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Nos armées remportent partout des victoires, en Allemagne, en Artois, dans la Haute Italie, en Espagne. Michelet ne parlera de ces victoires qu'avec dédain. De nos succès en Allemagne il dira :
« Il me faut bien maintenant laisser les grandes choses (il vient de célébrer avec enthousiasme le suédois Gustave-Adolphe) pour conter les petites, voir maintenant comment Richelieu, en entravant Gustave, profita de ses victoires, exploita habilement la terreur de son nom et grapilla sur sa conquête. L'histoire est identique à l'histoire naturelle. Uastucieux corbeau suit l'aigle, ou va devant, attentif à se faire sa part, s'invitant au repas et relevant les restes même avant la fiji du festin. »
De la guerre dans les Pays-Bas et dans la Haute Italie en 1635, il dira : « La grande invasion des Pays-Bas n'eut d'autre effet que la ruine d'une ville, l'horrible saccagement de Tirlemont. En Italie, quoiqu'on eût pour soi le Savoyard, on resta ou échoua devant une bicoque. Bref la première campagne resta de tout point ridicule. »
En 1636, pendant que nos principales forces étaient dirigées contre la Franche-Comté, les Espagnols pénétrèrent en France et s'emparèrent de Corbie. Richelieu les en chassa, mais ce succès est bien près lui aussi d'être aux yeux de notre historien, de tout point ridicule. « En six semaines, dit-il, Richelieu et le roi reprirent Corbie, une méchante petite place qu'on aurait pu enlever en vingt-quatre heures, et à qui on fit les honneursd'un siège. » Il a, d'ailleurs, bien soin d'ajouter : « L'invasion des Espagnols n'était pas sérieuse, et les conquérants se souciaient peu de conquérir. »
A le lire, il semblerait vraiment que la politique de Richelieu n'éprouva que des échecs : « Donc, dit-il encore.
l6o PREMIÈRE PARTIE
Richelieu n'empêcha rien. Sa petite combinaison d'opposer la Bavière à l'Autriche ayant échoué complètement, tous les princes allemands se soumirent, et lirent roi des Romains le fils de l'empereur, consolidèrent la couronne impériale dans la maison d'Autriche. En France même, les Espagnols prirent à notre barbe et gardèrent longtemps nos îles de Provence, tenant nos côtes en crainte et nos flottes en échec. »
Et plus loin : « De toutes parts, Richelieu avait des revers. Impuissance complète en Italie. En Espagne, un honteux échec, Condé, Sourdis en fuite. Au Nord, nouveau projet de conquérir les Pays-Bas avec le prince d'Orange et, pour tout résultat, la reprise d'une petite place. »
Décidément, M. Michelet l'affirme, et il n'en paraît pas autrement désolé, nous sommes toujours battus. « Notre campagne de 1639 ne valut guère mieux que les autres. Richelieu n'aboutit, avec sa principale armée et le roi en personne, qu'à donner à la Meilleraye, son parent, le petit succès de prendre Hesdin. Et l'on n'y arriva qu'au prix d'une diversion très malheureuse à l'est, où on força le brave Feuquières d'attaquer sans avoir des forces, c'est-à-dire de se faire tuer. Le favori de Richelieu, Condé, en Catalogne, eut échec sur échec. Si nous réussîmes en Savoie par la bravoure d'Harcourt et du jeune Turenne, ce petit succès fut terni par la spoliation de la duchesse de Savoie... »
Cependant, en 1640, nos succès sont tels, que M. Michelet est bien forcé de les avouer, mais il a bien soin de faire remarquer que Richelieu n'y fut pour rien, ou pour si peu de chose ! « La scène change en 1640, écrit-il ; mais comment ? Par des circonstances extérieures, où, quoique
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l'on ait dit, Richelieu eut bien peu de part. L'Angleterre, alliée de l'Espagne, tombe en pleine révolution. L'Empire espagnol tombe en pièces, la France n'aura qu'à ramasser. Notre succès en Catalogne fut très étrange. Nous réussîmes à force d'être battus. )>
Sous Mazarin, la France remporta les plus éclatantes victoires, Rocroy, Nordlingen, Lens ; ces victoires amenèrent la paix la plus glorieuse et assurèrent à la France les agrandissements les plus considérables. Aux yeux de Michelet, ces victoires sont misérables. « C'est de cette fumée, dit-il, que Mazarin nourrit la France et la tint cinq longues années immobile pendant qu'il la saignait à blanc... La grande scène du temps, le triomphe du faux, c'est la guerre. Le machiniste c'est Condé... Il fallait, chaque année, frapper un coup brillant qui saisît l'opinion ; à quel prix ? peu importe. En concentrant tout sur un point, dans une seule armée, et laissant le reste au hasard, par un grand sacrifice d'hommes, chaque année on frappait ce coup. Une bataille sanglante, de nom sonore, occupait l'opinion. Qu'elle restât stérile, sans résultat, qu'elle fût même suivie de revers, cela n'y faisait rien. On avait le coup de trompette, le changement à vue, etlo. miracle d'opéra. «Ces victoires lui tiennent au cœur, il leur en veut et il les raille. Avec nos fameuses victoires, écrit-il, l'Espagne avait pourtant l'avantage. »
Ces victoires stériles, sans yeszf//rt^, nous valurent pourtant la paix d'Osnabriick ou de Westphalie (24 octobre 1648). La France y gagnait l'abandon des droits de l'Empire sur les Trois-Evêchés, l'acciuisition de Ihisacli, de la haute et basse Alsace avec le Sundgau, et la garde de Philipsbourg, la propriété de cette dernière ville demeurant à révoque de Spire. Elle s'assurait ainsi le pas-
l62 PREMIÈRE PARTIE
sage du Rhin, et elle avait nn pied en Allemagne. Elle obtint encore que l'Empereur consentît à confirmer le traité de Chierasco de 163 1, qui nous ouvrait l'Italie. De ces admirables résultats, Michelet ne dit rien, ou à peu près rien. Une ligne, et c'est tout : « Nous gardâmes les conquêtes de Richelieu sur l'Empire, quelques morceaux d'Alsace. »
Dix ans plus tard, en 1659, ^lazarin signait le traité des Pyrénées. La France acquérait, du côté des Pavs-Bas, Gravelines, Bourbourg, Saint-^'enant, Béthune, Hesdin, Arras, Bapaume, Lens, le comté de Saint-Pol, Pernes, Lillers, Le Quesnoy, Landrecies. Avesnes, Marienbourg. Philippe ville, Montmédy, Yvois, Thionville, et deux bailliages des Ardennes; du côté de l'Espagne, le Roussillon et le Conflans ; en Italie, Pignerol. De tout cela encore, Michelet ne dit rien (singulière façon d'écrire l'histoire), et il ne tiendra pas à lui que ses lecteurs ne considèrent comme une paix honteuse cette paix qui faisait de la France la première puissance de l'Europe. Voici tout ce qu'il en dit : « Mazarin, par une suite de fautes, avait perdu la Catalogne. Il sacrifia le Portugal. C'est la base réelle de son traité des Pyrénées. »
En revanche, il ne tarit pas, lorsqu'il s'agit de couvrir d'insultes cet habile ouvrier de la grandeur française. Il n'est injure qu'il ne lui prodigue : « Roi des fripons, bouffon italien, beau laquais, lâche escroc, sauteur, coquin », et le reste.
