‹ Chatterton;Chapitre 4 sur 73 · SA VIE ET SON ŒUVRE VU · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON ŒUVRE VU

domestique, se résigna à mettre son fils en demipension à l'institution Hix pour qu'il suivît les cours du Lycée Bourbon, le petit noble dédaigneux et souffreteux ne put se conformer ni au régime * sordide,' à l'en croire, ni à l'esprit égalitaire du lieu. On n'insultait pas seulement, s'imagine-t-il, à sa supériorité aristocratique ; on exploitait encore sa supériorité intellectuelle, — disons tout bas, sa faiblesse naïve : car presque toujours, il faut bien l'avouer, il y a en ces pauvres souffre-douleurs quelque impuissance native. * Cela, dit-il, me rendit sombre, triste et défiant ' (y. 268); *car ces chagrins d'enfantslaissent dansl'homme une teinte de sauvagerie difficile à effacer durant le reste de la vie.' Aussi était-ce déjà avec ce même sentiment d'amertume concentrée qu'il devait manifester en toute son existence que, chaque soir, avant de rentrer au logis, il faisait claquer les lourdes portes de sa geôle maudite, comme il fera plus tard claquer celles de cette sombre tour solitaire où il prétendit durant trente ans abriter contre toutes les vilenies d'un monde odieux sa dignité offensée. Dès l'école, fuyant les vaines luttes mesquines, le futur stoïcien apprenait à ne chercher qu'en lui seul à la fois son orgueil et son bonheur.

Par malheur, au douloureux adolescent si sensible aux inévitables brutalités de la vie, la sagesse maternelle ne sut pas offrir de mentor plus expérimenté qu'un précepteur ecclésiastique. Rapidement, il est vrai, en ce régime de serre chaude, les facultés intellectuelles du poète naissant se développèrent dans le sens où ne les appelait que trop une imagination facilement

vin ALFRED DE VIGNY

exaltée. Vigny s'éprit de littérature : il traduisait Homère en anglais, comparant au texte de Pope sa double traduction ; puis, ce tour de force accompli, il se mettait à rédiger romans et tragédies ; en secret, avouera-t-il plus tard, il rêvait ' de produire quelque chose de grand et d'être grand par ses œuvres.' ' Bonaparte et Byron, poète et capitaine,' suggère la Flûte. Pour être plus péniblement entravée au dehors, l'ambitieuse, quoique timide personnalité du jeune solitaire n'en prenait, comme il arrive presque toujours en ces natures concentrées, que plus obstinément sa revanche intérieure.

Il Y eut pourtant en cette studieuse et rêveuse adolescence une brusque explosion d'activité impulsive, dont les piteuses conséquences même sont instructives. Au milieu de la fièvre guerrière qu'entretenaient alors dans la France impériale les épiques triomphes de la Grande Armée, l'émotif descendant d'une double lignée de soldats et de marins se crut lui aussi une impérieuse vocation militaire. * Il me prit, dit-il, un amour vraiment désordonné de la gloire des armes.... Ni mes études sévères, rudes, forcées et trop précoces, ni le bruit du grand monde où, pour me distraire de ce penchant, on m'avait jeté tout adolescent, ne me purent ôter cette idée fixe.' En vain croula l'Empire ; la Restauration lui apparut comme une aube propice. Le 6 juillet 1814, l'imberbe guerrier de dix-sept printemps endosse donc l'éclatant uniforme ultraaristocratique des Mousquetaires de la Maison-Rouge. Au suspect titre de comte que vient de lui léguer son père mourant il joint un noble bréviaire moral où la

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