‹ ChateaubriandChapitre 5 sur 26 · Sainte-Beuve, t. I, p. 190. — Baidoux, p. 304-307. Voir · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, t. I, p. 190. — Baidoux, p. 304-307. Voir

TRIOMPHES ET DISGRACES. 6.o

M. de Fontanes avait critiqué et raillé l'ouvrage: De la littérature considérée dans ses rapports avec tes institutions sociales. Chateaubriand intervint dans le débat avec une vivacité que n'excusait aucune provocation. 11 oublia trop le sexe d'un auteur qui^ pensait, parlait et écrivait en homme, mais qui sentait en femme. Mme de Staël le lui rappela spirituellement et noblement. Elle eut le beau rôle en cette affaire. Elle fut arrangée, sur ses plaintes trop fondées, par la délicate médiation de Mme de Beaumont, habile à panser les blessures que faisait son chevalier. Mme de Staël se vengea en employant son crédit et celui de ses amis à obtenir la radiation de Chateaubriand de la liste des émigrés. Il alla remercier sa généreuse ennemie, et paya la dette de sa reconnaissance dans un passage réparateur de la Préface d'Atala et dans un article du Mercure. Depuis, l'adversaire passionné — à ce moment — de la doctrine de la perfectibilité, et celle qui la défendait et la personnifiait si bien, furent amis, autant qu'ils pouvaient l'être.

La tendre et vigilante sollicitude de Mme de Beaumont fut mise bientôt à une plus rude épreuve par les scrupules et les craintes — non partagés par Fontanes et Joubert — que lui causa une brusque, audacieuse et, selon elle, téméraire détermination de son ami. La perte de quelques feuillets d'épreuves,

sur les rapports de Chateaubriand et de Mme de Staël l'ouvrage de M. Albert Sorel dans cette collection, où il en a parlé en maître (Mme de Staël, p. 87-88).

DE Lescure. — Chateaubriand. 5

qui lui fit redouter un larcin et une publication subreptice, en fut la cause ou le prétexte. Il s'agis^ sait de détacher du Génie du Christianisme l'épisode à'Atala^ et de lancer cet émouvant et brûlant tableau de passion sauvage, ce roman du désert en avanlcourrier du grand ouvrage d'apologie poétique de la religion. La tentative ne laissait pas d'avoir ses hasards. Mais la fortune sourit aux audacieux, surtout lorsqu'ils sont jeunes. Chateaubriand engagea hardiment la partie, et la gagna avec éclat. Un article de journal l'avait fait connaître. Un petit roman le rendit célèbre.

Atala parut en avril 1801. Ce fut un succès de surprise et d'enthousiasme, égal à la nouveauté et à l'originalité de l'œuvre. Des femmes et des jeunes gens, l'enchantement gagna jusqu'aux juges les plus sévères. Quelques contradictions isolées, bientôt étouffées dans l'applaudissement, ne firent que mieux ressortir un triomphe auquel rien ne pouvait nuire, que servaient même les épigrammes, les caricatures, les parodies.

Le succès fut encore plus vif dans les salons et dans la société polie que dans les milieux lettrés. M. de Fontanes, lié avec Mme Bacciocchi, présenta l'auteur à la sœur et bientôt au frère du Premier Consul, Lucien.

Chateaubriand éprouvait, dès la fin de mai 1801, ce besoin d'isolement et de recueillement qui suit toutes les grandes émotions. Il aspirait après la paix des champs et le rafraîchissement de leur ciel et de

leur verdure. Enfin, il était aiguillonné par le pressentiment de l'heure favorable et prochaine pour la publication du Génie du Christianisme. Il n'ignorait pas que la meilleure chance de succès pour les œuvres humaines est souvent moins dans leur mérite que dans leur à-propos. Mme de Beaumont, àme inquiète et tourmentée comme la sienne, quittait aussi volontiers Paris pour se reposer à la campagne des agitations de la ville. Une concordance d'humeur et de goûts, un doux entraînement de sympathie mutuelle favorisa la proposition qu'elle fit à l'écrivain, trop pauvre pour se donner le luxe d'un asile indépendant, de partager sa retraite, où elle s'associerait à ses travaux.

Le Génie du Christianisme fut achevé pendant les six mois de cette villégiature à Savigny-sur-Orge. Le travail et le bonheur n'ont pas d'histoire. Xous renvoyons en tout cas le lecteur aux détails donnés par Chateaubriand dans ses Mémoires avec une discrétion attendrie par le souvenir de ces charmants mystères, dont le biographe de Joubert a respecté les voiles, soulevés par le biographe de Mme de Beaumont d'une main ])lus hardie, mais toujours délicate et légère ^

Cependant le Premier Consul poursuivait, sous les auspices d'une paix due à la victoire, avec le prestige de la gloire et du génie, son œuvre de répara-

1. Bardoux, p. 317-33.5. — Les Correspondants de Joubert (1785-1822). Lettres inédites ,■ etc., par Paul de Raynal. p. 129-139.

tion et de réorganisation. Elle ne coûtait encore rien à la liberté , ce qui permettait à tous d'y applaudir, de s'y associer, ce qui arrachait à Rœderer les éloges d'un enthousiasme attendri, ce qui a fait comparer plus tard, par le duc de Broglie, cette aube de la régénération, dans la force et dans l'ordre, de la société, du gouvernement et de la France, aux plus belles années du règne de Henri IV.

