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CHAPITRE III

En émigrant jDar un mouvement généreux de son âge, par point d'honneur, peut-être aussi un peu par goût du changement et de l'aventure, le chevalier de Chateaubriand prenait part à la croisade anti-révolutionnaire, mais aussi anti-française, dans les dispositions les moins faites pour lui en adoucir les inévitables déceptions, non en croyant, comme MM. de Bonald et de Serres, mais en sceptique, comme le furent, quoique à un moindre degré que lui, MM. d'Haussonville et de Montlosier, qu'il devait retrouver à Londres.

Certes, il n'avait rien de l'émigré convaincu, plein de foi religieuse et d'enthousiasme monarchique, comme un marquis de Eriges ou un Olivier d'Argens, ce gentilhomme breton de vingt-quatre ans, déjî bronzé aux hasards des voyages lointains, qui ne trouva bientôt nul intérêt aux aventures et surtout aux mésaventures d'une guerre mal conduite, où l'on était sûr d'être battu, avec des alliés méprisés contre

des compatriotes fanatisés, qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer parfois, ni aux conversations d'un bivouac où on retrouvait toutes les frivolités des salons. Il n'avait rien des préjugés ni des illusions des prélats de boudoir, des officiers de parade, des courtisans à plumet d'état-major et des intrigants à broderies, types classiques d'émigrés rencontrés à Bruxelles par Arnault et esquissés par lui du trait grossier mais vivant de la caricature, ce jeune homme aux cheveux noirs sans poudre, au teint hâlé, à l'œil gris s'allumant parfois sous le sourcil froncé. Il traversa tout effarouché, la lèvre plissée d'un sourire sardonique, l'émigration fate de Bruxelles, comme il l'appelle, et il déconcerta jusqu'à Rivarol par sa brusque réponse à la question impertinente : « Monsieur va? — Où l'on se bat, monsieur. »

La façon dont il conte les illusions des émigrés, croyant être à Paris dans la quinzaine, rabrouant les retardataires, et les forçant parfois à acheter par un duel, comme il advint à Montlosier, l'hospitalité de leur bivouac; la manière dont il apprécie ces préjugés de caste, survivant à la fraternité des armes, qui refusaient même l'égalité du vêtement aux émigrés du tiers, leur imposant un uniforme gris de fer, différent de celui des émigrés nobles; la mine avec laquelle, dédaignant les compagnies d'officiers et les broderies de l'état-major, il alla prendre simplement son rang de sous-lieutenant dans une des sept compagnies bretonnes : tout cela montre assez que, bien loin d'afficher le zèle et la superstition

politique de la plupart de ses compagnons, il avait grand'peine à garder quelques rentes de leur religion et à se défendre de l'indifférence.

Il était venu tout simplement, lui, pour la guerre, non pour la forfanterie, le panache et le butin de cette revanche qu'on escomptait présomptueusement autour de lui. Il était venu non en petit-maître, en fanfaron du roi, en parasite de l'étranger, mais en soldat et en poète, son havresac et son bagage remplis de livres et de manuscrits (le journal de ses voyages et les Natchez) plus que de chemises et de flacons d'odeur. Après avoir lu, comme devaient le faire plus tard Lamartine et Alfred de Vigny, Homère et la Bible sous la tente, il s'avançait, rêveur, vers les tranchées de Thionville, dur à la souffrance, insoucieux de la fatigue, inattentif au feu, ne cherchant qu'une occasion de se bien battre et de bien mourir au besoin. Elle lui fit défaut et tout son héroïsme dut se résoudre à supporter aussi patiemment qu'il en était capable la déception d'une campagne de sièges et d'escarmouches, l'obscur martyre de la misère, de la faim, de la maladie, qui faillit le tuer sans gloire sur un tertre du chemin ou sur un grabat de cabaret.

Le 16 octobre 1792, au camp près de Longwy, le chevalier, blessé d'un léger éclat d'obus à la cuisse, malade de la fièvre, de la dysenterie, enfin atteint de petite vérole confluente, fut congédié avec un certificat fort honorable du commandant de sa com- ^lagnie, M. de Goyon-Miniac, le corps d'émigrés

étant licencié, et se traîna, à l'aide d'une béquille, vers Ostende, où il espérait pouvoir trouver à s'embarquer pour Jersey. C'est dans cet état et cet équipage qu'il commença à pied un voyage de deux cents lieues, qu'il faillit bien ne pas finir.

