SA VIE ET SON ŒUVRE XXV
Assurément, à l'ample, abrupte, intense imagination de la Bible s'ajoute ici l'acre désespoir, plus attristé, il est vrai, qu'exaspéré, plus intellectuel qu'impulsif, des Childe Harold et des Manfred ; mais le dolent souffle de vie qui languit en cet immortel paria surhumain, en ce grand frère découragé de l'intrépide prophète de Michel-Ange, l'âme à la fois si fière et si accablée de ce Moïse romantique orgueilleusement las de sa mission divine, c'est bien celle du petit lieutenant-poète du 55® qui dès lors se complaisait, dans la banale foule de ses envieux confrères de lettres et de ses béats frères d'armes, à prendre pour signe d'une supériorité géniale l'impuissance même d'ambitions outrées ; et, tout de même ce lyrisme indirect qui sait déjà prêter aux plus impersonnelles manifestations les plus personnelles inspirations, c'est et ce sera l'unique voix sans cesse transposée du prétendu prisonnier à vie qui, du fond de son imaginaire tour d'ivoire, gémit sur l'immensité d'une infortune en grande partie née de ses morbides illusions. Durant toute sa vie, en effet, en prose comme en vers, au théâtre comme en ses livres, cet incorrigible égotiste ne cessera de dégager de ses plus obscures épreuves sentimentales de claires conceptions intellectuelles qu'il voudra ensuite réaliser en amples et superbes symboles : émotion personnelle, idée générale, image poétique, voilà bien pour lui les trois phases de toute genèse artistique. Toujours invisible en ses œuvres, Vigny n'en est donc jamais absent ; sous les masques épiques et dramatiques de ses héros, c'est lui partout, lui toujours. Le plus romantique des romantiques en son fonds malade, il en est par son art impassible le plus classique.