CHAPITRE III
Dès 1809, l'auteur des Martyrs, dans le chant XXIYe, faisait ses adieux à la Muse : « C'en est fait, ô Muse! encore un moment et pour toujours, j'abandonne tes autels ! je ne dirai plus les amours et les songes séduisants des hommes : il faut quitter la lyre avec la jeunesse. » 11 faut la jeunesse en effet à la poésie et à l'amour, aux voyages et aux romans, aux oeuvres d'imagination et de sentiment. La passion de la virilité, c'est l'ambition, c'est l'action, l'empire non seulement sur les rêves, mais sur les réalités, non seulement sur les idées, mais sur les faits, la gloire de participer non seulement au gouvernement des esprits, mais à la conduite des, affaires publiques. Sorti de la littérature, Chateaubriand, qui avait toutes les curiosités et toutes les ambitions d'un génie avide de nouveauté et de domination, se jeta dans la politique, nous savons avec quelles alternatives de revers et de succès, quels
contrastes de triomphe et de disgrâce, quelles illusions et quels désabusements.
Arrivé à l'âge de la retraite et des recueillements suprêmes, Chateaubriand consacra le reste de ses forces aux travaux sévères qui conviennent aux mélancolies de la vieillesse, de l'expérience, de la sagesse. Il se réfugia dans le passé contre les dégoûts du présent, les craintes de l'avenir. Il demanda ses consolations vengeresses à la recherche de la vérité et de la justice sur les événements et les hommes qui ont présidé à la fondation de la société chrétienne sur les ruines du monde païen, à la formation de la société française et des institutions nationales.
Il ne se borna pas à rechercher ces leçons du passé sur les temps où il n'avait pas vécu; il voulut aussi fournir à l'histoire de son temps et de sa vie son témoignage. Il goûta, dans leur douceur et leur amertume, les plaisirs du souvenir. Il acheva d'écrire et de reviser ses Mémoires. Il initia le futur lecteur aux secrets de la genèse de ses ouvrages, aux mystères de sa vie intime et de ses vicissitudes, non sans y laisser des voiles de coquetterie ou de discrétion. Jaloux aussi de sa réputation comme homme politique et public, il consacra un livre à la fois solennel et familier, qui tient de l'histoire et des Mémoires., à faire l'ajiologie de son ministère et de la guerre d'Espagne, à révéler, en brisant les sceaux du hiératisme diplomatique, en déchirant les bandelettes du secret d'État, les dessous de cartes de cette partie audacieuse, gagnée, en dépit des hasards
défavorables, par suite de ce jeu hardi plus encore qu'habile qui n'hésita jamais à risquer le va-tout.
Enfin, en 1844, obéissant à un vœu de son directeur de conscience, Chateaubriand septuagénaire, malade et dévot autant qu'un pareil homme, fier même avec Dieu, pouvait l'être, écrivit la Vie de Rancé, passé du monde à la retraite, du péché au repentir, des ambitions de la terre à l'espérance du ciel. Il fit, sans tenir assez compte de la vérité historique, de Rancé une sorte de René foudroyé, repentant non sans murmure, converti non sans révolte et ne se rendant pas au premier coup, portant dans le cloître l'humilité superbe du gentilhomme et du soldat avec la grâce mélancolique du courtisan qui ne fait plus la cour qu'à Dieu. Il se mira dans cette dernière image, et la trouva ressemblante au peintre sinon au modèle.
Il y a dans cet ouvrage de décadence^ de pénitence, mais de décadence à la Corneille, de pénitence à l'espagnole, avec des restes récalcitrants de jeunesse, d'orgueil et d'amour, plus d'une belle page, plus d'un éclair de l'ancien style.
Mais enfin les ouvrages historiques de Chateaubriand sont de sa vieillesse, de sa troisième et dernière manière, qui n'est pas la meilleure. Les défauts y balancent les qualités.
Aussi la critique a-t-elle, mais un peu trop, négligé les derniers ouvrages de Chateaubriand, sauf les Mémoires. Ceux-ci ont été revus et corrigés pendant sa vieillesse, mais écrits pendant sa virilité, et
DE Lescure. — Chateaubriand. 12
ils le prouvent par des verdeurs et des âpretés, et aussi par des grâces et des charmes devant lesquels la colère des oubliés ou des maltraités a pu regimber, mais qui ont ravi parfois l'admiration des lecteurs plus désintéressés.