A Bruxelles, le malheureux, les cheveux pendants sur son visage masqué par sa barbe et ses moustaches, la cuisse entourée d'un torchis de foin, couvert par-dessus son uniforme en loques d'une couverture de laine nouée à son cou, présent de la charité des femmes de Namur, fut refusé à la porte de tous les hôtels, même de celui qu'il avait habité avec son frère. Sur le seuil il eut la chance de rencontre** celui-ci, qui descendait de voiture avec le baron de Montboisier, dont il était l'aide de camp. On le logea dans un bouge, chez un perruquier où il reçut les soins d'un chirurgien et d'un médecin. Son frère approuva son dessein de passer à Jersey une fois guéri ; il lui avança vingt-cinq louis et lui dit un adieu qu'il ne croyait pas être le dernier.

A peine en état de se traîner, l'émigré recommença sa vie errante, et après de navrantes péripéties, débarqué à la pointe occidentale de l'île de Jersey en proie aux affres d'une crise suprême, il fut transporté chez son oncle, M. de Bédée, à Saint- Hélier, et y demeura suspendu pendant quatre mois entre la vie et la mort.

Dans les derniers jours de janvier 1793, il vit entrer un matin dans sa chambre son oncle en grand deuil, qui lui apprit la mort de Louis XVI. Il s'in-

forma des nouvelles de sa famille. Ses sœurs et sa femme avaient pu quitter Paris, non sans peine, après les massacres de Septembre. Elles étaient revenues en Bretagne. Son frère, de retour en France, s'était retiré à Malesherbes, où il espérait n'être pas inquiété.

Le chevalier, à peine guéri ou à peu près, se décida, après avoir reçu trente louis qu'un bateau fraudeur de Saint-Malo lui apporta, à passer en Angleterre.

Il choisit Londres pour dernière halte de son émigration, dégoûtée du bateau et de la tente, et désormais sédentaire et désarmée. Résolu, en attendant meilleure occasion, à vivre de la plume et non plus de l'épée, il pensa que c'était assez servir sa cause que de souffrir pour elle l'exil et la misère. Car il ne pouvait se faire illusion (décidé qu'il était à refuser tous subsides, hormis ceux de la famille) sur les ressources qu'il tirerait de son travail. Lequel? serait-il instituteur, secrétaire, journaliste, traducteur? Il fallait d'abord trouver un élève, un patron, un maître pour achever d'apprendre cet anglais, qu'il savait déjà un peu, qu'il sut bientôt à fond, ayant le don de la rapide possession des langues.

En attendant, le chevalier de Chateaubriand, arrivé à Londres le 21 mai 1793, s'y installa, conformément à sa pauvreté présente et à sa misère à venir, dans une mansarde de Holborn.

C'est en crachant le sang, dans les dispositions mélancoliques et amères du poitrinaire, que le che-

valier, vivant le jour tant bien que mal de quelques traductions du latin et de l'anglais, passait la nuit à écrire un gros livre contre la décevante doctrine du progrès. C'éta.it un Essai sur les Révolutions anciennes et modernes, livre de doute, de colère et de révolte, plus sceptique encore qu'impie, où l'on trouve plus de promesses que de réalités de talent.

Au moment où le chevalier écrivait ce livre triste comme lui, se demandant s'il parviendrait à achever son ouvrage, s'il trouverait un éditeur, souvent prêt à briser sa plume, en se disant : « A quoi bon? » l'occasion favorable, qu'il souhaitait sans oser l'espérer, lui apparut sous la figure de son compatriote Peltier. L'ancien rédacteur des Actes des Apôtres, l'auteur du pamphlet Domine salvum fac regem et de bien d'autres, aventurier de la plume, intrigant en toutes affaires, continuait à Londres, non sans succès et sans profit, son entreprise de Paris. C'était un personnage singulier, qui semblait échappé d'un roman de son compatriote Lesage, homme d'esprit et bonhomme au demeurant.

