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difficulté, exigeait tant d'efforts de patience, que je me suis vu plusieurs fois sur le point de succomber. Quatre fois j'en ai été malade.' Le 22 décembre, une dernière attaque l'emporta. Au moins avait-elle tendrement dit en expirant : ' Tu me fais plus de bien, Alfred, que les médecins.' Par cette mort pourtant si prévue et presque souhaitable, la sensibilité du poète incrédule fut à ce point ébranlée qu'à ses lèvres émues montèrent de ferventes prières. Quatre mois plus tard, dans l'intensité de ses rêves nocturnes, une hallucination lui présentait encore sa mère mourante ! Et cependant, elles étaient supportables, ces inévitables douleurs qu'atténuait le fier sentiment du devoir noblement accompli ; dès la même époque Vigny en connut d'autres qu'exaspéra l'âpreté des remords !
On ne manque pas de trouver scandaleux qu'entre ces deux lits de malades ce poète s'éprit soudain d'une grande actrice en vogue. C'est pourtant un fait d'observation scientifique que du fond des plus grandes dépressions surgissent les plus irrésistibles passions : moindre est la résistance générale, plus fort est l'automatisme partiel. La toute-puissante nature, surtout en ses phases morbides, n'a cure, hélas ! de nos pauvres petites morales humaines. — Enfant de la balle, née à Lorient de misérables acteurs ambulants qui l'exploitèrent dès l'enfance, laissée orpheline de père à quinze ans et veuve à vingt ans avec trois enfants et une mère infirme, Marie Dorval, après avoir piteusement erré en province et échoué au Conservatoire, venait justement de se signaler avec éclat à la Porte
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Saint-Martin en compagnie de Frederick Lemaître dans le fameux mélodrame, trente Ans de Paris, ou la Vie (Vun Joueur. Toute la jeune France acclamait en elle l'idéale actrice romantique. Apparemment mal douée pourtant, * Dugazon qui chantait faux,' avait-on dit, mais disait juste, avec sa voix éraillée et sa prononciation grasseyante, sans grâce ni noblesse, débraillée même, mais pire que jolie, mais forte quoique souffreteuse, mais sublime quoique triviale, cette femme vraiment géniale n'en tenait pas moins les salles en délire par le don à la fois prodigue et savant de tout son être ultra-sensible. * Elle a le diable au corps,' disait-on de son jeu fougueux, impulsif, frénétique. * Les autres femmes, avouait-elle, donnent au théâtre tout leur talent ; moi, je leur donne tout mon cœur.' * Ses pleurs étaient de véritables pleurs, confirme Janin ; ses soupirs de véritables soupirs.' En son frêle corps convulsé, assure George Sand, transparaissait une âme aussi troublante que troublée. — Comment donc, sinon par quelque aveuglante autosuggestion, le grave gentilhomme qu'était alors Vigny, * frère hospitalier,' * pieux et rêveur,' put-il s'éprendre de cette exubérante actrice populaire dont la personne, non moins que le talent, devait à tant d'égards le choquer profondément ? * Le Chevalier de Malte, insinue-t-il, l'aimait peu. Elle lui avait d'abord déplu. Il se disait : *' C'est une coquette ! " ' Assurément le merveilleux prestige de l'artiste le fascina comme tant d'autres. Sûrement aussi, nous le savons, il ne fut pas insensible, au début surtout, à certain charme féminin fait chez elle de souple et gracieuse
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vivacité spontanée : * désespoir attachant, gaieté enivrante, folie d'enfant, pleurs d'enfants,' bien qu'il eût par la suite à en déplorer tous les excès : * versatilité déconcertante,' ' mobilité stupéfiante,' alternantes scènes de jalousies et de larmes, brouilles impulsives, bref tous les symptômes d'une vitalité déréglée. Mais le plus puissant mobile, croyons-nous, dans le cœur tendre du poète à^Éloa, ce fut la pitié, une infinie pitié pour cet être à la fois si douloureusement sensible et si visiblement malheureux : * l'amour des périls de cette femme, suggère-t-il quelque part, l'amour de son malheur, de ses humiliations et de ses fautes même.' * Elle pleurait, avoue-t-il : c'est sa manière d'être contente, d'être heureuse, d'être belle.' * La gravité de ta voix, de tes traits, de ta démarche, la tristesse qui est en toi,' voilà pour l'amant mélancolique le charme conquérant. — N'était-ce point, du reste, l'âge d'or des passions rédemptrices, l'heure sainte où les amours exaltés ne semblent que ' bonté sublime ' ? Or, quoi de plus beau pour le moraliste attendri que de se dévouer, par ' une confession et une communion perpétuelles,' au relèvement d'un ange déchu? Et le théâtre renouvelé des romantiques n'était-il pas précisément le plus propice sanctuaire de ces purifications morales ? Il est remarquable, en effet, que, tant qu'il aima cette actrice, Vigny se consacra tout entier à la scène et jamais après : à elle il destinait le touchant rôle de Desdémone ; pour elle il écrivit le rôle tragique de la Maréchale d^ Ancre ; pour elle encore il esquissa le rôle gracieux de la Duchesse dans Quitte 'pour la Peur ; pour elle surtout, il s'ingénia dans le
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beau rôle de Kitty Bell à révéler au public de rares 1 et délicates qualités de mère et d'amante qu'on ne \ soupçonnait pas. Visiblement cette pacifiante influence transfigurait l'artiste exubérante : ' La passion contenue, aflRrme un critique contemporain, la grâce idéale remplacèrent chez cette femme la fougue échevelée, le naturel hasardeux.' — C'est alors que survint l'inévitable et cruel jeu de l'amour : à la métamorphose de l'amante succéda la métamorphose de l'amant ; après l'avoir élevée jusqu'à lui, il restait à Vigny à s'abaisser jusqu'à elle. Tous les interminables rites de tendresse mystique auxquels s'attardait le poète sacerdotal finirent par énerver l'ancienne maîtresse de Dumas : ce n'était point là, disait-elle, ' aimer naturellement.' Un soir donc que la Dorval fixait vainement dans le visage extasié de son amant *ses grands yeux brûlant du plaisir que son regard demande,' * Quand donc, ricana-t-elle gouailleuse, les parents de Monsieur le Comte viendront-ils demander ma main? ' Étrangement troublé en sa chair, le poète à^Eloa sentit renaître en lui le poète de Dolorida. En vain avait-il écrit en sa superbe confiance : ' Je vis dans le feu comme une salamandre.' Le mystique se découvrit inopinément sensuel, et une fois de plus se vérifia à ses dépens l'implacable aphorisme de Pascal : * Qui fait l'ange fait la bête.' Une folle lettre, égarée en des mains indiscrètes, demeure l'incontestable témoignage d'égarements ultra-voluptueux. — Dès lors commença pour le héros vaincu par * l'être faible et menteur,' pour l'austère Samson charnellement lié à l'impure Dalila, pour le soi-disant archange mortellement mordu par
