SA VIE ET SON ŒUVRE XXXIX
sa mièvre pâleur, en dépit de sa faible intelligence, par la seule grâce de sa délicate tendresse, cette petite âme blanche, esclave née de tous les préjugés comme de tous les maîtres, demeure jusqu'en nos répertoires contemporains l'un des plus touchants types, plus anglais, à la vérité, que français, de douce fragilité féminine. — Encore plus conventionnellement anglais est le lourd duo de matérialistes qui s'oppose à cet éthéré duo d'idéalistes. De vague sellier de Londres qu'il était, le rustre de mari, ce positif et sanguin et colérique Master Bell, a grandi, en ces rudes temps de crise sociale, en un riche et infatigable et autocratique baron d'usine à coton, en un vrai type, antipathique à plaisir, de l'âpre patron cynique qui, sans plus de cœur que de raison, exploite sa femme tout comme ses ouvriers, moins encore par amour du lucre que par snobisme vaniteux ; * vautour qui écrase sa couvée,' * égoïste par excellence ' qu'une courte logique de moraliste utilitaire érige naïvement en ' juste selon la loi,' malveillant pharisien dont la soupçonneuse devise est : ' Oùje vois un mystère, je vois une faute.' — Son noble hôte de passage. Lord Beckford, le complète dignement : car cet imposant protecteur, aussi dénué de délicatesse que de finesse, c'est en réalité le Tom Bell de demain, indûment porté par la fortune au faîte des honneurs civiques ; c'est notre âpre parvenu de la veille mué par l'or et la bonne chère en un béat bourgeois bien repu, encore plus grotesque qu'odieux, étalant en son ample masse adipeuse une suffisance d'amour-propre plus vaste, s'il est possible, que son insuffisance d'esprit et de cœur. — Autre type encore,
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cette falote silhouette de jeune fat écervelé, Lord Talbot, type abhorré pour un Alceste de * cette race de sauterelles qu'on appelle les hommes aimables,' de ces sots amis qui ne sont ' guère plus méchants que les autres hommes.' — Quant au Quaker, c'est évidemment Vigny lui-même en son typique rôle de grand-prêtre de la morale à la fois réformateur de société et directeur de conscience. Il a beau troquer la solennelle canne à pomme d'or du Docteur Noir contre la sombre défroque noisette du ' plus tendre des Puritains ' ; il a beau mêler à la mordante humeur de son indignation misanthropique une bonne dose de passion chaleureuse et d'onction ecclésiastique ; il n'en reste pas moins essentiellement ce doctoral médecin des âmes dont la paterne indulgence est plus encline à verser le baume qu'à manier le scalpel sur les plaies imaginaires de clients par trop sympathiques. Et comment n'aurait-il pas un faible pour de pâles malades dont il se sent le frère à peine guéri? N'avoue-t-il pas n'avoir miraculeusement survécu à leur crise mortelle qu'à force de * demi-suicides ' ? En dépit donc de toutes ses belles qualités d'esprit et de cœur, ce beau parleur, ce subtil dialecticien, ce complaisant sermonneur, bref cet homme qui a toutes les perfections, n'étaient sa fatuité et sa chimère, montre bien par sa propre impuissance la vaine fragilité de tout idéalisme rêveur en ce solide monde de réalités ! * L'homme spiritualiste, gémit le poète, succombe sous le lourd poids des sociétés matérialistes.'
