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CHAPITRE IV

On sait de reste en quel état l'émigré de retour après une absence de huit années retrouvait sa patrie. Il n'est pas indifférent de savoir dans quel état il retrouvait sa famille.

Sa mère arrêtée, jetée dans une charrette et conduite, dans cet équipage si rude à ses soixante-douze ans, à Paris, oubliée à la Conciergerie, sauvée par le 9 Thermidor et revenue en Bretagne, y était morte dans une pauvreté voisine de la misère, à la fin de juin 1798.

Vers la fin de 1793, Mme de Farcy, Lucile de Chateaubriand et sa belle-sœur, née Buisson de la Vigne, avaient été écrouées, sur l'ordre du comité de surveillance de Fougères, au couvent du Bon-Pasteur de Rennes, transformé en prison.

Le 15 brumaire an m (5 novembre 1794), les trois détenues furent mises en liberté.

Vingt mois après, le 2 août 1796, Lucile de Chateaubriand épousait Jacques-LQuis-René, chevalier

de Gaud. Né le 19 juin 1727, le chevalier, en août 1796, avait soixante-neuf ans. C'était un brave officier, blessé deux fois au combat de Saint-Cast (1758), pensionnaire des Etats en cette qualité. Ses services, son affabilité, sans doute sa complaisance pour les idées nouvelles, lui avaient valu une popularité qui avait survécu aux événements. Tout porte à croire qu'il employa ce crédit, spontanément ou par suite d'anciennes relations, à adoucir la détention et à favoriser la libération de Lucile, de sa sœur et de sa belle-sœur. En pareil cas, il arriva souvent après la Terreur qu'un mariage fut le dénouement des relations commencées ou continuées pendant la captivité, la récompense des services rendus, le témoignage de la reconnaissance de la victime sauvée. Lucile de Chateaubriand n'en pouvait donner d'autre à son libérateur. Contrairement à ce qu'il advint du mariage du comte de Montrond et de la duchesse de Fleury [la Jeune Captivé)^ chantée par André Chénier, contracté dans des circonstances sinon des conditions semblables, et que devait bientôt dissoudre le divorce, cette union de raison et de nécessité ne paraît pas avoir été malheureuse. Ce fut sans doute un de ces mariages sans amour et sans joie, mais non sans douceur et sans dignité, oii l'affection conjugale est remplacée d'un côté par une paternelle tendresse, et de l'autre par un filial dévouement. L'époux déjà âgé y donne à la femme encore jeune, épouse seulement de nom, en échange des agréments d'une société qui réjouit sa vieillesse,

l'avantage d'une protection non gênante, de la sécurité d'un foyer et d'un état dans le monde.

Mme de Gaud devint veuve le 15 janvier 1797. Elle perdit le 26 juillet 1799, à Rennes, sa sœur Mme de Farcy, devenue un modèle de piété, et dont on trouve la vie dans le recueil édifiant de l'abbé Garon *. Lucile et sa belle-sœur Mme de Ghateaubriand vécurent retirées à Fougères auprès de leurs sœur et belle-sœur, Mmes de Marigny et de Ghateaubourg.

Ghateaubriand avait abordé la France en vrai naufragé, sans autre fortune que son talent et les ressources qu'il espérait en tirer. Ainsi démuni, il ne pouvait songer à recevoir sa femme, et à lui faire quitter l'asile de famille pour un foyer mercenaire. 11 ressentit d'autant moins le vide de cette absence des siens autour de lui, qu'une sorte de famille d'adoption les suppléa bien vite, composée de ses amisFontanes et Joubert, hospitaliers et dévoués, et dont le zèle sans jalousie lui ménagea bientôt la bonne fortune d'une de ces amitiés féminines discrètes, délicates, vigilantes, dont il ne pouvait se passer, et qu'il rencontra toujours à point pour les besoins de son esprit et de son cœur.