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* la vipère dorée,' * l'éternel combat traître et lâche,' c'est-à-dire une longue et cruelle crise d'exaltations amoureuses et de dépressions jalouses, d' * inquiétude continuelle ' et de * lutte perpétuelle,' de remords et de malédictions. Quand enfin coup sur coup la trahison se répéta si criante qu'elle provoquait la plainte des amis et la risée des rivaux (* Sur quel sein cette larme du Christ est-elle allée choir? ' ricanait Sainte-Beuve), il fallut bien se rendre à l'évidence sous peine de faillir à l'honneur. * La terre me manque sous les pieds,' clama le poète, tombé du haut de ses illusions. * C'est vous qui m'avez compromise, reproche sa frêle Psyché au brutal bourreau ; c'est vous qui m'avez forcée d'être faible quand j'étais si forte et de parler de choses indignes de moi... Quittez cette femme, et me laissez penser.' Il la quitta, en effet, pour fuir et chercher dans l'oubli le repos ; ce ne fut pas toutefois sans avoir exhalé en une terrible poésie vengeresse toute sa douleur amassée et toute sa fureur mal contenue. Enfin, à la longue, il se sentit la force de pardonner. Il fit mieux encore : tandis que, livrée à son sort, la pauvre * Sapho,' désormais mal inspirée, échouait au Gymnase, à la Renaissance, puis au Français, avant que finalement, mise au ban de toutes les scènes parisiennes, elle ne s'en fût, désemparée, à demi déséquilibrée, périr en une misérable auberge de Caen, le très noble poète, malgré sa nouvelle répugnance pour le théâtre, répondit à ses humbles sollicitations ; * Vous me trouverez toujours. Madame, aussi prompt à vous être utile... Personne ne désire plus que moi apprendre que vous êtes . . . heureuse.'
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Quand plus tard on donnait à d'autres les rôles qu'il avait créés pour elle et où il l'avait tant aimée, il lui semblait 'le cœur serré,' qu'on jetait sa robe au sort et qu'on partageait son manteau ; morte, il plaignait encore * sa pauvre âme tourmentée.' * Que devient donc Madame Dorval? ' lui demanda un jour Lydia. On ne sait ce que le mari répondit à sa * seule et vraie amie ' ; mais ce qu'on devine, c'est tout ce que cette fausse situation dut chez un homme de si grand cœur ajouter de regrets, de remords et d'angoisses morales aux blessures de l'amour-propre et aux tourments de la passion. Qui pourrait nier que le pessimisme congénital de Vigny en fut singulièrement assombri ?
La vie publique ne fut pas plus favorable à notre idéaliste que la vie privée : elle aussi ne lui réservait que déboires. Vigny était, pour ainsi dire, légitimiste de naissance : autour de lui, parents et amis, également victimes de la Révolution, lui avaient, dès le plus bas âge, inculqué la fidélité au Roy comme le dogme fondamental d'une religion désormais éprouvée par le martyre. En l'intelligence éclairée du jeune homme ce loyal dévouement à la personne royale n'exclut pas longtemps, il est vrai, la claire vision de nouvelles nécessités sociales : concilier ces * deux absurdités : le droit divin et la souveraineté du peuple,' mettre * l'accord entre l'hérédité et la capacité,' tel était, selon lui, le premier devoir des Bourbons. Ils y failHrent : la Restauration ne fut, dit-il, * ni redoutée ni aimée,' étant aussi ingrate, à son gré, que maladroite. Aussi, quand croula ce trône vermoulu, eut-il tôt fait de
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dire : * Treize années de services mal récompensés m'ont acquitté envers les Bourbons.' Il n'en resta pas moins, dit Lamartine, * monarchique de tendances et aristocratique de mœurs ' ; mais, ' ne se sentant plus de cœur en politique, sceptique et désintéressé, il n'était plus dévoué qu'au pays seulement.' Comme Stello, il tenta d'abord de * séparer sa vie poétique de sa vie politique ' : il bouda un ' gouvernement bâtard ' * qui ne s'appuie ni sur l'appel au peuple ni sur le droit de légitimité '; il repoussa même, assuret-il, jusqu'aux avances personnelles de Louis-Philippe. Mais, quand éclata la * révolution plus sociale que politique ' de 1848, il crut, comme tant d'autres, à l'avènement de temps nouveaux et se sentit inopinément républicain, citoyen d'une démocratie où régnerait, présume-t-il, * une aristocratie de l'intelligence '. Avec sa belle naïveté d'idéaliste confiant dans la justesse et la justice du 'souverain juge,' il posa même, dans les Charentes, sans s'y rendre toutefois, sa candidature d'homme de lettres ' intègre et indépendant ' : il eut dix voix. Il n'en soutint pas moins cordialement son ami Lamartine au pouvoir. Bientôt, il est vrai, quand il vit dans l'anarchie croissante le socialisme menacer de mort la société entière, il prit peur et, avec la majorité, souhaita * un sauveur à tout prix, même au prix du parlementarisme qu'il n'estimait pas.' Or, ce sauveur providentiel, il le connaissait personnellement pour l'avoir rencontré exilé en Angleterre et revu triomphant à Angoulême. Aussitôt donc que le prince Président fut proclamé empereur, voilà l'inconséquent Docteur Noir repris de fringale politique : il espère de
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la faveur impériale d'abord l'ambassade de Londres, puis à tout le moins la charge de ' gouverneur du prince impérial ' : il n'obtint pas même un siège au Sénat. Rien de plus honorable, il est vrai, que sa disgrâce : il avait refusé d'écrire un poème officiel sur la naissance dudit prince, * ne sachant pas, disait - il, faire ces choses-là.' Et voilà comment, sous quatre gouvernements, faute d'attacher une cocarde à sa Muse, le poète de Moïse, en son * ostracisme perpétuel,' ne fut jamais ni peu ni prou pasteur de peuples, alors qu'au premier rang avait tant brillé Lamartine et qu'à l'horizon grandissait Hugo, ses deux pairs d'autrefois.