Il vint voir le chevalier et lui offrit ses services. Il approuva fort le plan de VEssai, déclara que ce serait superbe et il proposa à l'auteur une chambre chez son imprimeur Baylie, qui imprimerait l'ouvrage au fur et à mesure de sa composition. Le libraire Deboffe aurait la vente. Le succès était certain; lui, Peltier, emboucherait la trompette de la Renommée dans son journal l'Ambigu. On trouverait moyen de se faire prôner au Courrier français

LONDRES ET l'ÉiMIGRATION. 40

de Londres, dont la rédaction allait être confiée à M. de Montlosier.

Ainsi dit, ainsi fait. Le chevalier se mit au travail, compulsant les ouvrages dont il avait besoin, et que lui fournissait Baylie. Il n'était pas toujours seul. En même temps que les bons offices de Peltier, le hasard, c'est-à-dire la Providence lui avait ménagé la compagnie et la conversation d'un émigré comme lui, Breton comme lui, lettré comme lui, et non moins malheureux, M. Hingant, ancien conseiller au parlement de Bretagne. Celui-là, trouvant sans doute l'histoire trop triste, écrivait des romans. Les deux auteurs également inconnus se lisaient mutuellement leurs ouvrages. L'ambition et la pauvreté communes avaient bien vite resserré la liaison, fraternité de travail, de misère et d'espérance qui faisait vivre ensemble les deux amis et faillit les faire mourir ensemble.

La cause de ce parti désespéré était la misère noire des deux amis, réduits pour toute fortune à soixante francs, qu'ils faisaient durer en se rationnant afin de résister jusqu'au bout et de ne se rendre à la mort que devant la faim. Le chevalier connut les JDremières angoisses de l'inanition, la révolte du corps reprochant à l'esprit de ne pouvoir le nourrir. Hingant succomba le premier au désespoir, et essaya d'un suicide furtif, sans avoir la force de le consommer. Prévenus, les parents du malheureux accoururent et le firent transporter à la campagne, où leurs soins le guérirent. Quant au chevalier, au

DE Lescure. — Chateaubriand. *

moment où il délibérait sur la façon dont il sortirait de la vie, mais sans manquer la porte, comme Hingant, il reçut, par son oncle de Bédée, quarante écus, oblation touchante de la famille persécutée, ce qui lui permit d'attendre, avant d'employer les derniers moyens du désespoir, une occasion de salut.

Cette occasion lui apparut encore, toujours sous la figure de l'officieux et facétieux Peltier, qui le réconforta d'abord d'un bon repas, ensuite d'un bon conseil. Il se souvint d'avoir lu dans un journal de Yarmouth qu'une société d'antiquaires allait s'occuper d'une histoire du comté de Suffblk, et qu'on demandait un émigré capable de déchiffrer des manuscrits français du xii® siècle de la collection de Gamden. Le parson ou ministre de Beccles était à la tête de l'entreprise. C'est à lui qu'il fallait s'adresser.

Muni de quelque argent que lui prêta Deboffe sur l'assurance de la reprise de V Essai, et d'une lettre de recommandation de son éditeur-créancier, le chevalier partit pour Beccles, sous le nom de Combourg. Mais V incognito ne tarda pas à être percé, et la sympathie s'ajouta à la curiosité quand les journaux portèrent des nouvelles de France qui causèrent à l'émigré une telle émotion qu'il ne put la dissimuler. Ses pleurs et son deuil trahirent le vicomte de Chateaubriand. Les feuilles publiques annonçaient la mort de M. de Malesherbes, de sa fille la présidente de Rosambo, de son petit-gendre et de sa petite-fille, le comte et la comtesse de Chateaubriand, immolés le même jour sur le même échafaud. Dans

la partie de la famille encore épargnée, les survivants ne gardaient que la vie.

C'est à ce moment que se place cette courte idylle de Bungay où le nouveau Werther allait trouver une autre mais virginale Charlotte. Nous ne déflorerons pas, en l'analysant, le charmant récit, fait par le héros lui-même, de ce premier roman de sa jeunesse dont le cadre et les détails font penser à Goldsmith, de ce premier amour sérieux, sincère, pur, noué par l'attrait mutuel des personnes et la complicité des choses entre Charlotte Ives, la fille du ministre de Bungay, et le jeune émigré pauvre, ignoré, sans autre séduction que celle du malheur immérité, qui amollit par la pitié le cœur des femmes, ou de ce mystère du génie et de la gloire future, que devine parfois leur esprit. Ce roman, qui ne pouvait aboutir qu'au mariage, fut brusquement interrompu par le dramatique aveu du proscrit à la mère et sous le coup duquel elle s'évanouit : « Je suis marié M » Ce n'est pas sans douleur non plus qu'il refusa ainsi un amour qu'il ne pouvait partager sans crime, et que, fuyant le port du bonheur modeste et obscur, il se rejeta dans les orages de sa destinée.