Les Études historiques, écrites hâtivement et fiévreusement publiées dans les circonstances les moins faites pour favoriser un succès, c'est-à-dire au lendemain de la révolution de 1830, portent la marque et ont subi la peine de ces origines douloureuses, de cette apparition inopportune. L'auteur, lié par des engagements antérieurs à la révolution, envers les acquéreurs de ses œuvres, n'avait pu se dérober à ces engagements, ni obtenir délai ou date plus propice. Il avait donc dû jeter son ouvrage au milieu de la tempête populaire encore grondante, trop heureux d'éviter, grâce au prestige d'un grand sujet et d'un grand nom, un complet naufrage à ce navire, lancé par un temps orageux et sous un vent de disgrâce.
L'ouvrage ne se compose donc guère que d'esquisses. Mais ce sont des esquisses de maître, dont plus d'une vaut un tableau. On est étonné de la puissance et de la largeur de ces croquis historiques, souvent inachevés, mais rehaussés de-ci de-là, de touches du pinceau épique. On admire leur verve de ressemblance et d'expression, leur magie d'évocation et de résurrection, surtout lorsqu'on songe qu'à leur date la nouvelle école historique, celle que devaient illustrer les Guizot, les Augustin et les Amédée Thierry, les Mignet, les Michelet, les Ba-
rante, n'avait encore donné que de premiers quoique éclatants signes de vie, qu'elle cherchait encore ses directions et ses voies. Les intuitions et les divinations superbes des Études historiques permettent à leur auteur de se considérer, là encore, sur ce terrain de l'histoire, dont il déclare avoir toujours eu la passion, la vocation, et sans doute le génie, comme un précurseur de la science nouvelle, de l'art nouveau. C'est avec la conscience de ce service trop peu récompensé, que Chateaubriand, dans ses Mémoires^ a dit que, de ses ouvrages, les Études historiques avaient été « le moins loué et le plus pillé ».
Si les circonstances étaient peu favorables au succès d'un ouvrage du genre des Études historiques, la façon un peu dédaigneuse avec laquelle l'auteur traitait lui-même son œuvre et secouait ses épaules enfin délivrées du fardeau d'une pénible corvée, n'était pas faite pour conjurer cette disgrâce. Il y a bien des manières d'être modeste, y compris celle qui consiste à l'être ou à vouloir le paraître par orgueil. Celle-là, qui affecte de dénigrer son ouvrage, espérant provoquer ainsi un mouvement de flatteuse contradiction, est parfois punie par où elle a péché. Le public n'est que trop disposé à prendre au mot un auteur qui dit du mal de son œuvre. Le cas est si rare. Villemain regrette la mauvaise humeur d'une tâche ingrate qui a poussé Chateaubriand à se faire le détracteur de son propre génie et à prendre en dégoût, en grippe, une œuvre digne d'un meilleur sort que cette disgrâce paternelle. Il
reconnaît que « l'exécution hâtive d'un engagement forcé explique, sur quelques points, ce qui peut manquer de liaison dans les parties^ d'exactitude approfondie dans les détails, à travers les splendides efforts et les rapides ébauches d'une inspiration qui renaît par moments * » . Un critique qui connaissait bien le maître, ayant été admis par lui, après M. Villemain, à l'honneur de sa confiance et de son intimité, caractérise de même ce qui manque aux Etudes historiques^ mais aussi ce qu'elles possèdent, ce Ébauches, dit-il, mais quelles puissantes ébauches que les Études hisioriquesl que de beaux fragments! que d'idées hardies et neuves, dont plus d'un a profité sans le dire, se détachent au milieu des parties faibles de cet édifice inachevé ^ ! »
Dans un autre ouvrage, le Congrès de Vérone^ Chateaubriand a publié le récit, appuyé sur les pièces justificatives, de son ministère et de sa chute. C'est, pour la vie politique de Chateaubriand, un avant-courrier de ses Mémoires, auquel l'auteur du Congrès de Vérone fait de nombreux emprunts, à moins que les Mémoires n'aient eux-mêmes emprunté au Congrès de Vérone. Il y a, en tous les cas, de fréquents rapports d'identité entre les deux ouvrages. D'ailleurs l'ouvrage sur le Congrès de Vérone mérite nos éloges par des caractères particuliers et une puissance de verve et d'originalité dont nous regret-