‹ Chatterton;Chapitre 3 sur 73 · VI ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

VI ALFRED DE VIGNY

du faubourg Saint-Honoré ne fréquentaient guère que des ci-devant et des fils d'émigrés, presqu'aussi mécontents et encore plus envieux même des succès de l'Empire que de ceux de la Révolution, aussi incapables de s'adapter aux impérieuses exigences du nouveau régime qu'aux irréparables ruines de l'ancien, irrémédiablement ennemis de leur propre temps. ' Leurs chagrins me serraient le cœur,' dit tendrement Vigny ; et il ajoute non sans amertume : * L'expérience chagrine de la vieillesse entrait dans mon esprit d'enfant et le remplissait de défiance et d'une misanthropie précoce.' De cette fâcheuse déformation du peu vivace rejeton de vieux parents et d'une vieille race, trop frêle pour réagir énergiquement contre toutes les contraintes du dehors et s'épanouir librement, datent, croyons-nous, cet intime désaccord avec la réelle société des hommes, cette sourde révolte contre l'implacable fatalité des choses, cette inconsciente habitude de triste repliement sur soi et par contre de fier isolement aristocratique, bref toutes ces latentes et persistantes tendances vers un idéalisme aussi hautainement stoïque que sombrement pessimiste, qui firent chez Vigny à la fois le pathétique malheur de sa vie et la rare originalité de son œuvre.

De cette double inadaptation et vitale et sociale on ne tarda guère, du reste, à s'apercevoir : le premier contact avec le monde d'un enfant trop choyé, affiné même jusqu'à la délicatesse, déjà dévié de la croissance normale, ne pouvait être qu'un heurt pénible, et ce le fut, en effet. Lorsque vers la huitième année M""® de Vigny, qui avait épuisé toutes ses ressources d'enseignement

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