Ghateaubriand se reprit à travailler avec ardeur à son ouvrage dès qu'il se fut mis en règle avec la police pour un permis de séjour et eut trouvé un logement et un éditeur. Il loua un modeste entresol

1. Vies des Justes dans les plus hauts rangs de la société, Paris, chez Rusand, 1817, t. lY.

rue de Lille, et il traita avec le libraire Migneret, qui consentit à recommencer l'impression interrompue et à faire à l'auteur les avances dont il avait besoin pour vivre.

Il rentrait en France après un long séjour en Angleterre où, d'abord réfractaire à l'assimilation, il avait fini par s'acclimater si bien qu'il s'était en quelque sorte anglicisé, rapportant, dans ses habitudes, dans son langage, dans ses manières, plus d'une trace de cette influence britannique dont il lui fallait maintenant se dépouiller. C'était une sorte de lord Oswald dépaysé, inquiet, obligé d'écrire pour vivre. Il avait pour cela un don de génie et une divination de l'art; mais il avait besoin d'apprendre le métier. Pour adoucir ses dispositions misanthropiques, pour l'assouplir peu à peu aux tolérances qu'exige la société des hommes, pour dérider son front, desceller ses lèvres et lui rapprendre la conversation et le sourire, il fallait l'influence, le commerce, le salon d'une amie tendre et sensée, d'esprit, de tact et de goût. Fontanes et Joubert se firent les conseillers de son talent, les modérateurs de sa force encore un peu sauvage et indisciplinée. Il trouva l'inspiratrice, la pacificatrice, la confidente discrète et dévouée, la providence féminine dont il avait besoin dans la comtesse Pauline de Beaumont.

Incapable de blesser, douée elle-même des sensibilités les plus délicates, Mme de Beaumont trouva moyen d'apprivoiser en la flattant une humeur impatiente du joug même le plus doux, de se dévouer en

paraissant accepter pour elle un dévouement qui lui était si nécessaire, dans sa gracieuse fragilité et son isolement mélancolique, son deuil de victime de la Terreur, seule épargnée de toute sa famille. Elle se glissa ainsi dans la confiance de l'homme de lettresgentilhomme, à la pauvreté fière, à l'orgueil susceptible, qu'une bienveillance moins insinuante, moins caressante, eût froissé. Elle veilla, sans y paraître, sur toutes les affaires de celui qui, dès le premier jour et par sa seule présence, avait mis, comme on disait alors, de l'intérêt dans sa vie sans but, qui lui avait inspiré ce sentiment où l'amitié sert de voile à l'amour, gagnant peu à peu l'esprit par l'admiration et le cœur par la pitié.

C'est le salon de Mme de Beaumont qui fut le premier centre de l'activité et de l'influence de Chateaubriand, le premier rendez-vous de cette société d'élite, toujours depuis groupée autour de lui, et où il trouva, dès ses débuts, les prôneurs zélés, les amis vigilants et dévoués dont ne peut se passer pour s'établir et pour durer toute renommée. Il ne suffit pas, pour être célèbre, du talent qui suffit pour mériter de l'être. Il faut encore avoir son groupe, son parti, son école, ses points d'appui et de ralliement.

Il était bien modeste, ce salon, bien effacé et éclipsé par l'éclat des cercles brillants et triomphants du moment, ceux de Mme de Staël, de Mme Récamier, de Mme Joseph Bonaparte et, dans d'autres milieux, les salons de la princesse de Poix, de Mme d'Houdetot, de Mme Suard. Mais ce petit centre

de la rue Neuve-du-Luxembourg, ce salon sans apparat, sans courtisans, qui ne comptait que quelques fidèles, a mérité, par la part qu'il a prise dans le développement du talent et de la gloire de Chateaubriand, une place dans l'histoire littéraire et sociale du siècle. On s'expliquera mieux cette originalité de la physionomie du petit cénacle de la rue Neuve-du-Luxembourg quand nous aurons nommé les femmes et les hommes qui le fréquentaient, attirés par l'esprit de liberté, de nouveauté, d'espérance dans l'avenir qui y animait et y vivifiait le respect plus que le regret du passé *.