Jusque dans le domaine littéraire, mêmes déceptions que sur le terrain politique. Au théâtre, les acclamations avaient été plus bruyantes que prolongées ; en librairie, le succès ne persista pas davantage : à grand peine l'auteur put-il réunir de 1837 à 1839 ^^s œuvres complètes en six volumes. ' Ce qui manquait à M. de Vigny, dit E. Fournier, c'était le bruit, le tapage de la camaraderie auxiliaire qui attire et fixe l'attention sur une œuvre ; c'était l'art aussi de faire croire à la fortune d'un livre par la multiplicité des éditions factices.' Depuis la dispersion du Cénacle, l'amitié du bruyant coryphée des Jeune-France n'avait cessé de se refroidir à l'égard de son silencieux rival. Celle de Sainte-Beuve se changea graduellement en une de ces ^haines amicales' dont parle Stello; aux affectueuses avances du poète, le critique ne répondit d'abord que par de froids et ironiques refus, puis par de publiques railleries : il se moquait de la prétendue précocité géniale de
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son ancien ami ; il en vint à parler impudemment du * pédantisme,' des * migraines poétiques,' de la ' chlorose littéraire ' du pauvre ' Trissotin-gentilhomme ' et à diagnostiquer sans pitié des symptômes d'impuissance en son ' vaste front moite et douloureux.' — Vigny méritait d'autant moins de tels procédés que, toujours fidèle à de loyaux amis tels que Barbier par exemple et Brizeux, il prenait très au sérieux le rôle de ' protecteur des lettres ' que lui imposait en quelque sorte son attitude dans Stello et dans Chatterton. * Ce qu'il avance dans ses livres, dit un de ses obligés, il le pratique dans sa vie.' Pitre-Chevalier, Péhant, Hégésippe Moreau, M"® Sedaine en surent quelque chose : le scrupuleux Docteur Noir avait à cœur de porter remède à cette épidémie de Chattertonisme dont il se sentait un peu responsable. En vain plaidat-il, en un utopique projet de loi pour la perpétuité de la propriété littéraire, que 'dans le domaine des lettres et des arts la position n'est jamais conquise définitivement ' et que * l'ingratitude du public est féroce et inexorable ' ; l'Académie le repoussa quatre fois, lui préférant Ballanche, Pasquier, Patin et finalement Sainte-Beuve. Quand enfin elle l'admit en 1845, ce ne fut que pour le laisser molester par le comte Mole qui, ' d'un ton acéré ' et avec ' une attitude hautaine,' se fit en cette fameuse séance le serviteur des basses rancunes de Sainte-Beuve et de ses propres ambitions politiques. Longtemps Vigny, indigné de * cette offense impardonnable et irréparable,' refusa de fréquenter les séances de la docte assemblée ; quand il le fit, on ne lui sut que peu de
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gré d'un empressement tardif. Aux lenteurs injustifiées de la gloire vinrent donc se mêler toutes les plus cuisantes blessures d'un amour-propre trop sensible.
La vie sociale ne lui apporta guère de consolations.
