CHATEAUBRIAND DANS LA PRESSE ET A LA TRIBUNE
Genus irritabile vatuni. Ces hommes éclatants du reste, sur lesquels le monde a les yeux, ont rarement la suprême grandeur de s'oublier. Aveuglés par l'amour-propre, ils lient trop volontiers l'intérêt public à leur fortune. En cédant à son ressentiment, Chateaubriand croyait encore servir son Roi et son pays ; et désormais il ne cessa plus de harceler le gouvernement, sans songer qu'en même temps il ébranlait la royauté. Avec l'éclat de son talent et de sa gloire, il devint bientôt à la tribune et dans la presse le chef de cette croisade libérale, qui, en voulant sauver la Restauration de ses propres excès, en accéléra la chute.
C'est la plume à la main surtout, que le tribun exerçait toute sa puissance. Sans doute il a prononcé à la Chambre des pairs de mémorables discours. Jamais on n'oubliera ses plaidoyers chaleureux en faveur de la Grèce, dont il avait vu de ses yeux la misère, et dont la lutte héroïque enflammait son noble cœur.
Mais ce n'est pas à la tribune encore, que Chateaubriand est plus grand orateur. Car il n'improvise pas; la parole soudaine l'embar-
rasse; il n'est en possession de tout son génie qu'en écrivant ; il a besoin de méditer à l'avance les effets de son discours ; il en ordonne les parties, il «n colore le style à loisir. Ses meilleures harangues ne sont que d'éloquentes brochures qu'il lisait. Aussi, avec sa parole étudiée, obtenait-il plutôt le succès du lendemain, que celui de l'instant même. Le grand artiste semblait parler pour la Chambre et la postérité, xTvipLa eîcaei. Ce n'est pas là toutefois l'éloquence qui agite et domine les Assemblées. Aussi la Restauration a-t-elle compté maints orateurs plus puissantsque Chateaubriand; mais en revanche elle n'a pas eu de plus grand /ow/naliste. Il faut revoir dans le Journal des Débats^ avec quel éclat et quelle passion il parlait à la France du haut de cette autre tribune qu'il s'y était faite'. Jamais encore la presse n'avait manifesté son pouvoir d'une façon si brillante. Chaque article de Chateaubriand faisait tressaillir la France entière. Mais aussi
I Voyez surtout les articles polémiques, dont il a accablé le ministère Villèle, et qu'il a recueillis dans le tome XXVI de ses OEitvres complètes.