‹ Chateaubriand, Victor Hugo, H. de BalzacChapitre 3 sur 10 · I. De Robethon, p · texte numérisé non relu

I. De Robethon, p

CHATEAUBRIAND q(j

bliera son ami. N'en déplaise à M. Bardoux, il me semble bien que cet épisode est tout à l'honneur de Chateaubriand.

Nous ne sommes encore qu'en 1804. Mn^e de Custine ne mourra que vingt-deux ans plus tard. Jusqu'à la fin, la correspondance pubHée par M. de Robethon le démontre, Chateaubriand resta son ami.

Pendant son ambassade à Londres, en 1822, Astolphe de Custine vint en Angleterre. « Une fois à son poste, dit M. Bardoux, il (Chateaubriand) n'écrivait plus ; et Astolphe alla passer quelques jours en Angleterre pour rapporter de ses nouvelles. » Cela n'est point tout à fait exact. Il ne s'agissait pas d'une simple excursion de quelques jours pour que le fils rapportât à sa mère des nouvelles de l'ambassadeur trop lent à écrire, mais d'un voyage de plus de deux mois, qui dura du 20 juillet au 30 septembre.

Le 2 juillet, Chateaubriand adresse à M'"e de Custine cette aimable lettre :

«Londres, ce 2 juillet 1822.

« Cette lettre répondra à la fois à Astolphe et à vous. Je me réjouis fort de l'arrivée du nouveau venu. J'espère qu'il sera plus sage que moi et surtout plus heureux. Je serai charmé de voir Astolphe ; j'aurais grand désir de l'accompagner en Ecosse, mais les affaires me retiendront vraisemblablement à Londres. Il faut qu'AstoIpho. en arrivant, descende chez Grillon, Albemarle Street, ou chez Brunet, Leiccstcr Square, d'où il viendra chez

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moi ; on lui trouvera un logement dans mon voisinage, et il déjeunera et dînera à l'ambassade. S'il restait à l'auberge, il se ruinerait. Que vous êtes heureux de vous réunir dans le grand château au mois d'octobre ! Que ne donnerais-] e pas pour m'y trouver avec vous ! Je suis comblé dans ce pays, mais j'aime mieux Fervaques.

« A vouo depuis longtemps et pour jamais. Mille choses à tous, sans oublier le petit Magot (i).

« J'ai fait de mon mieux pour Julien et son compagnon de voyage (2). »

Et les lettre? se succèdent, fréquentes, empressées, surtout quand le voyageur est en Ecosse. En voici une du 23 août :

« Comme il est possible qu'Astolphe, au milieu de tous les plaisirs d'Ecosse, ne sache comment vous écrire, je veux vous tirer d'inquiétude. Il est arrivé en bonne santé à Edimbourg ; il va s'enfoncer dans les montagnes, d'où il reviendra par Glasgow à Londres. Dormez en paix ; il ne peut lui arriver le plus petit mal.

« J'ai reçu vos lettres. Je vous verrai à Fervaques cet automne ; je reviens de partout, vous le savez, et on ne peut se soustraire à un éternel attachement.

a Mille tendresses.

« Compliments à l'ami (3). »

Moins de huit jours après, nouvelle lettre :

(i) Sans doute le fils d'Astolphe, le petit Enguerrand né le 19 juin 1822. Il mourut le 2 janvier 1826.

(2) De Roeethon, p. 204.

(3) Jbid. p. •^I4.

« Toutes VOS lettres et celles de votre belle-fille (i) m'arrivent pour Astolphe ; je les adresse à Glasgow où il a recommandé de les envoyer. Mais comme il est dans les montagnes, n'espérez pas avoir des nouvelles immédiatement. Je vous en avertis pour empêcher votre imagination de trotter. Je sais indirectement des nouvelles de votre grand fils par les personnes qui arrivent d'Edimbourg ; il se porte à merveille ; soyez en paix. Bonjour et à vous pour la vie.

« Londres, le 30 août 1822 (2). »

Toutes ces lettres témoignent de la sollicitude et presque de la tendresse de Chateaubriand pour le voyageur. « C'est à sa mère, dit très bien M. de Robethon, c'est à sa mère bien plus, sans doute, qu'à lui-même qu'Astolphe en était redevable ; et, cependant, ces sentiments, qui ont quelque chose de paternel, ont persisté jusqu'à la fin, et résisté à de bien rudes épreuves. »

Astolphe rentra en France le 30 septembre 1822. A ce moment, depuis le 8 du même mois. Chateaubriand avait quitté l'Angleterre pour se rendre au Congrès de A-'érone. Après le Congrès, de retour à Paris, il reprit ses relations assidues avec M'"^ de Custine, qui, comptant avec raison sur le dévouement de son ami et sur le crédit qu'ellemême possédait à la cour, avait entrepris de faire de son fils un pair de France, ou tout au moins, s'il n'était pas possible d'atteindre immédiatement à ce rang élevé, de lui créer des titres par de hautes fonctions diplomatiques.

(i) Léontine de Saint-Simon de Courtomer, mariée le i3 mai 1821, à Astolohe du Custine ; elle mourut le 7 juillet 1S23.

(2) Robethon, p. 21b.

I02 PREMIKRK PARTIE

Chateaubriand approuva ces projets et peut-être en futil l'inspirateur.

Quand il arriva au ministère avec M. de Villèle, au mois de décembre 1822, la confiance de M™^ ^g Custine dans le succès de ses espérances s'en accrut encore. Renonçant pour Astolphe à cette sorte de stage dans la diplomatie, qui, une première fois, du reste, lui avait assez mal réussi, elle sollicita directement la pairie avec l'ardeur fiévreuse et l'obstination qu'elle mettait à toutes choses. Elle ne laissera plus à Chateaubriand une heure de répit. Elle le poursuit, elle le harcèle, et comme la nomination ne vient pas, elle se répand en plaintes et en reproches. M. Bardoux les tient naturellement pour fondés. Il accuse Chateaubriand d'oublier, « au milieu des enivrements du pouvoir », les intérêts du fils de son amie. « De toutes les amies fort anxieuses de lui, dit-il, M"^*^ de Custine était la plus négligée ; les billets que Chateaubriand, ministre, lui envoie, sont bien écrits de sa main, mais il ne 'prend plus le temps de mettre l'adresse ; c'est un secrétaire qui s'en charge (i). « — Chateaubriand est ministre des affaires étrangères ; la France est en guerre avec l'Espagne ; c'est sur lui que pèsent à ce moment les plus lourdes responsabilités ; il lui faut faire tête aux attaques de l'opposition ; dans le sein même du cabinet, il a des luttes à soutenir ; et s'il lui arrive de charger un secrétaire de mettre une adresse sur un billet, il sera démontré qu'il n'est qu'un égoïste, un ingrat et un lâcheur ! Cela n'est pas sérieux. Ici, d'ailleurs, comme pour l'incident de 1804, que j'ai rappelé tout à l'heure, M. Bardoux n'a pas eu de chance. On ne lui a communiqué que des

(1) 11\KDC)UX, p 3(01.

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billets, des billets de deux ou trois lignes, et il part de là pour attaquer Chateaubriand. Mais à côté de ces billets un peu laconiques, il y en a d'autres qui sont charmants et il ne les a pas connus. Il y a aussi des lettres, de vraies lettres, et il ne les a pas connues davantage. Lettres et billets prouvent que Chateaubriand ne négligeait rien pour faire réussir la candidature d'Astolphe à la pairie. Un moment, il crut avoir partie gagnée, mais le succès espéré ne vint pas. Dans la lettre suivante, il rend compte à M"^6 de Custine de l'ajournement de ses espérances :

« Mercredi, 24 décembre 1823.

(( J'avais de grandes espérances. Elles ont été trompées pour le moment. Le Roi n'a voulu nommer, je crois, que des députés, des militaires et des hommes de sa maison et de celles des princes. Mais j'ai la promesse pour Astolphe pour une autre circonstance qui n'est pas très éloignée. Ne croyez pas que je vous oublie et que vous n'êtes pas dans ma vie au nombre de mes plus doux et de mes plus impérissables souvenirs.

« Mille tendresses à tous.

« Ch. (i). »

La promesse faite ne fut pas tenue, mais ce ne fut ni la faute de Chateaubriand, ni celle du gouvernement de la Restauration. C'est à lui-même et à lui seul qu'Astolphe de Custine doit imputer d'avoir tout perdu. Son nom fut, à ce moment, mêlé aune aventure honteuse, à un scandale sans nom. M.Chédîeu de Robcthon s'estvu dans la douloureuse nécessité d'en parler, au moins sommairement.

(i) Dk Rohkthon, p. 25 I.

I04 PRKMIERK l'ARTIK

Il me serait impossible de reproduire ici son récit. A peine y puis-je faire allusion. Ce récit, d'ailleurs, n'étonnera aucun de ceux qui ont lu les pages consacrées par Philarète Chasles, dans ses Mémoires, au marquis de Custine. A partir de ce moment, tout fut fini pour M'"^^ de Custine. Sa vie était brisée ; elle mourut le 25 juillet 1826, à l'âge de 56 ans.

« Avec elle, — et c'est par ces lignes que s'achève le volume de M. Chédieu de Robethon, — avec elle se termine la période la plus brillante de la vie de Chateaubriand. Désormais, la politique absorbera l'ardeur de ce grand esprit, jusqu'au jour où le souffle des révolutions aura détruit sans retour ce gouvernement de la Restauration qu'il avait servi ou cru servir, et auquel, en fin de compte, il est au fond du cœur resté fidèle. Etranger aux affaires publiques à partir de 1830, il n'a pas cessé d'écrire. Si sa main, comme il le dit, était lasse, ses idées du moins n'avaient pas faibli ; il les sentait toujours « vives comme au départ de la course ». Presque aussi riche d'inspirations qu'aux plus belles années de sa jeunesse, il a su créer encore de nouvelles formes et de nouvelles couleurs, et,^moins ingrat qu'on ne l'a dit, il a consigné dans son œuvre de prédilection, les Mémoires d'Outre-Tombe, avec l'hommage d'une discrétion respectueuse, le cher souvenir de Mme de Custine. «

i5 octobre iSgS.

éàÉèèàèéèàèèàèéééààéèéàè

Une amie de M"''' de Chateaubriand.

M"^^ de Chateaubriand, dans son Cahier rouge (i), raconte comment, à la fin des Cent-Jours, rentrant en France avec son mari, à la suite de Louis XVIII, elle arriva, le 30 juin 1815 au soir, dans la petite ville de Roye :

Le roi coucha à Thotel de... et nous à Tauberge des... Rois. La maîtresse de cette auberge était si royaliste qu'elle voyait des princesses partout ; elle me prit pour

(1) Mme de Chateaubriand n'a point écrit ses Mémoires, comme l'a dit à tort Maxime du Camp dans ses Souvenirs littéraires [l. \. Tp. 382). Elle a seulement jeté sur le papier des notes, destinées à servir de point de repère à son mari pour une partie de ses Mémoires d'outre-tombe. Ces notes, qui vont de 1804 à iSiT), et qu'elle avait consignées sur des cahiers reliés en maroquin rouge, ont été publiées en 1S87 par M. l'abbé Pailhès, dans son livre sur ^/""^ de Chateaubriand d'après ses Mémoires et sa Correspondance. Ecrites à la diable, ces pages de M'n= de Chateaubriand sont les plus spirituelles du monde, et presque toujours si bien venues que (chateaubriand n'a eu souvent qu'un mot ou deux à y changer pour les faire passer du Cahier roii^e dans ses propres Mémoires, où elles font très bonne figure.

M™*^ la duchesse d'Angoulême et me porta presque dans une grande salle, où il y avait une table de vingt couverts au moins. La chambre était tellement éclairée de bougies et de chandelles qu'on perdait la respiration-au milieu d'un nuage de fumée, sans compter la chaleur d'un feu qui aurait été à peine supportable au mois de Janvier. Lorsque la bonne dame s'aperçut que je n'étais pas M^Ma duchesse d'Angoulême, elle fut un peu désappointée, mais enfin nous arrivions de Gand ; nous étions donc au moins de bons royalistes : elle nous fit fête en conséquence; et, en partant, nous eûmes une peine infinie à lui faire accepter de l'argent. Dans cette classe, le dévouement est bien plus sans réserve que dans la classe plus élevée. Je me rappelle que cette pauvre femme me disait : « Voyezvous, Madame, je suis royaliste au point que, quelquefois, je me regarde de travers pour n'avoir pas su me faire guillotiner pour nos Bourbons.»

Ce dévouement, ce zèle pour les Bourbons n'étaient pas rares alors dans le nord de la France, et si M™^ ^q Chateaubriand, au lieu de rentrer par Cambrai et par Roye, était revenue de Gand par Lille ou par Tourcoing, elle y eût rencontré une jeune femme dont elle devait plus tard devenir l'amie, et qui ne le cédait en rien, pour l'ardeur de ses sentiments royalistes, à la bonne aubergiste des Trois- Rois.

