IV. — Dernières Œuvres, derniers Jours
Par bonheur, loin de manifester un déclin, comme le prétend injustement Sainte-Beuve, les onze poèmes que Vigny acheva en ces trente années de retraite suffisent à pleinement révéler sa suprême évolution artistique et morale. Et tout d'abord, ce sont bien, plus que jamais, de vrais 'poèmes, c'est-à-dire des œuvres con-
Ixxviii ALFRED DE VIGNY
formes à ce genre spécial qu'il avait sous l'influence de Byron inauguré en France avec Moïse et Éloa : ce sont de symboliques poésies * dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique et dramatique.' ' L'idée est l'héroïne,' dit le poète lui-même. Or, comme cette idée se trouve à la fois triste en son pessimisme et morale en sa portée, Vigny s'y montre, selon ses propres définitions, ' moraliste épique,' * mélancolique ' auteur de * satires sombres,' * un Raphaël noir,' ' un janséniste romantique.' D'autre part, ces rares et exquises condensations d'une pensée maladive sont bien des ' perles,' au sens peu banal du mot, puisque, comme chez l'huître perlière au fond des mers, ce sont de lentes et merveilleuses sécrétions d'un mal intime.
Les Destinées (1849) forment le digne prologue de ce recueil à la fois si mince et si précieux : nous n'y voyons partout sous des masques divers que d'héroïques protagonistes du poète aux prises avec le Destin. En vaincu de la vie, et partant plus fataliste que jamais, Vigny nous donne tout d'abord, avec moins de logique assurément que d'imagination, une désespérante vision de notre sort terrestre. Les Destinées, à l'entendre, c'étaient aux temps antiques de ' froides déités ' dont ' les pieds lourds et puissants ' ' pesaient sur chaque tête,' dont ' l'ongle sans pitié ' traînait la femme en pleurs et l'homme humilié, ' tous errants sans étoiles, en un désert sans fond.'
Le Sauveur est venu . . .
La croix monte et s'étend sur nous comme un abri !...
Un soupir de bonheur sortit du cœur humain.
SA VIE ET SON ŒUVRE Ixxix
L'homme est donc libre enfin, puisqu'à la Fatalité va succéder la Responsabilité. Mensonge ! au Destin païen ne succède que la Grâce chrétienne ; la faveur providentielle n'est que duperie céleste ; au lieu d'être écrit sur * le livre de Dieu,' notre sort est écrit sur
* le livre de Christ.' De la liberté nous n'avons qu'une illusion traîtresse : * l'homme sera toujours un nageur incertain.' Et le blasphème de remonter comme naguère à la bouche du poète angoissé :
Mais qui donc tient la chaîne ? — Ah ! Dieu juste, est-ce vous !
Rien de comparable au lent, puissant, inexorable mouvement de ces âpres tercets qui, enchaînés l'un à l'autre, planent * comme un vol de vautours,' tour à tour s'élevant et s'abaissant, au-dessus de ce
* troupeau faible et morne ' qu'est notre pauvre humanité. Ce cauchemar sublime évoque les plus farouches conceptions de Dante et d'Eschyle ; il présage aussi les plus atroces visions d'un disciple aimé du maître, Baudelaire. — Dans le Mont des Oliviers (1843), même angoisse métaphysique, exprimée en un symbole moins surhumain, il est vrai, mais plus pathétique : c'est le Sauveur lui-même qui, en son cœur d'homme, sentant * une invincible étreinte,' implore son Père le Tout-Puissant :
Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main .?
Alors, pourquoi, au lieu de ' la Certitude heureuse et de l'Espoir confiant,' laisses-tu persister ici-bas le Mal et le Doute qui, plus cruels que tous les autres tour-