels renvoie l'auteur de René sont d'une substantielle saveur. Ils répondent à toutes les questions que suggère l'ouvrage. Ils préviennent à son égard toute interprétation erronée.

L'extrait du Génie du Christianisme est tiré du chapitre intitulé : Du vague des passions. L'auteur y peint en termes dont la précision énergique, la pénétrante subtilité d'analyse n'ont jamais été égalées, cette maladie morale qui sera le mal du siècle.

René, aux yeux de l'auteur, personnifiait donc « cette position d'âme singulière » , « cet état d'âme » étrange, comme on dirait aujourd'hui, qu'il croit à tort inconnu des anciens. Il aurait pu en reconnaître la peinture dans les œuvres d'un de ces Pères de l'Eglise qu'il avait laborieusement mais un peu hâtivement compulsés. Saint Jean Chrysostome a constaté et décrit ce mal de Stagire qu'il appelle énergiquement Vathumia {le manque d'âme, la défaillance de l'âme), c'est-à-dire le dégoût précoce des choses, l'ennui sans motif, le découragement sans cause, le tœdlum vitse^ le fi de la vie des spleenétiques et des persécutés ou désespérés imaginaires. J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre avaient traversé ces crises d'hypocondrie, de misanthropie, qui n'étaient donc point aussi inconnues des anciens ni même des contemporains que le suppose à tort Chateaubriand. Ce qu'il ne pouvait dire, c'est que personne avant lui n'avait étudié ce mal de l'homme « possédé, tourmenté par le démon de son cœur », avec sa finesse d'analyse, dans ses plus intimes profondeurs, ses plus secrets replis; c'est que personne avant lui n'avait donné à l'expression de ce mal mystérieux que la religion seule pouvait guérir, cette intensité d'accent qui fait de René le type le plus original, le plus vivant de cet état d'âme qu'un des maîtres de la doctrine classique, M. Saint-Marc Girardin, a flagellé chaque fois qu'il a rencontré un personnage issu de la trop nombreuse famille de René, avec une verve de raison et de malice un peu

impitoyable. Ses disciples ont exagéré sa thèse, et il a fallu l'intervention décisive d'un des jeunes maîtres de la critique contemporaine pour rétablir la question dans l'état qui concilie tous les devoirs, tous les droits, tous les intérêts, c'est-à-dire les devoirs de la raison et ceux de la pitié, les droits de l'humanité et les droits de l'art, les intérêts de la morale et ceux de la vérité ^

Nous devons maintenant résumer cet extrait de la Défense du Génie du Christianisme, duquel il résulte que René est un type abstrait, un personnage imaginaire, qu'il n'y a dans son histoire aucune réminiscence, aucune confidence, aucun aveu de l'auteur, qui, s'il a mis beaucoup de son âme dans celle de son héros, ne lui a rien prêté de sa vie et de ses propres aventures.

Chateaubriand y déclare qu' « afin d'inspirer plus d'éloignement pour ces rêveries criminelles, pour ce vice moral dont René est le type, il a pensé qu'il devait prendre la punition de René dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme et que les anciens attribuaient à la fatalité », c'est-à-dire dans une passion incestueuse, fruit empoisonné de la corruption des idées, amenant peu à peu la dépravation du cœur et des sens. « 11 eîit choisi le sujet de Phèdre s'il n'eût été traité par Racine. » Il rejeta comme trop abominable le sujet de Myrrha, qu'on

1. ï.e mal du siècle, dans Histoire et littérature, par Ferdinand Brunetière, p. 303 et suiv.

retrouve encore clans celui de Loth et de ses filles. Restait l'exemple d'Erope chez les Grecs ou d'Amnon et de Thamar chez les Hébreux. « Bien qu'il ait été aussi transporté sur notre scène dans V Abu far de M. Ducis;, il est toutefois moins connu que celui de Phèdre*. Peut-être aussi s'appliquet-il mieux aux caractères que l'auteur a voulu peindre. En effet, les folles rêveries de René commencent le mal, et ses extravagances l'achèvent,... le malheur naît du sujet et la punition naît de la faute. »

L'auteur de René, dès 1805, se préoccupait, on le voit, tout particulièrement de dissiper toute équivoque sur sa pensée. Il initiait le public à ses combinaisons d'artiste. Il se défendait devant lui d'avoir manqué à aucun des scrupules, à aucun des devoirs du moraliste.

Le dessein de René n'eut donc rien en soi que d'irréprochable. Malheureusement la jeunesse a de ces audaces, le génie a de ces ivresses qui les emportent parfois au delà de leur but. La peinture du mal de René avait de ces séductions qui sont dangereuses, parce qu'elles font oublier le remède. On

1. L'auteur de René ignorait certainement qu'au moment même où il combinait la fiction romanesque d'une passion de la sœur pour le frère, la réalité, s'il eût pu en pénétrer les mystères, lui offrait un exemple de cette passion coupable et malheureuse, mais avec transposition, c'est-à-dire inspirée par la sœur à son frère. Et cette sœur n'était autre que la lîelle Thérésia Cabarrus , future Mme Tallien. Un de ses frères, épris d'elle, se fit tuer en désespéré, pendant les guerres de la Révolution, à en croire la duchesse d'Abrantès {Mémoires. 2* édition, II, 276; Charles Nauroy, Révolutionnaires, p. 9 et 10).

admira trop le récit des vicissitudes de cette passion nouvelle pour songer assez au châtiment du crime. Pendant cinquante ans la littérature fut trop féconde en imitations de ce type de René, depuis le Childe- Harold de lord Byron et son Manfred, « René habillé à la Shakespeare », disait Ghênedollé, jusqu'à VHernani de Hugo et VAntony de Dumas, sans oublier le Joseph Delorme de Sainte-Beuve et son Amaury. Lamartine et Alfred de Musset, dans leur première manière (ceux-là imitent Chateaubriand à travers lord Byron), procèdent de René, par le doute mélancolique et la cavalière ironie. Mais ce qu'il y eut de pire, c'est que les René pullulèrent, fourmillèrent dans la vie, par suite de cette imitation contagieuse qui avait déjà donné de l'habit bleu, du pistolet et même du suicide de Werther tant d'éditions, de contrefaçons dans la réalité, sauvées du ridicule par un dénoûment tragique.