Le jour de Pâques 18 avril 1802, le Concordat était solennellement publié, à bruit de tambour et son de trompe, dans tous les quartiers de Paris, par les officiers municipaux. Bonaparte, en grand appareil diplomatique et militaire, échangeait aux Tuileries les ratifications de la paix d'Amiens . Le même état-major, le même cortège des grands corps de l'État, des ministres, des généraux, de leurs femmes, noyau brillant de la future cour, accompagnaient en grand uniforme, en toilette de gala, le Premier Consul, revêtu lui-même de l'habit de velours rouge brodé d'or, et Mme Bonaparte, à la troisième cérémonie de cette grande journée, signalée, dès l'aube, à l'attention et à l'allégresse populaires par une salve de cent un coups de canon. Cette fête de la concorde et de la paix allait recevoir à Notre-Dame, qui, pour la première fois depuis douze ans, ouvrait ses portes à un cortège officiel, la consécration religieuse. L'archevêque de Paris vint processionnellement recevoir le Premier Consul, qui effaçait les deux autres au point qu'on ne voyait que lui, à la porte de la basilique, et lui présenter

Teau bénite et l'encens. Il fut conduit sous le dais à la place qui lui était réservée devant l'autel, aux deux côtés duquel étaient rangés le Sénat, le Corps législatif, le Tribunat. Le cardinal Gaprara, légat du Saint-Siège, officia pontificalement à la messe, puis entonna le Te Deum d'actions de grâces, exécuté par deux orchestres, que conduisaient Méhul et Cherubini.

Le même jour, un article du Moniteur où M. de Fontanes donnait la consécration officielle aux éloo-es

de son article du Mercure qui l'avait précédé, annonçait la publication de ce livre, devenu à la fois un monument politique et un monument littéraire, dont l'auteur employait toutes les ressources d'un art nouveau et d'un style original à célébrer les grandeurs et les poésies du christianisme. Cette recommandation, cette coïncidence et les termes mêmes de la Préface de l'ouvrage ne permettaient pas de douter de l'adhésion de l'auteur à ce grand acte de la pacification religieuse, ni de son admiration pour celui qui venait de rouvrir les temples et d'incliner sa gloire devant l'autel *.

Si l'on veut se rendre compte de l'impression pro-

1. Sur les diverses éditions, sur les divers états du Génie du Christianisme, sur les chang-ements successivement introduits par l'auteur dans son ouvrage, selon les temps, sur cette première édition surtout, où sont tant de choses, y compris la Préface, qui ont disparu dans les éditions suivantes, il existe une curieuse et substantielle étude critique et bibliographique de M. Edmond Biré {la Première Édition du Génie du Christianisme dans ses Causeries littéraires, p. 219 à 250).

diiite par cet article, et surtout par le livre qui y était l'objet de solennelles louanges, il faut rapprocher l'effet de leur publication de celui de la restauration du culte. Il faut se souvenir que, depuis douze ans, à Paris, les églises étaient closes ou profanées, ayant servi de salles de club, de réfectoires fraternels, de magasins, de prisons, quelques-unes souillées par les bacchanales des fêtes de la Raison. Depuis si longtemps on n'avait pas prononcé le nom de Dieu, que lorsque Bernardin de Saint-Pierre, dans son cours à l'école Normale, le proféra pour la première fois, il .y eut, chez le professeur et dans l'auditoire, une émotion dont la surprise se traduisit par des larmes. C'est avec des larmes de souvenir et d'espérance que les rares assistants aux cérémonies discrètes, presque furtives du culte, tolérées, à titre privé, dès 1800, en Bretagne par exemple, dans une mansarde transformée en chapelle, voyaient quelques jeunes enfants faire leur première communion, au chant du Laucla Sion^ arrangé avec accompagnement de harpe par la maîtresse de la maison ^

Mais nulle part encore, les prêtres, astreints à la carte de sûreté, n'avaient pu vaquer publiquement aux fonctions du culte. Jusqu'au 18** avril 1802, le sanctuaire était demeuré sans mystères, les orgues silencieuses, le clocher muet. On devine l'explosion

1. Voir une curieuse lettre du 11 août 1800 (t. II, p. 248) dans l'ouvrage intitulé : Un coin de la Bretagne pendant la liëuolution, cori'espondance de Mme Audouyn dé Pompéry, publiée par son petit-fils E. de Pompéry. Lemetre, 1884.

d'émotions intimes et domestiques, surtout féminines, qui éclata, au premier bruit des chants sacrés, dans cette société élevée par la philosophie, corrompue et décimée par la Révolution, mécontente de toutes deux, qui éprouvait à la fois le besoin, le désir et la crainte de sources de foi moins décevantes. On devine les larmes que versa et que laissa couler avec joie cette société qui se croyait incapable de croire et de pleurer. Elle pleura, à la lecture de ce livre de réparation et d'expiation, dédié à la mémoire de sa mère par un écrivain qui confessait hautement le repentir de ses erreurs et de ses égarements, les larmes que le chant des cloches pascales, sonnant l'alléluia de la résurrection, arrache aux yeux dii docteur Faust, desséchés par les fièvres de la science et de la volupté, dans le poème immortel de Gœthe. Le Génie du Christianisme ou Beautés de la reliirioii chrétienne ^ par François-Auguste Chateaubriand , avait été mis en vente le 14 avril 1802, quatre jours avant la cérémonie de Notre-Dame ^ A la première page de chaque volume se trouvait l'épigraphe suivante, supj)rimée depuis, que Fontanes avait aussi placée en tête de ses articles : « Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci. » (Montesquieu, Esprit deè Le

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