ES
renfermait-il Notre-Dame de Fridières que les Sanflorains auraient enlevée pour la transporter dans leurs murs et s’assurer sa protection miraculeuse ? Les Chaudesaiguoïis auraient-ils construit plus tard avec les pierres de la forteresse une petite chapelle où ils auraient placé cette pieta en bois, de facture grossière mais très expressive, que les spécialistes en art sacré datent du xIv° siècle, époque où la méditation sur la mort et sur la croix avaient marqué la mentalité chrétienne ? Cet édicule fut-il détruit par les protestants lors des guerres religieuses, comme l’a affirmé sans citer de preuves M. l’abbé Chabau ?
Simples suppositions qui ne sont pas absurdes mais dont la Vérité historique ne peut se satisfaire. Cette vérité historique qui nous porte à croire à l'existence d’une petite chapelle en ce lieu avant 1571, car une cloche avait été fondue à son usage portant ce millésime et l'inscription « Dieu seul, honneur et gloire ». Brisée au début de notre siècle, elle a probablement été refondue. Mais nous retombons aussitôt dans le domaine des hypothèses : lors de l'occupation de Chaudes-Aigues par les troupes huguenotes du seigneur Henri de Bourbon-Malause, la pieta n’aurait-elle pas été soustraite à l’oratoire et cachée dans la grotte où, pour une raison inconnue, elle aurait été oubliée quelque temps ? Alors tout deviendrait plus clair : les apparitions de la Vierge et la découverte apparemment fortuite de la statue; quant à la destruction possible de la primitive chapelle, elle pourrait expliquer pourquoi on transporta l’image pieuse dans l’église paroiïssiale, en attendant qu'un nouvel édifice fût construit à son intention. Constatons d’ailleurs que pendant la terrible peste de 1586-87, ce ne fut pas à la protection de Notre-Dame de Pitié que les Chaudesaiguoïs eurent recours, mais à celle de Notre-Dame d’Anterrieux; n'était-elle pas alors quelque peu tombée dans l'oubli ?
En somme, l'histoire connue et prouvée du sanctuaire ne commence pas avant le milieu du xvrr° siècle. Le renom de la Vierge de douleur allait grandissant, les pèlerins affluaient, la chapelle se révéla bientôt trop exiguë. En 1669, le chapitre délibéra à son sujet et se décida à lui donner des dimensions plus conformes à sa destination : « considérant l’acroissement de la dévotion envers la Sainte Vierge... soulz le nom de Notre-Dame de Pitié et de Consolation..., que la chapelle se trouve trop petite pour laffluance de peuple », pour aussi « se mettre en estat de célébrer le Saint Sacrifice de la messe. avons capitulairement délibéré dalonger ladite chapelle du côté du roscher descendan vers le predt., comme aussy de faire a costé de ladite chapelle une petite sacristie proportionnée… avec la porte et fenestres… et autres choses nécessaires pour cet effaict. Et pour subvenir aux fournitures a ce nécessaire avons fait nos procureurs M. Antoine Ruc et François Breschet ». Les deux baïles du chapitre chargèrent le Maître charpentier Boussuge de Saint-Flour de diriger les travaux. Ils s’assurèrent aussi le concours financier de M. de Chomeil, fondateur du couvent Notre-Dame. La nef fut élargie et le mur droit fermant le chœur au levant rebâti en retrait jusqu’au rocher. Le chevet eut donc la particularité d’être plus étroit que la
EL Eee
nef. Au nord-est fut accotée une sacristie. Par la suite, deux chapelles latérales lui donnèrent la forme d’une croix latine. A l'occident, la porte d'entrée supportait un clocheton qui ressemblait à un tympan de cheminée. La voûte centrale était en berceau, celles des chapelles latérales basses et disgrâcieuses.
