Ibid., t. II, p
cette infusion de gloire à la légitimité, « qui se mourait, faute de victoires », un moyen d'arriver à l'abrogation des traités de 1815, « dont il avait l'horreur )), et à nous faire rendre la frontière du Rhin. Il s'explique un peu vaguement à ce sujet en rejetant la faute de cet échec de ses desseins sur sa chute, qui ne lui a pas permis de faire naître ou d'attendre une occasion décisive.
On comprend néanmoins qu'il comptait beaucoup sur l'appui de l'empereur Alexandre, dont il avait, au congrès de Vérone, fait la conquête, et qui ne l'avait pas moins conquis lui-même, grâce à ce charme de séduction que tous deux savaient déployer et rendre irrésistible. Le futur ministre des affaires étrangères avait emporté de ses conversations avec le tsar une grande idée de l'homme et du souverain. Il n'hésite pas à dire qu'Alexandre est, « après Bonaparte, la plus grande figure historique de la période napoléonienne » et « qu'il est le seul prince pour qui il ait jamais éprouvé un sincère attachement, se réduisant à être pour les Bourbons respectueux et fidèle : n'est-ce pas assez ? »
C'était assez, selon Chateaubriand, surtout en ce qui touchait Louis XVIII, qui ne l'aimait pas, « qui avait à son endroit de la jalousie littéraire ou plutôt de l'antipathie de classique à romantique ».
L'ouvrage, c'est là surtout son mérite et son attrait, est une galerie de tableaux et de portraits, dont quelques-uns sont achevés. Dans le nombre des meilleurs, il faut citer précisément ces portraits
d'Alexandre et de Louis XVIII qui sont d'une intimité et d'une intensité de vie tout à fait magistrales. Metternich, Wellington, le duc de Montmorency, le duc de Brogiie, Royer-Collard. jM. de Martignac, le général Foy, Canning, Robert Peel, lord Brougham sont aussi dessinés ou peints d'une main légère et sûre, aguerrie à l'art des ressemblances avivées d'une touche ou d'un trait ironique.
La remarque peut s'appliquer particulièrement au portrait de M. de Villèle, où l'auteur cherche et trouve dans une sorte d'impartialité dédaigneuse, dans une modération qui consiste à laisser deviner ce qu'elle ne dit pas, une vengeance raffinée. C'est ainsi qu'il dira qu'il avait des qualités, « mais que ces qualités mêmes gênaient son regard ». En songeant à leurs divisions et à leurs conséquences. Chateaubriand est amené à des déclarations contradictoires, paraissant tantôt s'humilier jusqu'au repentir, puis se redressant soudain pour rejeter fièrement et amèrement sur la monarchie , sur son aveuglement, sur ses fautes, la responsabilité d'une chute attribuée injustement aux suites fatales des dissensions de ses deux principaux ministres.
Nous arrivons tout naturellement, par les éloquences et les amertumes d'un orgueil non désespéré mais exaspéré et parfois exaspérant, qui marque de la griffe du lion en colère les tableaux et les portraits du Congrès de Vérone, à cet autre vaste recueil de souvenirs et de confidences, à cette autre immense galerie de tableaux de toute dimension, de
tout Style, depuis les tableaux épiques jusqu'aux tableaux de genre, de portraits de toute sorte depuis le portrait en pied jusqu'à la miniature, qui s'appelle les Mémoires cV Outre-Tombe.
C'est l'œuvre favorite de Chateaubriand, celle qui, par son sujet, convenait le mieux à son caractère et à son talent; et par les qualités comme par les défauts qui s'y développent dans toute leur envergure, c'est son œuvre maîtresse et peut-être la plus durable.
Il a commencé à l'écrire le 4 octobre 1811, à quarante-trois ans. Il a achevé de la reviser et de la corriger le 25 septembre 1841, à soixante-treize ans.
Pendant trente et un ans, cette œuvre testamentaire, consolatrice de ses tristesses, vengeresse de ses blessures, conservatrice de sa mémoire, est demeurée sur le métier. Elle contient Chateaubriand tout entier; elle porte la marque successive de ses trois manières. Elle la porte dans ses beautés et dans ses défauts exagérés, agrandis, élevés à leur plus haute puissance par les inévitables grossissements, les écarts presque inconscients du travail solitaire, mystérieux, agité par les secousses d'une existence pleine de vicissitudes, de contrastes, de contradictions, d'une existence, a-t-il dit lui-même, « à scènes, à changements de décoration, sans cesse menacée du coup de sifflet qui la transporte d'un palais dans un désert, du cabinet des rois dans le grenier du poète ».
Cette œuvre, caressée pendant trente et un ans, à
peine déflorée par de rares communications, dans ce salon de cénacle, qui prenait ces soirs-là des solennités de sanctuaire, où ne manquaient ni les fleurs, ni l'encens, M. de Chateaubriand la destinait à une publication seulement posthume. Il réservait cette histoire de sa vie, lentement et amoureusement ciselée, pour parer d'une statue aux ressemblances idéales la tombe de sa mémoire, ainsi assurée des respects et des admirations de la postérité.