Et pourtant Condé — le grand Condé — est encore plus maltraité. \"oici le portrait que l'historien trace du héros de Lens et de Rocroy : »< Le quatrième personnage sur lequel il faut s'arrêter était un homme de vingt ans qui n'avait rien de jeune. Très sinistre figure d'oiseau de
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proie, la plus bizarre du siècle. Point de front et nez de vautour, des yeux sauvages et fort brillants ; n'^w d'homme, quelque chose de moins ou de plus et d'une espèce différente. Animal féroce et docile, servile en ses débuts, plus servile à la fin. Ce personnage, nourri par Richelieu dans sa ménagerie, va éclater dans l'histoire. C'est Condé... ))
Mais c'est surtout à Louis XIV qu'en veut M. Michelet. Louis XIV, c'est le grand roi. Donc M. Michelet ne reculera devant rien pour le rabaisser, pour le salir, pour le rendre à la fois ridicule et odieux. Sa haine est telle qu'il n'attend même pas que Louis XIV soit né pour l'attaquer. Il aura tout un chapitre sur sa conception, sur la grossesse et l'accouchement de la reine — un long chapitre tout plein des détails les plus malpropres. « Les origines des grandes choses, dit-il en commençant, ne sont pas toujours claires. Ne nous étonnons pas si les vraies origines du Messie de la monarchie sont restées un peu troubles, sison fameux Noëln'enestpas moins louche.» Et à la fin du chapitre : « Si je ne craignais de faire tort à ce pauvre roi (Louis XIII), je dirais que, malgré ses sentiments chrétiens, il se fût consolé sans peine de voir crever son Espagnole. » C'est de ce style que Michelet écrira jusqu'à la fin son Siècle de Louis XIV . Jusqu'à la fin, il parlera du vainqueur et du maître de l'Europe, comme le faisaient, à l'heure de ses triomphes, les gazetiers aux gages de la Hollande et les pamphlétaires à la solde de l'Angleterre. Ou plutôt, car il ne faut calomnier personne, pas même les gazetiers, il laisse ces malheureux bien loin derrière lui. Il appelle la médecine à son aide et, avec les médecins, les apothicaires. Pour me servir d'une expression dont je demande pardon au lecteur
mais que j'emprunte à M. Michelet lui-même, il conduit l'histoire aux latrines.
Et comme il a haï Louis XIV, il haïra aussi Napoléon. Son Histoire de la Révolution s'arrêtait au lo thermidor (28 juillet 1794)- Arrivé à cette date fatale, M. Michelet ne s'était pas senti le courage d'aller plus loin : il avait posé la plume et fermé le livre. A quoi bon continuer ? Robespierre est mort ! Pourquoi poursuivre le récit ? Saint-Just est mort ! Voici en quels termes l'historien raconte cette catastrophe : « Robespierre toucha enfin le port, la place de la Révolution ; il monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud... puis il y eut un coup sourd... Ce grand homme n'était plus... Saint-Just, dès longtemps, avait embrassé la mort et l'avenir. Il mourut digne, grave et simple. La France ne se consolera jamais d'une telle espérance ! »
Cependant un jour est venu où M. Michelet s'est décidé à reprendre son récit, et il a publié sous ce titre : Histoire du dix-neuvième siècle, un livre écrit à la seule fin de rabaisser Bonaparte. Après Y éreintement de Louis XIV, V éreintement de Napoléon. Il faut voir, par exemple, comment, dans le premier volume de cette Histoire, il raconte la première campagne d'Italie. Bonaparte n'a rien fait. Ces fameuses victoires ne sont que de « petits combats », de « petites affaires ». Bonaparte n'y est même pas la plupart du temps. Il commet fautes sur fautes. Il a même des défaillances, et tout serait perdu, si ses lieutenants n'étaient pas là pour tout réparer. « Les historiens, copistes trop fidèles du lyrisme insensé des journaux de l'époque, dit M. Michelet avec ironie, parlent toujours de la foudroyante campagne d'Italie. » Pour lui, il estime que si le Directoire avait fait son devoir, il aurait tout simple-
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ment rappelé Bonaparte et l'aurait fait fusiller. « Tout ceci, écrit notre historien, m'a rappelé l'histoire de Carmagnola, moins légitimement suspect, et combien les A'énitiens furent sages de lui couper le cou. »
Est-ce à dire que M. Michelet, qui, à ses débuts, avait le culte des héros, n'en a plus trouvé à célébrer ? Il en a rencontré un qu'il célèbre avec enthousiasme, dont il ne parle qu'avec un véritable lyrisme. Le héros de Michelet, c'est le roi de Prusse, c'est Frédéric II. Cet homme, qui est notre allié et qui nous trahit en toute rencontre, alors que, pour rester fidèles à nos engagements avec lui, nous refusons de traiter avec l'Autriche dans les conditions les plus avantageuses, cet homme, aux yeux de M. Michelet, c'est l'honneur, la loyauté même ! « Il avait le droit de nous accuser, de nous tourner le dos », et cependant il ne cesse de nous rendre « de signalés services, services, en conscience, beaucoup trop oubliés ». Il n'écoute que « sa partiahté pour la France ». « On ne dit pas assez tout ce qu'il fit pour nous ». « Tous ses actes sont français » (< Il était ivre de la France... Il dit qu'il ne demande que le rôle des anciens Suédois, dont l'épée était toute française. Tout cela est sincère. » Quand arrive la journée de Rosbach, l'enthousiasme de M. Michelet pour « le grand roi de Prusse » ne faiblit pas, bien au contraire ; il n'a souci de la défaite de la France, il en rit, il s'en amuse : « Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule... L'affaire ne fut que ridicule... Frédéric apparaît... notre infanterie fuit à toutes jambes. » C'est précisément ce chapitre de Rosbach que notre historien choisit pour célébrer Frédéric avec une véritable frénésie d'admiration.
