‹ ChateaubriandChapitre 19 sur 26 · Sainte-Beuve, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, p

lui-même, il la trouve excellente. Ce sont là jeux de prince, souriant aux irrévérences impunies du bouffon. Ce sont là jeux d'homme de génie, trouvant plaisir à se parodier, à se caricaturer lui-même. Le trait est à noter, parce que Chateaubriand, ce grand maître en ironie, l'a le plus souvent moins légère.

Il n'y a pas de traces de cette jovialité, dont le Voyage en Orient fut l'occasion privilégiée, dans le Voyage en Italie^ l'admirable Lettre sur la campagne de Rome^ les notes de la visite à Naples etàPompéi, d'une éloquence sévère et d'une grâce mélancolique, conformes au sujet. On n'en rencontre pas davantage dans le Voyage en Auvergne ou le Voyage au Mont- Blanc^ qui complètent le riche bagage de Chateaubriand comme explorateur du théâtre des plus grands événements de l'histoire ou des plus beaux spectacles de la nature dans l'ancien monde ou le nouveau.

Dans le Voyage en Auvergne nous trouvons surtout à signaler des vues neuves — pour le temps — sur les arts. Dès ce vo^^age, nous voyons poindre une antipathie qui s'accusera dans le Voyage au Mont- Blanc et dont les boutades paradoxales sont caractéristiques, contre les paysages de montagne, et surtout les paysages alpestres. Chateaubriand est l'homme de la mer. Il n'aime pas la Suisse et ne sent que la fatigue et le froid de ses sentiers bordés de précipices et de ses sommets de glaciers. Il ne sent pas la montagne comme J.-J. Rousseau, dont il combat l'opinion avec âpreté, et qui, lui, ne sentait pas la mer. 11 ne pardonne à la montagne qu'en Grèce, j)arce

que la lumière d'un soleil enchanteur y dore les sommets modérés, où la contemplation est sans vertige, du Pinde ou du Taygète. Les plus grands esprits ne goûtent pas de la même façon la volupté de l'infini*. Les uns la savourent en hauteur, sur la montagne, plus près du ciel, les autres en largeur, sur la mer sans bornes.

Après 1833, quand il fut sorti pour jamais de l'arène des luttes politiques. Chateaubriand revint aux études qui consolent la vieillesse après avoir réjoui la jeunesse. La littérature anglaise, qui avait eu ses premiers hommages, eut aussi les derniers. Il voulut se faire l'initiateur du public français aux caractères et mérites particuliers de cette littérature. 11 voulut lui servir de guide dans les arcanes du génie de Milton et en explorer les mystérieuses profondeurs en critique et en poète.

Car il se flattait d'être l'un et l'autre, et avec raison. Seulement il était surtout poète en prose. Il a renouvelé, sous le rapport du nombre et du rythme, comme sous plus d'un autre, la prose française. Chênedollé l'a remarqué : « Chateaubriand est le seul écrivain en prose qui donne la sensation du vers; d'autres ont eu un sentiment exquis de l'harmonie, mais c'est une harmonie oratoire : lui seul a une harmonie de poésie. »

Si Chateaubriand était surtout et est en effet le plus grand poète en prose de notre littérature, ce n'est pas qu'il fut incapable d'écrire en vers. Au contraire, il a manié non sans succès, mais sans su-

périorité originale et magistrale, la lyre classique, et il en a fait résonner toutes les cordes, depuis celle de l'idylle et de l'élégie jusqu'à celle du drame lyrique. Car, tenant à justifier ce mot de Fontanes qu'il s'est pl-u à citer, que, s'il avait voulu, il aurait pu réussir en vers comme en prose, il a composé Moïse (ô ennui ! noble ennui! dit Sainte-Beuve).

