LE QUAKER, RACHEL , CHATTERTON
chatterton , après avoir embrassé Rachel, qui court au-devant de lui , donne la main au quaker.
Bonjour, mon sévère ami.
LE QUAKER
Pas assez comme ami, et pas assez comme médecin. Ton âme te ronge le corps. Tes mains sont brûlantes et tou visage est pâle. — Combien de temps espères-tu vivre ainsi?
Le moins possible. — Mistress Bell n'estelle pas ici ?
LE QUAKER
Ta vie n'est-elle donc utile à personne ?
Au contraire , ma vie est de trop à tout U inonde.
LE QUAKER
Crois-tu fermement ce que tu dis ?
Aussi fermement que vous croyez à la charité chrétienne. (// sourit avec amertume.) LE QUAKER.
Quel âge as-tu donc ? Ton cœur est pur et jeune comme celui de Rachel, et ton esprit expérimenté est vieux comme le mien.
J'aurai demain dix-huit ans.
LE QUAKER
Pauvre enfant!
Pauvre ? oui. — Enfant ? Non... j'ai vécu mille ans.
LE QUAKER
Ce ne serait pas assez pour savoirla moitié de ce qu'il y a de mal parmi les hommes. Mais la science universelle , c'est l'infortune. CHATTERTON.
Je suis donc bien savant!... Mais j'ai cru que mistress Bell était ici.— Je viens d'écrire une lettre qui m'a bien coûté.
LE QUAKER
Je crains que tu ne sois trop bon. Je t'ai bien dit de prendre garde à cela. Les hommes sont partagés en deux parts : martyr* t bourreaux. Tu seras toujours martyr de ,ous , comme la mère de cette enfant-là. chatterton, avec un élan violent.
La bonté d'un homme ne le rend victime jue jusqu'où il le veut bicu, et l'affranchisscueut est dans sa main.
LE QUAKER
Qu'entends-tu par-là?
chatterton, embrassant Racket, dit de la voix la plus tendre :
Voulons-nous faire peur à cette enfant? et si près de l'oreille de sa mère ?
LE QUAKER
Sa mère a l'oreille frappée d'une voix moins douce que la tienne , elle n'entendraitpas. — Voilà trois fois qu'il la demande !
chatterton , s appuyant sur 1$ fauteuil où le quaker est assis.
Vous me grondez toujours; mais dites-moi seulement pourquoi on ne se laisserait pas aller à la pente de son caractère, dès qu'on est sûr de quitter la partie quand la lassitude viendra. Pour moi , j'ai résolu de ne me point masquer et d'être moi-même jusqu'à la fin, d'écouter en tout mon cœur dans ses épan chemens comme dans ces indignatious , et de me résigner à bien accomplir ma loi. A quoi bon feindre le rigorisme, quand on est indulgentPOu verrait un sourire de pitié sous ma sévérité factice, et je ne saurais trouver un voile qui ne fût transparent.— On m'a trahi de tout côté, je le vois, et me laisse tromper par dédain de moi-même, par ennui de prendre ma défense. J'envie quelques hommes, «n voyant le plaisir qu'ils trouvent à triompher de moi par des ruses grossières ; je les vois de loin en ourdir les fils, et je ne me baisserais pas pour en rompre un seul , tant je suis devenu indifférent à mti-méme. Je suis d'ailleurs
assez vengé par leur abaissement, qui m'élève à mes yeux, et il me semble que la Êrovidence ne peut laisser aller long-temps ainsi les choses. N'avait-elle pas son but en me créant? Ai-je le droit de me raidir contre elle pour reformer la nature ? Est-ce à moi de démentir Dieu ?
En toi, la rêverie continuelle a tué Tac- C3 tion. *C
Eh! qu'importe, si une heure de cette rêverie produitplus d'eeuvres que vingt jours de l'action des autres ? Qui peut juger entre eux et moi? N'y a-t-il pour l'homme que le J travail du corps? et le labeur de la tête >~J n'est-il pas digne de quelque pitié? EU! grand W dieu! la seule science de l'esprit, est-ce la ps science des nombres? Pythagore est-il le dieu ^j du monde ? Dois-je dire à l'inspiration ar- £* dente : Ne viens pas, tu es inutile ?
LE QUAKEH. W
Elle t'a marqué au front de son caractère Q
fatal. Je ne te blâme pas, mon enfant, mais ,j
je te pleure. ~j
chatterton; il s7 assied. «3
Bon quaker, dans votre société fraternelle *> et spîritualiste, at-on pitié de ceux qnc tourmeute la passion de la pensée? je Je crois; je vous vois indulgent pour moi , sévère pour tout le monde 5 cela me calme un peu. ( Ici Racket va s'asseoir sur les genoux de Châtier-
ion. ) En vérité, depuis trois mois, je suis presque heureux ici : on n'y sait pas mon nom, on ne m'y parle pas de moi , et je vois de beaux enfans sur mes genoux.
LÉ QUAKER
Ami, je t'aime pour ton caractère sérieux. Tu serais digne de nos assemblées religieuses, où Ton ne voit pas l'agitation des papistes, adorateurs d'images, où l'on n'entend pas les chants puérils des protesians. Je t'aime, parce que je devine que le monde te hait. Une âme contemplative est à charge à tous les désœuvrés remuans qui couvrent lu terre : l'imagination et le recueillement sont deux maladies dont personne n'a pitié ! — Tu ne sais seulement pas les noms des ennemis secrets qui rôdent autour de toi; mais j'en sais qui te haïssent d'autant plus qu'ils ne te connaissent pas.
chatterton, avec chaleur.