Sophie-Josèphe de Witte était née, le 6 décembre 1792, à Neuville-en-Ferrain, petit village aux environs de Tourcoing. Ses parents, de condition modeste, exploitaient eux-mêmes un petit domaine appelé la Bonne-Ferme et situé à une certaine distance du village, près de la frontière belge. Les prêtres proscrits étaient toujours assurés d'y trouver un asile. Il y en eut, à certains moments, jus- <jti'à sept à la fois cachés dan? la maison. Au plus fort de

In Terreur, les frères de Sophie- Josèphe allaient chez les voisins les plus proches et chez les bonnes gens du village et les prévenaient, à l'aide d'un langage convenu, que, la nuit suivante, la messe serait dite à la ferme. Les émigrés étaient, de même, l'objet de la sollicitude de la pieuse famille. On les aidait à passer la frontière sous un déguisement ; mais il arrivait souvent qu'ils étaient obligés de se cacher pendant plusieurs jours dans le voisinage, en attendant le moment de sortir de France. Dès que Sophie Josèphe eut trois ou quatre ans, ce fut elle que son père envoya leur porter des vivres : son âge et sa faiblesse devaient éloigner tout soupçon Elle partait du logis, chargée d'un petit panier de tartines et de fruits et d'un petit chaudron d'enfant. Si, d'aventure, elle était rencontrée par quelque inconnu, elle devait ou se diriger vers un champ de travailleurs et leur remettre leur goûter, ou bien aller puiser de l'eau à une petite source et revenir sur ses pas. La maison de M. de Witte était bien nommée : c'était vraiment la Bonne-Ferme.

Quand vinrent les Cent- Jours, Sophie- Josèphe avait vingt-deux ans. Son père était mort depuis longtemps, elle était restée seule avec sa mère et son frère aîné. Quelques sébiaines après le retour de l'empereur aux Tuileries, le 13 mai 1815, ils virent arriver à la ferme une dizaine de soldats qui emmenaient à Lille deux jeunes officiers, arrêtés dans le village de Neuville au moment où ils se disposaient à franchir la frontière. L'un de ces officiers était le chevalier de Gommeras, qui allait rejoindre à Gand son oncle, le duc de Feltre, ministre de la guerre de Louis XVIIL Sophie- Josèphe réussit à faire évader M. de Gommeras et son ami, et, accompagnée de deux domestiques, les conduisit à Courtray, chez M. Ber-

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tierdeBizy, qui avait mission de recevoir dans cette ville et d'enrôler les volontaires royaux. Introduite auprès de M. de Bertier, M}^^ de Witte lui annonça qu'elle était chargée par sa mère et par tous les siens d'offrir leurs services au roi : « Plus les dangers seront grands, dit-elle, plus je serai heureuse de les affronter. Le plus beau jour de ma vie sera celui où je pourrai exposer ma tête pour une cause si sacrée. «

De Courtray, elle se rendit à Gand. Louis X\^III lui fit l'accueil le plus bienveillant et, après avoir causé longuement avec elle, il convoqua son conseil, auquel fut appelé M. de Gommeras. Quelques jours auparavant, le roi avait été secrètement informé que les Anglais projetaient de se diriger sur Lille et, une fois maîtres de cette place, de s'emparer du département du Nord. Il importait de déjouer ce projet ; mais pour cela besoin était que le drapeau blanc flottât sur les murs de la ville. Le général Lapoype y commandait au nom de l'empereur. Sommation devait donc lui être faite, au nom du roi, « de rendre à son sou\Train légitime cette ville fidèle, dont la reddition devait épargner de grands maux à la France». Pour réussir, une telle démarche devait être entourée de secret. Il parut au conseil, d'après les renseignements fournis par M. de Gommeras sur le sang-froid, l'intelligence et le courage de M}^^ de Witte, qu'elle pourrait remphr cette mission avec succès. Elle fut donc invitée à se rendre immédiatement à Courtray, où les ordres du roi lui seraient communiqués par M. Bertier de Bizy. Gelui-ci la mit au courant de la mission qu'elle aurait à remplir auprès du général Lapoype ; mais il l'informa en même temps qu'il était chargé de lui faire connaître tous les périls qu'elle rencontrerait dans son accomplissement et.

d'ordre du roi, il n'insista pas pour la lui faire accepter.

Mlle de Witte n'eut pas un instant d'hésitation. Elle accepta avec joie. M. de Bertier lui recommanda alors de solliciter une réponse du général Lapoype, et surtout de bien observer l'expression de sa physionomie, s'il décachetait en sa présence la sommation du roi. [Munie du précieux message, elle revint à la Bonne-Ferme. Le lendemain, accompagnée de son frère, elle partit pour Lille et se dirigea vers l'Intendance, rue Royale. Laissant son frère dans la rue, elle entra seule et demanda le général qui la reçut aussitôt. Elle lui raconta que la veille, tandis qu'elle surveillait à la frontière les ouvriers de son exploitation, elle avait vu venir à elle deux officiers qui, ayant accompagné Louis XVIII à Gand, mais désirant maintenant regagner leurs foyers, l'avaient conjuré de porter au général, dont ils connaissaient l'honneur et la générosité, leur supplique de rentrée en France ; qu'elle avait d'abord repoussé leur demande, mais que les voyant malheureux et si pleins de regrets, elle avait fini par y accéder. Elle ajouta que ces officiers viendraient le lenmain chercher la réponse, à l'endroit où avait eu lieu leur rencontre. En terminant, Mi^^ de Witte remit au général Lapoype la lettre de sommation qu'elle avait eu soin de placer sous une seconde enveloppe, afin de couvrir le cachet aux armes de France.

Le général lui posa plusieurs questions, auxquelles elle répondit avec beaucoup de calme et d'assurance ; il était visible que le beau récit qu'on venait de lui faire lui inspirait quelque méfiance, et il refusait d'accepter la lettre. Ce fut seulement au bout d'une demi-heure qu'il se décida à la décacheter. Après l'avoir tournée et retournée,

il dit à M^^^ de Witte d'un ton sévère : « Comment ! Mademoiselle, vous m'apportez une lettre sans signature ? » Elle le pria de chercher encore, l'assurant que la lettre devait être signée, puisque les deux officiers ne lui avaient pas dit leurs noms.

La sommation était composée de deux doubles grandes feuilles de papier de poste, écrites en très petits caractères, et où il ne restait plus de blanc. Enfin, dans le tout petit coin d'une page, le général Lapoype découvrit, non pas deux, mais trois signatures : duc de Feltre, ministre de la guerre ; comte de Beurnonville, ministre d'Etat ; comte de Rochechouart, chef de l'état-major. La physionomie du général changea subitement ; sa voix, tout à l'heure sévère, se fit bienveillante. Il pria très courtoisement la jeune fille de lui dire qui elle était et de quelle manière il pourrait lui faire parvenir sa réponse. Elle ne croyait pas pouvoir s'en charger, demeurant chez sa mère, qu'elle serait au désespoir de compromettre. « Je vous prie d'être bien tranquille à cet égard. Mademoiselle, lui dit le général; j'ai trop d'honneur pour compromettre jamais qui que ce soit. » Il prit note de son adresse, et l'assura que, le lendemain matin, son aide de camp, visitant les avant-postes, lui porterait sa réponse.

La réponse ne devait pas venir. M^i^ (jg Witte apprenait, le lendemain, par l'intime ami du général Lapoype, le colonel Troussard, commandant du génie, que le général Allix venait d'arriver à Lille comme commissaire extraordinaire chargé de la haute police du département et que, effrayé par sa présence, Lapoype n'oserait rien entreprendre.

Cet insuccès ne découragea pas l'intrépide royaliste et jusqu'à la rentrée de Louis XVIII, eUe ne cessa pas de

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multiplier ses voyages de la Bonne-Ferme à Courtray et à Lille, — à Lille surtout. Elle avait réussi, grâce au colonel Troussa rd, à nouer des intellignces avec quelquesuns des membres du conseil de défense. Après Waterloo, elle renouvela auprès d'eux ses démarches et ses instances, et ne contribua pas peu à les décider à reconnaître Louis X^T^. Dans les derniers jours de juin, le drapeau blanc fut arboré sur les murs de la ville et sur ceux de la citadelle. En ouvrant ses portes au roi, la ville les fermait aux étrangers. Le département du Nord échappait aux convoitises des Anglais. M^^^ de Witte voulut annoncer elle-même à Louis XVIII cette bonne nouvelle. Comme elle se jetait à ses pieds, le roi lui dit : « Pas à genoux, mon enfant, pas à genoux ! Je connais tous les dangers que vous avez courus. J'apprécie votre dévouement et je n'en perdrai jamais le souvenir. Je me rappellerai toujours ceux qui auraient sacrifié leur vie pour servir ma cause pendant mon infortune. Je suis sûr que votre zèle continuera. »

Les détails de cette entrevue coururent bientôt de bouche en bouche dans la petite ville qui en était le théâtre, et où se trouvaient à ce moment M. et jVjme tig Chateaubriand. Cette scène, en effet, se passait à Roye, le 30 juin 181 5.

Dans ses diverses courses en Belgique, ]\P'"^ de Witto avait eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer un de ses compatriotes, un notaire d'Armentières, M. Charles

I I 2 l'REMIliRK PAR'l'II':

Bayart, dont le zèle monarchique n'était pas moins ardent que le sien. Il avait été des premiers à se rendre à Gand,oùil était arrivéporteurd'unesommede5oo.ooofr., réunie en quelques ijours, et qu'il venait mettre à la disposition de Louis XVIII qui, du reste, refusa de l'accepter. Un royaliste d'Armentières, M. de Croix, avait à lui seul versé 75.000 francs ; et c'était si bien tout ce qu'il avait de disponible à ce moment que, le jour du départ du jeune notaire, il le vint trouver, et, presque timidement, comme un homme qui demande sans avoir droit : « Mon bon Monsieur Bayart, lui dit-il, je vous ai tout remis ; ne voudriez-vous pas me donner 500 francs pour faire vivre ma maison d'ici quelques semaines ? Je n'ai rien à recevoir avant un mois. »

Nommé par le roi, le 16 avril 1815, commissaire extraordinaire, M. Bayart fut fait, le 15 août suivant, chevalier de la Légion d'honneur. Le duc de Berry l'honorait d'une affection particulière ; le prince avait également en haute estime la jeune fille qui, pendant les Cent- Jours, avait si bien servi la cause royale ; ce fut sous ses auspices qu'eut lieu, en 1819, le mariage de Charles Bayart et de Sophie- Josèphe de Witte.

Lorsqu'ils apprirent l'assassinat du duc de Berry, la douleur de M. et de M'^'^ Bayart fut immense. Ils a,pprenaient en même temps que l'auguste veuve de la victime de Louvel serait bientôt mère. Comme la princesse, M"^® Bayart allait avoir aussi un enfant. « N'est-il pas providentiel, dit-elle à son mari que je sois en état de m'ofïrir pour être la nourrice du petit prince ? Qui mieux que moi le défendra ?... J'en défie la terre entière ! Si le poignard d'un nouveau Louvel se lève contre lui, il me percera avant de l'atteindre ! » Son mari partageait

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ses sentiments. Le jour même, ils partirent pour Paris. Il leur fut facile, dès leur arrivée, de faire parvenir jusqu'à la duchesse de Berry l'expression de leur désir et du motif qui l'inspirait ; elle leur accorda aussitôt une audience et témoigna à M°^e Bayart combien elle serait heureuse d'accueillir ses services et de l'avoir auprès d'elle. « Je donne à mon fils un sang généreux, dit la princesse ; je veux que le lait qui doit le nourrir ait la même vertu. »

Au mois de mai 1820, M'^^ Bayart fut installée dans la maison de campagne de Madame, à Bagatelle, où elle accoucha, le 20 juillet, d'un fils qui fut appelé Charles en souvenir du duc de Berry. Le 29 septembre, non plus, cette fois, de Bagatelle, mais du château des Tuileries, elle écrivait à son mari, resté à Armentières :

De l'appartement du duc de Bordeaux.

29 septembre 1820.

Vive Dieu ! Vivent les Bourbons! Vite, que toi, mon bon ami, ou ma sœur Eugénie, se mette de suite en route avecla nourrice. Je t'abandonne notre fils Charles et suis tout au prince.

Au duc de Bordeaux.

Ta femme, Soi>hii:.

Le bonheur dure peu, même à la cour, surtout à la cour. Moins d'un mois après, M"'^ Bayart eut une légère indisposition ; on parut craindre qu'elle ne fût trop sensible, qu'elle ne s'affectât trop vivement et ne pût, dans ces conditions, faire une nourrice parfaite. .\ la lin d'octobre, elle retournait à Anncntières, comblée par la famille royale de marques d'estime et d'affection, inconsolable

pourtant de perdre l'enfant qui, plus tard, lorsqu'il la reverra, l'appellera « sa seconde mère )>.

En 1823, M. Bayart vint habiter Lille, avec le titre de garde-magasin des tabacs. La place, assez lucrative, d'ailleurs, lui laissait des loisirs, et il les mettait souvent à profit pour aller, avec sa femme, à Paris, où la duchesse de Berry les recevait toujours avec bonheur. A chacun de leurs voyages, ils ne manquaient pas non plus de rendre visite à M. et M'"^ de Chateaubriand, chez qui M. Bayart avait fréquenté à Gand, pendant les Cent- Jours.