L'œuvre devait éclater, triomphale; la statue devait être dévoilée pour l'immortalité, comme l'âme et la vie qu'elle fixait dans les attitudes héroïques, le lendemain du retour du cortège funèbre revenant d'ensevelir, avec les tristesses de l'adieu, consolées par la gloire, les restes mortels du grand homme dans le sépulcre de granit du Grand-Bé, orné d'une croix et d'un nom, digne symbole d'une vie inspirée par la solitude, agitée et purifiée par la tempête.
Toute cette suprême mise en scène avait été combinée en vue de son eff'et, avec l'art consommé de ce grand désabusé de toutes les vanités, excepté de celle de la gloire, qui savait le rôle joué dans les succès humains par l'occasion, l'à-propos. Aussi, de même qu'il s'était arrangé pour publier le Génie du Christianisme la veille de la promulgation du Concordat, il avait pris ses mesures pour que ses Mémoires parussent le lendemain de sa mort, au milieu de l'attention et du respect religieux assurés à ce témoignage sorti de la tombe, avec le privilège d'inviolabilité des paroles testamentaires.
Mme Récamier, complice de ces ambitions d'une vieillesse jalouse d'une mort grandiose, avait fait du succès des Mémoires l'œuvre principale de sa vie. C'est dans ce but qu'elle avait organisé ces lectures qui étaient un événement littéraire et mondain, où quelques privilégiés seuls étaient admis, où les représentants de la critique payaient une hospitalité flatteuse en abdiquant leur indépendance, en désarmant dès le seuil entre les mains de la maîtresse de la maison, de cette fée de l'Abbaye-aux-Bois, s'associant avec attendrissement à son désir de ménager au grand homme appauvri , affaibli , attristé , cette consolation de goûter de son vivant les prémices de la gloire à venir.
Tout cela était à merveille. Seulement, quand on prévoit de si loin, il arrive qu'on a tout prévu hormis l'imprévu. Les plus habiles se trompent et les combinaisons de Talleyrand pour saisir la postérité de son procès au meilleur moment, n'ont pas été plus heureuses que celles de Chateaubriand.
Qu'advint-il en effet ? Tout ce qui pouvait être le plus malencontreux, le plus défavorable, tout ce qui devait changer la victoire en défaite et le triomphe en désastre.
Les Mémoii^es d'Outre-Tombe, par une première déception, une première ironie, presque un premier ridicule, furent publiés non le lendemain, mais la veille de la mort de leur auteur. Ce furent des Mémoires d'Avant- Tombe, parus plusieurs mois avant que les Parques, « mes derniers éditeurs », disait
Chateaubriand, eussent fait œuvre de leurs ciseaux. Les Mémoires furent publiés au lendemain de la révolution de Février, à la veille de la révolte sociale de Juin , par l'impatience aveugle d'éditeurs moins impassibles et moins désintéressés que les Parques. Ils furent publiés, non en volumes destinés à satisfaire dans la paix recueillie de la solitude la curiosité d'une longue et pieuse attente ; ils furent publiés en feuilletons dans un journal, dans la Presse.
Ce livre puissant et terrible, où l'orgueil et les rancunes de Chateaubriand se donnaient pleine carrière, où tant de contemporains étaient maltraités, où l'un d'eux disait avec quelque hyperbole qu' « il n'y avait d'épargnés que les oubliés «, démasquait inopportunément la batterie de ses colères, de ses vengeances, de ses représailles en pleine effervescence de révolution et de réaction, mêlant le bruit de son canon scandaleux au bruit sinistre et menaçant de la mousqueterie et de l'artillerie d'une guerre de rues et de barricades.
Chateaubriand avait en vain protesté contre cette exploitation aussi maladroite que cynique de son œuvre. Ses acquéreurs, fatigués de payer pension à une longévité onéreuse, redoutant, au lendemain de la révolution, de ne plus trouver de longtemps une occasion de tirer parti de leur propriété, avaient écouté, par crainte d'être obligés d'en subir de pires, les propositions d'Emile de Girardin, un imprésario de la presse, qui s'inquiétait plus de frapper fort que de frapper juste.
Cette histoire lamentable de la publication des Mémoires d'Oatre-Tomhe n'était pas moins nécessaire que celle de leur composition. La lenteur de la composition explique les défauts et les disparates, l'absence d'unité et d'harmonie. La hâte malencontreuse et la forme insolite de la publication en feuilletons de journal expliquent les vicissitudes de la fortune littéraire d'une œuvre qui a dû triompher, pour reprendre son rang, de préventions et de rancunes coalisées contre son succès. Elles faillirent faire de ce qui devait être le plus grand triomphe du siècle, son plus grand naufrage, et ménager à l'impitoyable adversaire de Louis-Philippe une déchéance pareille à celle du roi-citoyen, si maltraité par un royaliste qui n'a d'ailleurs guère épargné davantage le roi-patriarche ou le roi-chevalier.