En cette courte période d'exaltation lyrique qu'était 1835, devant un ' parterre d'adolescents à longs
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cheveux, ivres d'art, de passion et de poésie,' le triomphe de Chatterton fut aussi éclatant qu'éphémère, un beau succès d'enthousiasme mouillé de larmes vite séchées. * A l'auteur de Stella, déclare Sainte-Beuve, la gloire d'avoir le premier tenté une réaction contre le drame frénétique et le drame à spectacle !... Son plus beau triomphe en cette voie fut cette mémorable soirée où, après quatre ans d'efforts, il força la foule assemblée, les salons, les critiques eux-mêmes à applaudir et à frémir au spectacle déchirant d'une douleur que la plupart méconnaissent.' Or, vingt ans après, un autre fanatique de la première heure, Théophile Gautier, constate tristement : * Aucune femme ne comprend plus Kitty Bell... Le génie, ô Chatterton, ce n'est pas seulement l'inspiration ; c'est aussi la patience !... John Bell semble aujourd'hui le seul personnage raisonnable de la pièce.' De nos jours, à l'Odéon, malgré tous les efforts d'une direction habile, le public n'a guère fait grâce qu'à la pauvre Kitty Bell, surtout en l'émouvante scène finale : l'ère romantique semble donc décidément révolue. Que conclure d^ toutes les tribulations de cette œuvre suprême? — Drame de la pensée ou drame d'histoire, tragique ou comique, demi-romantique ou demi-classique, le théâtre de Vigny, plus riche d'idée et d'idéal que de réalité et de vie, plus théorique et ingénieux que solide et vrai, plus peuplé de personnages typiques que de caractères individuels, demeure en son ensemble une belle et noble création, assurément, mais froide parce que factice, mais fausse parce qu'exagérée, mais éphémère parce que soumise
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à la vogue : l'intérêt dramatique, en dépit de rares qualités de pensée et de style, n'y survit guère à l'intérêt historique.
En sa pleine maturité, l'idéalisme de Vigny, s'affranchissant également de l'apparat de l'histoire, des artifices du théâtre et du prestige même de la poésie, s'avisa enfin d'aborder en simple prose aussi peu romantique que peu humoristique un nouveau problème social : de là. Servitude et grandeur militaires (1835). Ici le fond solide émerge nettement du flux capricieux des circonstances ; la pensée austère a franchement raison des jeux de l'imagination ; la morale éclipse l'art. Jamais Vigny n'est plus grand que lorsqu'ainsi il vise moins à l'être ; en restant gravement lui-même, il s'élève ; sinon, il s'abaisse. ' Après avoir, sous plusieurs formes, dit-il, expliqué la nature et plaint la condition du Poète dans notre société, j'ai voulu montrer ici celle du Soldat, autre paria moderne ' ; car, ' ce qu'il y a de plus beau après l'inspiration, c'est le dévouement,' ' le Sacrifice étant la plus belle chose de la terre.' Or, qu'est-ce que l'armée de nos jours? non pas, ce qu'elle devrait être théoriquement, *une noble espèce d'hommes uniquement consacrée à la défense du pays ' ; non plus, ce qu'elle fut naguère, * une grande famille de soldats héréditaires ' ; non pas, ce qu'elle sera peut-être demain, * une milice de citoyens disciplinés pour l'exécution dans les camps de lois votées par eux dans la cité ' ; non, l'armée n'est actuellement qu' * une sorte de gendarmerie,' ' une grande machine que l'on meut et qui tue, et qui pourtant souffre.' ' L'homme
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soldé est un pauvre glorieux, victime et bourreau, bouc émissaire journellement sacrifié à son peuple et pour son peuple qui se joue de lui ' ; un gladiateur, aveugle et muet, malheureux et féroce, qui, combattant aujourd'hui telle cocarde, se demande s'il ne la mettra pas demain à son chapeau.' D'où vient donc ce malheur social? Il vient de ce qu'en nos instables gouvernements démocratiques, pour ne pas dire démagogiques, l'armée permanente se trouve fatalement * un corps séparé du grand corps de la nation,' * une nation dans la nation,' livrée sans défense aux caprices d'un chef de passage ou, qui pis est, d'une majorité d'occasion qui, indigne ou incapable, voire irresponsable, l'oppose brutalement à la nation même. Que faire? supprimer l'armée? si chimérique qu'il soit d'ordinaire, notre utopiste ne croit pas, sinon à la possibilité future, du moins à l'opportunité présente d'une si aventureuse entreprise. Non : * ce corps cherche partout son âme et ne la trouve pas ' ; il faut la lui rendre. Or, cette âme n'est point morte, mais égarée : car cette âme, c'est ' l'abnégation complète de soi.' En temps de guerre, ' l'amour du danger ' et * l'ambition de la gloire ' soutiennent le soldat. En temps de paix, rien ne le soutient : tant qu'une loi n'aura pas mis d'accord le Devoir et la Conscience, à supposer que pareille loi soit jamais possible, tant que ' quelques aventuriers parvenus à la dictature pourront transformer en assassins quatre cent mille hommes d'honneur par une loi d'un jour comme leur règne,' il n'y aura rien que, * l'Homme s'efïaçant sous le Soldat,' ' la renonciation à ses actions, à ses paroles,
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à ses désirs et presque à ses pensées,' rien que * l'obéissance passive recevant l'ordre et l'exécutant, frappant, les yeux fermés, comme le Destin antique,' rien que 'ces sacrifices modestes, silencieux, sombres, sans espoir de nulle couronne humaine ou divine.'