Enthousiastes du grand écrivain, entraînés vers lui moins par la fascination de son génie que par la conviction où ils étaient que sa popularité serait pour la monarchie menacée la meilleure des sauvegardes, M. et M"^^ Bayart prenaient la plus vive part à ses succès et à ses revers, à ses joies et à ses inquiétudes. En 1824, quelque temps avant son renvoi du ministère, Chateaubriand adressa à M. Bayart une lettre assez noire, ainsi qu'il lui arrivait si souvent d'en écrire. Plus optimiste et plus confiant, son correspondant lui disait, dans sa réponse, parlant de sa femme : « Si son auguste nourrisson était roi, elle trouverait, dans son dévouement éprouvé, la force de lui représenter, avec le respect le plus profond, ce que Philippe V, roi d'Espagne, entendit de la senora Luisa, sa nourrice : « Sire, si vous abandonnez le gouvernement « de vos peuples en éloignant vos plus fidèles serviteurs, « vous serez responsable de la perte de votre royaume et (c du malheur de votre famille ! « La nourrice fut écoutée et l'Espagne fut heureuse. »

La fête du duc de Bordeaux tombait le jour de la Saint-Henri, le 15 juillet, et M'"^ Bayart faisait d'habi-

CHATEAUBRIAND I l 5

tude le voyage de Paris pour la lui souhaiter. Elle était donc à Saint-Cloud, le 15 juillet 1830, heureuse de revoir le petit prince, heureuse et hère des bonnes nouvelles venues d'Alger, très effrayée cependant de5 périls que courait alors la monarchie, triomphante au dehors, mais si violemment attaquée à l'intérieur. Elle fit part de ses craintes à M. de Peyronnet, qu'elle vit le jour de la fête, et qui s'efforça de la rassurer. Le 18 juillet, elle alla chez Chateaubriand, au numéro 84 de la rue d'Enfer, et lui communiqua ses alarmes. « Elles ne sont malheureusement pas sans fondement, lui dit-il ; j'estime néanmoins qu'elles sont prématurées. Je me refuse à croire à un coup d'Etat, qui serait un acte de démence. La France veut et aime encore les Bourbons. Ce dont elle ne veut pas, ce qu'elle repousse, c'est le ministère qui est aujourd'hui au pouvoir.Que le roi renvoie ses ministres et la France retrouvera pour lui son enthousiasme des premiers jours du règne. S'il s'obstinait à les conserver, il s'attirerait de grands malheurs. )> Et, aprè^. un moment de silence, il ajouta : u Tranquillisez -vous. Madame ; confions-nous en la Providence, et dites à votre mari qu'il s'effraie à tort, qu'il est impossible que les ministres fassent une telle sottise ; les bruits qui courent ne peuvent venir que de la valetaille du château. »

]\/lme Bayart sortit vivement impressionnée. Plus que jamais, elle voyait dans le retour de Chateaubriand au.x affaires le salut de la monarchie. Cette conviction en elle était si profonde, qu'elle voulut la porter, avec ses hommages et ses supplications, au pied du trône. Elle sollicita une audience du roi Charles X, mais elle dut regagner Lille sans l'avoir obtenue.

I in l'REMIKRK PARTIE

La révolution était, encore une fois, triomphante ; les Bourbons allaient reprendre de nouveau le chemin de l'exil. La fidélité, le dévouement, le courage de Sophie- Josèphe de Witte, ne leur manqueront pas plus en 1830 qu'ils ne leur ont manqué en 1815. Ni sa foi, ni son zèle n'ont faibli ; son affection pour la famille royale est même plus vive et plus profonde aujourd'hui que l'héritier du trône est l'enfant à qui, la première, elle a donné son lait, l'enfant dont elle a apa.isé les premières larmes dont elle a reçu le premier sourire et les premières caresses.

Le 6 août 1830, M™^ Bayart est de retour à Paris. Elle court chez Chateaubriand et le supplie de ne pas abandonner l'orphelin. Consolée par la noblesse de son attitude et par la promesse qu'il défendra les droits du duc de Bordeaux, elle se rend, en le quittant, chez le duc de Maillé et chez un autre pair de France qu'elle avait autrefois connu à la cour. Elle insiste près d'eux pour qu'ils fassent entendre respectueusement à Charles X, s'il en est temps encore, un suprême conseil. Qu'il proclame la royauté d'Henri V, qu'en même temps, il annonce que Chateaubriand sera placé auprès du jeune roi comme son guide et le président de son conseil ; et peut-être tout pourra-t-il encore être sauvé ! Le 7 au matin, elle revoit Chateaubriand. Le grand écrivain, touché de son affliction, l'engage à remettre sa confiance en Dieu. <( Après avoir, de notre côté, dit-il, fait notre devoir, tout notre devoir, ne nous laissons pas abattre par le malheur.... Nous nous assemblons ce soir pour recevoir la déclara-

CH VTliAUHRIAND l I7

tion de ia Chambre des députés (i) et nous prononcer ensuite. Mais ne vous flattez pas, Madame, d'une fausse espérance. Je dois vous dire que la peur s'est emparée des esprits , et que très peu oseront soutenir les droits de leur maître, non pas même ceux qui ont poussé au coup d'Etat. > — Le soir de ce jour, Chateaubriand prononçait son admirable discours en faveur de la royauté de Henri V. Cent dix-neuf j>airs assistaient à cette séance ; quatrevingt-neuf sanctionnèrent la déclaration des députés. Deux jours après, le 9 août, le duc d'Orléans allait prendre la couronne au Palais-Bourbon.

Le 16 août, le roi Charles X, le Dauphin son fils, la fille de Louis XVI, Madame, duchesse de Berry, le duc de Bordeaux, sa sœur, Mademoiselle, celle à qui M. le duc de Berry avait dit, quelques instants avant de mourir : « Mon enfant, puissiez-vous être moins malheureuse que ceux de votre famille ! « s'embarquèrent à Cherbourg et firent voile vers la côte d'Angleterre. Une famille catholique et jacobite, la famille Weld, tint à honneur d'exercer envers les exilés les devoirs de l'hospitalité, et de payer ainsi aux Bourbons la dette des Stuarts.Son chef, le cardinal Weld, fit offrir à Charles X le château de Lulworth, situé dans le Dorsetshire, non loin de la petite ville de Warcham. Le lendemain de son arrivée à Lulworth, le vieux roi se promenait sur la terrasse, seul, triste, plongé dans ses pensées. Soudain une femme se jette à ses pieds. Il veut la relever, lui prend les mains et, le visage éclairé d'une lueur de joie : « Madame Bayart ! s'écrie-t-il, déjà ! Elle ne me surprend pas ! »

(i) Dans la soirée du ù août, la (Chambre des députés avait déclare le trône vacant en l'ait et en droit et y avait appelé le duc d'Orléans.

M™6 Bayart s'était embarquée au Havre, dès qu'elle l'avait pu, et était arrivée en Angleterre vingt-quatre heures après les proscrits. Le roi fit prévenir la duchesse de Berry, qui vint aussitôt. Profondément émue à la vue de la fidèle royaliste, la princesse l'embrassa et, avec cette vivacité qui mettait son cœur dans ses paroles : « Ah ! Madame Bayart, lui dit-elle, que ne nous avezvous rejoints en France ? Je vous aurais donné Henri, et nous ne serions pas partis ! »

Elle resta plusieurs jours à Lulworth. Dans ses conversations avec Madame, elle revenait souvent sur une idée qui, d'ailleurs, ne la quittait guère, celle de voir Chateaubriand appelé auprès du duc de Bordeaux, présidant à son éducation, réconciliant le jeune prince avec les générations nouvelles. Bien qu'accueillie avec faveur par la duchesse de Berry, cette idée n'avait malheureusement aucune chance d'être adoptée, combattue qu'elle était par les hommes qui avaient suivi Charles X en exil, et qui avaient toute sa confiance.

De retour en France, M™*^ Bayart demeura quelque temps à Paris et y vit presque chaque jour ses amis de la rue d'Enfer.Elle leur parlait de la petite cour de Lulworth, insistait beaucoup sur la très réelle et très vive sympathie de la duchesse de Berry pour M. de Chateaubriand, atténuait, au contraire, le plus possible, dans ses récits, l'opposition que rencontrait, dans l'entourage du vieux roi, l'idée de faire appel au grand écrivain. W^^^ de Chateaubriand ne s'y trompait pas. Très vive, très ardente, intraitable à quiconque touchait au caractère et à l'honneur de son mari, elle ne se faisait pas faute de dire très haut et sans ménagement ce qu'elle pensait, et, comme

elle parlait, elle écrivait. Le 14 septembre 1830, elle écrit à Mme Bayart :

J'étais sur les épines hier, ma chère Madame Bayart, dans la crainte que vous me disiez quelque chose devant M. de Chateaubriand, car je me suis bien gardée de lui rendre notre conversation dans toute son étendue. Malgré cette patience que je lui reproche si souvent, il aurait été étrangement surpris et trop profondément offensé. Au moment où il se sacrifie presque seul à la fidélité qu'il croit devoir à ses serments et à ses princes légitimes ; au moment des regrets universels que sa résolution de s'éloigner inspire à la France, son étonnement eût été trop grand d'apprendre que l'auguste famille à laquelle il s'immole le juge si mal et connaît si peu la puissance d'estime et d'honneur qu'il exerce en son pays : Je ne dirai pas la puissance de son talent, car on sait trop qu'il ne s'en servira jamais que pour la défense de son Dieu et de son roi : autrement, il n'aurait pas été si maltraité ; aussi, ce ne sont pas ses paroles, c'est son silence, qui, j'en conviens, a causé beaucoup de maux. M. de Chateaubriand ne demande rien et n'a janiais rien demandé à personne ; il n'a pas de co?ifession h faire, parce qu'il n'a point péché. On lui reproche ses ariicles du Journal des Débats ; mais ces articles im'at-on dit, car de ma vie je n'ai lu un journal étaient, à quelques-uns près, dont la religion aurait eu h souffrir, aussi royalistes et surtout aussi utiles à la cause des Bourbons que ceux de la Ga^'tte et du Drapeau blanc lui ont été funestes. Il n'y a donc que l'insigne mauvaise foi pour tromper ceux qui ne lisent point! ou l'imbécillité la plus complète qui ail pu attribuer les articles d'un autre à mon mari ; car son style, bon ou mauvais, ne ressemble à celui de personne ; et jamais la charité de ces Messieurs, qui n'est pas celle de saint Paul, ne pourra prendre l'auteur du Génie du christianisme et de Bonaparte et les Bourbons, à dire le pour et le contre : c'est une vertu qu'il ne leur volera pas. M. de Chateaubriand ne serait pas si haut

dans l'esprit public si on pouvait opposer ses paroles à ses paroles; et certes, dans sa position actuelle, le parti qu'il refuse aujourd'hui de servir ne manquerait pas de lui rappeler ses contradictions. Quant à la prétendue pension qu'il touche, dit-on, aux Débats, qui ne sait qu'il donne son argent, mais qu'il n'en reçoit point, et qu'il n'a jamais vendu ni son talent ni sa conscience.

M. de Montmorency a eu raison de désavouer les fautes de sa jeunesse ; il aurait encore mieux fait d'aller les déplorer dans la retraite, au lieu de les expier à la cour, au milieu de la fortune, des places et des honneurs. Dans la position de M. de Montmorency, M. de Chateaubriand eût fait les mêmes aveux et se serait éloigné du monde : la pénitence n'est bonne que sous le cilice et dans le désert : on croit à celle-là. Mon mari n'a, lui, d'autres fautes à se reprocher que d'avoir été, en tout temps et malgré tous les risques, trop bon serviteur du roi, un serviteur aussi loyal que désintéressé, disant toujours la vérité, non pas dans les temps où il n'avait rien à perdre, mais lorsqu'il n'avait plus rien à désirer. Quand il publia la Monarchie selon la Charte, il était pair, ministre d'Etat, avec une pension de 24.000 francs. Il donna sa démission d'ambassadeur à Berlin pour rester fidèle à des amis qui le trahirent. Ministre des affaires étrangères, il ne voulutpas (pour garder sa place) approuver la loi de la conversion des rentes. Envoyé ambassadeur à Rome, il renonça à 200,000 livres de rente et h la plus belle existence du monde pour ne pas soutenir un ministère qu'il pensait devoir perdre le roi (prévision qui ne s'est que trop vérifiée). Enfin, aujourd'hui, il sacrifie le reste de son existence, et il ne veut rien accepter de tout ce qu'on ne cesse de lui offrir ; car les hommes qu'il refuse de servir l'apprécient mieux que ceux auxquels il a dévoué toute sa vie. M. de Chateaubriand ne changera ni de système ni de langage : un honnête homme n'en a qu'un. Il n'a point été élevé h l'école de ceux qui ont puisé dans les antichambres de M. Bonaparte la bassesse d'un courtisan avec la fausseté d'un laquais. Nous verrons à quoi aboutiront les

belles intrigues de ces messieurs pour ramener leur maitre sur le trône, où, s'il y montait avec eux, il ne resterait pas huit jours.