* Né sérieux jusqu'à la tristesse,' selon sa propre expression, Vigny ne sut jamais s'amuser ni même se distraire. * Vous me parlez de distractions, disait-il, je n'en ai pas ; et, quand je rencontre ce qu'on nomme de ce nom, j'avoue que mon âme absorbée ne les voit ni ne les entend qu'à peine... Je ne peux rire du gros rire, je vous l'avoue... Oh ! avoir une tête sérieuse où chacun vienne verser des sottises chaque jour par les deux oreilles, quel supplice ! ' Aussi le pauvre Stello s'ennuya-t-il tôt et presque sans répit. * L'ennui, ne cesse de gémir ce Moïse des salons, voilà la grande maladie de la vie ; on ne cesse de maudire sa brièveté, et toujours elle est trop longue, puisqu'on ne sait qu'en faire.' Par malheur, ce mal est contagieux ; et, à trop s'en plaindre ou surtout s'en vanter, on s'expose à pâtir. Ce fut le cas de Vigny. On prit tout naturellement pour de l'orgueil la
* froide réserve ' dans laquelle il tâchait d'abriter son extrême sensibilité de timide refoulée dès l'enfance ' ; on ne voyait point derrière le masque byronien couler des larmes secrètes. ' Le Docteur Noir seul parut en moi, avoue-t-il ; Stello se cacha.' En vain aflfectait-il de ne jamais parler de soi ; on le soupçonnait, morbidement endolori comme il était, d'y penser toujours, et lui-même ne le nie point; aussi s'empressait-on, comme Sainte-Beuve, de l'accuser de * plénitude de soi,' d'ado-
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ration perpétuelle du Saint-Sacrement en sa trop chère personne.' On raillait aussi ses raffinements de distinction, sa politesse cérémonieuse, son manque habituel de bonhomie. ' Consolez-vous, Monsieur, de n'avoir jamais vécu dans la familiarité de M. de Vigny, disait un de ses malins confrères de l'Académie ; personne n'y a vécu, pas même lui.' * Il était, dit plus équitablement Lamartine, un de ces hommes sans tache qui se placent sur l'isoloir de leur poésie pour éviter le coudoiement des foules.' Y a-t-il donc lieu de s'étonner si, en dépit de tout son goût primitif pour les réunions mondaines, en dépit de tout son scrupuleux empressement à remplir les plus hauts devoirs sociaux, en dépit même de son indulgence sans bornes pour toutes les faiblesses intellectuelles et morales, Vigny, par suite de cette trop apparente supériorité qui développe chez les êtres inférieur^ une aversion profonde, ne pouvait pas plus se plaire dans la banale société des hommes qu'il ne pouvait lui-même y plaire ? * La foule n'aime que les médiocrités,' s'en va-t-il répétant. Écartant donc peu à peu tous * les faux devoirs du monde,' sacrifiant au seul culte du moi ' tout le vulgaire des salons,' il finit, un beau jour, par s'écrier : ' Oh ! fuir, fuir les hommes, et se retirer à jamais parmi quelques élus ' ; oui, et, pour défendre
* le sauvage bonheur de ma vie,' dresser entre * la multitude méchante et aveugle ' et le pauvre moi tout meurtri la ' herse ' rigide d'une volonté stoïque Ainsi comme un écho sinistre retentit à travers toute la vie de Vigny le cri misanthropique de Stello :
* Seule la solitude est sainte.'
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La mère du poète n'eut pas plus tôt fermé les yeux que, fidèle à sa devise, Vigny s'enfuit avec sa femme loin de Paris au fond des Charentes. Là, dans un frais vallon de l'Angoumois tout ombragé de vieux chênes, au milieu d'une belle campagne abondante en sources, en prairies, en vignes capiteuses, se dressait, flanqué de deux petites tours irrégulières, un modeste manoir du xv® siècle, le Maine Giraud, vieille gentilhommière des Baraudins, dernière épave du vaste domaine ancestral de leur unique descendant. En cet ' ermitage héréditaire,' pour des séjours de plus en plus prolongés, a dit Sainte-Beuve,
Vigny plus secret Comme en sa tour d'ivoire avant midi rentrait.
Il essaya d'abord d'y vivre en gentilhomme campagnard non moins qu'en lettré : lui-même faisait, de concert avec ses métayers, valoir son bien, quatre-vingt cinq hectares mieux boisés que plantés ; de même, il bouillait son vin en une distillerie de sa façon ; oui, le poète à^Eloa fut à ses heures bouilleur de cru ! Puis en généreux ' civilisateur ' il voulut doter la petite ville voisine, Blanzac, d'une bibliothèque publique et de représentations théâtrales. Tentatives agricoles et littéraires ne réussirent pas mieux que les tentatives électorales. Force fut donc de restreindre au seul entourage immédiat toute influence éducatrice : le dimanche soir dans la salle à manger autour de la table desservie le châtelain ennuyé se mit donc à faire à ses domestiques assemblés de belles lectures trop souvent à leur gré empruntées à ses propres ouvrages. Peu à peu l'engourdissement des désœuvrés s'empara de
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lui : régulièrement il lisait chaque jour le Constitutionnel qu'il couvrait de notes copieuses ; gravement, * en étudiant perpétuel,' il s'abandonnait à la méditation de longs ouvrages hétéroclites ; complaisamment il compulsait ses vieux parchemins de famille, rêvant d'héroïques romans accomplis par ses aïeux sur ses propres terres. Rares étaient les distractions: correspondance, visites de voisins, préoccupations de santé ou d'affaires. Avec le soir toutefois venait l'heure solennelle : quittant sa femme assoupie et toute la maison endormie, le poète montait, grave, en une petite cellule boisée sous le toit pointu d'une tourelle en poivrière ; là, dans le voisinage des vents, des nuages et des étoiles, dolemment étendu sur une étroite couchette de soldat, il attendait, avec papier et plumes à portée de sa main, les rares et exquises inspirations de l'extase ; il s'oubliait dans le * calme adoré des heures noires qui apportent, comme un bienfait, quelque sentiment ou quelque pensée des Cieux.' Trop tôt, à son gré, en dépit de perpétuelles insomnies, venait l'aurore,
* l'abominable aurore,' * l'affreuse aurore,' * qui éveille tous les cris de la foule,' ' qui n'amène que l'affliction et l'ennui.' * Je l'ai vue trop souvent, disait-il, venir s'asseoir au chevet des malades à côté de moi ! ' En vain, par un beau jour ensoleillé, la chère Lydia voulait-elle, en sa passion bien anglaise pour la nature,
* l'entraîner à aimer les belles campagnes ' d'alentour : la noire mélancolie, que sécrétait le cœur blessé du poète, s'épanchait au dehors, s'amplifiant de l'étendue même de paysages trop monotones. * Hélas ! c'est l'été, gémissait -il ; mes arbres ne me disent
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rien ; la nature n'est pour moi qu'une décoration dont la durée est insolente et sur laquelle est jetée cette passagère et sublime marionnette appelée l'homme.' Dès lors, à quoi bon voyager? * Tous mes voyages à moi se font dans l'intérieur de mon front... Je suis comme un dieu Terme, les pieds dans la terre, enfoncés jusqu'aux genoux, mais la tête ailleurs, je l'avoue, quelquefois tout près du Ciel.' Prisonnier en son propre * palais de l'art,' sentant croître en luimême la solitude qu'il n'avait cru créer qu'autour de lui, le pauvre Stello en venait fatalement à conclure : ' Hélas ! oui : si la solitude est sainte, la solitude aussi est empoisonnée.'