Rentré à Londres, le chevalier dut se remettre à travailler pour vivre. Il acheva donc la première

1. M. Maurice Tourneux, dans un intéressant article sur Chateaubriand, rapproche cette situation et cet aveu de brusque dénouement, de la situation et de l'aveu identiques de Prud'hon, refusant par scrupule de loyauté et de probité la main de la fille de l'orfèvre Fauconnier, éprise de lui.

partie de son ouvrage et se décida à la publier. \J Essai sur les Révolutions parut chez Deboffe, à Londres, en 1797. Quel fut l'accueil que reçut cet ouvrage nouveau par tant de côtés, et plus fait pour surprendre que pour flatter l'opinion? L'^ssm, nous apprend son auteur lui-même, fit quelque bruit dans l'émigration. Si le succès de Londres fut médiocre en somme, et borné à un cercle assez étroit, son écho à Paris fut plus faible encore. L'auteur avait envoyé des exemplaires de son livre à La Harpe, àDelisle de Sales, à Ginguené, à Fontanes, et sans doute aussi à Rœderer. Ces appels à la critique la trouvèrent assez indifférente.

Il profita du moins pour ses relations, sinon pour sa fortune, de la notoriété répandue sur son nom. II fut recherché et accueilli avec curiosité et sympathie, dans les divers centres de l'émigration et dans quelques salons qui lui étaient hospitaliers. Il assista aux thés de Mme O'Larry, où il fut goûté pour son air de fierté et de mélancolie. « Il portait son cœur en écharpe », suivant le mot d'une jolie et railleuse miss. Il connut Christian de Lamoignon et son frère Auguste, qui vivait avec cette Mme Lindsay, « la Ninon de l'émigration », le prototype d'Ellénore du roman à' Adolphe, avait-on dit, dans l'ignorance des mystères révélés depuis par le Journal de Benjamin Constant. Il rencontra chez elle Malouét et Mme de Belloy, le comte de Montlosier et le chevalier de Panât; l'abbé Delille et Mme Delille.

Enfin abordèrent à Londres de nouveaux émigrés :

ceux du 18 Fructidor, et parmi eux M. de Fontanes, qui devait se montrer depuis, surtout dans les occasions critiques, le meilleur ami de Chateaubriand. Le premier service qu'il lui rendit fut celui des conseils d'un goût supérieur. Il devait partager plus tard avec un autre admirable ami, un autre délicat, d'un flair littéraire impeccable, M. Joubert, ce rôle ingrat et salutaire de critique et de conseiller affectueux. Mais il eut le premier le mérite de voir clair dans le talent et l'avenir de l'auteur de VEssai, de l'aider à y voir clair lui-même, de lui donner conscience de sa valeur, de corriger ses écarts de style. Bientôt tous deux allaient s'attacher à atténuer ou à réparer, non seulement dans l'intérêt de sa gloire, mais dans celui de sa fortune, les excès de \er\e et d'imagination, les par-delà d'esprit, comme dit Saint-Simon, et aussi les fautes de conduite et les torts de caractère d'un homme qui était digne sans doute d'avoir, mais qui fut bien heureux d'avoir des amis comme Fontanes et Joubert.

On peut juger de l'intimité et de la cordialité, de l'eff'et salutaire de réconfort, de pacification, d'inspiration de cette liaison entre Fontanes et Chateaubriand par une lettre du premier au second, écrite d'Allemagne, en date du 28 juillet 1798, quia trouvé place dans les Mémoires d'Outre- Tombe.

c( Travaillez, travaillez, mon cher ami, devenez illustre, concluait cette lettre; vous le pouvez : l'avenir est à vous. »

Au moment même où l'émigré, sous ces caressants

et vivifiants encouragements, se reprenait à ses rêves d'ambition et de gloire, il recevait une autre lettre bien différente, qui exerçait sur lui une influence jusqu'à un certain point contraire, et modifiait profondément ses projets. La lettre de Fontanes l'invitait à obéir à sa vocation; celle de sa sœur l'en détournait : l'une l'exhortait à l'ambition de la gloire; l'autre lui en conseillait le mépris. Celle-ci lui disait : « Travaillez et espérez » ; celle-là : a Priez et repentez-vous ». D'un côté, on lui parlait au nom de son avenir terrestre, et on lui souhaitait d'être grand; de l'autre, on lui parlait au nom de son avenir céleste, et on lui souhaitait d'être saint.

