‹ Chatterton: drameChapitre 2 sur 80 · DERNIÈRE NUIT · texte numérisé non relu

DERNIÈRE NUIT

fondre , agissent sur les sociétés par les travaux et la pensée, mais se remuent dans des régions qui me semblent éternellement séparées.

L'homme habile aux choses de la vie et tou-> jours apprécié , se roit , parmi nous , à chaque pas. n est convenable à tout et convenable en tout. Il a une souplesse et une facilité qui tiennent du prodige. 11 fait justement ce qu'il a résolu de faire , et dit proprement et nettement ce qa'il veut dire. Rien n'empêche que sa vie ne soit prudente et compassée comme ses travaux. Il a l'esprit libre , frais et dispos , toujours présent et prêt à la riposte. Dépourvu d'émotions réelles , il renvoie promptement la balle élastique des bons mots. Il écrit les affaires comme la littérature , et rédige la littérature comme les affaires. Il peut s'exercer indifféremment à l'œuvre d'art et à la critique , prenant dans l'une la forme à la mode , dans l'antre la dissertation sentencieuse. Il sait le nombre de paroles que l'on peut réunir pour faire les apparences de la passion , de la mé- / lancolie , de la gravité , de l'érudition et de' l'enthousiasme. — Mais il n'a que de froides veU léités de ces choses , et les devine plus qu'il ne| les sent; il les respire de loin comme de vague'

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odeurs des fleurs, inconnues. Il sait la place du mot ou du sentiment, et les chiffrerait au be^ soin. Il se fait le langage des genres, comme on se fait le masque des risages. Il peut écrire la comédie et Toraison funèbre, le roman el Thistoire, Fépitre et la tragédie., le couplet et le discours politique. Il monte de la grammaire à l^œuvre, au lieu de descendre de rinspiration au style; il sait façonner tout dans un goût vulgaire et joli , et peut tout ciseler avec agrément , jusqu'à réloquencede la passion. — ^C'est l'homme de lettres.

Cet homme est toujours aimé , toujours compris , toujours en vue ; comme il est léger et ne pèse à personne , il est porté dans tous les bras où il veut aller ; c'est l'aimable roi du moment, tel que le dix<>huitième siècle en a tant couronné. — Cet homme n'a nul besoin de pitié;

Au-dessus de lui est un homme d'une nature plus forte et meilleure. Une conviction profonde et grave est la source où il puise ses ouvres et les répand à larges flots sur un sol dur et souvent ingrat. Il a médité dans la retraite sa philosophie entière ; il la voit toute d'un coup d'œil ; il la tient dans sa main comme unechaîne, et peut dire à quelle pensée il va «â^^

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pendre son premier anneaa , à laquelle aboutira le dernier, et quelles œuvres pourront s'attacher à tous les autres dans l'avenir. Sa mémoire est riche , exacte et presque infaillible; son jugement est sain, exempt de troubles autres que ceux qu'il cherche, de passions autres que ses colères contenues ; il est studieux et cahne. Son génie, c'est l'attention portée au ^degré le plus élevé , c'est le bon sens à sa plus magnifique expression. Son langage est juste , net , franc , grand dans son allure et vigoureux dans ses coups. Il a surtout besoin d'ordre et de clarté , ayant toujours en vue le peuple auquel il parle , et la voie où il conduit ceux qui croient èa lui. L'ardeur d'un combat perpétuel enflamme sa vie et ses écrits. Son cœur a de grande» révoltes et des haines larges et sublimeisjqui le rongent en secret, mais que domine et dissimule son exabte raison. Après tout , il mar<^he le pas qu'il veut , sait jeter des semences, à une grande profondeur, et attendre qu'elles aient germé , dans une immobilité effrayante. Il est maître de lui et de beaucoup d'ames qu'il entraine du nord au sud, selon son bon vouloir 9 il tient un peuple dans sa main , et Veplnion qu'on a de lui le tient dans le res-

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pect de lai-même, et l'oblige à surveiller sa vie. — C'est le grand et véritable écrivain.

Celui-là n'est pas malheureux ; il a ce qu'il a voulu avoir; il sera toujours combattu, mais avec des armes courtoises ; et quand il donnera des armistices à ses ennemis, il recevra les hommages des deux camps. Vainqueur ou vaincu , son front est couronné. — Il n'a nul besoin de votre pitié.

Mais il est une autre sorte de nature, nature plus passionnée , plus pure et plus rare. Celui qui vient d'elle est inhabile à tout ce qui n'est pas l'œuvre divine, et vient au mo&de à de rares intervalles , heureusement pour lui , malheureusement pour l'espèce humaine. Il y vient pour être à charge aux autres ^ quand il ^ppar^ tient complètement à cette race exquise et puissante qui fut celle des grands hommes inspirés. — L'émotion est née avec lui si profonde et si intime, qu'elle l'a plongé, dès l'enfance, dans des extases involontaires , dans des rêve* ries interminables, dans des inventions infinies. L'imagination le possède par-dessus tout. Puissamment construite, son ame retient et juge toute chose avec une large mémoire et un sens droit et pénétrant ; mais l'imagination emporte

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ces facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon eiilève la nacelle. Au moindre choc elle part , au plus petit souffle elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite «ublime vers des mon> des inconnus , vous devenez l'habitude invincible de son amei ^-^ Dès-lors plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompâs sur quelques points. Sa sensibilité est devenue trop vive ; ce qui ne fait qu'effleurer les autres le blesse jusqu'au sang; les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées ; ses enthousiasmes excessifs l'égarent ; ses sympathies sont trop vraies ; ceux qu'il plaint souffrent moins que lui , et il se meurt des peines. des autres. Les dégoûts^, les froissemens et les résistances de la société humaine le jettent dans des abatteràens profonds, dans de noires indignations , dans des désolations insurmontables , parce qu'il comprend tout trop complètement et trop profondément, et parce que son (bïX va droit aux causes qu'il déplore ou dédaigne , quand d'autres yeux s'arrêtent à l'effet qu'ils combattent. De la sorte , il se tait , s'éloigne , se retourne sur lui-même , et s'y enferme comme en un cachot. Là , dans l'intérieur de sa tête

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