La critique rompit avec fureur les liens d'un long enchantement et se dédommagea de l'attente trompée de ses flatteries ou de ses silences. L'œuvre nouvelle fut flagellée par Sainte-Beuve et Nisard, oublieux de leurs pieux enthousiasmes et de leurs baisers d'hommage de 1834. Elle rencontra dans un abord qui fut un choc un public inquiet, troublé, à l'un de ces moments où le mécontentement universel cherche une victime expiatoire à sacrifier à l'impopularité. Les Mémoires faillirent jduer ce rôle. Et le navire, pour être renfloué, et aborder enfin au havre de grâce et de justice, eut besoin de toute sa solidité et des efforts intrépides d'admirateurs aussi dévoués que les détracteurs étaient implacables.
Parmi ces sauveteurs auxquels le temps a donné raison , se distinguèrent par un zèle pour une grande mémoire, auquel ne fut pas étrangère une gracieuse et pour eux toujours magique influence, MM. Charles Lenormand et de Loménie.
Les détracteurs des Mémoires leur ont reproché leurs inégalités et parfois leurs disparates de ton, leurs contradictions, leur débordement de personnalité, leur exubérance d'orgueil, à faire, paraître Saint-Simon et J.-J. Rousseau modestes, les idolâtriques complaisances de l'auteur pour lui-même, ses sévérités implacables pour les contemporains, ses outrances de colère, de haine et de mépris, ses férocités de rancune et de représailles.
Ils ont fait remarquer que ces Mémoires commencés en 1811, à quarante-trois ans, poursuivis et retouchés sans cesse par l'auteur pendant trente ans, ne nous donnaient jamais ses souvenirs dans leur fraîcheur première, sous l'impression à peine émoussée des faits, mais ses souvenirs affaiblis, modifiés, arrangés, romancés, à cette distance des événements qui en change les proportions, en efface le détail, les pare des poésies mais aussi des mensonges du lointain; de sorte que le récit perd de sa probité, que l'imagination y a plus de part que la mémoire, et qu'on y admire le talent de l'artiste, sans pouvoir s'y fier à la fidélité du témoin.
Les défenseurs des Mémoires ont répondu que Chateaubriand portait injustement la peine d'une publication anticipée, inopportune, contraire aux
conventions, contre laquelle il avait protesté dans son testament, et qui avait été le dernier grand chagrin de sa vie, dont il avait hâté la fin; que lui faire grief de la personnalité, de l'égoïsme même, de l'âpreté d'orgueil, de l'ardeur de haine, de la férocité de représailles qui respirent dans ses Mémoires et les animent de leur flamme sombre, c'était se plaindre de trouver dans un auteur les qualités et les défauts du genre; que si les hommes ayant joué un rôle ou a3^ant manqué d'un rôle conforme à leur génie écrivent leurs Mémoires , c'est précisément pour en appeler à la postérité de l'injustice des hommes ou de l'ingratitude de leur destinée ; qu'on écrit ses Mémoires pour se dédommager de ses déceptions, pour s'en consoler, pour s'en venger, pour se mirer dans une image de sa vie conforme à la vanité des prétentions ou des regrets, si elle ne l'est pas toujours à la réalité des faits. En un mot, on fait toujours ses Mémoires non seulement pour soi, mais contre les autres.
C'est ce caractère d'ambition posthume, de vengeance rétrospective, c'est cette ténacité d'orgueil, cette persistance de colère, ce souffle militant, ce fiel vengeur qui donnent aux Mémoires de Retz, de Saint-Simon, aux confessions de Jean-Jacques leur sel amer, leur saveur piquante. Comment s'étonner de trouver dans ces testaments de personnages à la mémoire militante comme leur existence ces défauts que compensent des qualités de puissance, d'éloquence, de vie, que la passion peut seule donner,
cette sincérité d'orgueil et de haine préférable à une hypocrisie d'humilité, à une affectation de modestie qu'on blâmerait bien plus encore? Comment s'étonner enfin de trouver ce qu'on cherche, la curiosité humaine étant surtout faite de malignité, dans ces œuvres qui ne sont pas moins immortelles par la satisfaction qu'elles donnent à cette malignité, que par le plaisir plus noble et plus élevé qu'elles procurent aux admirateurs des prodiges de la couleur et des miracles du style? Chateaubriand orgueilleux, vindicatif, mais généreux, et aussi prodigue de ses pardons que de ses mépris, c'était Chateaubriand sincère, fidèle à lui-même, tel qu'il était et tel que seulement il pouvait être. Il n'y avait donc pour ses lecteurs habituels aucun droit de s'étonner ni de se plaindre de trouver personnel, égoïste même, se donnant volontiers en exemple, et s'immolant volontiers les autres, « l'auteur de l'avènement du moi en littérature » , l'auteur de ce René, qu'on retrouve dans tous ses ouvrages, surtout dans le dernier, à ce point qu'on a pu dire que « les Mémoires, c'est encore René, avec les pièces justificatives * ». Quant au grief tiré des inégalités de style, des dissonances de ton , des contradictions entre les témoignages, reprocher à l'auteur l'abus, parfois sensible, de la correction, de la retouche, l'excès des repeints, dans ce tableau de sa vie demeuré trente ans sur le chevalet, ce serait lui reprocher d'avoir