ATALA
l'amour est un poison qui brûle; Técrivain se propose de peindre, bien moins les scrupules de la pudeur que l'énergie douloureuse qu'une pauvre enfant peut puiser dans la religion, pour résister aux entraînements de son cœur. En proie à toutes les ardeurs d'une passion mutuelle, l'âme émue, les sens embrasés, épuisés par une lutte impuissante contre eux-mêmes, il semble que ces deux enfants de la solitude soient sur le point de succomber. Mais àtala se souvient qu'un vœu de sa mère mourante la condamne à la virginité. Incapable de résister à son amour, pour respecter cependant ce vœu détesté, elle se réfugiera dans la mort : elle s'empoisonne. C'est ainsi que la religion reste victorieuse.
Triomphe étrange assurément! singulier dénoùment d'un épisode qui devait entrer dansj une apologie du Christianisme ! La critique à ce sujet n'épargna pas le poète. Elle put aussi, dans cette œuvre formée d'éléments si disparates, relever l'invraisemblance des caractères et le bizarre langage où ces jeunes sauvages expriment en lui style d'une simplicité étudiée et
d'une naïveté artificielle les sentiments et les réflexions d'une époque raffinée. Mais la critique, dès l'apparition de cette œuvre charmante, fut étouffée sous l'admiration universelle ' . La magie du talent en couvrit assez les défauts. En vain le goût parfois réclame ; notre imagination et notre cœur sont entraînés. Une fois surtout que le poète a enfoncé au cœur des deux fugitifs la flèche empoisonnée qu'ils emportent avec eux au désert, cette peinture des orages de l'amour est tellement saisissante, que toutes les disparates s'effacent dans la passion. Que m'importe dès lors qu'Atalaet Chactas soient invraisemblables? Ils sont vrais. Le cœur bat dans leur poitrine avec tant de force ; il y a en eux une telle puissance de vie, tant d'âme, tant de flamme, qu'on est malgré soi enlevé : on les suit tout ému soi-même, palpitant, enivré d'émotion ; on sent que par la passion ces êtres vivent et vivront toujours.
L'histoire^d^ jR^/i^j ins comme celle
* On ne vit jamais succès plus prompt et plus éclatant que celui ^Aiala» a C'est de la publication de ce livre, dit Chateaubriand, que
à'Jtaluy dans les premières éditions du Génie r du Christianisme^ pour y être un exemple de ' c^ vague Ses passions qui semble propre aux nations chrétiennes, ajouta encore à Fenthousksme. C e jeune mélancolique, dévoré dans la ^ fleur de sa jeunesse par un chagrin secret et inconnu, déjà désabusé avant d'avoir vécu, qui semble avoir par la rêverie épuisé d'avance la vie, qui se heurte partout à des bornes dans / la poursuite d'un bien imaginaire, et qui, las ' du monde et de lui-même, s'enfuit en Améri- j que pour y chercher une paix impossible à son \ cœur, ce jeune homme apparaissait comme un type nouveau, en même temps que sa mélan- ' colie répondait à celle de son siècle. En racontant en effet dans cet épisode l'état de son âme, l'écrivain racontait à la fois son temps ; et dans l'image idéale de ce désenchanté^ la fraiStce, qui sortait de la Révolution^ reconnut l'indéfinissable malaise dont elle était tour» tnentée.
« date le bruit que j*ai fait danà le monde : je cesàai dé vivre de c moi-même, et ma carrière publique commença. » {Mcmoirei ftoutre-tomhet t* tV, p» 4.)
'^Itî LA JEUNESSE ET LA POÉSIE. .
Sans doute, la mélancolie n'est pas chose nouvelle. Cette tristesse que font éprouver à rhomme les contradictions intimes de sa nature et l'incomplet de sa destinée, est aussi ancienne que le monde. Qu'est-ce en effet que le Lwre de Job^ qu'une élégie douloureuse sur la vie de l'homme? Le poème de Lucrèce sur la Nature est comme saturé à son tour de cette mélancolie. Mais c'est sous l'influence du Christianisme surtout que devait se développer ice sentiment, qui est un des plus nobles attriiDuts de l'homme. Le Staglre de saint Jean Chrysostome est l'un des ancêtres de René. Le Christianisme, on effet, après avoir exalté les âmes, y laisse le désert quand il s en retire. Bossuet a décrit avec une admirable exactitude ce malaise, qui poursuit les mondains dans les vains plaisirs où ils cherchent à s'étourdir euxmêmes et à calmer les persécutions de cet ineaorable ennui^ qui fait le fond de la vie humaine, depuis que l'homme a perdu le goût de Dieu'.