Il lui est si reconnaissant d'avoir battu l'armée n)\ale — l'armée française — qu'il ne souffrira pas qu'on aille
Ibb PREMIÈRE PARTIE
comparer à son capitaine ce petit foutriquet de Bonaparte. (( Fort ridiculement, écrit-il, on le compare à Bonaparte ! )) r « heureux Corse », après tout, ne fut que « le favori du destin )>. Tout au plus peut-il prétendre à être un bon élève. Le maître, le grand capitaine, le seul « véritablement grand », ce n'est pas Napoléon, c'est Frédéric !
Après cela, M. Michelet avait une bonne raison pour admirer, pour aimer Frédéric :1e roi de Prusse était athée. Or, ce qui caractérise surtout M. Michelet seconde manière, celui précisément que l'on exalte et que l'on divinise aujourd'hui, c'était sa haine frénétique contre la religion chrétienne. Il était, et c'est par là que je veux finir, il était fanatique d'irréligion ; sur ce point, il était atteint d'une véritable hydrophobie.
La vraie France sera tout entière avec ceux qui vont bientôt célébrer à Saint-Malo le Cinquantenaire de l'auteur du Génie du Christianisme. Ceux qui vont célébrer demain le Centenaire de Michelet, de l'homme qui a, pendant un demi-siècle, dénigré, rabaissé, bafoué les gloires de la France, ceux-là auront avec eux, à l'étranger, tous les ennemis de la France, de Londres à Berlin.
i5 juillet 1898.
Les maisons de Chateaubriand.
Charles Nodier, un Parisien venu de la province ■ comme presque tous les Parisiens célèbres, a écrit au début de l'une de ses plus jolies nouvelles, la Neuvaine de la Chandeleur :
La vie intime de la province a un charme dont on ne conçoit aucune idée à Paris, et qui se fait surtout sentir dans les premières années de la vie. On peut aimer le séjour de Paris dans Page de l'activité, des passions, du besoin des émotions et des succès ; mais c'est en province qu'il faut être enfant, qu'il faut être adolescent, qu'il faut goûter les sentiments d'une àme qui commence à se révéler et à se connaître. Ce n'est pas à Paris qu'on éprouvera jamais ces émotions incompréhensibles que réveillent au fond du cœur le son d'une certaine cloche, l'aspect d'un arbre, d'un buisson, le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit solitaire. Ces doux mystères du souvenir n'appartiennent qu'au village. J'entendais l'autre jour une femme de beaucoup d'esprit se plaindre amèrement de n'avoir point de patrie :
— Hélas ! dit-elle en soupirant, je suis née sur la paroisse Saint-Roch.
l68 PREMIÈRE l'ARTIE
Et le bon Nodier ajoutait :
Dieu me garde de faire un reproche à Paris de cette légère imperfection. C'est moins un vice qu'un malheur. La grande métropole de la civilisation a d'ailleurs, pour se consoler, tout ce qu'il est possible d'imaginer de séductions et d'amusements : l'Opéra, le bal Musard, la Bourse, l'Association des Gens de lettres, l'homœopathie, la phrénologie et le gouvernement représen^tif. Je pense seulement que le lot de la province vaut mieux ; mais je le pense avec mon esprit de tolérance accoutumée. Il ne faut pas disputer des goûts.
Paris, heureusement, a d'autres séductions et il nous offre d'autres amusements que ceux dont parle Nodier. Parmi ceux qu'il a oubliés, il en est un que je manque rarement de me donner, quand il m'arrive d'aller passer quelques jours à Paris. Rien de plus charmant, à mon gré, que de flâner à travers les rues de la ville et d'évoquer le souvenir des hommes illustres, et, en particulier, des grands écrivains qui les ont habitées. Ces dei-niers jours, ce m'a été une fête d'aller à la recherche des « maisons » de Chateaubriand. Si le lecteur veut bien m'accompagner, peut-être trouvera-t-il, lui aussi, quelque intérêt dans ce petit voyage autour des divers logis successivement occupés par l'auteur du Génie du Christianisme depuis sa rentrée en France, en 1800, jusqu'à sa mort, en
Débarqué à Calais le 18 floréal an VIII (8 mai 1800), il prit aussitôt le chemin de Paris. Comme il était encore sous le coup de la loi contre les émigrés, arrivé aux Ternes, il se fit mettre à terre sur le chemin de la Révolte et loua une petite chambre dans une auberge. C'est là qu'au bout de quarante-huit heures son ami Fontanes le vint pren-
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dre. Ils entrèrent à pied dans Paris par la barrière de l'Etoile. C'était le dimanche ii mai 1800.
Le citoyen Fontanes demeurait rue Saint-Honoré (ou, comme on le disait encore, rue Honoré) au numéro 85, près le passage Saint-Roch. Il mena Chateaubriand chez lui, et ce dernier, le lendemain, allait à la police, sous le nom du Suisse La Sagne, déposer son passeport étranger et recevoir en échange, pour rester à Paris, une permission qui fut renouvelée de mois en mois. Au bout de quelques jours, il loua un entresol rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.