Deux chanoïnes nommés capitulairement administraïient et desservaient l'édifice et le pèlerinage prospéra. Le registre des donateurs de messes au xvIr° siècle est entièrement rempli. Le 15 août, une procession solennelle faisait parcourir à la pieta soutenue par de solides épaules toutes les rues de Chaudes-Aigues. En 1676, Joachim d'Estaing, évêque de Saint-Flour, y établit la confrérie de la Bonne Mort. En octobre 1695, douze paroisses des environs, conduites par leurs curés respectifs et les Pénitents blancs de Saint-Flour avec tous leurs attributs, se succédèrent aux pieds de la Vierge de Pitié. Et ceux de Chaudes-Aïgues ne manquaïient pas d’y processionner une fois l'an. C’est qu'on lui attribuait moult miracles et de nombreux vœux exaucés par son intercession. Parmi les multiples témoignages écrits de ces interventions miraculeuses, nous n'en citerons que deux propres à émouvoir le croyant comme l’incrédule : une lettre du 18 septembre 1729, rédigée en la sacristie et confiée au sacristain de la chapelle par Jean Charbonnier de Recoules d’Aubrac, certifiait que ce dernier avait été sauvé d'une mort accidentelle en invoquant Notre-Dame de Pitié; une déclaration de guérison d’une paralysie totale fut faite devant notaire par Anne Reversat, fille d’un laboureur du Gévaudan, qui retrouva l'usage de ses membres au cours du pèlerinage du 15 août 1806.
En 1762, plusieurs paroissiens émigrés à Paris se cotisèrent pour lui offrir un ostensoir, un pluvial et un encensoir avec sa navette. Sans doute, en quittant leur ville natale, s’étaient-ils agenouillés selon la coutume au « tournant du Pater » avant de perdre de vue la modeste chapelle. Quant à ceux qui demeuraient au pays, passant devant la croix du Faubourg d’Outre, sur un plan parallèle au sanctuaire, ils ne manquaïent pas de s’incliner respectueusement et d'adresser une prière à la Vierge. Depuis ce temps, la ferveur mariale des Chaudesaiguois ne s'est jamais démentie, comme nous aurons l'occasion de le constater pendant la révolution et à l'époque contemporaine.
La restauration de l'église paroissiale au XVIII siècle
Depuis sa construction, l’église paroissiale avait beaucoup souffert. En témoigne la supplique adressée en 1740 à l’intendant par les habitants de Chaudes-Aigues déplorant « le triste état où se trouve la nef dont le mur qui sert de pignon et de cloture est en partie abbatu et, par sa chute, il a entraîné quatre chapelles joignantes, deux de chaque côté, dont les voutes et les arceaux ont croulé ». Le 16 octobre, le subdélégué Podevigne fut commis pour dresser procèsverbal des réparations : nécessité de « reconstruire à neuf » le pignon occidental, les murailles, voûtes et arceaux des chapelles Saint-
Pierre et de l’Ange gardien au midi, de Sainte-Anne et de Saïinte-Marguerite au nord, « le lembris » et « une partie du couvert. au-dessus de la nef »; consolidation indispensable du clocher « fort élevé » qui est lézardé et menace d’entraîner dans sa chute toute l’église; restauration souhaitable de la chapelle du Rosaire très détériorée. Il ajoute que « le corps commun de la ville consulté » ne pourra faire face à ces dépenses que par l'imposition ou « autres voyes que l’intendant jugera convenables ». En avril 1741, le sieur Rambeau vient sur place établir un devis. Mais trois ans plus tard, les réparations n'ont toujours pas été exécutées et de nouvelles dégradations ont affecté le monument. Les Chaudesaiguois conscients que le montant du devis — 11.550 livres — sera dépassé, affirment leur impuissance à supporter un surcroît d’impositions et implorent la « charité » de l’intendant pour « leur donner de quoy fournir à cette dépense ». L'état de délabrement de l’église est tel qu’elle a dû être désafectée par mesure de prudence : « l'office ne peut s’y faire » et les ornements et vases sacrés ont été transportés dans la chapelle des Pénitents « trop petite ». Si les réparations ne sont pas effectuées dans le plus bref délai, « la voute, le clocher, le lembris et le couvert de l’entier battiment. annoncent une prochaine ruine ».
L'intendant ne restera pas totalement sourd à ces suppliques : le 23 mai 1744, il décharge les habitants de 1000 livres de capitation qu'ils emploieront à l'achat de la chaux, du bois et des pierres de taille utilisés pour réparer le clocher; eux-mêmes apporteront le secours de leurs bras. En 1746, les dépenses se sont élevées à 4057 livres ; la différence a été comblée grâce à 3 057 livres d’impositions nouvelles échelonnées sur trois ans. Mais il faudrait 19 000 livres pour remettre en état toute l’église. Or l'intendant ne veut pas débloquer pareïlle somme; l’évêque de Saint-Flour et les chanoiïnes de Chaudes-Aiïgues, premiers intéressés, refusent même de verser une taxe de 50 livres que leur demande le subdélégué. Finalement, en 1750, les « ouvrages [seront] adjugez à la somme de 6400 livres » que les habitants sont autorisés à s'imposer. Malgré ces lourds sacrifices pécuniaires et des contributions volontaires, la réfection sera lente et la voûte ne sera achevée que postérieurement à 1772, grâce à 1200 livres offertes par M. Joseph Podevigne de Bouchôâtel, trésorier de France au bureau des finances de Riom.