Mais il est des époques de ruine et d'anarchie
* Lettre sur la Comédie,
( lia
morale, où la mélancolie semble, comme une contagion, s'étendre à toutes les âmes. Rousseau, dans ses Réçeries d'un Promeneur salitairey Goethe, dans Werther^ ont, vers la fin du XVIII® siècle, signalé et décrit cette tristesse maladive, qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions sans objet se consument d'elles-mêmes dans un cœur désabusé. Nulle part cependant, cette langueur dévorante ne s'est produite avec plus de séduction et d'éclat que dans l'œuvre de Chateaubriand. René restera encore sa plus belle création, en même temps que celle où il a mis le plus de lui-même. \ Car on y pourrait -suivre presque pas à pas l'histoire transparente et idéale de sa rêveuse \ jeunesse.
Nous n'essayerons pas de définir ce caractère complexe de René ' : sans le pouvoir analyser, on Ta compris jusque dans ses moelles : on a suivi ce cœur malade dans toutes les confiden-
* Ce caractère, en effet, se dérobe à toute définition, et sa -vie à tout récit. Quand le vieux Sachem , dans les Natchez, demande au mystérieux René de lui redire son histoire, le frère d'Amélie lui répond d'une voix troublée : « Indien, ma vie est sans aventures, et le « cœur de René ne se raconte point. >» (Liv. I, p. 126.)
X 1|4 LA JEUNESSE ET LA POl^SIE.
ces qu'il nous fait de ses impressions, de ses chimères, de ses désenchantements depuis ses premières années ; on a ressenti ce douloureux désaccord d'une imagination ardente et inquiète et d'une volonté molle et sans énergie; ce malaise d'une âme sensible à tout, aspirant à tout, sans pouvoir rien choisir, rien saisir, et qui, toujours arrêtée par quelque limite importune dans ses désirs infinis et ses vagues pensées, s'irrite des conditions de la vie, et se dissout pour ainsi dire dans la multitude confuse de ses desseins avortés.
A force de rêver, Ren é^ublje d e vivre ^ Retiré de plus en plus dans son oisive mélancolie, il ne sait plus que se livrer à toutes les impressions : son âme n'est plus qii'une har pe éolienne qui résonne à tous les souffles; la vie pour lui n'est plus qu'une sorte de musique mystérieuse^ UQja vemélodieux r e ttriste. Quand René en aura épuisé les chimères, on conçoit qu'il en arrive, ainsi que Werther, dégoûté de tout et de lui-même, à vouloir rejeter l'existence. Il va mourir, quand soudain un malheur trop réel vient l'arracher à sa douleur chi-
mérique, et offrir à ce besoin de souffrir ce juste aliment. La funeste passion et la fin tragique de sa sœur Amélie seront l'expiation de sa coupable mélancolie. Ainsi frappé, René vivra pour porter partout le désespoir de sa vie errante et inutile. Châtiment terrible 1
Est-ce la toutefois la catastrophe que Ton at^ tendait? N'est-ce pas par sa propre faute, plutôt que par la faute d'autrui, que René devrait être puni? Si dans la vie ordinaire nous avons besoin de voir le malheur naissant de la faute 1 mêine^le pécheur châtié par son propre péché, à plus forte raison le poéte^ dans le monde de sa création , qui reproduit le spectacle de hTvîé comme en une image idéale , ne doit-il pas faire éclater cette loi de la divine Provi- -ëenCëTTïous voulons, dans ces œuvres plus parfaites de l'art , que les événements sortent des caractères, et que le châtiment soit tiré de la faute même. C'est du sein des nuages qu'il avait lui-même amoncelés autour de lui , et non des régions sereines du ciel , que devait partir la foudre qui frappait René. Au lieu de cette catastrophe imprévue, qui ne fait que
changer sa mélancolie en désespoir, onjui voudrait un malheur, qui^ lui ouyiiaûUÊlX?^^?^"^ apprît enfin combien il a été jusqu'ici heureux et ingrat, et qui le ramenât honteux^iîensoft injuste tristesse et repentant aux pîeds dû Dieu de l'Évangile, qui pardonne et qùrcbnsole'.
Voilà quelle conclusion on attendait dû poème, lorsque l'écrivain en fit un épisode du Génie du Christianisme, Mais il l'avaitjcomposé sans doute auparavant ^>ûur son -^K>pée àe% Naichezj alors que son çoçyj:j)es,'était pas encore rouvert à la pensée chrétienne.