Il y vécut deux ans, dans une profonde misère (i), travaillant avec ardeur au Génie du Christianisme et mettant la dernière main à son petit conte d'Atala.
La publication à' Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert eut lieu le 26 germinal, an IX (16 avril 1801). Un an après, presque jour pour jour, le 14 avril 1802, les libraires Migneret, rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain, n*^ 28, et Le Normant, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, n° 42, mettaient en vente le Génie du Christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne.
Le succès, on le sait, fut immense. Chateaubriand maintenant était riche, ou se croyait riche, ce qui pour lui était la même chose. Il n'hésita donc pas, au mois de juillet 1802, à quitter le petit entresol de la rue de Lille et à se rapprocher de ses amis. Fontanes, nous l'avons vu, demeurait au 85 de la rue Saint Honoré, près de la rue
(i) Le 3o juillet 1800, il écrivait à Fontanes :
<( Me voilà comme au sortir du ventre de ma mère, car mes chemises mêmes ne sont pas françaises. I^lles sont de la charité d'un autre peuple. Tirez-moi donc d'alTaire si vous le pouvez, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront vivre jusqu'à la publication qui décidera de mon sort. »
lyO PREMIERE PARTIE
Neuve-du-Luxembourg ; M™^ (jg Beaumont occupait, dans cette dernière rue, un appartement que lui avait cédé M. Pasquier. L'auteur du Génie du Christianisme prit un logement dans le voisinage. Le 7 fructidor an X (25 août 1802), M™6 de Beaumont écrit à Chênedollé :
« Il (Chateaubriand) est dans son nouveau logement, hôtel d'Etampes, dP 84 de la rue Saint-Honoré. Ce logement est charmant, mais il est bien haut. Toute la société vous regrette et vous désire: mais M. Joubert est dans les grands abattements ; M. de Chateaubriand est enrhumé, M. de Fontanes tout honteux, et la plus aimable des sociétés ne bat que d'une aile. »
La « société », la « petite société », comme l'appelaient ceux qui avaient le bonheur d'en faire partie, se composait habituellement, outre M^^e ^^ Beaumont, Chateaubriand, Fontanes et Joseph Joubert, de M™^® Joubert^ Hocquart et de Vintimille ; de MM. Mole, Pasquier, Queneau de Mussy, Chênedollé, Bonald et Clausel de Coussergues.
Il n'est si bons amis qui ne se quittent. Au mois de mai 1803, Chateaubriand accepta le poste de secrétaire de la légation de France à Rome. La médiocrité du travail et d'infimes tracasseries politiques, suscitées par son ambassadeur, le cardinal Fesch, allaient l'amener à donner sa démission, lorsque, au mois de décembre 1803, il fut nommé ministre de France au Valais.
Il quitta Rome le 21 janvier 1804 et s'arrêta quelques jours à Villeneuve-sur-Yonne, chez Joubert. Comme il n'avait plus de logement dans la capitale et qu'il ne pouvait être question pour lui d'en prendre un à ce moment, puisqu'il devait se rendre bientôt à son nouveau poste.
Joubert mit à sa disposition son appartement de Paris.
Chateaubriand ne crut pas devoir accepter. Sa femme dont il était depuis si longtemps séparé et qui vivait en Bretagne auprès de ses sœurs, devait, en effet, venir le retrouver, pour l'accompagner ensuite dans sa mission du Valais. En vue de cette réunion, il lui parut plus convenable de ne pas s'installer dans l'appartement de M. et Mme Joubert.
Lors de son arrivée à Paris, dans la première quinzaine de février 1804, il descendit à l'Hôtel de France, rue de Beaune — aujourd'hui V Hôtel de France et de Lorraine — au numéro 5 de cette rue. M"^^ ^^ Chateaubriand l'y rejoignait peu de jours après.
Ils y étaient encore, le 21 mars, quand Chateaubriand, traversant le jardin des Tuileries, entre 11 heures et midi, entendit un homme et une femme qui criaient la nouvelle officielle de la condamnation à mort et de l'exécution, dans les fossés de Vincennes, du nommé Louis- Antoine- Henry de Bourbon, né le 2 août 1772 à Chantilly. Rentré aussitôt chez lui, il s'assit devant une table et se mit à écrire sa démission, M'"^ de Chateaubriand ne s'y opposa point et le vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas les dangers que pouvait faire courir à son mari cet acte d'indépendance en un tel moment.
La lettre de démission est ainsi datée : Paris, rue de Beaune, Hôtel de France, i^^ germinal an XII.
La carrière diplomatique de Chateaubriand était finie. Puisqu'il ne pouvait ])lus être question maintenant de quitter Paris, mais tout au contraire d'y former un établissement définitif, il fallait donc chercher une installation ; on la trouva, dès le mois d'avril, rue de Miromesnil,
no 1119 (i), au coin de la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière.
L'ancien locataire du petit entresol de la rue de Lille avait pris cette fois un véritable hôtel. Joubert en parle en ces termes à Chênedollé, dans sa lettre du 10 mai 1804 :
Chateaubriand se porte bien, il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé (2). Mme de Chateaubriand, lui, les bons Saint-Germain (3) que vous connaissez, un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble rue de Miromesnil, dans une jolie petite maison. Enfin, notre ami est le chef d'une tribu qui me parait assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste...
A cette époque, le haut de la rue de Miromesnil et la rue Verte, c'était presque la campagne. Les Mémoires d'Outre-Tombe nous en donnent la description suivante :
Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tolendal... Mon jardinet aboutissait à un chantier, et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier que M. de Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main, qu'il voyait transparente et décharnée : c'était une illusion comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte ; plus haut, la rue ou le chemin montait à travers un terrain vague que Von appelait la Butte-aux-Lapins. La Butte-aux-Lapins, semée de quelques maisons isolées,
(i) On numérotait alors les maisons par quartier et non par rue.
(2) A la suite de sa démission.