Évidemment, cette * morne vie d'ermite,' en une * solitude aux vastes horizons,' sous la déprimante influence d'une malade incurable, dans la perpétuelle hantise de déceptions politiques, littéraires et sociales, ne pouvait en une tête raisonneuse que développer un pessimisme originel en un système plus ou moins logique. Pour se rendre compte de cette lente organisation ou plutôt désorganisation d'une pensée morbide, il suffit d'en rapprocher les plus énergiques formules : * Il n'y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L'extrême bien fait mal ; l'extrême mal ne fait pas de bien.' ' La seule fin vraie à laquelle l'esprit arrive sur-le-champ, en pénétrant tout au fond de chaque perspective, c'est le néant de tout: gloire, amour, bonheur, rien de tout cela n'est complètement... Nous sommes des don Quichottes perpétuels.' * Il n'y a de sûr que notre ignorance et notre abandon
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peut-être éternels.' * Qu'est-il besoin d'un Enfer? N'avons-nous pas la vie ? ' ' La vie, c'est un accident sombre entre deux infinis.' * Je me figure une foule d'hommes, de femmes et d'enfants, saisis d'un sommeil profond. Ils se réveillent emprisonnés, ils s'accoutument à leur prison et s'y font de petits jardins. Peu après, ils s'aperçoivent qu'on les enlève les uns après les autres pour toujours. Ils ne savent ni pourquoi ils sont en prison, ni où on les conduit après, et ils savent qu'ils ne le sauront jamais.' * Souffrance en prison, mort après.' ' La vérité sur la vie, c'est le désespoir. La religion même du Christ est une religion de désespoir, puisqu'elle désespère de la vie et n'espère qu'en l'éternité.' Conclusion : ' l'espérance est la plus grande de nos folies ' ; * l'espérance est la source de toutes nos lâchetés.' * Il faut anéantir l'espérance dans le cœur de l'homme. Un désespoir paisible sans convulsions de colères et sans reproches au Ciel est la sagesse même. Dès lors, j'accepte avec reconnaissance tous les jours de plaisir, tous les jours même qui ne m'apportent pas un malheur ou un chagrin.' Qu'est-ce donc qu'une pareille résignation dénuée de toute sérénité? ' Je suis stoïcien,' proclame Vigny : * ce que j'ai souffert n'a pas été audessus de mes forces.' Oui, mais stoïcien qu'exaspèrent également la révolte romantique et l'ascétisme chrétien. N'y a-t-il pas comme * un amer bonheur à se flageller ' ? * La contemplation du malheur donne une jouissance intérieure à l'âme.' * Le remède, c'est le mépris,' * le mépris divin et consolateur.' ' Le tout-puissant bourreau ne te surpassera pas si 607*18 e
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tu sais lui tenir tête.' Ce plus incurable des pessimismes ne proclame donc si haut l'omnipotence du mal que pour en nier aussitôt l'empire sur un héroïsme hautain. — Il fait mieux encore : laissant à Pascal sa froide attitude de * roseau pensant,' la plus frêle des créatures humaines sent jaillir de son cœur, d'autant plus sensible qu'il est plus meurtri, un flot de généreuse ardeur capable d'humilier la prétendue perfection d'un Créateur impitoyable. * Compagnons de souffrance,' unissons-nous contre l'ennemi commun, aidons-nous, aimons-nous. * Ne pouvant se soustraire à la misère commune, les hommes doivent avoir pitié les uns des autres, et s'exhorter mutuellement à rendre paisible et plein d'amour leur irréparable désespoir.' Suprêmes victimes de Dieu, les pires des hommes ne méritent de frères plus heureux et partant meilleurs ni haine ni dédain. * Il n'y a pas un homme qui ait le droit de mépriser les hommes.' ' Tous les crimes et tous les vices viennent de la faiblesse ; ils ne méritent que de la pitié.' * Qu'il a fallu souffrir pour devenir ainsi ! ' Ainsi se fait douce et miséricordieuse la commune tristesse des mortels, * pleine de commisération pour les frères de douleur, pour les prisonniers de cette terre, pour tous les hommes.' * J'aime l'humanité, j'ai pitié d'elle,' chante cette lyrique tendresse. * Aimer, oui ! car l'amour est une inépuisable source de réflexions, profondes comme l'éternité, hautes comme le ciel, vastes comme l'univers.' ' La bonté est une passion ; il y a l'enthousiasme de la bonté,' * Le jour où il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme ni amour ni adoration ni
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dévouement, creusons la terre jusqu'à son centre, mettons-y cent milliards de barils de poudre et qu'elle éclate en pièces comme une bombe au milieu du firmament.' Voilà comme, par un jeu apparemment logique de la sensibilité, sort de l'extrême pessimisme le suprême amour ; morte aux cieux, la religion renaît ici-bas sous forme de solidarité humaine ; à la mesquine misanthropie des individus succède la vaste philanthropie de l'espèce ; aux négations métaphysiques se substituent les affirmations morales ; aux dogmes théologiques, les devoirs sociaux ; à la superstitieuse piété, la bienfaisante pitié. En ce pauvre univers tout ravagé par les malédictions divines l'incrédule stoïcien ne voit survivre que 'l'impérissable loi de l'Amour et de la Pitié.'
