SA VIE ET SON ŒUVRE XI
fâcheux effets de cette ' maladie ' (le mot est de lui), d'une sensibilité trop vive et d'une imagination exaltée, le pauvre poète égaré sous les drapeaux eut raison de conclure en toute humilité : * J'étais bien déplacé dans l'armée,' et, à la première occasion, de s'affranchir d'une servitude volontaire, chaque jour à ses yeux * plus oisive et plus grossière que jamais.'
L'affranchissement lui vint sous forme de mariage. C'est en vain que, dans les salons de Paris, la très belle et très intelligente Delphine Gay s'était éprise du beau lieutenant rêveur et que sa mère avait intrigué auprès de M™^ Desbordes-Valmore pour amener cette union apparemment idéale : M"® de Vigny n'y vit que mésalliance sans profit. Soudain, à Pau, en 1825, l'officier de passage s'éprit à son tour d'une belle, blonde, un peu indolente, un peu froide créole anglaise de vingt-cinq ans, Miss Lydia Bunbury, seconde fille d'un riche et excentrique colon de la Guyane, ' trois fois millionnaire,' disait-on. * La fortune, à la mort du père âgé de soixante-dix ans, s'élèvera à plus de six cent mille francs, déclare le colonel du 55®, et elle jouira du jour de son mariage de huit à dix mille francs.' Une si magnifique occasion de redorer le blason des aïeux désarma tous les préjugés possibles de M^^ de Vigny sur la religion de sa future bru, sur sa nationalité étrangère et sur son ignorance à peu près complète de la langue française : elle consentit ; le mariage eut lieu à la hâte ; et le jeune capitaine sans avenir, apparemment délivré de toute préoccupation pécuniaire, s'empressa de prendre congé sur congé pour s'adonner plus librement à sa chère littérature.
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Il ne Pavait, du reste, jamais entièrement sacrifiée ; tant s'en faut. * Lévite,' * bénédictin de caserne,' dit-il, il s'était courageusement donné, * dans les nuits ' comme ' dans le tumulte fatigant et vain des journées militaires,' ' une éducation volontaire, la vraie, la seule qui donne à l'âme son élévation et sa forme définitives.' ' La distraction me soutenait, me berçait dans les rangs, sur les grandes routes, au camp, à cheval, à pied, en commandant même, et me parlait à l'oreille de poésies et d'émotions divines nées de l'amour, de la philosophie et de l'art... L'état de somnambulisme où me jette en tout temps la poésie [remarque singulièrement caractéristique] passa quelquefois pour du dédain de ce qui m'entourait...' * J'avais Eloa ; j'avais tous mes poèmes dans ma tête; ils marchaient avec moi par la pluie de Strasbourg à Bordeaux, de Dieppe à Nemours et à Pau ; et, quand on m'arrêtait, j'écrivais. J'ai daté chacun de mes poèmes du lieu où se posa mon front.' A la pleine satisfaction d'une si impérieuse vocation littéraire tous les congés renouvelés ne suffirent bientôt plus : Vigny démissionna et, capitaine * en réforme,' vint se fixer à Paris. * J'ai besoin, écrivait-il à Lamartine, d'être raffermi pour croire en moi-même.'
C'était justement l'heure fameuse où, dans le salon de Charles Nodier à la Bibliothèque de l'Arsenal, s'organisait le Cénacle de l'École romantique. ' Il se trouva, dit ce premier venu d'entre eux, quelques hommes très jeunes alors, épars, inconnus l'un à l'autre, qui méditaient une poésie nouvelle. Chacun d'eux dans le silence avait senti sa mission dans son cœur. Lors-
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qu^ils se virent mutuellement, ils marchèrent l'un vers l'autre, se reconnurent pour frères et se donnèrent la main.' Dès l'aube de cette renaissance poétique, en cette nouvelle Pléiade, pour parler le langage de l'époque, le poète à^Eloa parut et brilla comme l'une des plus pures et non des moins éclatantes étoiles. Par un curieux phénomène d'éphémère adaptation, on vit, en effet, ce même être indolent, dont la froide réserve était encore au régiment, comme naguère au lycée, réfractaire à tout épanchement d'amitié ou de simple camaraderie, prendre feu soudain en cette ardente atmosphère d'enthousiasme poétique et se fondre, pour ainsi dire, ou plutôt vibrer, en une communion apparemment intime avec des natures à tout autre égard différentes de la sienne. ' Au bout de quelques minutes, dit l'un d'eux, je causais avec Vigny comme si je l'avais connu depuis longtemps.' * Ce très pâle jeune homme à l'air souffrant, dit un autre, était le premier par l'imagination ; c'est ce que je dirai toujours en prose comme en vers, moi qui ai assisté aux bouillonnements si riches de cette imagination dans toute sa force, dans toute la plénitude de son effervescence.' Il convient donc de s'attarder en cette période capitale, quoique exceptionnelle, de la vie de Vigny où, en une douzaine d'années, sa faible vitalité ne s'épanouit si brusquement en une belle floraison de chefs-d'œuvre que pour demeurer ensuite pendant près de trente ans plus ou moins stérile.
Les relations de Vigny avec le futur chef de l'école sont à cet égard caractéristiques. Victor Hugo, alors rédacteur du Conservateur littéraire, n'avait encore
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que dix-huit ans. Rapidement, sous l'influence entraînante du génial adolescent, se développa en Vigny la plus vive amitié qu'il ait jamais ressentie. D'abord distantes de la part du grave ofiicier-gentilhomme qui n'use que du * Monsieur et ami,' et déférentes chez le modeste alors, quoique ardent poète-bourgeois, les relations des deux jeunes gens prirent bientôt un tel ton de fervente intimité que l'aîné finit par signer ses propres lettres du nom même de son cadet, Victor. Et ce ne fut plus dès lors que fréquent échange de dithyrambiques compliments, de délicats conseils, de tendres recommandations, l'éloge abondant surtout sous la plume du plus jeune, longtemps fidèle à son attitude de disciple. * J'ignore, dit par exemple Hugo, si ma lettre sera pour vous ce que les vôtres sont pour moi ; mais j'y puise du courage, de l'enthousiasme et du talent. Elles me rendent plus grand et meilleur, quand je les reçois et quand je les relis. Votre courant est comme électrique, et mon mérite est de pouvoir quelquefois me mettre de niveau et entrer en communion avec vous. Vous savez combien je vous aime, Alfred.' (Ailleurs, 'j'aime votre cœur comme j'aime vos vers.') 'Saluons ensemble cette année qui vieillit notre amitié sans vieillir notre cœur.' Vigny est témoin au mariage de Hugo ; il prend à la mort de sa mère, puis à celle de son premier-né, une part touchante ; il lui confie pieusement la publication de son Satan, au cas où ' les boulets espagnols n'en respecteraient pas l'auteur.' On aurait pu croire, tant le parallélisme de leur double carrière est au début manifeste, que les deux