C'étaient, parmi les femmes, Mme de Pastoret, l'amie d'André Chénier, qui avait été arrêté chez elle; Mme Hocquart, que recommandait le même poétique et mélancolique souvenir; qui, de plus, avait été aimée du frère de Mme de Beaumont, le jeune comte de Montmorin, dont la dernière pensée, au pied de l'échafaud, avait été pour elle; Mme de Vintimille, chantée, ainsi que sa sœur, par La Harpe, qui mérita et partagea avec Mme de Beaumont l'amitié grave et tendre d'un homme qui ne pouvait

1. Chateaubriand et son groupe, etc., 1, 189-190. Za Comtesse Pauline de Beaumont, par M. Bardoux, p. 281. Nul n'a plus fait que le biographe généreux et délicat de Mme de Beaumont et de Mme de Custine pour la connaissance intime de Chateaubriand et des femmes charmantes et malheureuses qui exercèrent sur ce génie impérieux, un peu égoïste, une influence bienfaisante, achetée au prix de plus d'une déception et de plus d'un sacrifice. Le dévouement, auprès de ces dominateurs, plus naturellement ingi^ats que reconnaissants, a ses délicieuses et aussi ses douloureuses servitudes.

aimer que ce qu'il estimait et dont le respect honorait, l'ingénieux et délicat moraliste Joubert.

II ne faut pas oublier les apparitions intermittentes de Mme de Staël ou de Mme de Kriidener; l'une à la conversation éclatante comme le soleil, qui illuminait et échauffait un salon d'éloquence dès les premières paroles; l'autre sentimentale, tendrement coquette, à l'éloquence clair de lune, qui n'avait pas encore renoncé au monde, à ses pompes et à ses œuvres, pour devenir la prêtresse, à robe blanche et à cothurne, d'un mysticisme moins religieux que romanesque, moins sacré que profane.

Parmi les hommes, il faut citer M. Pasquier, qui avait cédé à Mme de Beaumont l'appartement qu'il occupait rue Neuve-du-Luxembourg, dont les fenêtres donnaient sur les jardins de l'hôtel de la Chancellerie (actuellement ministère ^e la justice) ; son ami devenu bientôt l'ami de la maison à force de bons offices, M. Jullien, financier généreux, hospitalier et épris des choses littéraires; Adrien de Lezay; puis le triumvirat des trois amis d'élite et de prédilection : MM. de Fontanes, Joubert et Mole. Le poète et ancien émigré de Ghênedollé, MM. Guéneau de Mussy, de Bonald, enfin, M. Bertin, complétaient le groupe des familiers du salon bleu de cette Arthénice sans préciosité, où ils s'interpellaient gaiement par des sobriquets dont la vulgarité eut étonné la marquise de Rambouillet et scandalisé Mlle de Scudéry.

C'est dans ce salon tranquille, intime, mystérieux,

à peine éclairé par une seule lampe, où les deux anciens serviteurs témoins des splendeurs de l'hotei de Montmorin n'offraient aux visiteurs, comme tribut de l'hospitalité, que le modeste verre d'eau sucrée ou d'orangeade, que Chateaubriand, inconnu de tous, hormis des quelques amis qui avaient favorisé sa rentrée en France, fit son apparition, un soir du printemps de 1800, présenté par M. de Fontanes. Du premier coup, il fit entrer avec lui la passion, le génie, la gloire, éclipsant tout, séduisant tout, dominant tout.

Chateaubriand avait, à ce moment, trente-deux ans. Il était en pleine fleur de sa virilité. Sa taille était moyenne. Il avait les épaules un peu hautes. En lui la vie et la mâle beauté se concentraient dans la tête, qui était superbe et fascinait l'interlocuteur par son large front, ses cheveux noirs bouclés, ses yeux au regard profond comme la mer dont ils avaient la couleur; et, quand il voulait plaire, ce sourire d'un charme irrésistible que le comte Mole dit n'avoir connu qu'à Bonaparte et à lui.

Sans attendre la fm de son ouvrage, et dès la première occasion. Chateaubriand, impatient de lumière et de lutte, se jeta dans la publicité par la polémique philosophique et critique. Il y fit ses premières armes en brisant une première lance, « assez peu courtoise, il faut le dire, contre Mme de Staël, que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment * ».

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