‹ Chatterton;Chapitre 12 sur 73 · II. — Épanouissement · texte numérisé non relu

II. — Épanouissement

Une vingtaine de poésies : Poèmes (1822); Poèmes antiques et modernes (1826) ; un roman historique : Cinq-Mars (1826) ; deux trios de récits : Stello (1832) et Servitude et grandeur militaires (1835) > ^^^4 pièces de théâtre, dont deux traduites de Shakespeare : Shylock (1828) et Othello (1829), et trois originales : la Maréchale i'^wrr^ (1831), Quitte four la Peur (1833) et Chatterton (1834) • voilà la floraison de ces treize années de fécondité.

L'éclosion fut, d'abord, pénible : de ces vingt poésies, ' l'élite de mes créations,' assure l'auteur, plus de la moitié n'est que pastiches, essais ou fragments ; c'est assez dire que chez peu de grands poètes la préparation technique fut, sinon plus tardive, du moins plus lente et plus laborieuse. Vigny ne fut, du reste, jamais virtuose : jusqu'en ses meilleures œuvres, l'exécution, loin d'atteindre à une maîtrise parfaite, égale rarement la conception. Par contre, s'il fut souvent imitateur, plus souvent encore il fut initiateur ; aussi a-t-il raison d'afhrmer qu' ' en cette route d'innovations l'auteur se mit en marche bien jeune, mais le premier.' On a supérieurement montré tout ce qu'en ces débuts le poète a dû, pour la forme surtout, à Delille, à André Chénier et particulièrement à Millevoye, et, pour l'inspiration comme pour la forme, à Chateaubriand, à Milton et à Byron. Mais ce qu'on n'a peut-être pas encore assez signalé, c'est comment de cette complexe imitation plus ou moins superficielle se dégage lentement la profonde

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originalité d'une inspiration personnelle jusqu'en ses formes apparemment les plus impersonnelles : c'est là ce qu'en ces étroites limites nous voudrions tenter d'indiquer.

Le long poème ambitieux, Hélène, * fait à dix-neuf ans ' (1815-1816), sous l'influence évidente des Martyrs et du Siège de Corinthe, n'a guère d'autre mérite que d'être, à propos de l'indépendance grecque, le précurseur en vers français des Messéniennes et des Orientales : poésie de circonstance, poésie éphémère ! — Dans les charmants ' poèmes antiques,' dont la grâce maniérée sortit si étrangement de tabagies de corps-degarde, dans la Dryade surtout (18 15), cette délicieuse idylle dans le goût de Théocrite ou plutôt de Virgile et bien plus encore de Chénier dont se retrouve jusqu'à la facture brisée, ce qu'il y a de plus remarquable à notre avis, c'est que l'ardente volupté des beautés plastiques inspire bien mieux le poète de Suzanne que la chaste extase des passions idéales. — Dans la Femme adultère (18 19) des * poèmes bibliques,' cette même volupté, romantiquement exaltée par les affres du crime et de la mort, se trouve, en outre, comme enflammée par tout le feu sacré du Cantique des Cantiques et comme amplifiée par le vaste décor des images orientales ; déjà s'insinuent toutefois la pitié évangélique et une tendresse bien moderne. — Chez cet aimable, habile et erotique pasticheur tour à tour hébraïque et hellénisant, rien ne transparaît toutefois de l'âpre originalité du futur stoïcien : elle se révèle soudain dans le Malheur ; en ce plus personnel des poèmes de début, l'inspiration byronienne, voire poësque, la

SA VIE ET SON ŒUVRE XXlll

conception sinistre, le ton parfois brutal, le rhythme court et dur, annoncent, par delà les Nuits de Musset qu'évoquent certains vers, les Fleurs du Mal de Baudelaire.— En dépit du gracieux mouvement rhythmique qui le parcourt et d'un certain pittoresque imprévu, le Bal, ' si moderne ' au dire de Sainte-Beuve, nous ramène en arrière, au contraire, au temps des Delille, des Soumet et des Guiraud avec tout leur faux luxe de fades épithètes, dé métaphores fanées, de périphrases guindées, de mièvres grâces pédantesques. — Autrement neuve en sa pathétique âpreté est la Prison (1821); là s'affirme le premier blasphème de Vigny : * Comment pourrais-je croire en votre Dieu, raisonne le Masquede-Fer, moi qui, le plus innocent des hommes, ai toute ma vie souffert ? ' Rebelle aux supplications d'un vieux prêtre attendri, l'incrédule raisonneur expire, comme plus tard le Loup, en un mutisme imperturbable :

Dites : * Je crois en Dieu ' : la mort vous est ravie. — Laissez en paix mon âme : on y laissa ma vie.

* Ignorant ma faute, dira le Journal de 1832, je subis ma prison : j'y tresse de la paille pour oublier quelquefois.'— En apparente opposition quoiqu'en réelle concordance avec cette farouche résignation, le Trappiste fait entendre dès 1832 un premier appel au généreux sacrifice pour quelque noble cause, dussent les maîtres, rois ou dieux, être ingrats envers leurs héroïques victimes. Ainsi commence à poindre, en son premier germe et sous son double aspect — endurance et dévouement— l'âpre morale des Destinées. A l'iniquité du dehors répond l'abnégation du dedans ; au pessimisme

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