‹ Chatterton;Chapitre 18 sur 73 · SA VIE ET SON ŒUVRE XXXI · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON ŒUVRE XXXI

nique, doublée d'une invraisemblable intrigue mélodramatique, tourne au plus picaresque roman de cape et d'épée : ce n'est plus que le digne prélude du drame romantique de demain. N'empêche qu'en dépit de cet essentiel défaut de vitalité vraie, Cinq-Mars^ par la fréquente élévation de sa pensée, par l'ingénieuse habileté de sa construction, par l'éclat surtout et la pureté de son style, se trouve, en ce genre à peu près impossible du roman historique, l'une des meilleures œuvres, en même temps que la première en date, de notre littérature française : elle ne le cède en rien, ni pour l'art ni pour la véracité même, aux prétendus chefs-d'œuvre du père du genre, Walter Scott. Ce fut, du reste, l'avis des contemporains, comme des étrangers ; leur engouement fit, selon les prévisions de l'auteur, de la moins originale de ses œuvres la plus populaire.

Trop original, au contraire, trop personnel même, le volume qui suit, Stello (1832), déplut : aucun pourtant ne révèle mieux, en toute sa complexité contradictoire, cette mystérieuse nature de Vigny à la fois si mièvre et si énergique, si subtile et si simpliste, si alambiquée même et si naïve. Exalté par le grand souffle de rénovation sociale qui agitait alors si étrangement le plus bourgeois des gouvernements, le voilà, cet ennemi-né des révolutions, qui se sent, lui aussi, pris du zèle utopique des grands pontifes du jour ; seulement sa mission à lui, Moïse littéraire ou, pour parler comme Sainte-Beuve, 'Apôtre en poésie,' c'est l'apologie du Poète, du poète si odieusement méconnu des hommes, si cruellement opprimé par

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la vie ; c'est la défense de cet éternel paria des sociétés humaines qui devrait, à l'en croire, en devenir le guide. Être essentiellement maladif par l'excès même de sa délicatesse, voué à ' une tristesse impérissable ' par ses * douleurs nerveuses,' n'achetant ses rares instants d'exaltation extatique qu'au prix de dépressions mélancoliques, toujours au-dessus ou au-dessous de l'équilibre normal, le * fils de la Muse,' à entendre Vigny dont les révélations personnelles s'accordent si merveilleusement ici avec les observations pathologiques, se trouve, de par son tempérament instable, entièrement incapable de s'adapter aux impérieuses exigences de l'existence commune : sa morbide nature le condamne à une perpétuelle souffrance et à une ruine aussi précoce que fatale, si la société ne lui vient en aide. Pareille thèse, plus scientifique qu'on n'est enclin à le croire, semblait devoir tout naturellement s'exposer sous forme de plaidoyers, de raisonnements, de confessions même ; mais, hélas ! tant de simplicité répugne à l'auteur à^Eloa : il préfère en sa nouvelle foi d' * analyste révélateur ' décomposer sa nature mentale en ses deux éléments essentiels : raison et sentiment, et, baptisant l'un du nom de Docteur Noir et l'autre du nom de Stello, mettre aux prises ces deux abstractions vaguement personnifiées ; de là, en l'unique personne d'un Janus à double voix comme à double face, un long dialogue décousu dont le bizarre mélange, manifestement factice, d'humour glacé et de pointes drolatiques, d'émotions renfrognées et d'effusions lyriques, deviendrait vite fastidieux, plus fastidieux même que la filandreuse prose de Sterne dont il dérive,

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n'était une véhémente passion qui, mal contenue, éclate çà et là, à propos de la Révolution, par exemple, en paroles vraiment éloquentes et profondes. Par malheur, pour soumettre à l'attention récalcitrante de lecteurs indifférents ce nouvel Évangile social, le froid intermédiaire du livre parut bientôt insuffisant à un prophète qui se sentait ' de race religieuse et sacerdotale ' : * il faut pour le vulgaire des hommes, disaitil, l'intérêt presque physique du drame.' Et voilà Vigny par l'ardeur même de son idéalisme engagé dans le théâtre à demi réaliste des romantiques ; sa foi prosélytique prétend s'en faire * une tribune publique,' * une chaire sociale.'

Vigny avait, du reste, l'un des premiers, largement contribué à cette récente rénovation du drame. Avec sa hauteur de vues habituelle, il avait dès 1829 nettement posé le problème : * La scène française s'ouvrira-t-elle ou non à une tragédie moderne, produisant : — dans sa conception, un tableau large de la vie, au lieu du tableau resserré de la catastrophe d'une intrigue, — dans sa composition, des caractères, non des rôles, des scènes paisibles sans drame, mêlées à des scènes comiques et tragiques ; — dans son exécution, un style familier, comique, tragique et parfois épique ? ' En dépit du fameux incident du mouchoir, le succès de la belle traduction à^ Othello ne fut qu'une demisolution : car il restait à égaler le modèle anglais en une œuvre purement française. Or le systématique idéalisme de Vigny s'accommodait aussi mal que possible du complexe réalisme de Shakespeare ; aussi la pseudo-shakespearienne Maréchale (T Ancre ne fut-elle

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