Vous voyez, chère Dame, que c'est sans succès que vous avez voulu me masquer les hommes et m'arranger les choses. Depuis plus de trente ans, j'ai acquis à mes dépens) le funeste don de ne pouvoir être trompée, ni sur les choses ni sur les hommes. Mais, pour conclure cette lettre déjà trop longue, je crois que M. de Chateaubriand prend le meilleur parti, pour lui et pour moi ; c'est de se retirer en Suisse pour y mourir loin des révolutions et des intrigues. Je ne lui conseillerai jamais d'aller encore audevant de nouveaux mécomptes et de nouvelles injustices. Je ne connais que trop sa vertueuse folie, et s'il était appelé, il suivrait sans aucun doute le penchant qui l'entraine et se ferait un devoir d'obéir.

Je n'ai pas besoin, bonne Madame Bayart, de vous renouveler l'assurance de mon inaltérable dévouement.

Notre bonne Sœur Marie ii) vous sera très reconnaissante si vous voulez bien ne pas oublier la toile : le dernier échantillon lui convient fort.

Vicomtesse de Chateaubriand.

]\Ime Bayart, après cette longue absence, rentra enfin à Lille. Son mari a perdu sa place de garde-magasin des Tabacs. La gêne est entrée dans le ménage. On occupait une assez grande maison rue des Canonniers. Pour diminuer les dépenses, on sous-loue le rez-de-chaussée, puis le premier étage, et l'on escalade le second et les mansardes, où force est bien de s'arrêter. M™^ Bayart estime, cependant, au commencement de 183 1, que le service de lu cause royale exige d'elle qu'elle se rende de nouveau auprès des exilés. Charles X a cjuitté Lulworth ;

(i) Une des reliç^ieuses de l'Infirmerie Marie- Thérèse, fondée par M'"" de Chateaubriand, qui s'y consacrait tout entière.

122 PREMIERE l'ARTIE

il est maintenant en Ecosse, à Holy-Rood. Le voyage sera donc plus long, plus coûteux. Où trouver l'argent nécessaire ? Le garde-magasin destitué possède une belle argenterie de famille : on l'envoie à la Monnaie de Lille. Le sacrifice est dur ; qu'importe, on pourra faire le voyage d'Holy-Rood. Comment, d'ailleurs, M™^ Bayart se plaindrait-elle, alors que ses princes sont à peine plus fortunés ! Durant son séjour en Ecosse, elle rencontrera un jour, au milieu d'une rue d'Edimbourg, dans une espèce de petite charrette de paysanne, la duchesse de Berry, qui venait à la ville acheter des souliers pour ses enfants.

A Holy-Rood, comme à Lulworth, elle plaida la cause de Chateaubriand, mais sans plus de succès. Quand elle revint en France, au mois de mai 1831, ce fut pour apprendre que M. et M™^ de Chateaubriand quittaient définitivement Paris pour aller se fixer à Genève. M"^*^ de Chateaubriand lui écrit, le 7 mai :

Nous partons au plus tard vendredi ; c'est auprès de Genève que nous nous établirons d'abord. J'espère, bonne Dame, que je recevrai là un mot de vous... Je suis toute triste de penser que nous allons encore une fois nous éloigner de vous. Ici du moins nous avons le bonheur de vous voir quelquefois ; et, croyez-moi, chère Madame Bayart, c'est un vrai bonheur pour des cœurs droits que de savoir seulement qu'il existe dans ce monde deux personnes comme vous et votre excellent mari !...

Le 17 juin 183 1, la duchesse de Berry partit pour l'Italie. Au mois de janvier 1832, elle était à Naples lorsqu'elle voit arriver — non pas M™^ Bayart, à ce moment retenue auprès d'un berceau, — mais M. Bayart porteur

d'instructions secrètes, dont l'avait chargé le comité royaliste de Paris. Il était allé lui-même au-devant de cette mission pour laquelle il n'avait voulu accepter aucune aide pécuniaire et qui devait, nous allons le voir, lui coûter fort cher. Lorsque M^^^ Bayart avait dii se séparer de son nourrisson, au mois d'octobre 1820, le comte d'Artois, en son nom et au nom du roi, lui avait remis un magnifique médaillon, contenant des cheveux du duc de Bordeaux et enrichi de quatorze gros brillants montés à jour. A tout événement, M. Bayart, à son départ pour Naples, avait emporté le médaillon. Il le rapporta à Lille, à la grande joie de sa femme, qui le serra précieusement. Comme elle se faisait une fête de le montrer à ses amis dans toutes les grandes occasions, son mari la pria un jour de n'en plus rien faire et lui avoua que les dépenses du voyage ayant de beaucoup dépassé ses prévisions, il s'était vu obligé de vendre les brillants et de les remplacer par du strass. Les diamants du comte d'Artois avaient eu le sort de la vieille argenterie de famille. M^ie Bayart ne fit aucun reproclie à son mari : c'était pour le service du roi.

M™e de Chateaubriand n'eut pas connaissance de ce nouveau sacrifice de ses amis ; mais elle se doutait bien que ce voyage à Naples serait encore pour eux une source de dépenses au-dessus de leur fortune, et elle avait tout fait pour en détourner le chevalier (comme elle se plaisait à appeler M. Bayart). N'ayant pu y réussir, elle écrivait de Genève à W^^ Bayart :

... Hclas ! chcrc Dame, malgré vous et malgré nos deux bétas de maris, il en faudra toujours venir à ce mau. dit refrain :

Au rang des maux qu'au ciel même il impute, Leur cœur ingrat met sa fidélité !... (i)

Adieu, bonne et chère amie, mes vœux sincères sont de vous voir heureuse et mère encore d'un beau garçon que vous présenterez au chevalier, au retour de sa croisade.

Peu de jours, en effet, après cette lettre, M"^e Bayart eut un fils qui fut appelé Auguste-Céleste, les deux noms de M. et de M^e de Chateaubriand.

Le 7 novembre 1832, la duchesse deBerry fut arrêtée à Nantes — on sait dans quelles circonstances. Le 12 novembre, Berryer entrait dans le cabinet de Chateaubriand à Genève, et lui apprenait la nouvelle. Chateaubriand partit aussitôt pour Paris, non sans avoir écrit de Genève même, au ministre de la justice, M. Barthe, pour le prier de faire passer à l'auguste et malheureuse princesse une lettre ouverte où il sollicitait l'honneur d'être choisi par elle au nombre de ses défenseurs. Le même jour, 12 novembre, M'^^e Bayart écrivait de son côté à M. Barthe ; elle demandait l'autorisation « de se rendre près de Madame pour passer avec elle tout le temps que durerait sa captivité ». — « Je voudrais être assez heureuse, Monsieur le ministre, ajoutait-elle, pour vous prouver que mes démarches près de vous sont dictées par un sentiment d'honneur que vous saurez appré-

(i) Vers de Béranger dans ses Stances à M. de Chateaubriand, juillet i83 I .

cier et non par aucune arrière-pensée qui puisse me rendre ingrate envers Votre Excellence. Je lui devrai les plus beaux jours de ma vie, si Elle me met à même, sinon de briser les chaînes de la mère de mon auguste nourrisson, au moins d'en diminuer le poids. »

La lettre fut publiée par tous les journaux royalistes. Chateaubriand écrivit à M. Bayart pour le féliciter : K C'est toujours, lui disait-il, la hère nourrice de l'Enfant qui est mon Roi ! »

M. Bayart, lui non plus, ne restait pas inactif. Il envoyait aux Chambres deux protestations ; il adressait au juge de paix de Blaye une sommation juridique, basée sur l'illégalité de la détention de la princesse ; il faisait faire une jolie lithographie, dédiée à M. de Chateaubriand, et qui se répandit alors dans la France entière. Je l'ai, en ce moment, sous les yeux. Elle représente Madame dans sa prison ; au dehors, l'emblème de la lidélité, un chien brisant les barreaux de la fenêtre devant laquelle la captive se tient debout.

Au milieu de leurs tristesses, c'était, du moins, une consolation pour M. et M"^^ Bayart d'écrire à Chateaubriand et à sa femme, et de recevoir leurs lettres. Le i^r janvier 1834, ils n'avaient pas manqué de souhaiter au ménage de la rue d'Enfer une bonne et heureuse année. Chateaubriand répondit à M. Bayart :

7 janvier 1834.

.le vous remercie mille fois, moucher Monsieur Bavard, de vos bons souhaits de bonne année. Il serait bien temps que nous en eussions de meilleures que celles qui se sont écoulées pour nous ; mais je ne Pcspèrc guère, et désormais las de me mêler des alfaires de ce monde, je m'en remets à la Providence. Vous avez été par-

fait dans cette question des élections, comme vous l'êtes en tout, et votre amitié ne m'a jamais manqué. Dieu n'a pas permis que je soutinsse ce dernier combat pour une cause qu'il semble abandonner, et il a voulu apparemment me soustraire à une lutte inutile.

Je suis désolé d'être dans l'impossibilité de m'acquitter envers vous dans ce moment d'une dette d'autant plus sacrée que votre position est pénible. Il est question de former une compagnie par actions pour l'achat de mes Mémoires. Si l'affaire se fait, je vous en préviendrai et pourrai trouver dans cet arrangement le moven de terminer le nôtre.

Ma pauvre femme est bien souffrante. Elle vous est bien attachée, ainsi qu'à Mme Bayart. Offrez, je vous prie, a l'excellente nourrice de notre jeune roi tous mes vœux les plus sincères. Peut-être un jour nous retrouveronsnous tous ensemble plus heureux. Croyez que personne dans le monde ne jouirait plus de votre bonheur que votre dévoué serviteur et ami.

A l'avènement du ministre Polignac, Chateaubriand avait donné sa démission d'ambassadeur à Rome, et il était revenu à Paris, non seulement sans le sou, mais chargé d'une dette de 60.000 francs contractée pendant son ambassade. Quand éclata la révolution de Juillet, il .lui restait, pour toute fortune, sa modeste maison et son petit jardin de la rue d'Enfer, et la pension de pair, de 12.000 francs, qu'il tenait de Louis XVIII. Il eût pu la conserver, même en cessant d'être pair de France, puisqu'elle avait été transformée en rentes viagères inscrites au grand-livre de la Dette publique. Dès le 10 août 1830, il en fit le sacrifice. « Je restai nu comme un petit saint Jean », écrit-il dans ses Mémoires. Ax\ mois d'octobre 1831, Charles X voulut continuer à lui faire sa pen-

sion de pair. Chateaubriand refusa l'offre du vieux roi. Et pourtant en ce temps-là même, ne trouvant rien de sa maison et de son jardin, harcelé par une nuée de créanciers, il était réduit à vendre son argenterie. C'est à ce moment qu'il avait accepté de M. Bayart un prêt de 10.000 francs. M. Bayart, nous le savons, n'était pas riche ; mais cela ne l'empêchera pas, toutes les fois que Chateaubriand lui parlera de sa dette et de son très vif désir de s'acquitter envers lui, de lui écrire aussitôt pour le conjurer de ne pas s'en préoccuper.

Le 25 mai 1834, ^^^ ordonnance royale prononça la dissolution de la Chambre des députés. Le scrutin devait s'ouvrir dans tous les collèges îe 21 juin. Dans le département du Nord, un certain nombre d'électeurs royahstes résolurent de porter Chateaubriand. Celui-ci adressa à M. Bayart, qui avait été le promoteur et le principal artisan de sa candidature, la lettre suivante :

Paris, 1 1 juin 1834.

Je vous remercie, mon cher Monsieur Bayart, de toute votre sollicitude ; mais, je vous en prie, point d'erreur : vous savez que je ne demande rien, que je ne me mets point sur les rangs. J^ accepterais sans doute, si j'étais nommé par hasard ; mais dans ce sens seulement que je me présenterais à ht Chambre pour hii demander si elle veut me recevoir sans serment : il faut que cela soit bien compris afin de ne tromper personne. Si je n'écris point dans les journaux, c'est que je ne veux point entraver le plan formé par les royalistes, et qu'ils m'accuseraient, en cas de leur non-succès, d'avoir fait manquer leurs élections. M. Berrver est parti pour Lyon î i , ; il n'aura pas reçu votre Ictirc.

(i) Berryer se rendait dans le département de la llautel.oire, où on lui avait ollert une double candidature au Puy et

Agissez donc, mon excellent ami, comme bon vous semblera; mais ayez toujours soin de ne m'engager en aucune manière. Je ne me plains de rien ni de personne. Mon rôle politique est fini. Si on m'envoie sur le champ de bataille, J'irai ; mais sans avoir demandé le combat et pour remplir seulement, et pour quelques instants, un devoir extrêmement pénible.

Mille amitiéspourvous et mille hommages à M"^^' Bayart.

Au mois de janvier 1836, c'est M"^^ de Chateaubriand qui écrit à M"^^ Bayart :

Vous seriez bien ingrate, chère Dame, de ne pas penser quelquefois à moi, car je ne cesse de penser à vous et d'en parler avec Ihonnéte homme (i). Je voudrais faire mieux; mais impossible. Je frappe à toutes les portes pour obtenir le triste emploi que votre position vous force d'accepter, et je trouve tout le monde pourvu de fripons dont on voudrait se défaire, mais qu'on n'ose renvoyer : il ne faut qu'être honnêtes gens pour ne réussir à rien ; le patron et le chevalier en sont les preuves. Ne viendrez-vous plus à Paris l'un et l'autre ? Ce serait cependant un grand plaisir pour nous de pouvoir causer du temps passé, car bien qu'il ne nous ait pas été favorable, il y a toujours un certain charme à se rappeler des jours avec lesquels la conscience n'a jamais eu rien à démêler. Vous savez que nous avons une chambre à vous donner.