* Devoir sacré ' qui ne va pas, il est vrai, sans un * ineffable sentiment de calme profond et inaltérable,' sans * un secret bonheur d'être débarrassé du long fardeau des responsabilités humaines avec tous leurs doutes,' sans une * sereine folie de dévouement.'
* Religion de l'honneur,' toute faite de * pudeur virile ' et de * conscience exaltée,' uniquement fondée sur le plus noble ' culte de soi ' ; ' seule religion aujourd'hui vivante dans les cœurs mâles et sincères,' religion, née de la terre et non des cieux, sans images ni symboles, sans dogmes ni cérémonies, sans lois écrites nulle part, capable, néanmoins, au gré du
* prêtre soldat,' d'exalter la société civile, tout comme la société militaire, jusqu'à la plus sublime élévation morale ; * dernière épave qui flotte dans le naufrage universel des croyances ' ; ' bouée solide qui résiste au flux montant des égoïsmes et matérialismes destructeurs.' Telle est la nouvelle morale stoïcienne qu'avec une grave conviction prêche à notre * décadence de Bas-Empire,' ce moraliste libre-penseur, si désireux de ' spiritualiser les masses ' en ' divinisant la conscience ' ; et, cet évangile laïque, en apôtre averti, il le prêche bien moins en arguments discutables qu'en vivantes paraboles, c'est-à-dire en ces trois fameux récits qui, pour être un peu décousus peut-être et maniérés encore, n'en constituent pas moins la plus durable,
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en même temps que de nos jours la plus populaire, des œuvres en prose du très noble auteur. En cette mémorable année 1835, P^^ ^^ légitime succès de Servitude et grandeur militaires comme par l'éclatant triomphe de Chatterton, Vigny semblait donc atteindre l'apogée de sa grandeur aux yeux d'un public superficiel, il ne lui restait plus désormais qu'à descendre. L'unité morale de cette période touffue jusqu'à paraître confuse, Vigny l'a mieux vue et mieux exprimée que personne. ' Cinq-Mars, Stello, Servitude et grandeur militaires, dit-il, sont les chants d'une sorte de poème épique sur la désillusion... Etant né gentilhomme, j'ai fait l'oraison funèbre de la noblesse, écrasée
Entre les rois ingrats et les bourgeois jaloux.
Étant poète, j'ai montré l'ombrage qu'a du poète tout plaideur d'affaires publiques et le vulgaire des salons et du peuple. Officier, j'ai peint ce que j'ai vu : le gladiateur sacrifié aux fantaisies politiques du peuple et du souverain. J'ai dit ce que je savais et ce que je souffrais... Mais ce ne sera que des choses sociales et fausses que je ferai perdre et que je foulerai aux pieds les illusions ; j'élèverai sur ces débris, sur cette poussière la sainte beauté de l'enthousiasme, de l'amour, de l'honneur, de la bonté, la miséricordieuse et universelle indulgence qui remet toutes les fautes et d'autant plus étendue que l'intelligence est plus grande.' Donc, une inspiration intimement personnelle, en dépit de son double aspect impassible de pessimisme systématique et d'idéalisme raisonné, voilà
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bien l'unique souffle de vie qui anime l'œuvre entière de Vigny, prose et vers, livres et drames, en ce qu'elle a tout à la fois de plus original comme de plus durable, de plus destructeur comme de plus conservateur.