Depuis longtemps, les revenus de l’église étaient placés sous le contrôle d’une fabrique gérée par deux marguilliers ou luminiers. Ils provenaient surtout du produit des quêtes au plat ou « bassin du Purgatoire », de quelques setiers de seigle, de 7 livres levées annuellement sur deux villages des paroisses de Sainte-Marie et d’Oradour, de dîmes à la 40° gerbe perçues sur le Chirol, Prunières, La Vergne, Ladinhac, Sansart. S’y ajoutait la location des bancs alignés dans l'intervalle des chapelles, places d’honneur que les Notables du pays payaiïent très cher. Les marguilliers s’asseyaient, eux, sur le banc d'œuvre, face à la chaire, tandis que le syndic, les membres du conseil de ville et les administrateurs de l'hôpital prenaïent place sur le pourtour du chœur.
ET, pe
années du règne de Louis XIV. Chaudes-Aigues est alors administrée par un Maire nommé par le Roi sur proposition de l’intendant : en 1766, M. Chaudesaigues de Tarrieux, ancien capitaine d'infanterie, exerce cette fonction. Puis, de 1775 à 1787, le Maire est remplacé par un syndic élu pour un an au sein de l'assemblée paroissiale : M. Durand Daude aura cet honneur en 1787. Les intendants délèguent ane partie de leur autorité à des magistrats ou officiers appelés subdélégués, chargés surtout de faire des rapports sur tous les sujets, de « départir » les tailles, de présider aux opérations de tirage au sort et de levée des miliciens. Dans le premier quart du xVIrI° siècle, Chaudes-Aigues sera le siège d’une subdélégation avec pour subdélégués successifs Besson d’Arjalet et Podevigne de Bouchâtel, exemptés pour cela de la taille. La ville perdra sa subdélégation vers 1731, la retrouvera en 1746 puis la reperdra définitivement en 1762. Elle est alors rattachée à celle de Saint-Flour et ne conserve sur place qu'un « correspondant » — M. Azemard —. Dans le « mémoire sur l'état de la généralité de Riom », rédigé en 1697 par l’intendant Lefèvre d’'Ormesson, elle est mentionnée avec Saint-Flour et Murat comme l'une des trois villes de l'élection, bien qu'elle n'ait pas été représentée à l'assemblée des Etats particuliers de la Haute-Auvergne réunis en 1649, ne figurant plus, semble-t-il, parmi les « bonnes villes ».
Le poids de l'autorité royale lié à une administration plus rigoureuse aura certains effets bénéfiques. Ainsi la tentative de Gaston d'Orléans pour soulever l'Auvergne contre le Roi et la fronde parlementaire et nobiliaire contre Mazarin et le jeune Louis XIV passeront presque inaperçues dans ce Caldaguès si éloigné des grands centres d’agitation. Au cours de l'été 1629, Chaudes-Aigues recevra la visite de l’homme le plus illustre de l’époque après le Roi. Pour conforter la prise de La Rochelle, le cardinal de Richelieu est allé soumettre les protestants du Languedoc. Sa mission accomplie, il quitte Montauban pour rejoindre la cour à Fontainebleau et passe par le Rouergue et l'Auvergne. De Rodez, il se rend à « Caudesaigues » où il semble avoir séjourné les 29 et 30 août 1629. Sans doute s'est-il émerveillé à la contemplation de ses eaux chaudes dont Belleforest avait parlé si éloquemment en 1545 dans sa « cosmographie de tout le monde ». L'histoire ne dit pas s’il y prit les bains. Mais ce qui l’intéressera avant tout, c'est de s'informer sur les dispositions d'’esprit du seigneur huguenot du lieu, Henri II de Bourbon-Malause, que sa religion n’empêcha pas d’encaisser les dîmes attachées à la cure de Chaudes-Aiïgues. Il faut croire que le terrible Cardinal trouvera le Caldaguès suffisamment calme pour laisser debout les châteaux du Couffour et de Montvallat, alors qu'il fera raser ceux de Pleaux, de Calvinet et de Murat.