Vous avez à Lille une dame qu'on appelle la comtesse de Lagrenville. Cette dame s'est chargée d'une petite quête

à Yssingeaux. Il sortit vainqueur dans quatre collèges : à Yssingeaux, à Toulouse, à Marseille et à Toulon. Annulée à Yssingeaux pour une irrégularité dans le vote, son élection fut validée par la Chambre dans les trois autres collèges ; il opta pour Marseille qui, jusqu'à la fin, lui resta fidèle.

(i) Nom sous lequel M'"'; de Chateaubriand désignait souvent son mari.

en faveur de l'Infirmerie Marie-Thérèse, où nous sommes obligés d'augmenter les bâtiments. Si vous voyez cette dame, veuillez exciter son zèle, et l'aider si elle en a besoin. Votre voix doit être encore plus puissante que la sienne auprès des pieux Flamands, bien que M™^ de Lagrenville jouisse, à ce qu'il parait, d'une très grande considération dans votre pays.

Adieu, bien bonne amie. De grâce, écrivez-moi donc quelquefois et n'attendez pas seulement la nouvelle année, qui n'ajoute rien à nos sentiments mutuels.

Mille et mille tendresses au bon chevalier.

ytesse j)E ChATEAUBRIAND.

Charles X mourut à Goritz le 6 novembre 1836. Le moment était peut-être venu où il serait possible d'obtenir de la famille royale qu'elle fît enfin appel à M. de Chateaubriand. La présence du grand écrivain auprès du duc de Bordeaux ne manquerait pas de produire en France un effet considérable et de servir grandement les intérêts du jeune prince. Pénétrée de cette pensée, M'"^ Bayart songea à se rendre à Goritz auprès de M™e la duchesse d'Angoulême, et à Gratz, auprès de M^^ la duchesse de Berry, afin de plaider une fois de plus, et cette fois peut-être avec succès, la cause de son illustre ami. Elle s'ouvrit de son projet au plus fidèle serviteur de la duchesse de Berry, le comte de Mesnard, qu'elle savait partager ses vues à l'endroit de Chateaubriand. M. de Mesnard lui répondit :

Personne ne connaît mieux que moi, Madame, le zèle ardent et éclairé qui ne cesse de vous animer, ainsi que M. Bayart, pour tout ce qui peut être utile à Madame la duchesse de Berry et à son fils ; et si j'avais quelque chose de très important à leur communiquer pour son

service, je ne balancerais pas h accepter ce que vous m'offrez, et je suis bien certain que je ne saurais lui envover un messager qui lui fût plus agréable ; mais, dans ce moment, je n'ai rien de nature à vous engager à vous éloigner de votre famille pour faire un aussi long voyage. Cependant, comme vous me le faisiez entendre dans vos dernières lettres, si vous aviez de fortes raisons pour donner encore cette marque de dévouement, je ne voudrais pas que ce fût sans me voir ; car, étant chargé ici des affaires d'intérêt de Madame, je ne suis guère sans avoir à lui faire quelques communications que je n'aime pas à confier au premier venu.

Je voudrais bien que votre Mentor le fût d'une autre personne ; je crois que celle que nous aimons bien le voudrait aussi ; mais, en attendant, votre Mentor, après s'être occupé des anges et des diables 1 1 , devrait parler aussi plus souvent des humains, sur lesquels ses paroles ont tant d'effet.

De son côté, Chateaubriand, à qui M"^^ Bayart avait communiqué son projet de voyage, lui écrivait, à la date du 22 novembre 1836 :

J'étais absent, ma chère Madame Bayart, lorsque votre bonne lettre m'est arrivée. Je vous en remercie ; mais je n'ai plus rien à faire en ce bas monde ; je n'ai rien à dire, rien à porter, et j'attends en paix les derniers ordres de la Providence. Votre zèle est admirable ; il surpasse le mien: je suis las, et j'oublie tout comme on m'oublie.

Je suis bien affligé de ce que vous me dites de la santé de M. Bayart ; mais, avec vos soins, on ne peut mourir et j'espère que, dans ce moment même, il a recouvré toute âa santé.

Bonjour, Madame, soyez, s'il se peut, heureuse. Je

(i) Chateaubriand venait de publier sa tradition du Paradis perdu.

CHATEAUBRIAND l3l

VOUS offre tous mes hommages et j'embrasse M. Bavart. Mille tendres souvenirs de la part de ma femme.

Cette lettre n'était pas faite pour confirmer M^^ Bayart dans son idée d'aller à Gratz et à Goritz et d'y faire une suprême tentative en faveur de l'illustre écrivain. Celuici désormais n'aspirait plus qu'au repos, estimant que son rôle politique était fini, et que tout au plus lui restaitil assez de temps et de forces pour achever ses Mémoires. Quant à M"^^ de Chateaubriand, elle était encore moins encourageante que son mari. Elle écrit à M"^e Bayart, le 2 janvier 1837 :

Si vous n'aviez pas le temps de m'écrire une longue lettre, Je vous pardonne, très chère Dame ; mais je n'admets pas l'excuse que vous me donnez pour m'avoir abrégé les expressions de vos sentiments ; ne nous aimerez-vous jamais assez pour nous écrire de bonne amitié?

M. de Chateaubriand dit qu'il espère vous avoir donné un bon conseil ; il est devenu fort habile, depuis qu'il laisse parler un peu plus son esprit que son cœur. Vous n'êtes point encore arrivée à ce point de perfection, mais cela viendra...

Je vois que vous avez tout à fait renoncé à Paris ; je voudrais bien cependant que quelques affaires vous y amenassent bientôt; autrement, chère amie, il faudrait vous dire adieu pour longtemps, peut-être pour toujours, notre projet étant d'aller nous fixer en Italie. Je dois partir dans les premiers jours de mai pour préparer les logements. Ne vivriez-vous pas aussi bien dans ce beau pays que dans le nord de la France ?...

... Tous mes tendres vœux pour le ménage ; ils sont les mêmes, le premier comme le dernier jour de l'année.

Vicomtesse nr: Chatkaiiîriand.

Mille et mille choses de la part du patron.

i32 PREMIÈRE PARTIE

M. et M^is (Je Chateaubriand ne donneront pas suite au projet qu'ils avaient un instant formé d'aller se fixer en Italie. Le 5 janvier 1838, M™^ de Chateaubriand écrivait, de Paris, à W^^ Bayart :

Bonne année, chère amie ; mais je sais que mes vœux ne seront exaucés que lorsque votre cœur et celui de votre chevalier seront satisfaits. Pour moi, je ne demande plus qu'une chose ; c'est le repos ; et je songe à F aller chercher dans un climat oîi ma santé et surtout celle de M. Chateaubriand pourra trouver quelque amélioration, car, depuis un an, elle est loin d'être bonne. Il a gagné à me soigner un rhumatisme nerveux qui le fait beaucoup soufrir et ne lui laisse plus le temps de gagner sa vie. Nous irons donc au printemps aux Pyrénées attendre la saison des eaux ; ensuite nous aviserons à ce que nous ferons pour nous fixer convenablement et un peu confortablement. Que n'ètes-vous placés un peu plus près du soleil ? Nous irions finir nos jours avec vous. Ma dernière maladie, qui a été de sept mois, m'a laissé une faiblesse et un alïaiblisment dans la vue qui ne me permet de vous écrire que ce petit mot pour vous remercier, chère Dame, et vous renouveler à tous les deux l'assurance de mon sincère et invariable attachement.

Vicomtesse de Chateaubriand.

M^^e Bayart ne se consolait point, cependant, de n'avoir pas réalisé son projet de voyage à Gratz et à Goritz. En 1838, elle n'y tint plus, et, le 18 septembre, elle se mettait en route pour l'Allemagne. Quelques jours auparavant, elle avait informé Chateaubriand de son prochain départ, et elle en avait reçu cette lettre :

Paris, 3 septembre i838.

Je ne puis. Madame, vous empêcher de persister dans cette résolution, mais je vous prie en grâce de ne parler

CHATEAUBRIAND l33

de moi à personne ; je désire que mon nom ne soit pas prononcé. J'ai sacrifié ma vie à mon honneur ; j'accomplirai mon sacrifice jusqu'au bout ; mais je ne veux rien, je ne demande rien ; je ne prétends me mêler de rien ; l'oubli le plus complet est ce qu'il me faut. Vous êtes, du reste, Madame, dans une grande erreur : vous verrez là-bas que vous vous êtes trompée sur tout et en tout.

Recevez, je vous prie, mes hommages et l'assurance de mon dévouement et de mon attachement sincère. Je suis obligé de dicter ce peu de mots, ne pouvant écrire à cause de la goutte que j'ai à la main droite.

Ce fut seulement le 29 septembre qu'elle arriva à Gratz. Le 30, elle se rendait à Brunsée, où était installée la duchesse de Berry(i). Elle y passa plusieurs semaines auprès de la princesse, et il lui fut bien impossible de se conformer à la recommandation que Chateaubriand lui avait faite de ne pas parler de lui. « Il eût fallu que je fusse muette pour n'en point parler, car je crois que, s'il est possible, Madame en est aussi enthousiaste que nous. »

De Brunsée M'"^ Bayart alla à Goritz, où se trouvaient en ce moment le Dauphin et la Dauphine et, avec eux, Henri de France et Mademoiselle. Elle fut reçue par le duc et la duchesse d'Angoulême avec une affectueuse bonté, et elle eut la joie d'embrasser le duc de Bordeaux et sa sœur. Enhardie par l'accueil qui lui était fait, elle crut pouvoir parler à Madame la Dauphine de M. de Chateaubriand et du désir qu'avaient les meilleurs royalistes de France de voir le grand écrivain placé auprès du duc de Bordeaux. « M. de Chateau-

(i) La duchesse de Berry, qui passait tous les hivers à Gratz, avait récemment acheté, a iG lieues de cette ville, la terre de Brunsée, où elle passait la belle saison.

briand ! » dit la princesse, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux ; « c'est impossible !... Le boulet de son Congrès de Vérone est encore là trop pesant sur mon cœur ! «

Dans son livre, récemment paru sur le Congrès de Vérone, se lisaient, en effet, ces lignes :

Le 28 (28 septembre i823), le duc d'Angoulême, visitant la ligne d'attaque contre l'île de Léon, s'exposa pendant un long espace de onze cents toises au feu des batteries espagnoles. Un boulet l'ayant couvert de débris, il dit : « Vous conviendrez, Messieurs, que si je suis tué, je finirai en bonne compagnie et à la française.»

Pourquoi ce boulet le manqua-t-il ?

Cela voulait dire, dans la pensée de Chateaubriand : Heureux le Dauphin, s'il était mort en un jour de victoire et s'il eût échappé ainsi à la douleur de voir tomber la monarchie, à la tristesse et au deuil d'un troisième exil ! M™6 Bayart s'efforça de montrer que cette interprétation était la seule possible, et elle supplia la princesse de rendre ses bonnes grâces à l'illustre écrivain

Revenue de Goritz à Brunsée, elle y resta jusqu'à la fin de novembre. Le jour de son départ, la duchesse de Berry lui remit une lettre pour Chateaubriand ; elle était ainsi conçue :

Brunsée, 21 novembre i838.

Mon cher Fénelon (i), M'"-^ Bayart, que vous connaissez bien, vous parlera de mon Henri et pourra vous dire les

(i) La duchesse de Berry, qui avait toujours désiré que l'éducation du duc de Bordeaux pût être confiée à Chateaubriand, avait pris depuis longtemps l'habitude de l'appeler Fénelon, en souvenir du précepteur du duc de Bour' gogne.

CHATEAUBRIAND l35

progrès étonnants qu'il a faits depuis que vous ne l'avez vu, et tout ce qu'il promet d'heureux pour la France. Dieu qui nous l'a donné et qui nous l'a conservé à travers tant de dangers, le réserve, j'en suis sûre, à de hautes destinées.

J'ai longuement parlé de vous avec M'"<= Bayart, Je lui laisse le soin de vous parler de nous tous.

Dites bien des choses de ma part à votre bonne femme

et croyez à toute mon amitié.

Marie-Caroline.