(3) A la mort de M'ue de Beaumont, fille du comte de Montmorin-Saint-Hcrem, les Saint-Germain, la femme et le mari (Germain Couhailion), étaient depuis trente-huit ans au service de la famille Montmorin. Chateaubriand, à son tour, les prit à son service, et ils ne le quittèrent plus.
joignait à droite le jardin de Tivoli, d'où J'étais parti avec mon frère pour l'émigration ; à gauche, le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné... (ij.
C'est dans la rue de Miromesnil que Chateaubriand a commencé d'écrire Les Martyrs. Il n'y demeura qu'un an, la maison ayant été vendue. Au printemps de 1805, il s'arrangea avec M™*^ la marquise de Coislin (2), qui lui loua l'attique de son hôtel, place Louis XV. C'est la maison qui fait angle sur la rue Royale, en face de l'ancien Garde-Meuble de la Couronne, aujourd'hui ministère de la Marine.
Comme autrefois à V Hôtel d'Etampes, le poète logeait un peu haut ; il fallait monter quatre-vingt-quatre marches pour arriver à son attique. Mais cela n'était pas pour effrayer ses amis. MM. Mole, Fontanes, Joubert, Clausel venaient passer les soirées chez lui, et c'étaient des discussions sans fin. Fontanes surtout était très batailleur et voulait toujours avoir le dernier mot.
Un soir, raconte Chateaubriand, à 11 h. 1/2, Fontanes remonta mes quatre-vingt-quatre marches pour venir, furieux, en frappant du bout de sa canne, achever un argument qu'il avait laissé interrompu: il s'agissait de Picard, qu'il mettait, dans ce moment-là, fort au-dessus de Molière; il se serait donné de garde d'écrire un seul mot de ce qu'il disait : Fontanes parlant et ?\)ntanes la plume à la main étaient deux hommes.
Les trois premiers livres des Martyrs étaient composés.
(1) Mémoires d' Outre-Tombe, t. II, p. 4.6S.
(2) La marquise de Coislin occupait le premier étage de son hoiel. Les pages que lui a consacrées Chateauiiriand^sont des plus belles de ses Mémoires (T. II, pages 471-477.)
Avant de pousser plus loin son œuvre, le poète crut nécessaire de visiter les sites qu'il voulait peindre : la Grèce, la Palestine, l'Egypte, Athènes, Jérusalem, Alexandrie, Cartilage. Son voyage dura un an. Parti de Paris le 13 juillet 1806, pour aller s'embarquer à Trieste, il était, le 5 juin 1807, de retour place Louis XV. Il n'y devait pas rester longtemps.
Dès le 4 juillet, en effet, paraissait le terrible article du Mercure :
C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans TEmpire ; il croit inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...
Napoléon était, à ce moment, à Tilsitt. A peine de retour à Paris, où il rentra le 29 juillet, il enleva le Mercure à ses propriétaires, qui étaient, l'un, Bertin aîné, l'autre, Chateaubriand lui-même. Ce dernier, quelque temps auparavant, avait acheté la part de Fontanespour une somme de vingt mille francs. En même temps qu'il était ainsi dépouillé, ordre lui était signifié d'avoir à s'éloigner de Paris. Ses amis et, en particulier, M. de Fontanes et M. Pasquier, alors conseiller d'Etat, obtinrent qu'on lui laisserait le temps de trouver un autre logis à la campagne. Après quelques semaines de recherches, au mois d'août 1807, il acheta, près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay,
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une maison de jardinier, cachée parmi des collines couvertes de bois. Joubert écrivait à Chênedollé le i^^ septembre :
Chateaubriand viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au-delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 3o.ooo fr. (il. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l'appelle dans le pays Maison de la Vallée aux Loups. Cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin (2 . Un poète normand 3j pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en parait enchanté, et, au fond, il n'y a pas de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : Quatid il tonne, adore\ l'écho (4).
jVIme (Je Chateaubriand dit, de son côté, dans son cahier rouge :
C'était quand nous en fîmes l'acquisition une espèce de grange sans cour avec un verger planté de mauvais pommiers ; mais ce verger, rempli de mouvements de terrain, et environné, ainsi que la maison, de coteaux plantés, était susceptible de devenir un fort joli jardin... Cette sauvage propriété avait jadis appartenu à un fort brasseur très riche de la rue Saint-Antoine, lequel, au commencement
(1) Le chiffre exact était de 33. 000 fr., savoir : 20.000 fr. pour le prix de la propriété, 10.000 fr. pour le mobilier, 3.000 fr. de frais de contrat, et autres frais.
(2) Joubert était né à Montignac, Périgord.
(3) Chênedollé était né à Vire, Normandie.
(4) Pensées, hissais. Maximes et Correspondance de J. Joubert, t. I, p. 1(36.
de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme, ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur l'un des coteaux du jardin, et qui, à l'époque où nous achetâmes la Vallée, se trouvait être effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de l'habitation. Comme après la sentence d'exil prononcée, on n'en pressait pas l'exécution, cela nous donna le temps défaire les réparations les plus urgentes à la Vallée avant d'aller en prendre possession...
Plusieurs mois devaient s'écouler avant la fin de ces réparations. En attendant, comme à la suite de leur acquisition, ils avaient quitté leur appartement de la place Louis XV, Chateaubriand et sa femme allèrent demeurer rue des Saints-Pères, dans un hôtel garni, l'Hôtel de Lavalette, qui tirait son nom de ses propriétaires. C'était un bonhomme très particulier que M. Lavalette, ancien officier du gobelet de Louis XVI, coiffé à l'oiseau royal et royaliste enragé. Trapu, vêtu d'un habit prune de monsieur, il marchait avec une canne à pomme d'or, ne la quittant jamais «pour être plus tôt prêt à se mettre en course pour rendre service ». La femme de l'ancien officier du gobelet était une demoiselle de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville, pour lequel elle conservait un souvenir d'orgueil qui ne nuisait en rien à la tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde au point de vue de ne rien entendre avec un cornet long d'une demi-aune qui ne quittait jamais son oreille.
