III. — Maturité et Marasme
Dans la vie du poète le pessimisme domine parce qu'il sort du fond même, du fond morbide, de l'être physique, alors que l'idéalisme rayonne mieux dans l'œuvre parce qu'il est l'épanouissement suprême de l'être mental. Or, ce pessimisme, expression plus ou moins consciente d'une inadaptation organique, s'était chez Vigny manifesté dès l'enfance et l'adolescence, à l'école comme au régiment ; s'il vient de s'éclipser partiellement dans le fiévreux enthousiasme de la crise romantique, il va maintenant, sous l'empire d'une inévitable réaction, dans le précoce épuisement qui suit le surmenage, se révéler d'autant plus pleinement qu'aux forces déclinantes de l'adulte correspondent précisément de croissantes difficultés d'existence. On a beau dire, en efïet, que Vigny fut pessimiste de naissance ; les causes extérieures n'en vinrent pas moins en lui aggraver l'originel mal de vivre : quatre surtout, amour et mariage, littérature et politique, n'ont guère cessé de nourrir et d'exalter le sombre fatalisme de ses Destinées. * Le fort fait les événements ; le faible subit ceux que le destin lui impose,' écrivait-il dès la première page de son Journal en adolescent naturellement présomptueux de ses forces ;
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homme mûr, il s'avoue maintenant, sinon vaincu, du moins * impuissant nageur ' qu'emporte l'invincible courant d'une fortune adverse.
A voir les choses de ce point de vue positif, on ne saurait nier qu'après l'infélicité de sa naissance le plus grand malheur de Vigny ce fut son mariage : il ne trouva, en effet, en cette union fortuite ni l'indépendance matérielle ni le commerce intellectuel ni même la tranquillité d'esprit qu'il pouvait espérer ; ce fut, à part évidemment les belles qualités morales qui s'y développèrent, un désastre irréparable. — Très prosaïquement, le jeune officier noble avait compté sur la fortune de sa femme pour s'assurer non pas, à coup sûr, de vulgaires jouissances, mais d'honorables loisirs de poète ; or, en guise de fortune, sa femme ne lui apporta que procès : l'excentrique Nabab de la Guyane ne feignit pas seulement sa vie durant d'ignorer jusqu'au nom de son gendre ; il se vengea de la désobéissance de sa fille en la déshéritant. Il fallut plaider, et plaider en pays étranger, d'après une des plus chicanières procédures qui soient en Europe, à propos de domaines contestés au Canada et en Océanie, entre autres, paraît-il, certaine île océanienne toute pleine d'anthropophages. Quel supplice pour un poète! Enfin, après dix années de plaidoiries, fatigué de perdre, outre son temps, son repos et son argent, Vigny se résigna à transiger avec son beau-frère anglais, dont toute la bonne volonté n'était peut-être qu'habileté plus compétente. Ces mesquines luttes pour l'argent n'eurent qu'un mérite : elles apprirent au gentilhomme pauvre à doublement estimer les joies viriles du
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salaire. — Si seulement la femme du poète avait pu par ses qualités personnelles compenser tous les ennuis dont elle fut la cause involontaire ; mais non, cette pauvre créature n'était destinée qu'à souffrir et à faire souffrir. Dès leur retour du voyage de noces, elle tomba malade, d'un mal apparemment incurable, quoique intermittent, mal qui alla sans cesse s'aggravant de défaillances, de fièvres cérébrales, d'attaques de nerfs, de crachements de sang. ' Tout est mystère dans la santé des femmes, répétait le mari désespéré, surtout avec ce sang indien dont on ne peut calmer les accidents.' Aux * terreurs perpétuelles de cette désolante santé ' s'ajouta très tôt un fâcheux accident qui brutalement enleva tout espoir de paternité à l'unique rejeton de deux nobles races ainsi vouées à l'extinction. ' Les deux sexes mourront chacun de son côté,' gémit le pauvre Samson. Condamnée à l'inaction, toute alourdie d'embonpoint, la svelte créole des fiançailles, d'indolente qu'elle était, devint graduellement impotente. Son. intelligence, si tant est qu'elle fut jamais brillante, dut se ressentir de tant d'épreuves : jamais, en dépit d'une existence entière passée en France, elle ne put s'exprimer avec aisance dans la langue de son mari ; or, comme lui non plus ne posséda jamais pleinement la langue de sa femme, l'on peut deviner quelle intimité intellectuelle régna entre ces deux époux silencieux. N'est-il pas triste de penser qu'à demi étrangère à son propre foyer, la morne Lydia n'apprécia jamais pleinement ni toute la beauté artistique ni toute l'élévation morale du poète à^Eva] — Telle quelle, avec toutes ses insuffisances physiques et
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mentales, — atténuées, il faut Pespérer, par de plus précieuses qualités du cœur, entre autres, paraît-il,
* une extrême sensibilité,' — Vigny, disons-le pour son très grand honneur, n'en aima pas moins tendrement sa femme ; mais il l'aima d'une de ces affections plus pitoyables que passionnées, plus maternelles que conjugales, plus fortes, à vrai dire, de tout ce qu'elles donnent que du peu qu'elles reçoivent ; d'autant plus zélé même en son dévouement qu'en son for intérieur, il ne se sentit point toujours à l'abri de tout reproche. Pendant trente ans, en effet, avec une inlassable sollicitude, ce poète se fit l'éternel garde-malade, le
* secrétaire perpétuel,' l'interprète toujours prêt, le lecteur complaisant, l'amuseur ingénieux de * sa pauvre enfant,' de * sa chère enfant malade,' de ' ce pauvre être sans aiguillon ni défense ' ; pendant trente ans, il ne s'acharna pas seulement à préserver de toutes les intempéries des sa isonscette poitrine frêle, il s'ingénia encore à protéger de tous les tracas de la vie cette âme chétive : délibérément aux extrêmes scrupules de ce plus vigilant des devoirs, il sacrifia, en même temps que sa liberté, ses habitudes mondaines et ses désirs de voyages, les exigences même de son génie.
* On n'est jamais libre quand on a du cœur, avouait-il ; moi, j'appartiens à une santé blessée qui n'est pas la mienne.' Une si constante, quoique vaine immolation de tout son être comme de toute sa vie à une malheureuse créature irrémédiablement condamnée, n'en voilà-t-il pas assez pour expliquer en grande partie le pessimisme, autant que l'infécondité, du poète ? Or à cette cause principale s'en ajoutèrent bien d'autres qui, pour