P. S. — Le comte de Lucchesi me prie de le rappeler à votre bon souvenir.

A peine débarquée à Paris, M™^ Bayart courut chez Chateaubriand qui avait quitté la rue d'Enfer et demeurait alors rue du Bac au n^ 112 (i). C'était un dimanche, et Chateaubriand se disposait à partir pour la grand 'messe; il voulut, cependant, recevoir aussitôt la voyageuse qui, au sortir de cette entrevue, écrivait à son mari :

M'"'-' de Chateaubriand étant déjà sortie pour la messe, je me trouvai seule avec son mari : ne t'en déplaise, il me sauta au cou ! Je racontai à mon cher pilote toute la vérité et rien que la vérité, jusqu'aux larmes que j'ai vu verser par notre sainte martyre sur le coup de boulet qui a si vivement affligé son cœur ; je lui rapportai tout ce que Dieu m'avait inspiré de dire à Madame la Dauphine pour la consoler ; je lui dis enfin que j'étais parvenue à verser un baume salutaire dans cette profonde blessure ; que c'était à lui maintenant d'achever de la cicatriser 1... Eh bien! qu'ai-je vu ?... les larmes de ce vrai partisan du malheur couler en abondance !... Il fera désormais tout ce que je voudrai ; il va écrire là-bas de suite ; j'y écrirai h

(i) Aujourd'hui n'^ 120.

l36 PREMIÈRE PARTIE

mon retour. Enfin, j'ai remporté la plus belle victoire sans la moindre difficulté, Je dois le dire à son honneur ; son cœur, son cœur, ah ! qu'il est facile à toucher ! Je -pense que tu ne m'aurais pas permis tant de cruauté, et cependant elle était nécessaire. Il est heureux, mille fois heureux de connaître la vérité ; il a remercié le Ciel avec moi de ce que sa femme n'était pas là... Il ira en Italie, s'il le faut, partout où je voudrai (i) !

Ah ! quelle journée 1 Nous sommes allés ensuite à la messe de midi, et j'y ai remercié Dieu du courage qu'il a daigné m'accorder. Je suis retournée, quelques heures plus tard, chez M'"'= de Chateaubriand, qui m'a sauté au cou à son tour, me faisant des reproches de ne pas être descendue directement chez elle... Enfin, te dire que j'ai été reçue comme un ange, n'est certainement te dire que la vérité; ils voudraient que je ne les quittasse pas... Impossible, impossible de tout te dire... On ira passer la semaine sainte à Rome, et j'espère être de la partie...

Fidèle à la promesse qu'il avait faite à M™^ Bayart, Chateaubriand écrivit à M^^e \^ duchesse d'Angoulême. Voici sa lettre :

Madame,

J'ai appris avec la plus vive peine qu'un paragraphe du Congrès de Vérone aurait été représenté à V. M. comme irrespectueux pour Louis XIX. Dans les malheurs dont la famille royale a été de nouveau frappée, je n'avais cru exprimer qu'un regret naturel à tout soldat français, le regret que le vainqueur du Trocadéro n'eût pas quitté la vie au milieu de sa gloire. Des serviteurs de la monarchie légitime à qui je me suis adressé ont pensé comme moi, persuades qu'ils étaient que le Prince Géné-

(i) La duchesse de Berry se proposait d'aller en Italie au printemps de iSSq, et elle avait exprimé le désir d'y recevoir la visite de M. et "de M'"® Chateaubriand.

CHATEAUBRIAND I^y

ralissime lui-même semirait tout comme nous. Si je me suis trompé, la Reine excusera quelques phrases arrachées à ma douleur par le souvenir d'un triomphe si pur suivi si promptement de l'exil. Dans les prochaines éditions, je ne retrancherai pas des expressions qui resteraient malgré moi dans la première, mais je les expliquerai, et ces explications ne laisseront pas plus de doute sur le fond de ma pensée que ma conduite n'en laisse sur ma fidélité. Je suis, avec le plus profond respect, etc.

L'impression produite sur la duchesse d'Angoulême par la malheureuse phrase du Congrès de Vérone avait été trop vive et trop cruelle pour que la lettre qu'on vient de lire pût l'effacer complètement. L'infortunée princesse pardonna sans doute, mais à un homme comme Chateaubriand, on devait peut-être autre chose et mieux qu'un simple et froid pardon.

Les années, cependant, pesaient de plus en plus sur la tête de Chateaubriand; la maladie se venait ajouter maintenant à ses éternels embarras d'argent. De Néris, où les médecins l'avaient envoyé.il écrivait,le 9 août 1841, à M"^6 Récamier :

... J'ai pris ce pays-ci en horreur. Les eaux et les médecins me sont odieux. Cette grande chaudière que le diable fait perpétuellement bouillir et où l'on puise de l'eau chaude pour les remèdes et pour la cuisine, me gâte tout. 11 me semble que nous avons pour cuisinier un pharmacien. Je souffre comme un enragé; je passe les nuits à tousser, et je me lève brisé pour me jeter sur un vieux soia.

l38 PREMIÈRE PARTIE

De vieilles femmes que je ne connais plus, et qui me rappellent leurs admirations âgées de cinquante années, me font fuir la promenade... On ni avait flatté de l'espoir que désormais je n'aurais plus à tirer le diable par la queue. Il y a bien longtemps que je le traîne. Mais je n'entends plus parler de rien...

C'était encore la bonne M"^^ Bayart qui lui avait valu cet espoir. Elle s'employait activement, de concert avec la duchesse de Berry, à obtenir du duc de Bordeaux qu'il mît à l'abri de la gêne les dernières années du grand écrivain. Cette fois, du moins, elle devait pleinement réussir. Le 28 juin 1842, le petit-fils de Charles X écrivit à Chateaubriand :

Kirchberg, ce 28 juin 1842.

Monsieur le vicomte de Chateaubriand, je sais que cruelle à votre égard comme elle ne l'a été trop souvent envers les hommes qui ont illustré leur époque et leur pays, la fortune n'a point marché pour vous du même pas que la gloire. J'éprouverais donc une vive satisfaction à réparer, autant que ma position me le permet, cette injustice du sort, en réalisant une pensée de mon aïeul le Roi Charles X, qui voulut, il y a quelques années, vous faire accepter l'équivalent d'un des traitements dont vous avez été privé par un gouvernement contre lequel vous avez si éloquemment protesté, et à alléger ainsi les sacrifices que vous impose votre inébranlable fidélité. C'est une dette à l'acquittement de laquelle vous ne vous opposerez plus, je l'espère ; vous ne voudrez pas, par un nouveau refus, m'ôter l'une des occasions où la conscience d'un devoir bien rempli peut, sur la terre étrangère, me procurer l'une de ces rares jouissances qui adoucissent l'amertume de l'exil. Je charge le duc de Lévis de vous faire connaître mes intentions ou plutôt mes désirs. Connaissant les liens d'amitié qui vous unissent à lui, j'ai pensé

CHATEAUBRIAND I Sq

que je ne pouvais choisir un intermédiaire qui vous fût plus agréable.

Je vous renouvelle, Monsieur le vicomte de Chateaubriand, l'assurance de toute mon estime et de ma bien sincère et constante affection.

Henry.

Il s'agissait de faire, à Chateaubriand, cette pension de 12.000 francs, à lui offerte à deux reprises en 183 1 et en 1833, par le roi Charles X, et qu'il avait alors refusée, disant : « Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que moi (i). » En 1842, les choses étaient changées. Le duc de Bordeaux était moins pauvre que son aïeul. Quant à Chateaubriand, infirme et vieilli, il ne pouvait plus désormais gagner sa vie et il lui avait fallu hypothéquer sa tombe. Il accepta, cette fois, et répondit à la noble lettre du prince par la lettre suivante :

Monseigneur,

Je viens de relire la lettre que vous avez daigné m'écrire ; j'en ai encore été plus touché qu'à la première lecture. Me parler du milieu de vos malheurs avec tant de bonté et de noblesse ! Je me suis accusé d'ingratitude. Je n'ai rien fait pour votre couronne, c'est vous qui avez voulu tout faire pour les embarras de ma vie. Je renonce. Monseigneur, à me mettre à part. Je ne veux plus vous fatiguer de mes délicatesses; vous avez assez de vos maux sans qu'un fidèle sujet vienne encore les aggraver par des scrupules incompréhensibles. J'ai vu mon ami le duc de Lévis, je lui ai dit que j'étais décidé à accepter vos bienfaits, ma pension de Pair à partir du jour de votre majorité. Je l'ai refusée de votre auguste aïeul; je l'accepte de vous dont j'ai proclamé le nremicr les droits héréditaires:

(i) Mémoires d'outre-tombe, t. \'I, p. 88.

Madame^ votre fils est mon Roi ! Je suis bien vieux, Monseigneur, et bien malade, je ne serai pas longtemps à charge à votre munificence. Vous aurez donné la main au bord de la tombe à un homme qui n'avait plus qu'un pas à faire pour y descendre et dont le nom, s'il survivait, resterait attaché à celui de son jeune Roi. Je me range avec orgueil à la suite de votre exil. J'attends maintenant, Monseigneur, vos ordres pour aller vous porter le tribut de ma reconnaissance partout où il vous plaira de m'appeler.

M™= de Chateaubriand demande la permission de mettre ses vœux et ses respects à vos pieds.

Je suis, etc.

Quelques jours seulement après avoir écrit cette lettre, et comme il venait d'arriver à Néris pour y faire une saison, Chateaubriand y recevait la nouvelle du terrible événement du 13 juillet 1842. Le fils aîné de Louis-Philippe, le duc d'Orléans, s'était fracassé la tête sur un pavé de la route de Neuilly, en tombant du marche pied de sa voiture. Cette mort tragique qui semblait découronner la maison d'Orléans, produisit en France et en Europe une émotion profonde. Les Chambres furent immédiatement convoquées pour le 25 juillet, afin d'assurer l'avenir par le vote d'une loi de régence. Il parut à M™^ Bayart que, dans de telles circonstances, il convenait de rappeler à la France les droits de Henri V. Que ces droits fussent affirmés une fois de plus par la grande voix de Chateaubriand et l'effet serait, sans nul doute, considérable. Dès le 19 juillet, elle écrivit en ce sens à la duchesse de Berry. Celle-ci lui fit répondre, le 22 août, par les lignes suivantes, sous la signature de M. le comte de Chazclles, qui se trouvait à ce moment auprès de la princesse :

Devant cet événement du i3 dont vous entretenez S= A, R. se présentent pour l'avenir de si puissantes considérations, que les développer, en saisir le pays, eut été, serait de la plus importante actualité. La plume de Féneion n'aurait besoin que d'être trempée dans son cœur pour que la France trouvât lumière dans les inspirations de son génie... Tous les vœux sont unanimes pour que cette puissante voix se fasse entendre... L'initiative pour la demander doit venir de cette même main dont vous rappelez que les lignes ont déjà porté bonheur au génie... miais son cœur ne les aura pas attendues peut-être... et nous espérons en lui !

jVjme Bayart s'empressa de communiquer ce billet à j\j;me (\q Chateaubriand, qui lui répondit, le 9 septembre :

... Nous avons lu la bienveillante lettre de Brunsée ; mais ce qu'on demande souffre bien des difficultés et ne peut se faire, non seulement sans beaucoup de réflexion, mais encore sans une indication formelle de la manière dont on veut que la chose soit dite. Vous savez que Fénelon ne sait bien parler qu'à sa manière, et il confesse qu'en ce moment, ne connaissant pas le terrain d'outrefrontière, cette manière pourrait avoir des inconvénients. Aussi longtemps que votre ami ne pourra pas connaitre par lui-même les intentions des intéressés, il doit se taire, dans l'intérêt d'une cause qui, depuis douze ans, n'a été, avec les meilleures intentions du monde, que trop mal servie...

Aucune indication « formelle » n'étant venue à Chateaubriand de la part des « intéressés », la brochure ne fut pas écrite, et il vaut sans doute mieux qu'elle ne l'ait pas été. Le zèle de M""^ Bayart l'avait ici abusée. Il est deux choses qui, malgré toutes les divisions, doivent rester saintes : la mort et le deuil. Il

ne convenait pas que le coup affreux qui venait d'atteindre la famille d'Orléans fût, pour le parti légitimiste, l'occasion d'une manifestation politique. Les princes de la Branche aînée firent, en cette triste circonstance, la seule chose qu'il y eût à faire. Le duc de Bordeaux était, à ce moment, aux eaux de Tœplitz ; le duc et la duchesse d'Angoulême et Mademoiselle étaient à Kirchberg. Dès qu'ils apprirent la nouvelle et sans s'être concertés, les princes se rencontrèrent dans un même sentiment, et firent immédiatement célébrer des services funèbres pour le repos de l'âme de M. le duc d'Orléans. La chapelle du château de Kirchberg vit trois exilés, le fils de Charles X, la fille de Louis XVI et la fille du duc de Berry s'approcher de la table sainte, afin de rendre plus efficace et plus puissante la prière qu'ils adressaient à Dieu pour qu'il voulût bien recevoir en sa miséricorde le premier-né du roi des Français.