Chateaubriand, puni par où il avait, sans le vouloir, péché, épanche sa bile, dans ses Mémoires^ contre ces bousingots qui jouent au satanisme, contre ces pâles et chevelus incompris, qui se réclament de son école et se drapent dans ses défroques usurpées. Il cingle sans ménagements, de ses rudes ironies, ces singes de René qui ont pris la critique d'une maladie morale pour son éloge, et l'étude d'un cas exceptionnel pour un exemple à suivre.

René est, de l'avis de son auteur, le chef-d'œuvre de Chateaubriand. Nous y voyons aussi, d'accord avec les juges les plus autorisés, un des chefs-d'œuvre de

notre littérature. Au lieu de citer un livre que tout lettré a lu et relu, de chercher à renouveler les formules épuisées de l'éloge ou les aperçus de la critique comparée, il nous a paru plus utile d'exposer, ce qu'on a trop négligé avant nous, la genèse de l'ouvrage et de réagir contre le préjugé trop répandu qui veut que ce roman soit une histoire, et que cette histoire soit celle de Chateaubriand. Ce serait une li^pothèse calomnieuse, si ce n'était surtout une interprétation erronée. Chateaubriand s'est peint dans cet ouvrage comme dans tous les autres. « Il n'y a que Chateaubriand, dit avec raison M. Brunetière, dans l'œuvre de Chateaubriand. » Mais il ne s'y est pas raconté. Et si l'on y retrouve facilement des traits de son caractère, l'orgueil et l'ennui, si l'on y retrouve aussi des réminiscences de son enfance, de sa famille, du château paternel, du paysage natal, il serait téméraire de pousser jusqu'au bout l'identification de l'auteur avec son héros, et des orages du cœur de René avec ceux de son cœur. L'erreur, injuste en ce qui le touche, serait coupable en ce qui concerne sa sœur Lucile, qui ne fut que par quelques traits innocents le prototype d'Amélie.

Chateaubriand avait épuisé avgc le Génie du Christianisme ^ Atala, Mené, les ressources d'images et de couleurs qu'il devait au voyage d'Amérique. Son séjour en Italie, son voyage en Grèce devaient renouveler sa palette et lui fournir sur l'antiquité, sur la nature, sur l'art, des vues nouvelles dont pro-

DE Lescure. — Chateaubriand. 11

fitèrent, après V Itinéraire de Paris à Jérusalem^ les Martyrs^ qui n'ont que des parties de chefs-d'œuvre, mais qui constituent le plus grand effort de composition et de style de sa seconde époque littéraire.

Les Martyrs parurent en 1809. Ce n'est qu'en 1811 que Chateaubriand publia V Itinéraire, les croquis et les cartons après le tableau achevé dont ils ont fourni les éléments. Le succès des Martyrs fut lent et disputé. Chateaubriand était en disgrâce auprès du maître, et la critique servile ne se fit point faute de faire expier à l'auteur du Génie du Christianisme et à l'auteur de la lettre de démission après la mort du duc d'Enghien le double tort de son talent et de son courage.

Mais peu importe à la postérité le succès obtenu. li ne s'agit auprès d'elle que du succès mérité. Les Martyrs étaient une œuvre de maître par la grandeur de la conception, bien qu'un plan trop ambitieux n'ait pu être entièrement réalisé, et par la beauté de l'exécution, la perfection soutenue de la forme.

L'erreur de la conception fut de composer une épopée et une épopée en prose, dans des conditions de sujet moins «favorables que celles de Télémaque. Il y a des sujets épiques, il y a des génies épiques, il y a des temps épiques. Le sujet des Martyrs, c'est à-dire la lutte entre le paganisme et le christianisme, entre le monde ancien et le monde nouveau, était un sujet plus historique qu'épique. Le génie de Gha-

teaubriand était un g.'iiie plus historique qu'épique.

L'entreprise de Chateaubriand était donc destinée, comme concejition et comme plan, à un magnifique avortement. Car il ne s'est pas trompé d'une façon vulgaire ou ridicule. Son erreur est grandiose. Il s'est cru obligé de recourir à tout l'appareil classique. Il avait, dans le Génie du Christianisme, abattu les autels du paganisme littéraire, de cette idolâtrie mythologique qui s'était prolongée dans l'œuvre de nos poètes depuis la Renaissance jusqu'au xviii® siècle. Malheureusement, après avoir consommé la défaite du merveilleux païen, il voulut consacrer par un exemple décisif la supériorité du mervèilleux chrétien. II voulut avoir son Enfer et son Paradis. Mais il n'avait pas le génie dantesque, et surtout il manquait des ressources que l'auteur de la Divine Comédie trouvait dans les événements et dans les sentiments de son temps.

« Cette épopée nouvelle des Martyrs, a-t-on dit avec raison, n'est pas un chant biblique comme l'œuvre de Milton, une légende chrétienne et chevaleresque comme la Jérusalem du Tasse, un poème national et contemporain comme les Lusiades de Camoëns, une méditation religieuse et lyrique comme \d. Messiade Aq Klopstock. C'est une œuvre composite et dès lors artificielle, où l'auteur imite des choses inimitables pour nous, et ne devient original que lorsqu'il n'est nullement épique *. »

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