A la fin de novembre 1807, voyant que les travaux n'avançaient pas, M. et M"^^ de Chateaubriand prirent le parti d'aller les surveiller eux-mêmes. Ils arrivèrent le
soir par un temps épouvantable, ne suivirent pas la route ordinaire, impraticable dans la mauvaise saison, et entrèrent par la grille au bas du jardin. La terre des allées, fraîchement remuée et détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer. La voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de M^^e (je Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou : mauvais augure pour les Martyrs, dont Chateaubriand s'occupait alors(i). Le lendemain matin, réveillés au bruit des marteaux et des chants joyeux de leurs ouvriers « les deux exilés virent le soleil se lever avec moins de soucis que le maître des Tuileries et qui alors l'était du monde entier (2). » Le jour même, ils se mirent à l'ouvrage. Pendant que la maison subissait une transformation complète, qu'on la refaisait tout entière à l'intérieur et qu'on la décorait extérieurement d'un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et deux cariatides de femmes de marbre blanc, M. et M™^ de Chateaubriand, aidés de maître Benjamin, (( le plus fripon des jardiniers (3) », traçaient des allées et plantaient des arbres. La chose ne se faisait point, sans de fréquentes et vives discussions qui n'étaient point, d'ailleurs, pour .effrayer beaucoup M"^*^ de Chateaubriand. « Les allées surtout, écrit-elle, étaient le sujet de querelles perpétuelles mais je suis restée convaincue que j'étais beaucoup plus habile dans cette partie que M. de Chateaubriand. Pour les arbres, il les plantait à merveille. Cependant, il y avait encore discussion au sujet des groupes... En outre de la collection presque entière de tous les arbres d'agrément, nous plantâmes des
(i) Mémoires d'Oittre-Tombe, t. 111, page 5.
(2) Souvenirs de Mi"= de Chateaubriand.
(3) Ibidem.
I 7^ l'REMIKRE PARTIE
milliers d'arbres verts, à peine hauts d'un pied ; ces pins, tirés de Méréville (i) et que nous devions à M. de Laborde , sont actuellement (1830) des arbres que les Alpes ne renieraient pas. Les cèdres surtout sont d'une beauté remarquable. Plusieurs personnes eurent encore la bonté de nous donner des arbres rares. L'impératrice Joséphine, entre autres, nous fit présent de plusieurs arbustes et surtout d'un magnolia à fleurs pourpres, le seul qu'il y eût alors en France, après celui qui lui restait à la Malmaison. »
Plus encore que sa femme, Chateaubriand était fier de ses arbres ; il les aimait comme ses enfants, puisque aussi bien il n'en avait pas d'autres. Le 4 octobre 1811, à la première page de ses Mémoires, il écrivait :
Les arbres que J'v ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de rombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je Tai pu des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d'autres illusions.
Ce fut seulement au commencement de 1808 que Chateaubriand s'installa dans son ermitage. Il s'y attacha tellement qu'il le voulut bientôt agrandir et qu'il acheta,
(i) Le château de Méréville était situé en Beauce. II avait appartenu, avant la Révolution, au célèbre banquier de la Cour, Jean-Joseph de La Borde, qui en avait fait une habitation d'une splendeur achevée.
tant en dedans qu'en dehors de la propriété, cinq autres arpents qu'il paya 15.000 francs. Il se trouva ainsi avoir un parc de vingt arpents qu'il fit enclore de murs. Chaque année, il faisait à sa campagne de nouveaux embellissements, si bien qu'il dépensa en bâtisse, plantation et ornementation de toutes sortes, plus de cent cinquante mille francs, soit, en tout, une mise dehors de cent quatre-vingt-dix-huit mille francs.
Grâce à tout cela, grâce surtout au grand renom de l'écrivain, la Vallée- aux -Loups n'avait pas tardé àdevenir célèbre. Tout le monde la voulait visiter, M™^ de Chateaubriand raconte ainsi l'une de ces visites :
Pendant l'été de 18 10, nous étions absents. Notre jardinier de la Vallée reçut une singulière visite. Voici ce qu'il nous raconta à notre retour :
« — Un monsieur, pas trop élégant, vint un Jour me « demander à voir la maison. Il avait avec lui un autre « monsieur, grand et beau, et qui était bien mieux habil- « lé : cependant il n'était pas le maître ; car, pendant que « le premier postillonnait dans le jardin, celui-ci ne s'ap- « prochait de lui que lorsqu'il l'appelait. Le petit homme « allait si vite que nous ne pouvions pas le suivre. Quand « il fut près de la tour, il se mit à croiser les bras et à « regarder la belle vue.
« Monsieur! il n'en pouvait pas revenir; car il dit à « son camarade :
« — Chateaubriand n'est pas trop malheureux. Je me plairais fort ici. »
(( Ensuite il monta dans la tour, et il me dit que je pou- « vais m'en aller parce qu'il voulait se promener encore. « Ils tirent plusieurs fois le tour du jardin et, en sortant, « il nie donnèrent 200 fr. pour ma peine.
« Ma foi. Monsieur, j'ai pensé que c'était Bonaparte.
« Le soir, en allant fermer la tour, j'ai trouvé au bas « une branche de laurier, piquée dans un peu de terre
l8o PREMIÈRE PARTIE
« fraîchement remuée. J'ai fouillé, et j'ai trouvé un gant « de peau jaune tout neuf que j'ai gardé. »
Effectivement, Benjamin nous apporta ce gant, que nous avons longtemps conservé.
L'année suivante, c'était un autre visiteur, très grand, celui-là, très élégant et très jeune, vingt ans à peine. Il n'osa pas sonner à la grille et pénétrer dans le parc ; aussi bien, il n'avait pas 200 francs à donner au jardinier. Il rôda autour des murs, revint plusieurs jours de suite, s'efforçant d'apercevoir, du haut des coteaux voisins, le chantre des Martyrs se promenant dans les allées de son jardin. Cet inconnu, qui venait à la Vallée -aux -Loups moins comme un visiteur que comme un pèlerin — un pèlerin de la poésie et de la gloire — c'était Alphonse de Lamartine (i).