L'année suivante allait apporter à M"'-^ Bayart une grande joie. Le duc de Bordeaux, prenant le titre de comte de Chambord, qu'il avait déjà porté à Rome en 1839, résolut, à l'automne de 1843, de se rendre en Angleterre. Bien qu'il désirât vivement voir auprès de lui, pendant son séjour à Londres, le plus grand nombre de Français possible, il n'adressa en France que deux invitations personnelles, l'une à Chateaubriand, l'autre à Berryer. Ce fut à Chateaubriand que le jeune prince adressa son premier appel : « Je serai heureux et fier, lui écrivaitil dès le 30 septembre, de montrer près de moi un homme dont le nom est une des gloires de la France et qui l'a si noblement représentée dans le pays que je vais visiter. »

Chateaubriand était très souffrant. Quelques-uns de

ses amis lui représentèrent que les fatigues et les émotions de ce voyage pourraient être mortelles pour lui : « Quand on a reçu une telle lettre, dit-il, il faut y aller vivant, et mort, s'y faire porter dans sa bière. » De son côté, M"^*? de Chateaubriand écrivait à M"^^ Bayart :

Mon mari se prépare au voyage auquel il a été invité par l'auguste voyageur lui-même, de manière à lui faire oublier que, dans cette saison, sa santé ne répond pas à son zèle, et que ses jambes le porteront bien mal où son cœur l'appelle. Je ne puis vous promettre, très chère Dame, qu'il laisse ici sa modestie : c'est un défaut de caractère qui lui est trop particulier pour qu'il s'en corrige. II ira donc, tout simplement, mettre ses respects et son dévouement aux pieds du Prince et reviendra ici chanter le iY;/;zc dimittis.

II sera heureux de rencontrer votre mari et votre cher Henri qui parait être le digne fils de son père ; je conçois bien, chère amie, vos regrets de ne pouvoir les accompagner...

Le comte de Chambord avait commencé son voyage par Edimbourg et par l'Ecosse ; il ne devait être à Londres que le 28 novembre. Ce fut seulement à ce moment que Chateaubriand passa le détroit. Henri de France avait voulu qu'il fût son hôte et occtipât le rez-de-chaussée de l'hôtel que lui-même habitait dans Belgrave- Square. A peine arrivé, il monta dans les salons du prince. Confondu dans la foule, donnant à totis l'exemple du respect, le vieillard, malgré les fatigues d'un long voyage et le poids de la maladie, se tenait debout devant les grandeurs de l'exil et les majestés d'un passé de huit siècles. Averti de sa présence, le comte de Chambord traversa les Ilots nombreu.x de visiteurs qui s'ouvraient avec

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peine pour lui faire un passage, et quand il fut auprès de lui, prenant ses deux mains : « Monsieur de Chateaubriand, lui dit-il, asseyez-vous de grâce, je vous en prie, pour que je puisse m'appuyer sur vous. »

Chaque matin, le prince allait visiter son cher malade, s'asseyait familièrement sur son lit et causait longuement avec lui des hommes et des choses. Il venait le prendre dans la journée pour l'emmener en voiture, afin de ne perdre presque aucune heure de son séjour.

Le 30 novembre, une nombreuse députation de Français, ayant à sa tête le duc de Fitz-James, étant allée saluer Chateaubriand, le comte de Chambord parut inopinément au milieu de l'assemblée ; il était accompagné de Berryer et du duc de Valmy : « Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous étiez réunis chez M. de Chateaubriand, et j'ai voulu venir ici vous rendre visite... Je suis si heureux de me trouver au milieu des Français ! J'aime la France parce que la France est ma patrie, et si jamais mes pensées se sont dirigées vers le trône de mes ancêtres, ce n'a été que dans l'espoir qu'il me serait possible de servir mon pays avec ces principes et ces sentiments si glorieusement proclamés par M. de Chateaubriand, et qui s'honorent encore de tant et de si nobles défenseurs dans notre terre natale. »

Tout le monde pleurait. « Messieurs, dit Chateaubriand, mes larmes sont la seule réponse que je puisse faire. » Et il tomba assis sur un fauteuil. Le prince lui serra de nouveau la main, et non moins ému que tous les assistants, il leur dit : « Messieurs, je vous laisse avec notre ami « ; puis il se retira au milieu des cris mille fois répétés de Vive le Roi ! (i).

(i) Lettre de M. Henri Bayart.

Le rêve de M"^<^ Bayart se réalisait enfin : son jeune roi se montrait à la France appuyé sur M. de Chateaubriand, déclarant faire siens les principes et les sentiments du grand écrivain. Elle n'avait pu se rendre à Londres, où le comte de Chambord désirait, d'ailleurs, ne voir venir que des hommes ; mais elle avait envoyé à Belgrave-Square son mari, son fils Henri, filleul du prince, et son gendre, M. Auguste Johanet (i). Chaque jour, ils la tenaient au courant des incidents qui se produisaient, et qui tous étaient de nature à fortifier ses espérances, à réjouir son cœur de fidèle royaliste. Le prince avait accordé à nos trois voyageurs une audience particulière et s'était montré pour eux — et aussi pour l' absente — plein de la plus affectueuse sollicitude. De son côté, dès que Chateabriand avait aperçu M. Bayart dans les salons de Belgrave-Square: « Eh ! bien, lui avait-il dit, vous devez sentir vos entrailles remuer à l'aspect de ce beau prince qui a sucé le lait de M"^^ Bayart ! — Et vous, Monsieur Henri, que vous a dit votre parrain ? »

Le voyage de Londres se ferma sur ces deux lettres :

Londres, le 4 décembre 1843.

Monsieur le vicomte de Chateaubriand, au moment où je vais avoir le chagrin de me séparer de vous, je veux vous parler encore de toute ma reconnaissance pour la visite que vous êtes venu me faire sur la terre étrangère, et vous dire tout le plaisir que j'ai éprouvé à vous revoir et à vous entretenir des grands intérêts de l'avenir. En me trouvant avec vous en parfaite communion d'opinions et

(1) M. Auguste Johanet, avocat à Paris, avait plaidé dans la plupart des procès politiques de l'époque. Il est Tauieur de plusieurs écrits royalistes : la Vendée à trois époques ; — Souvenirs de Belgrave-Square, etc.

de sentiments, je suis heureux de voir que la ligne de conduite que j'ai adoptée dans Texil, et la position que j'ai prise, sont en tous points conformes aux conseils que j'ai voulu demander à votre longue expérience et à vos lumières. Je marcherai donc avec encore plus de confiance et de fermeté dans la voie que je me suis tracée.

Plus heureux que moi, vous allez revoir notre chère patrie. Dites à la France tout ce qu'il y a dans mon cœur d'amour pour elle. J'aime à prendre pour mon interprète cette voix si chère à la France, et qui a si glorieusement défendu, dans tous les temps, les principes monarchiques et les libertés nationales.

Henry.

Londres, le 5 décembre 1843.

Monseigneur,

Les marques de votre estime me consoleraient de toutes les disgrâces, mais exprimées comme elles le sont, c'est plus que de la bienveillance pour moi, c'est un autre monde qu'elles découvrent, c'est un autre univers qui apparaît à la France. ~

Je salue avec des larmes de joie l'avenir que vous annoncez. Vous, innocent de tout, à qui l'on ne peut rien opposer que d'être descendu de la race de saint Louis, seriez-vous donc le seul malheureux parmi la jeunesse qui tourne les yeux vers vous ?

Vous me dites que, plus heureux que vous, je vais revoir la France : plus heureux que vous ! c'est le seul reproche que vous trouviez à adresser à votre patrie. Non, prince, je ne puis jamais être heureux tant que le bonheur vous manque. J'ai peu de temps à vivre, et c'est ma consolation. J'ose vous demander, après moi, un souvenir pour votre vieux serviteur.

Je suis, avec le plus profond respect.

Monseigneur, de Votre Altesse Royale,

le très humble et très obéissant serviteur.

A peine Chateaubriand était-il rentré à Paris que M"^^ Bayart y accourait. L'illustre pèlerin lui parla avec émotion des bontés que le prince avait eues pour lui, de la confiance qu'il lui avait témoignée. Il était heureux de son voyage, M™® de Chateaubriand paraissait moins satisfaite. Elle eût voulu que le comte de Chambord retint près de lui son mari et lui confiât l'office de pilote ; aussi, bien c'était le nom qu'elle se plaisait à donner au grand homme et celui qui revenait le plus souvent dans ses conversations et sous sa plume. Pour M.^^ Bayart aussi, Chateaubriand était le pilote. Elle entra donc sans peine dans les vues de son amie ; elle y entra si bien qu'elle résolut sur-le-champ de partir pour Londres, afin de conjurer Henri de France, qui s'y trouvait encore, de faire un nouvel appel au grand écrivain et de l'attacher définitivement à sa personne. M. Bayart goûta fort l'idée ; mais comme sa femme était sérieusement souffrante, il ne voulut pas qu'elle fît elle-même le voyage. Il fut convenu qu'elle écrirait au prince, et que leur fils Henri retournerait en Angleterre, porteur de la lettre de sa mère. Le comte de Chambord fit au jeune Bayart l'accueil le plus aimable, mais il ne crut pas devoir accéder à la demande qui lui était faite. Chateaubriand était malade, paralysé par la goutte ; il venait d'entrer dans sa soixante-seizième année. Peutêtre le jeune prince était-il excusable de penser que soixante-seize ans, ce n'était pas l'âge, même pour un pilote, d'être rappelé à l'activité.

Les deuils allaient maintenant se succéder pour Mme Bayart. Le 9 février 1847, elle perdit M"»e de Chateaubriand. Chateaubriand, à son tour, mourut pieusement le 4 juillet 1848 : le vieux pilote était en-

148 PREMIÈRE IWRTIE

fin entré au port. Leur souvenir ne devait plus la quitter. Elle eut, cependant, en 1849, ^^^ grande consolation. Le comte de Chambord était à Ems ; elle alla le voir avec ses enfants et resta plusieurs jours auprès du prince, qui aimait à s'entretenir avec elle, lui laissant son franc-parler, l'appelant avec une souriante bonté, sa seconde mère, sa plus vieille connaissance. Elle ne devait plus le revoir ; mais ses relations avec la famille royale continuèrent jusqu'à la fin, toujours pleines de dévouement d'un côté, de bienveillance reconnaissante et affectueuse, de l'autre.

M'"6 Bayart mourut à Lille le 11 mai 1866. Après avoir reçu les derniers sacrements avec un profond sentiment de foi, elle bénit ses enfants et leur fit ses suprêmes recommandations. Les derniers mots, les derniers noms, que murmurèrent ses lèvres mourantes furent le nom de l'un de ses petits-fils et le nom de Henri V.

Il m'a paru que la vie de cette « chrétienne fervente », de cette « Française fidèle (i) » méritait un souvenir et un hommage. Jeune, M"^^ Bayart avait eu ses heures d'héroïsme ; jusqu'à son dernier jour, elle est restée courageuse et dévouée. Rien n'est au-dessus d'une vie tout entière consacrée à une grande cause, et l'honneur est plus grand encore si cette cause est une cause vaincue.

10 février 1901.

(i) Expressions de M. le comte de Chambord dans sa lettre du 25 mai 1866 à M. Henri Bayart.

Chateaubriand et Michelet.

Par une étrange rencontre, on va célébrer ce mois-ci, presque le même jour, deux anniversaires, dont la signification à coup sûr n'est pas la même, le Cinquantenaire de la mort de Chateaubriand, le Centenaire de la naissance de Michelet.

Il ne sera pas sans intérêt de mettre un instant en regard ces deux morts.

Napoléon Bonaparte a remporté de prodigieuses victoire : il est entré dans toutes les capitales, il a vu à ses pieds tous les rois. Mais la campagne d'Italie et la campagne d'Egypte, Marengo, Austerlitz, Wagram, Friedland, léna, toutes ces victoires, et cent autres pareilles, ont été suivies de revers inouïs. Ces ennemis, tant de fois vaincus. Napoléon est allé les chercher lui-même jusqu'aux extrémités de l'Europe, et de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amenés jusque sous les murs de Paris. Et c'est pourquoi il est une journée dans sa vie, plus glorieuse, plus véritablement grande que celles que je viens de rappeler. C'est le dimanche i8 avril, le jour de Pâques de l'année 1802. Ce jour-là, à six heures du matin, une

l50 PREMIÈRE PARTIE

salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la ratification du traité de paix entre la France et l'Angleterre, la promulgation du Concordat et le rétablissement de la religion catholique.

Quelques heures plus tard, suivi des premiers corps de l'Etat, entouré de ses généraux en grand uniforme, le premier consul se rendait du palais des Tuileries à l'église métropolitaine de Notre-Dame où le cardinal Caprara, légat du Saint-Siège après avoir dit la messe, entonnait le Te Z)gwm, exécuté par deux orchestres que conduisaient Méhul et Cherubini. Ce même jour, le Moniteur insérait un article de Fontanes sur le Génie du Christianisme qui venait de paraître et qui, à cette heure propice, allait être -lui-même un événement.

Ce n'est pas sans émotion que, même après un siècle .presque écoulé, çn lit dans le Journal des Débats du 17 avril 1802 : « Demain le fameux bourdon de Notre- Dame retentira enfin, après dix ans de silence, -pour annoncer la fête de Pâques. » Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au matin de ce jour ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses volées du bourdon de la -vieille église ! Dans les villes, dans les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable Alléluia ! Le Gétiie du Christianisme mêla sa voix à ces voix sublimes ; comme elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels.

L'ouvrage de Chateaubriand ne fut pas le livre d'un écrivain, ce fut le livre d'une situation. De là son prodigieux succès. Voltaire avait mis l'esprit du côté de l'impiété. Chateaubriand mit le génie du côté de la religion. Le premier s'était efforcé de rendre le Christianisme

CHATEAUBRIAND l5l

ridicule. Le second réussit à le rendre populaire. La philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dut s'avouer vaincue, et sur les ruines de la forteresse démantelée, à F aurore du siècle naissant, le jeune et glorieux écrivain planta le drapeau du spiritualisme victorieux. Jamais plus grand service ne fut rendu à la société, et n'eût-il écrit que le Génie du Christianisme, Chateaubriand mériterait que la France lui fût éternellement reconnaissante.