A cet héroïque système, généreux jusqu'en son amertume, il ne manque, hélas ! pour être aussi efficace qu'harmonieux, qu'une chose, l'essentielle qualité qui manque à presque tous les stoïciens : l'action, une féconde activité prodigue d'elle-même, cette belle énergie spontanée qui résulte tout naturellement d'une santé exubérante ; il manque le don inné d'une vitalité saine. Sans doute, par un inévitable cercle vicieux, s'ils l'avaient eue dès l'origine, cette précieuse qualité native, tous ces fiers contempteurs de la vie, loin de la mépriser, -l'aimeraient, l'apprécieraient, en tireraient bonheur et profit et, partant, ils ne seraient pas pessimistes ; mais, ne l'ayant point, ils sont bien forcés de s'en passer tout en la dénigrant, c'est-à-dire de se résigner non sans douleur, au lieu de lutter ; ou plutôt, puisqu'il faut toujours lutter ici-bas, ils
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lutteraient moins contre eux-mêmes que contre tous les obstacles du dehors ; car, par une logique perversion, le peu de forces qui est échu à ces débiles, c'est moins à agir qu'ils l'emploient qu'à s'empêcher d'agir encore. * Les illusions sont le pain des sots,' dit Vigny dédaigneusement. * Les actions froissent toujours les autres et nuisent au prochain.' * Nos plus fortes inclinations sont vicieuses et tendent à la destruction de la société.' Ainsi Stello s'en va condamnant toute agitation politique ; ainsi Servitude et Grandeur militaires humilie toute l'infatigable ambition du conquérant devant la passive soumission de ses victimes ; ainsi la plupart des meilleurs poèmes proclament la vanité de tout effort, la douloureuse impuissance de toute énergie humaine, la seule souveraine puissance d'une fatalité implacable. Envisagée sous ce fâcheux aspect, l'œuvre entière de Vigny alarme à la fois comme un troublant réquisitoire contre toute activité terrestre et comme un dangereux plaidoyer en faveur du seul rêve idéal ; on entrevoit, sous tant de noblesse et de beauté, des germes empoisonnés de maladie et de mort. * Je n'ai plus l'ardeur de la lutte et du péril, écrit-il dès 1849 ; je me suis permis de rentrer dans la tristesse qui est ma nature et peut-être le vrai sens de la vie humaine.' Voué, faute d'un peu d' ' élixir de vie,' au précoce marasme des impuissants, Vigny ne pouvait donc avec toute sa supériorité intellectuelle que tristement ériger ou, si l'on veut, pallier en un spécieux système pessimiste sa propre incapacité vitale.
En cette dolente retraite du Maine Giraud cette
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malheureuse impuissance constitutionnelle ne pouvait que s'accroître encore. Soit que son perpétuel dévouement à sa femme malade l'absorbe tout entier, soit que ses infructueuses tentatives agricoles, politiques et humanitaires le rebutent à jamais, Vigny eut tôt fait de renoncer à tout son beau programme d'activité intellectuelle et morale. En vain écrit-il en son Journal : * Pour guérir la maladie de la vie, il suffit de peu de chose : aimer ou vouloir ' ; il ajoute aussitôt :
* C'est ce qui manque le plus souvent. Et cependant, il suffirait d'aimer quelque chose, n'importe quoi, ou de vouloir avec suite un but quelconque pour être en goût de vivre et s'y maintenir quelques années.' N'empêche qu'aussi passif en ses affections qu'en ses convictions, 'il voulait et ne voulait pas,' dit Sainte-Beuve, tout comme intellectuellement il affirmait et niait tour à tour, doutait et se contredisait sans cesse. Lui qui naguère encore écrivait :
* Étranger à toutes les haines, j'ai été heureux dans toutes mes affections, je n'ai fait de mal à personne. J^ai fait du bien à plusieurs. Puisse ma vie entière s'écouler ainsi,' le voilà qui maintenant se contente de dire assez indolemment : ' Vingt fois par heure je me dis : " Ceux que j'aime sont-ils contents? " Je pense à celui-ci, à celle-là que j'aime, à telle personne qui pleure : vingt fois par heure je fais le tour de mon cœur.' A coup sûr, elle est bien touchante, cette patiente revue des amitiés souffrantes ; mais est-ce bien là cette vivifiante * passion de bonté ' tant vantée, cet actif enthousiasme pour le bien qui eût sufii à guérir un cœur malade ? Il semble, en vérité, qu'à part
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d'intermittentes Telléités toute cette platonique charité ne sut bientôt plus s'exercer qu'en une lente et languissante correspondance ; et là encore de féminines qualités de tendresse, d'indulgence et de tolérance n'éclipsent que trop les ririles vertus d'énergie, de courage et d'entrain. C'est à des femmes, du reste, que s'adressent la plupart de ces dolentes et im peu froides missives, toujours plus intimes, malgré tous leurs efiorts, que familières : c'est à une ' chère Puritaine,' par exemple, ' sainte Camille ' \IauncHr, mi-anglaise mi-genevoise, dont ' l'austère exaltarion ' eût bien voulu convertir à la religion protestante miustre cousin ; c'est à la très cathdiqne Madame Lachaud, 'sœur Ange-Louise,' la fille spirituelle et la future héririère du poète, dont il blâme tendrement les excès d'abnégarion spontanée et de dévorion idolâtre ; c'est à une amie inconnue, ' jeune soeur aux jeux bleus,' à laquelle 'il ne peut songer sans attendrissement ' ; c*e:î: e- -.r. e: surtout à sa ' belle et capricieuse cousine,' la jeune vicomtesse du Flessis, dont il eût tant désiré, en ' directeur qui ne demande qu'à absoudre,' guider la ' légèreté cavalière ' et embellir de quelque noblesse morale ' la vie évaporée ' ; mais cet exquis privilège fut toujours refusé par la futile Célimène. ' Je ne sais, lui avoua-t-il un jour, si l'on gagne beaucoup aux courageuses dissîmularions. Il est bon de ne pas être trop résigné ! Ceux qui ne se plaignent jamais, par excès de bonté et de dévouement ou par pudeur de trop s'occuper d'eux-mêmes, sont tout surpris de voir un jour qu'(Hi s'accoutume à ne plus s'occuper d'eux. On les compte comme n'ajant plus le drcât de souffrir :