Eh! cependant, n'ai je pas quelque droit à l'amour de mes frères , moi qui travaille pour eux nuit et jour; moi qui cherche avec tant de fatigues , dans les ruines nationales , quelques fleurs de poésie dont je puisse extraire un parfum, durable; moi qui veux ajouter une perle de plus à la couronne d Angleterre, et qui plonge dans tant de mers et de fleuves pour la chercher? ( Ici Rachel quitte Chatterton ; elle va Rasseoir sur un tabouret aux fieds du quaker, et regarde des gravures.) Bi vous saviez mes travaux !... j'ai fait de ma chambre la cellule d'un cloitre \ j'ai béni et
sanctifié ma vie et ma pensée; j'ai raccourci nia vue, et j'ai éteint devant mes yeux les lumières de notre âge : j'ai fait mon cœnr plus simple ; je me suis appris le parler enfantin du vieux temps ; j'ai écrit , comme le roi liarold au duc Guillaume, en vers à demi saxons et francs ; et ensuite, cette muse du dixième siècle , cette muse religieuse , je l'ai placée dans une chasse comme une sainte. — ils l'auraient brisée s'ils l'avaient crue faite de ma main : ils l'ont adorée comme l'œuvre d'un moine qui n'a jamais existé, et que j'ai nommé Kowley.
Oui , ils aimeut assez à faire vivre les morts et mourir les vivans.
Cependant, on a su que ce livre était fait par moi. On ne pouvait plus le détruire, on l'a laissé vivre; mais il ne m'a donné qu'un peu de bruit, et je ne puis faire d'autre métier que celui d'écrire. — J'ai tenté de me ployer à tout, sans y parvenir. — On m'a parlé de travaux exacts ; je les ai abordés , sans pouvoir les accomplir. — Puissent les hommes pardonner à Dieu de m'avoir ainsi créé! — Est-ce excès de force, ou n'est-ce que faiblesse honteuse ? — Je n'en sais rien , mais jamais je ne pus enchaîner dans des canaux étroits et réguliers les débordemens tumultueux de mon esprit , qui toujours inondait ses rives malgré moi. J'étais incapable de suiyre les lentes opérations des calculs
journaliers, j'y renonçai le premier. J1avouai mon esprit vaincu par le chiffre ; et j'eus dessein d'exploiter mon corps. — Hélas! mon ami, autre douleur! autre humiliation ! Ce corps, dévoré dès l'enfance par les ardeurs de mes veilles, est trop faible pour les rudes travaux de la mer ou de l'armée ; trop faible même pour la moins fatigante industrie. ( IL se lève avec une agitation involontaire ) Et , d'ailleurs , eusse -je le» forces d'Hercule , je trouverais toujours entre moi et mon ouvrage l'ennemie fatale née avec moi; la Fée malfaisante , trouvée sans doute dans mon berceau, la distraction, la poésie! — Elle se met partout; elle me donne et m'ôte tout; elle charme et détruit toute chose pour moi ; elle m'a sauvé... elle m'a perdu!
Et à présent, que fai.-tu donc?
Que sais je ?.. j'écris. — Pourquoi? je n'en sais rien.. Parce qu'il le faut.
(// tombe assis , et n écoute plus la réponse du quaker. Il regarde Rachel et l'appelle prés de lui.)
LE QUAKER
La maladie est incurable!
La mienne ?
LE QUAKER
Non , celle de l'humanité. — Selon ton cœur, tu prends en bienveillante pitié ceux qui te disent : Sois un autre homme que celui
( 21 ) que tu es... Moi, selon ma tête , je les ai en mépris , parce qu'ils veulent dire : Retire-toi de notre soleil ; il n'y a pas place pour toi. — Les guérira qui pourra. J'espère peu en moi; mais , du moins , je les poursuivrai.
chatterton , continuant de parler à Rachel, à qui il a parlé bas pendant la réponse du quaker.
Et vous ne Vavez plus votre bible ? où est donc votre maman ?
le quaker , se levant.
Veux-tu sortir avec moi ?
chatterton , à Racket.
Qu'avez-vous fait de la bible, missRachel? LE QUAKER.
N'entends-tu pas le maître qui gronde ? Écoute !
john bell , dans la coulisse.
Je ne le veux pas. — Cela ne se peut pas ainsi. — Non , non , madame.
le quaker , à Chatterton , en prenant son chapeau et sa canne à la hâte.
Tu as les yeux rouges; il faut prendre l'air. Viens , la fraîcbe matinée te guérira de ta nuit brûlante.
chatterton , regardant venir Kitty Bell. Certainement , cette jeune femme est fort malbeureuse.
LE QUAKER
Cela ne regarde personne. Je voudrais que personne ne fût ici quand elle sortira. Donne la clef de ta chambre, donne. — Elle la trou-
Tcra tout-à l'heure. 11 y a des choses d'intérieur qu'il ne faut pas avoir l'air d'apercevoir. — Sortons. — r La voilà.
Ah ! comme elle pleure! — Vous avez raison... je ne pourrais pas voir cela... Sortons.