Après tant de voyages et de traverses, après tant d'orages. Chateaubriand avait enfin trouvé le calme et le repos. Laissons-le raconter lui-même son bonheur : « Sans être Mi^e (le Sévigné, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir. J'étais dans des enchantements sans fin. »
Mais le propriétaire, heureusement, ne faisait pas trop de tort à l'écrivain. « Je travaillais, dit-il, avec délices. «
i) Voir Les Confidences.
C'est à la Vallée -aux -Loups qu'il a composé les Martyrs, l'Itinéraire, sa tragédie de Moïse et les Aventures du dernier Abencerage. C'est là qu'il a commencé d'écrire ses Mémoires et, dès la première page, il y traçait ces lignes :
Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay; et pour me créer ce refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres; Je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.
C'est encore à la Vallée- aux- Loups qu'il avait commencé ses recherches sur l'histoire de France et qu'il avait écrit les premiers chapitres de ses Etudes historiques, tenant ainsi l'engagement qu'il avait pris quand il avait dit au dernier livre des Martyrs :
O Muse, je n'oublierai point tes leçons. Je ne laisserai point tomber mon cœur des régions élevées où tu Tas placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'affaibHssent par le cours des ans : la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth ; mais les sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laissezmoi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et m'ouvrir les pages de l'Histoire. .l'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du nu-nsongc : j'emploierai l'âge des regrets au tableau de la vérité.
Comme sa campagne était seulement à cinq quarts d'heure des barrières de la capitale par la route d'Orléans et que ses amis avaient ainsi toutes facilités pour le venir voir, il n'avait plus d'établissement à Paris ; mais, de temps à autre, les circonstances l'obligeaient à s'y rendre et à y faire un séjour plus ou moins long. C'est ainsi qu'au mois de juin 1808, étant tombé gravement malade et voulant se rapprocher de son médecin, le D^ Laënnec, il vint loger à l'Hôtel de Rivoli (i). Il y resta plusieurs semaines. Dès qu'il fut entré en convalescence, il retourna à la Vallée.
A la fin de l'hiver de cette même année 1808, la nécessité de surveiller l'impression des Martyrs (2) le décida à revenir à Paris. Cette fois, il loua un appartement rue St- Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin. De même, deux ans plus tard, au mois de janvier 181 1, pendant qu'on imprimait l'Itinéraire, il prit un logement dans la rue des Capucines. C'est là que le vint trouver sa candidature à l'Académie, où la mort de Marie- Joseph Chénier (3) venait d'ouvrir une vacance. Ayant accepté, non sans quelque répugnance, il fit ses visites d'une façon un peu cavalière. Un contemporain, M. Auguis, qui fut député des Deux-Sèvres, aimait à raconter comment les choses se passèrent. Chateaubriand se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux renommés et aux puissants il faisait la visite entière ; au fretin, il remettait sa carte, sans descendre du fougueux coursier. « Quand on en vint à la délibération, ajoutait M. Auguis, M*** vota pour le cheval du nouveau confrère, disant que c'était de
(i) Situé au numéro 26 de la rue de Rivoli.
(2) Les Martyrs parurent au mois de mars 1809.
(3) Marie-Joseph Ghénier mourut le 10 janvier 181 1.
lui seul qu'en bonne conscience il avait reçu une
visite. »
En ce temps-là, on ne faisait pas languir les candidats. L'élection eut lieu le 20 février, quarante jours révolus après la mort de Chénier. Presque au lendemain de l'élection, dans les premiers jours de mars, paraissait l'Itinéraire. Chateaubriand rentrait aussitôt à la Vallée-aux- Loups et se mettait, sans perdre de temps, à travailler son discours, l'usage étant alors que la séance de réception suivît de près l'élection. Dès le milieu d'avril, il prévenait l'Académie qu'il était prêt. On sait le reste, et comment l'empereur ne permit pas que son discours fût prononcé. L'élection de l'auteur du Génie du Christianisme ne fut point annulée ; mais les effets en demeurèrent suspendus. Tant que dura l'Empire, il ne siégea point parmi ses collègues.
Sous les arbres de sa chère Vallée, il eut vite fait d'oubUer cette légère disgrâce. Le malheur voulut qu'à peu de mois de là un autre incident qui, celui-là, n'avait rien d'académique, vînt l'arracher de nouveau à sa retraite. Dans la seconde quinzaine de juillet 1811, il fut désigné par le sort pour être juré, à la Cour d'assises de la Seine, à la session d'août. Le 24 juillet, il écrit à son ami, M. Fraser Frisell :
Mon bon ami, voilà la pauvre irai,^édic 'i; remise a quand? C'est dommage, car hi Muse était descendue; n'importe, j'aurai toujours trois actes complets et corrigés à porter a Paris. Savez-vous ce qui suspend ma verve? Je suis nommé jure ! à la prochaine session de la Cour d'assises! (^uel changement'. Au lieu de faire mourir mon
(2) La tragédie de Moïse.
héroïne (i), je vais condamner à mort quelque voleur de grand chemin ou renvoyer à la Salpétrière de pauvres diablesses qui le méritent moins qu'Arzane. La conclusion de tout cela est que vous m'arrêtiez un logement sur-lechamp ou, au plus tard, pour le 3o; fentre en fonctions le 2 ; vous savez que mon prix est de i5o à 200 francs- Hors VHàtel du Congrès (2), tous les hôtels nous seront bons autour de vous. Quand vous aurez vu un logement, vous m'écrirez, et ma femme ira le voir. Pour moi, je veux m'ensevelir ici ces derniers jours et travailler comme un nègre; ce dérangement vient mal à propos, et il n'y a pas moyen de l'éviter, il y a amende et prison. A vous, toujours.
Vers la fin de l'automne, Chateaubriand commença à se sentir fort souffrant de palpitations et de douleurs au cœur. Sa femme ne voulut pas rester à la campagne, où l'on était trop loin du D^ Laënnec, le seul médecin en qui elle eût de la confiance ; on loua donc, au commencement de l'hiver, dans la rue de Rivoli, en face de la première grille du jardin des Tuileries, un appartement dont le propriétaire, M. Alexandre de Laborde, était depuis l'ongtemps un des amis de l'auteur des Martyrs.