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on les traite comme invulnérables.' Eclairée par cette triste révélation, toute la grâce un peu maniérée, un peu compassée, coquette même à sa façon, de cette longue correspondance prend un aspect touchant : on y découvre ' la prévenance attentive de ces âmes rares qui trouvent du bonheur à rechercher ce qui peut plaire à l'esprit et au cœur de ceux qui leur sont chers ' ; mieux encore : on y découvre l'héroïque bonté d'un homme foncièrement ' triste, mais ne voulant pas le paraître,' qui, pour ne pas trop apitoyer les autres sur son propre sort, se fait un point d'honneur de sourire et de faire sourire jusqu'au milieu de ses plus accablantes douleurs. Cette gauche attitude de confesseur attendri et de consolateur bénévole a sa beauté, une rare beauté qui à la longue s'impose autant à l'estime de la raison qu'à l'affection du cœur. — Au point de vue intellectuel plus encore qu'au point de \aie moral, même invincible inertie. Vainement Vigny s'efforçait de se donner le change. ' Je travaille beaucoup, écrivait-il à un éditeur ; vous serez effrayé de la quantité de manuscrits que je vous apporterai bientôt.' ' J'ai des caisses pleines de manuscrits, ajoutait-il à d'autres ; j'ai entassé des volumes dans mes vieilles tours ; mais je ne suis pas pressé de publier, et j'écris toujours.' Qu'écrivait-il donc? Quarante - trois cahiers d'un Journal de quarante années nous apprennent qu'en * ce monologue intime ' il s'agissait bien plus en réalité de notes, d'impressions, de plans, d'esquisses, bref de velléités de toutes sortes, que d'œuvres véritables, que de labeur tenace, méthodique et viril. Ce n'était vraiment
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là, chez l'incorrigible rêveur, que vieille habitude de gaspillage mental aggravée par l'âge et la souffrance en un impérieux besoin de distraction studieuse. * Le travail est un oubli, dit-il ; mais un oubli actif qui soutient l'âme.' * Je vous rends grâce, ô mon Dieu, s'écrie-t-il encore, de m'avoir donné la puissance du travail qui fait que je puis oublier entièrement mon ignorance éternelle.' Quand n'avortaient donc pas, dès la naissance, ces chétifs enfants de la rêverie, leur père, pour employer ses propres expressions, les * cloîtrait ' en bas âge ; et, s'ils ne s'éteignaient pas encore de langueur, lui-même les faisait périr de malemort. Ainsi moururent de la main du poète une deuxième consultation du Docteur Noir sur le suicide, une troisième sur les hommes politiques, une quatrième sur l'amour ; une très belle suite d^Eloa reste à l'état d'ébauches fragmentaires ; vingt fois il reprit, sous le titre de Daphné, transforma et finalement abandonna son vieux sujet de Julien V Apostat ; il esquissa une douzaine à^ Elévations poétiques, non moins de romans, une comédie en vers... Bref, de ces trente années de désœuvrement songeur n'a survécu qu'une douzaine de poésies, à peine quinze cents vers.
Pour bien comprendre en ses causes profondes cette véritable ' infirmité mentale ' de Vigny, l'étude des fâcheuses circonstances de sa vie ne suffit pas encore, pas plus que l'examen de sa philosophie désespérante ; il faut aller plus loin ; il faut, par delà le superficiel conflit de l'être conscient et de sa raison avec les réalités terrestres, pénétrer jusqu'au fond de cette intime
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sensibilité où tout naît en somme et où tout s'élabore ; il faut, dans la pénombre de l'inconscience, distinguer les obscurs tâtonnements de la création poétique. Or, la rêverie, avons-nous vu, voilà pour Vigny comme pour la plupart des grands poètes l'état poétique par excellence ; Stello et Chatterton l'ont assez répété, et lui-même le proclama en pleine Académie :
* Le travail du poète, c'est la rêverie.' Mais quelle rêverie? Une rêverie aussi intense que continue ;
* Ce qui se rêve est tout pour moi, dit-il ; la voix de ma pensée se fait entendre si haut que le bruit extérieur ne l'étoufïe pas ; le travail de mon âme parle fort et toujours. Je marche lentement à travers les rues parce que mon corps écoute mon cerveau qui parle sans interruption, mon cerveau immobile qui travaille et tourbillonne avec une vitesse effrayante.' De là, cet étrange état d' ' immatérialisation complète,* de * perpétuelle hallucination séraphique,' de * somnambulisme ' qui étonnait si fort des contemporains tels que Dumas et Sainte-Beuve. De là aussi un premier danger : car si la rêverie est * le prélude des grandes œuvres,' elle n'en est que le prélude : il faut qu'elle cesse pour faire place à l'exécution ; autrement à trop rêver on ne crée jamais. — Mais où donc se prendre en ce flux d'ombres fantasmagoriques qu'elle crée? à quelles branches s'accrocher en * ce torrent d'images ' et de pensées ? Au symbole, dit Vigny : * le symbole soutient l'esprit dans l'inspiration, comme le chiffre dans le calcul.' Sans doute ; mais le symbole n'est qu'une image choisie et organisée en idée : or, pour le choix (passe encore) comme pour l'organisation, Vigny