Les nobles du pays qui feront preuve d'indiscipline, d'esprit d’indépendance et de coquinisme seront poursuivis et châtiés. Les Montvallat en firent l’amère expérience. Depuis 1611, ceux-ci doivent disputer aux de la Roue, barons de Pierrefort, la justice qu'ils détien-
Un on
nent sur le village de Sainte-Marie en qualité de seigneurs de Miremont, paroisse d’Espinasse. Pour imposer par la force ses prétendus droits de justicier, le seigneur de La Roue dépêche à Sainte- Marie, le 15 août, jour de fête, sergents et valets qui maltraitent les paysans dansant sur la place, brisent les flûtes et cornets à bouquin des musiciens et menacent les villageois des pires représailles s’ils osent s’ébattre joyeusement le dimanche suivant. Prévenus, Guillaume VI de Montvallat et son fils François II décident d'intervenir : que les habitants du village festoient à leur aise dimanche prochain, ils se chargeront du sire de La Roue et de ses hommes. Alors se déroule une véritable scène de western : les Montvallat, auxquels se sont joints des gentilshommes de leurs amis et quelques habitants de Chaudes-Aigues, barricadent la rue de Sainte-Marie avec des charrettes. Derrière ces abris improvisés se postent des arquebusiers. Bientôt les guetteurs annoncent l’arrivée de La Roue chevauchant à la tête d'une petite troupe. Les perturbateurs surpris sont accueillis à coups d’arquebuse et tournent bride. C’est la liesse ! La fête continuera jusqu’à une heure avancée de la nuit tandis que les vainqueurs seront reçus dans le château de Mornac par Jeanne de La Croix, mère et grand-mère des sires de Montvallat. Mais les attroupements armés sans autorisations royales étaient interdits : les deux Montvallat, père et fils, sont condamnés à mort par contumace et Jeanne de La Croix à une forte amende. François sollicitera son pardon et obtiendra en 1612 des lettres de rémission pour lui et son aïeule. Il sera même élu, aux états particuliers de la Haute-Auvergne de 1649, syndic et député de la noblesse. Moins heureux, Guillaume était mort entre temps sans avoir été grâcié.
Charles de Montvallat, fils de François, va s’apercevoir lui aussi qu'on ne badine plus en haut lieu avec les hobereaux outrepassant leurs droits. En 1665, Louis XIV institue à Clermont un Tribunal extraordinaire jugeant sans appel; ainsi s'ouvre ce que l’histoire retiendra sous l’appellation : « Les Grands jours d'Auvergne ». Il s’agit de mettre à la raison la turbulence seigneuriale. Les enquêteurs seront amenés à s'occuper, entre autres, du cas de Charles de Montvallat. L’instruction durera un mois (13 octobre - 13 novembre). Ce dernier sera confronté à une soixantaine de témoins. Que lui reproche-t-on ? Essentiellement d’avoir abusé de ses droits de seigneur sur une partie de Chaudes-Aigues et sa foraine, sur ses domaines de Miremont, Mornac et Collanges. Il s’est dispensé de faire dresser des terriers pour lever, sans tenir compte des « forfaits coutumiers », les sommes d'argent dont il a besoin. Ainsi il oblige les habitants de Chaudes-Aigues à payer les cens en « bled» à la mesure de Montvallat, supérieure à celle de la ville, et exige de ses tenanciers deux ou trois corvées par semaine « quoiqu'elles ne lui soient pas dues ». Si les paysans refusent les corvées ou le cens, il les « réduit à la mendicité » en les frappant de lourdes amendes et en leur confisquant « meubles et bestiaux » : un valet de Montvallat ne s'est-il pas emparé, en un seul jour et au nom de son maître, de 23 brebis pais-
'te
sant dans le pré voisin du château ! Il prête à usure — jusqu'à 25 % — à certains tenanciers l'argent extorqué à d’autres; ceux qui ne remboursent pas à l'échéance sont privés des outils nécessaires à leur travail, parfois jetés dans les « culs de basse-fosse » du château, souvent maltraités et laissés sans aucune ressource. Pour le seigneur cupide, tout est prétexte à amende : 460 livres pour « s'être trouvé en une querelle »; 120 livres pour « avoir séparé des gens qui se battaient »; 30 à 200 livres pour « avoir engrossé une fille »; 20 livres pour « avoir refusé d’épouser une fille »; 12 livres pour « avoir moissonné un jour de fête » malgré l'autorisation du curé, et nous en passons. Il prélève aussi indûment 1 sol sur chaque mariage célébré dans les paroïsses de ses domaines. Certes, ce n’est pas un criminel comme tant de seigneurs jugés par la cour des grands jours et il pourrait faire valoir quelques circonstances atténuantes : père affectueux de dix enfants, il tire le diable par la queue pour leur donner une éducation digne de leur rang; époux fidèle, il est fréquemment rossé par une femme acariâtre et fait preuve hors de chez lui d’un autoritarisme d’autant plus exacerbé qu'il n’est pas le maître dans sa maison. Mais il se contentera de réfuter avec beaucoup d’aplomb et d'intelligence les accusations qui l’accablent. L'avocat général Talon, inflexible, requerra contre lui le bannissement à vie et la confiscation de tous ses biens. Le Tribunal, plus clément et très réaliste, le punira en l’obligeant à puiser dans ce qui semblait lui tenir le plus à cœur : son escarcelle. Il est condamné en effet à 8000 livres d’aumônes, à la restitution des sommes et biens extorqués, à la réduction de ses droits seigneuriaux, à la privation de ses diverses justices seigneuriales. Et comme la conduite du sire de Montvallat est symptômatique de celle adoptée par trop de gentilshommes campagnards, l'arrêt de condamnation du 27 novembre 1665 en profite pour réglementer les droits des seigneurs « afin que les effets des Grands Jours ne s’estompent trop vite ».
Le seigneur principal de Chaudes-Aiïgues, Louis de Bourbon-Malause, sera lui aussi traduit devant ce Tribunal. Protestant, il a touché sans vergogne les dîmes attachées à la cure, par l'intermédiaire d’un homme de paille, M. Ferval, curé de Chalmignat. Il est condamné pour usurpation de biens à 4 000 livres d'amende et à 54 000 livres de restitution de revenus.
Les transformations sociales
Dans cette Auvergne mieux administrée, où le pouvoir royal pèse de tout son poids, où le ministre Colbert s’efforcera sans grand succès de relancer le commerce et l’industrie, où les intendants, parfois remarquables, essaieront d'améliorer le sort des populations, la situation matérielle demeure rude pour le petit peuple, devient difficile pour les hobereaux et ne sourit guère qu'aux bourgeois, gens de robes et marchands enrichis par le négoce. Ainsi, à Chaudes-Aigues comme ailleurs, la société se transforme. La hiérarchie sociale tradi-
tionnelle — gentilshommes, nobles hommes, robins, marchands, laboureurs, artisans, fermiers, brassiers, journaliers, mendiants — ne correspond plus tout à fait à la réalité, au moins pour les premiers. L'argent est devenu le dénominateur commun de la puissance et de l'influence. La propriété foncière, jusque là seul signe extérieur de richesse, va basculer entre les mains de ceux qui détiennent les espèces sonnantes et trébuchantes, précipitant la décadence de la noblesse et promouvant une bourgeoisie avide de titres et de pouvoirs.
Les difficultés des gens du peuple
Au retour d’une tournée d'inspection à travers la généralité de Riom, l’'intendant La Barre écrivait sans fard dans son rapport au ministre Colbert : « La haute montagne n'a pour richesse que les bestiaux et pour récolte que le fromage, ne recueillant pas de bled, et est misérable par la cherté de celuy qu'il faut qu’elle achète et le peu de débit des fromages A cause de la cherté du bled universelle, le peuple y vit à présent de bouïillye d'avoine, n'ayant pas de quoy faire du pain ».Dans ces conditions, il ne peut que constater son impuissance à faire rentrer des impôts de plus en plus lourds et honnis : « La pauvreté règne sur tout Elle y produit la dureté et oblige à pousser les recouvrements [l'impôt] par des voies qui sont odieuses, mais sans lesquelles ils cesseraient absolument ». On ne peut mieux traduire les difficultés, voire la misère du petit peuple de la Haute-Auvergne. L'un des successeurs de La Barre, Lefèvre d'Ormesson, adressant au Roi un « mémoire sur l’état de la généralité de Riom en 1697 », dénonce la rigueur accrue de la fiscalité royale, les mauvaises récoltes, la dégradation de l’économie générale, les disettes et épidémies de 1693-94, le commerce en sommeil.
