‹ ChateaubriandChapitre 17 sur 26 · Villemain, p · texte numérisé non relu

Villemain, p

C'était là évidemment le défaut de la cuirasse, et Chateaubriand en a convenu.

Le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct^ que, dans le reste de mes préjugés classiques, j'avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m'avait paru impossible de me passer d'un ertfer et d'un ciel. Les bons et les mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l'action, sans la livrer à des machines usées. Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Gymodocée, si la description de Naples et de la Grèce n'obtiennent pas grâce pour les Martyrs^ ce ne sont pas l'enfer et le ciel qui les sauveront.

Dans de remarquables articles du Publiciste, au lendemain de l'apparition des Martyrs, M. Guizot montrait les inconvénients et les dangers, dont le génie même ne pouvait triompher entièrement, de ce plan qui mettait en lutte et en rivalité, dans des tableaux alternés, le merveilleux païen et le merveilleux chrétien. « Les Martyrs, disait-il, sont l'application et la preuve d'une théorie, c'est un poème composé non seulement dans le but de faire un poème, mais encore dans celui d'établir une opinion. M. de Chateaubriand a voulu prouver que la Muse chrétienne pouvait lutter sans crainte, dans l'épopée, contre la Muse de la Fable. »

Malgré ces objections, d'une critique aussi sagace qu'élevée, l'écrivain duPubliciste reconnaît que, « tout en profitant du droit d'idéaliser, l'auteur s'est bien gardé d'altérer. Et les tableaux païens des Martyrs ont éminemment cette couleur antique qu'il est impossible de méconnaître et que si peu de poètes ont su trouver. «

Même dans cet enfer des Martyrs « dont le plus

grand défaut est un mélange d'abstractions et de réalités, d'êtres purement nominaux et d'êtres positifs », M. Guizot trouve à louer autant qu'à critiquer. « Il y a cependant, dans cette description de Tabîme, des détails d'autant plus beaux qu'ils étaient plus difficiles à rendre neufs. Le portrait de la Mort, la descente de Satan aux enfers sont sublimes; le soulèvement des réprouvés produit le plus grand effet. Les inventions de M. de Chateaubriand sont bien supérieures à ses imitations. »

Dans le Paradis des Martyrs, « la description du bonheur des justes est un morceau de la plus grande beauté. La mère du Sauveur joue dans tout son poème un rôle vraiment poétique et divin. Son intercession auprès de son fds pour faire sortir du purgatoire Séphora, la mère d'Eudore, me paraît sublime''», dit le rédacteur du Public iste.

Pour lui, « le monde chrétien forme le premier plan et le chef-d'œuvre du poème ». Il admire sans réserve le caractère d'Eudore; il ne résiste pas au charme de la figure de Gymodocée. Le dernier chant lui paraît un des plus beaux de tous. Il conclut son quatrième et dernier article en déclarant abandonner à regret un ouvrage sur lequel il y aurait encore beaucoup à dire et qui « après avoir fourni à la critique, par ses qualités et ses défauts, une foule d'observations et d'idées, restera è jamais pour la . gloire de notre littérature et pour celle de l'auteur ' ».

1. Le temps passé, mélanges de critique littéraire et de moraie, par M. et Mme Guizot, 1887, t. II, p. 216 à 236.

Quelques mois à peine après la publication de ces articles, que Guizot signait d'une simple initiale , en 1810 , au collège de Blois , un jeune homme achevait ses classes , sans avoir encore conscience de son talent, de sa destinée. Il s'était fait, un jour de congé, dispenser de la promenade pour pouvoir lire à son tour, dans la solitude de la salle d'étude où il s'était confiné, un exemplaire des Martyrs apporté du dehors et qui circulait dans le collège. Il lisait donc « ou plutôt il dévorait le livre, éprouvant d'abord un charme vague et comme un éblouissement d'imagination. » Quand il arriva au récit d'Eudore, « cette histoire vivante de l'Empire à son déclin », son émotion augmenta, pour redoubler et atteindre à une sorte d'ivresse de la poésie et de la vérité. « L'impression que fit sur lui le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Il se leva et marchant d'un bout de la salle à l'autre, il répéta ce chant à haute voix et en faisant sonner ses pas sur le pavé. »

Sa vocation lui fut dès ce jour révélée. Ce jeune écolier, à qui les Martyrs venaient d'inspirer l'enthousiasme de l'histoire, se nommait Augustin Thierry.

Aujourd'hui, écrivait-il en 1840, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première

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inspiration ; il n'en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile.

Tu duca, tu signore, e tu maestro l.

Si le succès des Martyrs ne fut pas éclatant comme celui du Génie du Christianisme^ on voit qu'il ne laissa pas d'être efficace et fécond. C'est quelque chose à l'honneur d'un livre que d'avoir éveillé le talent critique d'un Guizot ou la vocation historique d'un Thierry.

Autant le succès des Martyrs fut contesté, autant celui de V Itinéraire de Paris à Jérusalem ne le fut pas. L'ouvrage conquit d'emblée l'opinion par la verve et la belle humeur du récit, qui firent passer jusqu'à une exubérance de personnalité, qu'on pardonnera aussi à Lamartine dans son Voyage en Orient. On fut charmé par la variété des aperçus, par la justesse et l'éclat de la couleur dans ces libres esquisses des ruines de Sparte, de la vue d'Athènes, considérée du haut de la citadelle, au lever de l'aurore, du panorama de Jérusalem, pages merveilleuses où triomphe l'inépuisable fécondité de ce pinceau que les nombreux tableaux des Martyrs n'ont pas fatigué. Revenu par l'Espagne de ce pèlerinage plus profane que pieux, au gracieux rendez -vous qui l'attendait sous les dentelles de marbre de l'Alhambra, l'auteur de V Itinéraire avait encore gardé, après tant d'emplois abondants et heureux, assez de verve d'imagination,

1. Augustin Thierry, Préface des Récits des temps mérovingiens.

de richesse de couleur, pour écrire son dernier roman, ce Dernier des Abencérages , « épisode de son second voyage moins célèbre qu' Atala, mais non moins impérissable aux yeux des amis de l'art * ».

« Rien de plus courtois, de plus accompli comme forme et comme sentiment, rien de plus artistement découpé que ce petit récit à quatre personnages, ajoute Sainte-Beuve. M. de Chateaubriand n'a rien trouvé de plus pur; mais, si je l'ose dire, le tout est trop jeté dans la forme chevaleresque et classique : il y a un peu de sécheresse, de raideur et de maigreur; on est loin de la sève surabondante d'Atala ^. »

Pour en revenir à V Itinéraire dont nous nous sommes un instant détournés, nous dirons que cet ouvrage, « qui passe pour un ouvrage à peu près irréprochable et pour offrir la perfection de la manière littéraire de M. de Chateaubriand^ », dut son succès non seulement à la variété et à la perfection des tableaux que ce pèlerin d'art plus que de foi était allé peindre sur place et d'après nature, mais encore à l'agréable surprise de contraste, pour le public enchanté, de rencontrer» au sortir des beautés solennelles et grandioses du Génie du Christianisme et des Martyrs, un homme dans leur auteur, un homme tout différent de celui que supposaient ces débuts extraordinaires, et ces œuvres dont chacune

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