XX ALFRED DE VIGNY
La profonde influence du mouvement romantique sur le génie comme sur la vie même de Vigny n'est pourtant guère contestable. Tout comme l'épidémie guerrière sous l'Empire, l'épidémie littéraire sous la Restauration s'était rapidement emparée de son impressionnable personne de poète : c'était une nouvelle crise autrement grave de son âme enthousiaste. Tandis que, faute de trouver en sa trop peu énergique nature un milieu favorable, la première contagion ne l'avait guère atteint que d'une manière superficielle et éphémère, celle-ci venait, au contraire, le bouleverser jusqu'au fond de son être, parce qu'en son instable sensibilité tour à tour exaltée et déprimée à l'excès elle rencontrait précisément un fonds morbide analogue à ellemême : le mal du siècle. Ce n'est donc que sous la surexcitante influence de cette fièvre régnante que le frêle Vigny put en la fleur de son âge, au grand étonnement de tous ceux qui le connurent plus tard, se prodiguer follement dans les nocturnes exaltations de sa vie privée comme dans l'agitation publique de son École exubérante ; dès lors, toutefois, les plus perspicaces d'entre ses rivaux prévoyaient l'heure prochaine où épuisé il devra, loin de toute mêlée, s'arrêter dans le marasme de l'impuissance et du découragement. Alors il lui faudra, par un revirement commun à toutes les natures excessives, fatalement substituer ou plutôt fragilement allier à sa primitive religion de l'enthousiasme une non moins logique religion du désespoir.