La lettre de Julie, comtesse de Farcy, datée de Saint-Servan, le 1^' juillet 1798, ne pouvait manquer d'avoir une grande influence : car elle avait le caractère testamentaire. Elle apportait à Chateaubriand les derniers conseils et les derniers vœux d'une mère mourante; elle lui apportait en même temps les suprêmes adieux d'une sœur attristée par le pressentiment, trop justifié, d'une fin prochaine.

Il se fit dans l'esprit de Chateaubriand une révolution causée par un de ces o.rages du cœur qui se retrouvent à l'origine de toutes les phases décisives de son génie et de sa destinée. Il résolut d'écrire un second ouvrage, réparateur, expiatoire du premier. Il se détourna des sources profanes où il s'apprêtait à puiser de nouveau, pour revenir aux sources sacrées qu'il avait désertées. Il projeta, après Bernardin de Saint-Pierre, qui avait loué et béni Dieu

des merveilles et des bienfaits de la nature, de loLior et de bénir Dieu des merveilles et de^ bienfaits de la religion. La douleur fit Chateaubriand chrétien, comme la colère l'avait fait philosophe. C'est dans son repentir, dans son remords des erreurs de sa jeunesse, dans les larmes que lui coûtèrent la mort de sa mère, de sa sœur et les adjurations de leurs adieux qu'il trouva ce cri immortel par lequel il devait ouvrir l'éloge de la seule religion qui console J'ai pleuré et j'ai cru. ^

Ceux qui ont trouvé le revirement brusque, presque contradictoire, oublient que les grands mouvements de l'âme se passent de transition ; que cette soudaineté, qui atteste leur force, atteste aussi leur sincérité; et qu'il suffit d'un éclair et d'un coup de foudre pour illuminer devant Paul le chemin de Damas. Ils oublient enfin que l'épreuve du temps ne fit pas défaut à cette évolution, entre le vœu maternel et fraternel, l'appel sorti de la tombe qui la détermina et son accomplissement. Le Génie du Christianisme, commencé en 1798, ne fut achevé qu'en 1802. Il mit quatre ans à passer de sa forme embryonnaire à sa forme définitive. Et ce qui fit l'immense succès du livre, c'est précisément qu'il parut au moment où l'éTolution morale individuelle d'où il était né était devenue une évolution nationale, et que la France le lut dans un état d'âme pareil à celui dans lequel il avait été écrit.

Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres

Cultes de la terre : tel était le titre primitif de' l'ouvrage dont l'auteur avait livré la première partie à MM. Dulau, libraires du clergé français, émigrés à Londres, qui s'étaient chargés de la publication. Les premières feuilles étaient imprimées et avaient obtenu un vif succès de lecture dans le monde de l'émigration, lorsqu'il fut permis à l'auteur de rentrer en France, à la fin du grand mouvement de réparation, de pacification inauguré par le Consulat. Il dut toutefois y rentrer incognito. Le ministre de Prusse lui procura un passeport sous le nom de Lassagne, habitant de Neufchâtel. MM. Dulau interrompirent le tirage de son livre et lui en remirent les feuilles com posées. Il détacha des Natchez les esquisses d'Atala et de René. Il enferma le reste du volumineux manuscrit dans une malle dont il confia le dépôt à ses hôtes à Londres, et il se mit en route pour Douvres, avec Mme d'Aguesseau, sœur de MM. de Lamoignon. Mme Lindsay les attendait à Calais.

C'est dans la compagnie de ces deux aimables protectrices que Chateaubriand « se glissa dans sa patrie à l'abri d'un nom étranger, et que, caché doublement dans l'obscurité du Suisse Lassagne et dans la sienne, il aborda la France avec le siècle * ».

1. M. Edmond Bii'é a cherché et trouvé la date exacte du débarquement à Calais , qui est le 18 floréal an viii (8 mai 1800).

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