Villemain, p
2. Louis de Loménie, de l'Académie française, Esquisses historiques et littéraires, p. 309.
lions les défaillances et les éclipses dans la composition et dans l'exécution des Études historiques, mais que nous retrouvons ici plus vivace que jamais.
L'appréciation bienveillante de Villemain a scandalisé quelque peu Sainte-Beuve qui a vu surtout dans le Congrès de Vérone une publication a indiscrète », aux « étranges amalgames » et au « panache d'exubérante et parfois agaçante personnalité * ».
Nous sommes de l'avis de M. Villemain. Pour nous, le Congrès de Vérone est le plus remarquable et le plus curieux des ouvrages historiques de Chateaubriand. On ne lui a pas assez rendu justice. Il fut publié en 1838, et le public de cette époque, distrait ou hostile aux choses de la Restauration, parut plus scandalisé que séduit par cette surprise de voir un ancien ministre, qui en appelait, de son vivant, à la postérité sur des événements datant à peine de quinze ans, et, avec une indiscrétion courageuse selon les uns, téméraire selon les autres, mettait sous les yeux du public des documents considérés jusque-là comme inviolables.
Qu'aurait-on dit si l'ouvrage eût paru tel qu'il avait été composé, sans les sélections et les éliminations, parmi les lettres destinées tout d'abord à l'impression, que les scrupules et les représentations de ses amis, de son éditeur M. Delloye et de plusieurs membres de la société formée pour l'acquisition et l'exploitation de ses oeuvres finirent
1. Sainte-Beuve, CAa^eaaôrtanc^ et son groupe, 1, 163, 11,101.
par obtenir de M. de Chateaubriand? Ce n'est pas sans répugnance et sans résistance qu'il se résigna au sacrifice, longtemps disputé et accordé de mauvaise grâce, de deux volumes sur quatre ^
Chateaubriand se dédommagea de ce sacrifice de divulgations jugées excessives, en ne se refusant rien, dans son récit, de la franchise et dé la passion qui y coulent et même y débordent de façon à le consoler d'un long silence , à le venger d'une longue injustice. C'est avec une passion qui n'est pas seulement celle de la vérité que Chateaubriand, levant tous les voiles, expose, explique et défend cette guerre d'intervention en Espagne, qu'il considère comme le chef-d'œuvre de sa carrière ministérielle. Il se montre plus jaloux de sa gloire politique que de sa gloire littéraire. Il faut convenir avec lui qu'il avait eu plus de peine, même après le succès de son entreprise, à se faire accepter comme homme d'État, qu'il n'en avait eu avant à se faire proclamer grand écrivain. Et cela, en vertu de ce préjugé d'incompatibilité entre le génie littéraire et le génie politique, contre lequel il proteste, en toute occasion, dans ses ouvrages, notamment dans celui qui nous occupe, en homme qui en a souffert.
Aussi n'est-ce pas sans une satisfaction malicieuse qu'il constate et prouve qu' « en politique il valait autant qu'en littérature », en dépit de l'horoscope des esprits positifs et de leur préjugé contre le
double talent et l'aptitude hors de carrière ^ >■>. Pour justifier ses prétentions et sa satislaction d'un succès dont Ganning ne se consola jamais, et dont l'Angleterre prit le deuil, Chateaubriand convient que son entreprise, qui visait bien au delà de son but, était des plus aléatoires et il n'exagère pas, car on peut dire qu'elle eut longtemps presque toutes les chances contre elle. On tremble avec lui doublement sur le danger que courut plus d'une fois non seulement le ministre, mais la France, qu'il entraînait avec lui. C'était trop risquer, et c'est à peine si le succès l'absout de cette a témérité d'une aventure » qu'il appelle lui-même la « folie de la guerre d'Espagne ^ ».
Ces aveux, qui tendraient à faire considérer l'auteur de la guerre d'Espagne comme un joueur heureux plus encore que comme un politique habile, ont besoin d'être relevés et réhabilités à nos yeux par les desseins et les ambitions chimériques peutêtre, mais en tout cas d'un patriotisme grandiose, qu'il dissimulait derrière des apparences modestes, sauf à les démasquer au moment favorable. On ne peut s'empêcher de sourire, mais certes pas de mépris, en recevant la confidence des illusions généreuses qui hantaient le cerveau de Chateaubriand, et qu'il mêlait à des vues très perçantes et très pratiques à la fois sur la situation. On ne saisit pas très bien comment Chateaubriand voyait dans