Au mois de mai 1812, Chateaubriand regagna sa chaumière. A la même heure, Napoléon quittait, lui aussi, Paris pour se rendre en Allemagne et de là en Russie (3). L'écrivain n'allait pas tarder à recevoir, dans son ermitage, le contre-coup de la fatale expédition. Le 4 septembre — jour anniversaire de sa naissance — ordre de s'éloigner à quarante lieues de Paris lui était signifié par le le préfet de police, M. Pasquier. Il choisit Dieppe pour
(i) Arzane, reine des Amalécites.
(2) Cet hôtel était situé rue de Rivoli, 44.
(3) Napoléon quitta Paris le 9 mai, accompagné de Marie- Louise.
CHATEAUBRIAND I<^i5
lieu de son exil. Avant de partir, il adressa ce billet à Joubert, par manière d'adieu :
Mon cher ami, je voulais aller vous embrasser, je pars cette nuit pour Dieppe ; j'ai grand besoin de respirer un peu l'air de ma nourrice, la mer. La Chatte (i) va se trouver bien seule, puisque vous partez donc aussi. Je vous embrasse tendrement, ainsi que le Loup (2).
Son exil devait durer un peu moins de cent jours. Au mois de novembre 1812, la police lui permit de revenir à Paris, où il passa l'hiver dans son appartement de la rue de Rivoh. D'avril à octobre 1813, nous le retrouvons .à la Vallée-aux-Loups, puis, à Paris, d'octobre 1813 à la chute de l'Empire, toujours dans la maison d'Alexandre de Laborde. C est dans cette maison, en face même de •cette grille des Tuileries, devant laquelle il avait entendu •crier la mort du duc d'Enghien, qu'il écrivit sa brochure: De Bonaparte et des Bourbons. La nuit, il s'enfermait à •clé, mettait ses paperasses sous son oreiller, deux pistolets ^chargés à portée de sa main. Mais le jour, il était moins prudent, et souvent, quand il sortait, il laissait traîner sur sa table le terrible manuscrit. Sa femme alors avait soin de le prendre, et le mettait sur elle. Un jour, en traversant les Tuileries, elle s'aperçoit qu'elle ne l'a plus et, bien sûre de l'avoir senti en sortant, elle ne doute pas de l'avoir perdu en route. Elle voit déjà le fatal écrit entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté : elle tombe sans connaissance au miheu du jardin.
(i) Mme de Chateaubriand.
(2) Mme Joubert. — Dans la « petite société », suivant une mode ancienne, chacun avait son sobriquet. Chateaubriand était surnomme le Chat; Joubert, le Cerf: Fontanes, le 5a»clier ; M'"e de Heaumont, V Hirondelle: ChcnedoUë et (îuéneau de Mussy, le ^rand et le petit corbeau. Jamais on ne vit réunies ■des bêtes de tant d'esprit.
De bonnes gens m'assistèrent, a-t-elle écrit plus tard, et me reconduisirent à la maison dont j'étais peu éloignée. Quel supplice lorsque, montant l'escalier, je flottais entre une crainte qui était presque une certitude, et un léger espoir d'avoir oublié de prendre la brochure ! En approchant de la chambre de mon mari, je me sentais de nouveau défaillir ; j'entre enfin ; rien sur la table, je m'avance vers le lit ; je tâte d'abord l'oreiller, je ne sens rien ; je le soulève, je vois le rouleau de papier! Le cœur me bat chaque fois que j'y pense. Je n'ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas été aussi grand si je m'étais vue délivrée au pied de l'échafaud, car enfin c'était quelqu'un qui m'était bien plus cher que moi-même que j'en voyais délivré (i).
Chateaubriand avait écrit, en 1811, à la première page
de ses Mémoires :
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à ma maison d'Aulnay la lisière des bois qui m'environnent : l'ambition m'est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires d'un moine : depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos.
Que les prévisions de l'homme sont courtes, et comme le ciel se plaît souvent à les déjouer ! La Restauration,
(i) Souvenirs de M'^<^ de Chateaubriand, p. 40.
dans la pensée de Chateaubriand, devait lui permettre d'accroître son domaine, et c'est elle qui va le réduire à s'en défaire.
Min'stre de l'Intérieur à Gand, pendant l'interrègne des Cent-Jours, il fut, à la seconde rentrée du roi, nommé pair de France et ministre d'Etat. La Chambre de 1815 était composée, en grande majorité, de ses amis, et par eux, sans doute, il allait arriver aux situations les plus hautes. En attendant, pour répandre la connaissance des principes du gouvernement représentatif, il écrivait et faisait imprimer la Monarchie selon la Charte, l'un de ses plus beaux ouvrages. Comme il le terminait, parut l'ordonnance du 5 septembre 1816 prononçant la dissolution de la Chambre que Louis XVIII avait appelée la Chambre introuvable. Chateaubriand se hâta d'écrire le post-scriptum qui fit faire explosion à la colère de M. le duc de Richelieu, président du Conseil, et de M. Decazes, ministre de la police générale. Le 20 septembre, il était rayé de la liste des ministres d'Etat. Il perdait, de ce chef, le traitement de vingt-quatre mille francs. C'était alors son seul revenu ; il n'avait pas achevé de payer les considérables dépenses qu'il avait faites dans son «ermitage » ; la Valléc-aux-Loups était encore grevée d'hypothèques : force lui fut bientôt de tailler dans le vif. Il demanda au ministre de l'Intérieur, M. Laine, l'autorisation de mettre en loterie sa maison de campagne ; la loterie fut ouverte le 4 avril 1817, chez M. Denis, notaire. Il y avait quatre-vingt-dix billets de mille francs chacun. Un aimable bibliophile, M. Henri Cordier, a eu récemment la bonne fortune de trouver l'affiche-circulaire en deux feuilles in-40 (4 pages), dans laquelle était annoncée la vente de la Vallée-aux-Loups.
l88 PREMIÈRE PARTIE
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