Mais en dehors même de son action religieuse et sociale, le Génie du Christianisme était appelé à exercer sur la littérature du dix-neuvième siècle une influence profonde et durable.

Le dix-huitième siècle avait rompu avec l'antiquité classique aussi bien qu'avec les traditions chrétiennes. Pas plus que la Bible et l'Evangile, Homère n'avait trouvé grâce devant les contemporains de Voltaire, et ce dernier avait pu, sans mettre les rieurs contre lui, laisser imprimer en tête de la Henriade que vingt vers de son poème valaient mieux que toute l'Iliade. Chateaubriand ramena les esprits à ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible et Homère.

Les Pères de l'Eglise — saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, Tertullien — étaient relégués dans un complet oubli : le Génie du Christianisme remit en lumière ces admirables et puissantes figures.

La supériorité des écrivains du dix-septième siècle sur ceux du dix-huitième était méconnue : Chateaubriand prit en main leur cause, et grâce à lui, justice fut rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère.

Les chefs-d'œuvre des littératures étrangères n'avaient pas encore obtenu droit de cité dans la nôtre :

Chateaubriand accorda une très large place dans son livre à Dante, au Tasse et à Milton. Déjà, dès 1801, dans le Mercure de France, il avait consacré à Shakespeare des pages enthousiastes. « On ne peut jamais trop admirer Shakespeare, disait-il... Sous les rapports des talents naturels ou du grand écrivain, Shakespeare n'est pas moins prodigieux. Je ne sais si jamais homme a jeté des regards plus profonds sur la nature humaine ; soit qu'il traite des passions, soit qu'il parle de morale ou de politique, soit qu'il déplore ou qu'il prévoie les mallieurs des Etats, il a mille sentiments à citer, mille pensées à recueillir, mille sentences à appliquer dans toutes les circonstances de la vie. >

En tout, il est un précurseur. Le dix-huitième siècle, le dix-septième siècle lui-même avaient tenu en mépris l'architecture gothique, Fénelon décorait nos cathédrales du nom de barbares. Chateaubriand les a remises en honneur. «Ce qui frémit dans les pages qu'il leur a consacrées, dit très bien M. Léon Gautier, c'est le respect, c'est l'amour. Et ces deux choses-là, en vérité font des prodiges. C'est grâce à Chateaubriand que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les secrets de cet art remis si légitimement en honneur ; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la Sainte-Chapelle sont si belles^et si radieuses (i). »

Il a créé la critique moderne. Il ne s'occupe pas des mots, mais des pensées ; la place que l'ancienne critique accordait à la syntaxe, il la donne au cœur humain. Il étudie tour à tour « le père, la mère, l'ami, le vieillard, l'épouse, le fils », et nous montre comment ces grands types ont été compris par tels et tels écrivains qu'il inter-

(r) Lcoa Gautier, Portraits littéraires, p. 14.

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roge et compare. Il prend pour hase d'une nouvelle critique les passions, les caractères, les différentes situations de l'âme humaine ; et cela, alors que, la veille encore, la critique en était aux analyses grammaticales de La Harpe.

C'est donc à bon droit que M Nisard a pu dire, dans son Histoire de la littérature française : « Toutes les nouveautés durables de la première moitié du dix-neuvième siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive. Il a ouvert la marche... Il nous a donné des goûts qui sont devenus des sciences. Son admiration pour les beautés de l'architecture gothique a suscité l'archéologie chrétienne (i). »

Dans l'Itinéraire, Chateaubriand a créé un genre, et il a, du même coup, donné le modèle.

On peut discuter sur la valeur des Martyrs, considérés comme épopée (2) ; on ne saurait contester ni la beauté, ni la nouveauté de tant d'admirables peintures : le tableau du christianisme naissant, dans les catacombes de Rome et les déserts de l'Egypte, dans les vallons de la Grèce et les forêts de la Germanie ; les coutumes et les mœurs des barbares revivant pour la première fois avec leurs vraies couleurs ; le combat des Romains ou des Franks, plein de flamme et de poésie comme un chant d'Homère, ])lein de précision et de clarté comme un bulletin de Napoléon. Ces grandes et fortes pages étaient à

(i) Nisard, t. IV, p. 5o3 .

(2) « Dans les Martyrs, M. de Chateaubriand a livré la plus grande bataille que le talent puisse livrer, la bataille épique; il sudit à sa gloire de dire qu'il ne l'a pas perdue. » (Sainteiîeuvc, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, t. II, p. 46.)

la fois d'un poète et d'un historien : ce sont elles qui ont révélé sa vocation à l'auteur des Récits mérovingiens (i). A l'entrée de cette voie nouvelle, où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons ; là encore, il est l'initiateur et le guide.

A l'Empire succède la Restauration, et nous assistons alors, selon l'expression de Lamartine « au plus beau comme au plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun de nos siècles eût encore vu (2) ». Le mouvement romantique revêt d'une gloire incomparable les plus belles années de notre siècle et ce mouvement c'est encore de Chateaubriand qu'il procède. Tous, depuis Lamartine jusqu'à Hugo, s'accordent à saluer dans l'auteur de René et du Génie du Christianisme le « père du Roman tisme )).

Mais la Restauration n'avait pas seulement donné naissance à un admirable réveil littéraire. Elle donnait naissance en même temps à un puissant réveil politique. Elle créait des besoins nouveaux. A ces nouveaux besoins il fallait une langue nouvelle. Ce sera Chateaubriand encore qui créera cette langue et qui en donnera les modèles. Jusqu'ici il avait été surtout un poète, et voilà que ce poète se révèle soudain publiciste, à la fois sobre, vigoureux, simple, naturel, sans ombre de recherche et de rhétorique. Du premier coup, sans tâtonnements, avec une sûreté de main et de plume merveilleuse, il porte à sa perfection la langue de la politique et des affaires ; dans la Monarchie selon la Charte et dans vingt

(1) Voyez la préface des Récits des temps mérovingiens, par Augustin Thierry, p. 28.

(2) Lamartine, Des destinées de la poésie.

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autres écrits, il s'affirme le premier de nos écrivains politiques et répand sa grande et lumineuse pensée sur toutes les hautes questions de gouvernement et de liberté. Mais un publiciste est encore un écrivain, un homme de cabinet. Ce n'est pas un journaliste, un combattant. Le publiciste choisit sa question et son moment, son terrain et son heure : il ne s'adresse pas, d'ailleurs, à tous les lecteurs, mais seulement à une élite. Le journaliste doit être prêt sur tout et à tout instant, et c'est à tous qu'il parle. Chateaubriand a été aussi journaliste, et là encore, il a été le maître. Il n'a peut-être rien écrit de plus parfait que ses articles du Conservateur et du Journal des Débats. Ce poète, ce journaliste a mis aussi la main aux affaires, et ce n'a pas été non plus sans gloire. Il a été successivement ambassadeur à Berlin, à Londres et à Rome. Dans le Congrès de Vérone et dans ses Mémoires, il a publié une partie de ses dépêches, et il s'est trouvé que sa correspondance diplomatique était à la hauteur de ses chefsd'œuvre littéraires. On ne sait ce qu'admirer le plus, dans cette correspondance, la beauté de la forme, la hauteur des vues, l'étonnante justesse de la plupart des prévisions de l'auteur, et par dessus tout l'ardeur de son patriotisme. Personne n'a mieux que lui montré que l'alliance russe était pour la France l'alliance vraie, l'alliance nécessaire. On était alors sous la Restauration, et si la Révolution de 1830 ne fût venue. Chateaubriand et ses amis auraient, grâce à cette alliance, assuré à la France les frontières du Rhin.

Ministre des affaires étrangères, dès 1823, huit ans après Waterloo, il a, par la hardiesse de sa guerre d'Espagne, replacé la France à son rang en Europe. Rapidement et habilement conduite, cette guerre nous a créé

une armée, elle nous a fait remonter à notre rang militaire parmi les nations ; elle a décidé notre émancipation et rétabli notre indépendance.

Le gouvernement de la Restauration a eu l'honneur d'affranchir la Grèce, de l'arracher à la barbarie musulmane et d'assurer son indépendance. Grande fut la part de Chateaubriand dans cette œuvre d'humanité et de civilisation. Il multiplia pour cette noble cause les écrits, les discours et les actes. Ce ne sera pas le moindre de ses titres d'avoir été le premier, le plus éloquent, le plus infatigable des Philhellènes.

Avant même que la question grecque ne fût posée, dès 1816, il réclamait cette expédition d'Alger qui, accomplie quatorze ans plus tard, restera l'œuvre la plus glorieuse, la plus civilisatrice, la plus française de ce siècle. Le 9 avril 1816, il déposait à la Chambre des pairs une proposition relative aux puissances barbaresques, et il s'exprimait en ces termes :

« J'ai vu. Messieurs, les ruines de Carthage ; j'ai rencontré, parmi ces ruines, les successeurs de ces malheureux chrétiens, pour la délivrance desquels saint Louis fit le sacrifice de sa vie Le nombre de ces victimes augmente tous les jours. Avant la Révolution, les corsaires de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc, étaient contenus par la surveillance de l'Ordre de Malte ; nos vaisseaux régnaient sur la Méditerranée, et le pavillon de Philippe-Auguste faisait encore trembler les infidèles : profitant de nos discordes, ils ont osé insulter nos rivages. Ils viennent d'enlever la population d'une île entière : hommes, femmes, enfants, vieillards, tout a été plongé dans la plus affreuse servitude. N'est-ce pas aux Français, nés pour la gloire et pour les entreprises généreuses, d'ac-

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coniplir enfin l'œuvre commencée par leurs aïeux ? C'est en France que fut prèchée la première croisade, c'est en France qu'il faut lever l'étendard de la dernière... »

On n'en finirait pas, s'il fallait rappeler toutes les grandeurs et toutes les gloires de Chateaubriand. Et cependant comment ne pas dire encore que son caractère fut grand comme son génie ; que sa carrière, si longue et agitée, a été dominée tout entière par le sentiment de l'honneur ?

Au milieu de tant de révolutions, il a su garder intacte l'unité de sa vie. Cette vie, il l'a racontée dans ces Mémoires d' Outre-Tombe, que M. Melchior de Vogué, l'autre jour, appelait le plus beau livre du siècle. Son œuvre terminée, l'auteur du Génie du Christianisme, s'est endormi dans la paix du Seigneur, et ses dernières paroles ont été encore un enseignement.

Ces paroles, il les faudra rappeler, le mois prochain à Saint-Malo, sur la tombe du Grand-Bé : « Voilà mon Roi, voilà mon Dieu ! »

Certes, il y a loin de Chateaubriand à Michelet. Ce dernier, sans doute, a été un écrivain de grand talent ; il tient une place éminente parmi ces historiens à qui Chateaubriand a ouvert la voie. Il est même par excellence l'historien romantique ; c'est, si l'on veut, dans la première et sa plus belle période, le plus brillant disciple du Maître, mais ce n'est, après tout, qu'un disciple. Il a, du reste, d'éclatantes et rares qualités d'imagination et de style, et si l'on avait voulu seulement, dans le centenaire

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qui se prépare, honorer en Michelet l'historien des premiers volumes de l'Histoire de France, nul n'aurait applaudi plus que nous à un hommage qui aurait été justement mérité. Mais on sait assez qu'il s'agit ici, non d'un simple hommage, mais d'une véritable apothéose, et d'une apothéose qui s'adresse avant tout au Michelet seconde manière, à celui qui fut l'ennemi fanatique de la Monarchie et de l'Eglise, à celui qui, parce qu'elle a été monarchique et chrétienne, a traîné dans la boue la France d'autrefois.

Ce ne serait pas trop d'un volume entier pour montrer, avec preuves à l'appui, que Michelet, à partir du moment où il a rompu avec l'Eglise et où il s'est fait l'ennemi acharné du catholicisme, n'a plus vu, dans l'histoire de France que... les Jésuites ! Pendant dix volumes, il n'a plus eu d'autre souci que de rabaisser toutes nos gloires, de diminuer tous nos grands hommes, de réduire à rien toutes nos victoires, coupables d'avoir été remportées au cri de Vive le Roi !

Richelieu, par exemple, est un des hommes de l'ancienne France auquel il serait le plus tenté de pardonner, parce qu'il a abattu l'aristocratie. Mais comme il ne faut pas que son règne ait été un grand règne, il ne dit rien des admirables résultats de sa politique et du haut rang auquel il avait élevé la France. Il ne veut pas qu'il ait fait « rien de grand et de solide ». Voici dans quelle posture ridicule il se plaît à le représenter : « RicheUeu, vaincu dans l'opinion par le drame espagnol et le succès du Cid, vaincu dynastiquement par la grossesse de la reine (!) et l'enfant du miracle, reste vaincu encore dans la question d'argent par la résistance du clergé. D'autant plus pesant il retombe sur le peuple, et d'autant plus maudit. »

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