Ce Moïse faillit être joué au Théâtre-Français sous le proconsulat Tayior, et Chateaubriand, alors ambassadeur à Rome, ne croyait pas acheter trop cher cet honneur en contribuant aux frais et aux risques pour une somme de 15 000 francs. Cette combinaison, qui se partage avec de plus graves intérêts politiques et de plus tendres intérêts de cœur, ses préoccupations et sa correspondance de 1828, échoua, et la représentation dut être échangée contre sa très pâle monnaie : une lecture solennelle pourtant, dans le salon de Mme Récamier, lecture commencée par Lafon, continuée par l'auteur justement mécontent de son interprète, au bruit d'applaudissements sur lesquels il ne se faisait qu'à demi illusion. Le Moïse de Chateaubriand fut son erreur comme le Saâl et le Toussaint Loiiçerture furent l'erreur de Lamartine. Mais l'erreur de Lamartine fut celle d'un grand poète malgré tout. Il ne s'était trompé que comme auteur dramatique. Moïse fut l'erreur d'un poète qui n'était grand qu'en prose, quoiqu'il ait trouvé quelques «beaux vers. On lui doit aussi d'heureuses découvertes de critique en poésie. Il a eu l'honneur de commencer par la publication

de quelques fragments de cet auteur encore inconnu, la révélation du talent-et la gloire d'André Chénier. Enfin il a fait preuve d'un sentiment très supérieur à son temps de la valeur historique et littéraire des chants et des poésies populaires.

Cette sagacité critique d'un poète capable d'inspiration, même en vers, sa connaissance parfaite, fruit d'un long séjour à Londres, de la langue et de la littérature anglaises, donnaient un intérêt particulier à ses essais sur ce sujet et à sa traduction du Paradis perdu. Ces deux ouvrages complètent le cycle purement littéraire de la vie de Chateaubriand.

Sans être indignes de lui, ni l'un ni l'autre de ces ouvrages ne portent la marque de son génie. Ils ne furent toutefois pas sans quelque succès. Rien de ce qui était signé de ce grand nom ne pouvait passer inaperçu. Publié en 1836, VEssai sur la littérature anglaise et Considérations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions avait eu en 1839 trois éditions. Nous y trouvons, à côté d'extraits des Mémoires sur les hommes d'État de la fin du xviii^ siècle en Angleterre, et sur le séjour de l'auteur à Londres, des études rapides et même un peu écourtées sur les premiers âges de la littérature anglaise, sur Shakespeare, Beattie, Walter Scott et lord Byron.

L'auteur apprécie le génie de lord Byron avec impartialité ; il en distingue très bien les côtés sincères et naturels et les côtés artificiels. Il relève avec une certaine aigreur les dettes qu'a contractées

envers René et V Itinéraire le poète de Childe-Haroldy dettes dont il ne s'est pas souvenu, car il a affecté de ne pas même prononcer le nom de Chateaubriand. Est-ce par ingratitude ou par représailles? Car au lendemain de la publication d'Atala, Chateaubriand confesse avoir reçu une lettre de Cambridge, signée : G. Gordon, lord Byron. Lord Byron avait alors quinze ans. Cette lettre, arrivée au milieu de l'enivrement du succès, est peut-être demeurée sans réponse. De là le rancunier silence du poète.

Arrivant à sa traduction du Paradis perdu, Chateaubriand déclare qu'il y a trente ans qu'il lit, relit et traduit Milton. Il cherche à justifier, comme étant le meilleur, le parti qu'il a pris d'une traduction littérale. « Une traduction interlinéaire serait la perfection du genre, si on pouvait lui ôter ce qu'elle a de sauvage. » Ce système d'une traduction littérale n'a pas paru le plus heureux. Ce décalque où le traducteur « se colle à son sujet » n'a pas semblé digne d'un' écrivain qui avait le droit de traiter Milton sur le pied de liberté et d'égalité du génie, au lieu de s'astreindre à une fidélité servile.

Le malheur de Chateaubriand, pour le sort devant la postérité de ses Essais sur la littérature anglaise, c'est qu'après lui est venue la grande et belle Histoire de la littérature anglaise, où M. Taine a magistralement traité, sinon épuisé ce sujet que le traducteur de Milton n'avait fait qu'effleurer.

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