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semble s'en rapporter bien plus aux chances de l'inspiration instinctive qu'aux procédés conscients d'une raison lucide et d'une volonté tenace. L'œuvre se fait d'elle-même, à l'en croire, par le jeu spontané de l'association des idées, ou plutôt par un véritable automatisme de pensée fixe. * Lorsqu'une idée neuve, juste et poétique, dit-il, est tombée de je ne sais où dans mon âme, rien ne peut l'en arracher ; elle y germe comme le grain dans une terre labourée. En vain je parle, j'agis, j'écris, je pense même sur d'autres sujets ; je la sens pousser en moi, l'épi s'élève et mûrit, et bientôt il faut que je moissonne ce froment et que j'en forme autant que je puis un pain salutaire.' Rien de plus merveilleux, à coup sûr, que cette génération spontanée, aussi impulsive qu'impérieuse ; mais combien fragile ! Vigny reconnaît lui-même qu'en dépit de la persistance des hantises diurnes la seule paix complète des heures nocturnes convient à ces béatitudes fécondes. * Les nuits sont mes forteresses,' répète le * lyrique et somnambule ' Stello. * Le travail du jour n'est qu'un prélude, reprend-il lui-même ; il me semble, tant que le soleil est sur l'horizon, que j'attends quelqu'un qui ne doit venir que plus tard. C'est toujours vers minuit, à l'heure des esprits, que la poésie devient ma souveraine maîtresse.' Qu'advient-il, hélas ! si ce fragile état de grâce s'en va avec les rares conditions qui le favorisent? Survienne le moindre trouble organique, le moindre désordre psychique, le plus léger malaise, l'âge seulement, et voilà l'équilibre rompu, le charme brisé, l'impuissance sans remède, le poète réduit au silence. Lorsque l'exécution de
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l'œuvre est aussi passive que la préparation même, n'est-ce point un second danger, plus grave encore que le premier ? — Or, il en est un troisième, le plus grave de tous : cette rêverie est aussi voluptueuse qu'elle est passive. En ces heures hallucinées de la nuit, lisons-nous quelque part, * un mystique jour glisse on ne sait d'où ' ; en ces accès d' ' enthousiasme fiévreux,' * un frisson prophétique ' fait vibrer tout l'être pâmé.' * Il y a en moi quelque chose de plus puissant pour me faire écrire : le bonheur de l'inspiration, délire qui surpasse de beaucoup le délire physique qui nous enivre dans les bras d'une femme. La volupté de l'âme est plus longue. L'extase morale est supérieure à l'extase physique.' ' Mouvement de poésie qui s'élance malgré moi. O ma Muse, ma Muse, je suis séparé de toi. Séparé par des vivants qui ont des corps et qui font du bruit. Toi tu n'as pas de corps ; tu es une âme, une belle âme, une déesse.' * Où me conduiras-tu, passion des Idées, où me conduiras-tu? Âme jetée aux vents comme Françoise de Rimini ! Ton âme, ô Francesca, montait, tenant entre tes bras l'âme bien-aimée de Paolo : mon âme est pareille à toi.' De telles jouissances si intimes, si pures, si célestes doivent-elles s'exprimer? N'estce point un sacrilège que de profaner tant de chaste beauté dans l'impur commerce des hommes? La vulgaire foule des gens froids ne trouve-t-elle pas en cet ' extraordinaire enivrement de l'inspiration ' ' quelque chose de puéril et d'exagéré,' voire de ' ridicule ' ? Qui donc ici-bas sait découvrir en la * sincérité ' même de ces * émotions ' ' ce caractère sacré que doit donner
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la présence divine du vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu ? ' — * larmes saintes, larmes bienheureuses, d'adoration, d'admiration et d'amour ! ' Et alors même que devraient s'exprimer ces suprêmes émotions, qui pourrait y réussir? en quelle langue? en quels mots? en quels rythmes? Les plus aériennes harmonies de la musique y suffiraient-elles ? Sans doute, * le plus beau moment d'un livre est celui où l'on écrit ' ; mais combien est décevant le résultat tangible? Nul ne le sent mieux que le poète dont l'exécution est d'autant plus imparfaite que l'inspiration est plus haute et plus pure ; nul ne le sent mieux que Vigny aussi tourmenté qu'un Flaubert par * les affres du style,' quoique moins souvent victorieux. * L'Ecriture grossière représente aussi mal la Parole que la lente Parole représente la Pensée.' * La langue céleste, rien ici-bas ne nous la fait deviner, si ce n'est la Prière et l'Amour.' * Dès qu'elle s'exprime, la poésie a donc perdu la moitié de son charme.' Dès lors, si elle ne peut ni ne doit s'exprimer, cette ineffable inspiration d'en haut, à quoi bon tenter de pénibles efforts aussi coupables que vains? Mieux ne vaut-il pas ici encore se dire : * Abstiens-toi ' ? Et voilà, comme toujours, le pauvre idéaliste arrêté en ses plus beaux élans par les pratiques difficultés de l'exécution ; le voilà condamné à l'inactivité poétique comme à toutes les autres ; le voilà voué aux stériles jouissances de l'orgueil impuissant. * Eh quoi ! s'écrie-t-il las de lutter contre la rebelle matière du langage, ma pensée n'est-elle donc pas assez belle par elle-même pour se
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passer du secours des mots et de l'harmonie des sons ? ' * Parfaite illusion, réalité parfaite,' répète-t-il. * Consolons-nous de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée, et que cette jouissance rien ne peut nous la ravir.' Ainsi, à force de se complaire dans le perfide charme d'extases morbides, — extases d'autant plus rares naturellement que vieillit l'organisme, — le noble poète moraliste, qui avait en sa jeunesse si vaillamment rêvé de missions sociales et de chefsd'œuvre héroïques, en vient fatalement en pleine maturité à ces tristes conclusions de dilettante épuisé : * Le Silence est la Poésie même pour moi... Le beau, c'est la croyance ; l'art, c'est la prière.' Aussi incapable que son Stello * d'éviter le rêve maladif et inconstant qui égare l'esprit,' * las d'une méditation perpétuelle,' toujours et jusque dans sa vie intellectuelle ' plus spectateur qu'acteur,' bref, victime de la passivité dans l'art, le frêle et triste Vigny n'échappe pas plus au cruel pronostic de Sainte-Beuve qu'au clairvoyant diagnostic du Quaker : ' En toi la rêverie continuelle a tué l'action ; l'âme a rongé le corps.' * Le malheur, conclut-il lui-même, c'est la pensée.'