On s'arrête volontiers à ce roman de liené^ non-seulement comme à une œuvre capitale du poète, mais encore comme à un de ces livres qui portent surtout le cachet d'une époque. Ce scepticisme mélancolique, dont René de-
I Cette remarque, aussi juste au point de vue de Tart qu'au point de vue de la morale, est empruntée aux Études d'A. Vinet sur la Littérature française au XIX* siècle. Le sage critique, plus chrétien que l'auteur du Génie du Christianisme, à cet épisode de René voudrait substituer dans l'ouvrage quelque chose comme le Lépreux de la cité d^Aosie, Dans cette pathétique nouvelle de X. de Maistre, en effet, on rencontre du moins, au sein d'une trop réelle et extrême affliction, non plus un désespoir sceptique, mais les douces larmes de la résignation chrétienne et comme un souffle divin de \ Imitation,
jneurera l'expression immortelle, était le fruit amer de la Révolution et des cruels démentis qu'elle venait d'infliger aux chimériques espérances du XVIII® siècle. Ce n'était plus ce scepticisme hautain et railleur , qui s'attaquait à tout ce que le passé *avait cru et respecté, et qui, s'abandonnant en revanche avec une aveugle confiance aux promesses d'une fausse sagesse, se répandait en prophéties sur les nouvelles destinées de l'humanité. A l'attente généreuse du monde la Révolution a répondu, la Révolution , dont on n'a guère encore jusqu'au jour où parut René recueilli que les crimes et les désastres, sans pouvoir en apprécier encore les bienfaits durables, et sans pressentir assez tous les germes féconds qu'elle avait semés sous les ruines ! En présence de cette société française réduite en poudre, et désormais dénuée de toute tradition, de tous principes, ' de toute foi religieuse, le cœur manquait aux plus hardis pour l'œuvre de la reconstruction sociale; les mains retombaient impuissantes; le passé s'était abîmé sans retour , l'avenir se dérobait à la vue; dans le ciel obscurci, nulle
lumière pour guider la marche du monde.
Aussi maintenant, au lieu du doute moqueur et satisfait, c'était le doute poignant ou mélancolique qui regrette la croyance et y voudrait revenir. Le scepticisme en. £Sl venu à douter du doute même, et, seVetournant contre luimême, il est devenu son propre tourment!
Après avoir marché d'espérance en espérance, puis bientôt de mécomptes en mécomptes, la France triste et pensive s'arrêtait à contempler les ruines actuelles, et se prenait à rêver à son impuissance , suspendue entre ses regrets du passé et ses craintes de l'avenir.
Combien cette mélancolie de René était alors dans l'air du siècle, on en peut juger par la nombreuse famille de désabusés qui se pressent bientôt sur les pas du frère d'Amélie. Voici venir, avec V Obermann de Sénancourt, V Adolphe de Benjamin Constant et le Jacopo Ortiz d'Ugo Foscolo ; puis bientôt après le ChUd'Harold et le Manfred de Byron, puis le Joseph Detorme de M. Sainte-Beuve et la Ulia de George Sand. Entre toutes ces créations dé la
mélancolie de notre âge, René domine encore comme un Dieu ; et nul autre, pas même le Manfred de Byron, ne Ta égalé.
Nul aussi n'a exercé à son tour sur son siècle une séduction plus puissante et peut-être plus dangereuse. Il semble, en effet, qu'il ait inoculé son mal à toute sa génération '. Combien d'esprits vains et mous, fascinés par ce vague de la pensée qui a un faux air d'infini, se sont livrés à cette mélancolie égoïste et oisive , qui leur semblait la noble souffrance des âmes d'élite, quand elle n'est le plus souvent que la faiblesse de cœurs lâches qui se refusent aux laborieuses conditions de la vie? Peut-être même la mode s'en mêla-t-elle. Toutefois, l'engouement passé, l'œuvre de Chateaubriand a'en devait pas moins garder un charme durable ; car , si elle nous intéresse comme un témoi-
I Lui-même, il fut effrayé plus tard des ravages que faisait ce mal de Reuc. a Si René n'existait pas, dil-il dans ses Mémoires^ je ne «t l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détrut- « rab. • — Mais aloi'S que Chateaubriand parlait ainsi, le danger était passé. Les jeunes gens ne jouaient plus à ce jeu périlleux de René ; et le livre n'était plus goûté que comme une admirable peinture de la mélancolie, qu'on retrouve toujours au fond du cœur de l'homme, mais qui semble redoubler à certaines époques de crise et de découragement.
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gnage de Tétat des esprits à l'époque où elle parut, elle répond tout ensemble à des pensées, à des sentiments, à des tristesses de cœur, qui sont de tous les temps.
Qui donc, en effet, à certaines heures troublées de la vie, n'a pas éprouvé, comme René, de ces contradictions douloureuses entre une imagination riche, abondante, merveilleuse, et une existence pauvre et désenchantée? Qui donc n'a pas été aussi tourmenté et comme possédé par le démon de son cœur ? Seulement la maladie de René était à l'état de fièvre à l'époque où écrivait Chateaubriand; mais, pour être moins aiguë en d'autres temps, ce n'est point là un mal dont on guérisse jamais entière^nent. — Est-il même à souhaiter que l'on en puisse guérir? Qu'est-ce donc, en effet, que le principe de cette mélancolie, sinon un des plus nobles attributs de notre nature, un signe de notre divine origine , la voix de notre céleste destinée ? Ce malaise inquiet , ardent , qui nous rend la terre trop étroite pour nos désirs, et la vie chétive et médiocre, qu'est-ce donc, si ce n'est l'instinct d'en haut? Tandis que les com-