En 1721, pour protéger Chaudes-Aigues et le Caldaguès contre la dernière grande épidémie de peste qui affecte le Midi, des mesures draconiennes interdisent tout commerce avec le Gévaudan. Le cordon sanitaire établi le long du Bès se révèlera efficace, mais portera au comble la détresse des habitants : vente des fromages et des étoffes presque nulle, chômage, bergers et tisserands dans la misère. L'intendant est contraint d’accorder à la ville un subside de 500 livres afin d’« acheter du seigle pour les pauvres ouvriers qui meurent de faim ». Misère et disette provoqueront en 1750 une véritable insurrection contre le subdélégué de Chaudes-Aigues, Podevigne du Bourchâtel : les Chaudesaiguois interceptent à Lanau des convois de blé destinés à Saint-Urcize où les habitants « ne vivent plus que d’herbes » et les font vendre finalement sur le marché de la ville avec la complicité du brigadier de maréchaussée.
La pression fiscale s’alourdit pour éponger les dépenses militaires. À la fin du règne de Louis XIV, elle atteint la limite du supportable. D'Ormesson reconnaît que la taille « a été portée plus hault en ce département [province] qu’en aucune autre, par rapport aux forces et au commerce ». À cet impôt direct s’ajouteront bientôt le
sn D
Vingtième (1749) — origine de notre impôt sur le revenu — et la capitation payée par tête. Et que dire des impositions indirectes, sans doute les plus impopulaires : la gabelle ou impôt sur le sel, les droits de timbre sur le papier instaurés en 1673, les taxes sur le tabac, monopole d'état à partir de 1674 ! D'après les limites fixées en 1493, Chaudes-Aigues est pays de « petite gabelle » : on y paie le sel trois fois plus cher — 30 livres le minot — que dans la partie de l’Auvergne située au nord de l’Allagnon, en pays rédimé c’est-àdire exempt de cet impôt. Les habitants doivent encore « l’ustencile », soit le lit avec draps, un pot en verre, une écuelle, une place au feu et à la chandelle ou l'équivalent en argent aux soldats logés d’autorité chez les particuliers. Certes, les troupes de passage sont moins nombreuses qu'autrefois mais tout aussi redoutées par leurs hôtes forcés. Au milieu du xvrr, l’une d'elles n'a-t-elle pas mis à sac et profané l’église de Jabrun !
Pour faire face à cette fiscalité écrasante, les habitants de la foraine sont obligés de défricher les communaux, ce qui provoque le déclin de l’agriculture pastorale. Les éleveurs doivent acheter ailleurs du fourrage car la ville n’a plus « aucun pacage pour l'été », et le commerce du bétail, décimé assez souvent par les épizooties, s'en ressent.
N'oublions pas les droits seigneuriaux de plus en plus férocement perçus par des hobereaux désargentés : cens en grains portables au grenier du seigneur le jour de la Saint Michel; cens en argent, fort dévaluée depuis le Moyen Age, payables à la Saint Simon; la gelline à la Saint André et quelques-uns acquittés en livres de cire. S'ils sont minimes pour une maison ou une boutique dans la ville, quelques deniers en général, ils frappent plus lourdement les paysans qui travaillent les terres suburbaines — jusqu'à 40 sols pour le modeste et infertile communal de La Jarrige. Bohades et corvées, bien que réduites, occupent les bras 12 jours par an. Pour remplacer le droit de surget (guet), il en coûte 5 sols. Il faut encore payer les droits de leide, de péage et de fourrages que le seigneur a affermés 5 livres, tandis qu'il retire 11 livres de l’accence du four de Saint- Julien. Quant à la dîme due au clergé, elle est versée avec de plus en plus de réticences comme en témoignent les nombreux procès entre les décimateurs — en particulier les chanoïnes du chapitre — et les paysans récalcitrants.
La création en 1688 de la milice, sorte de service militaire obligatoire auquel sont assujettis les jeunes gens désignés par un tirage au sort, est ressentie par les familles comme un impôt supplémentaire et rencontre l'hostilité des Chaudesaiguois. Beaucoup préfèrent émigrer temporairement pour s'y soustraire. En 1701, les recrues mises à la charge des marchands et artisans sont au nombre de 15, autant qu'à Mauriac, mais la levée sera très difficile. En mars 1761, un seul milicien est recruté dans la subdélégation, et le brigadier de maréchaussée Devalenc se désole en ces termes : « Je vous supplie