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L'’épineuse question religieuse

La Révolution, ce fut avant tout, pour nos ancêtres du xix° siècle, l'époque détestable où l’on voulut détruire la religion et où l’on pourchassa les «bons» prêtres, image populaire qui se grava dans la mémoire des Chaudesaiguois plus encore que dans celle des autres habitants de l'Auvergne. La question des subsistances, les prix des denrées et de la journée de travail, les variations monétaires, la construction interminable de la route Saint-Flour-Rodez, l’enrôlement des volontaires, la levée en masse et les réquisitions furent ressenties au bout du compte comme des données économiques et sociales moins importantes que la conscience religieuse. Rien d'étonnant dans ce Caldaguès profondément catholique, véritable pépinière du clergé cantalien. L’attachement aux prêtres et à la religion était d’autant plus ancré au fond des cœurs que la plupart des familles comptaient en leur sein un ou plusieurs ecclésiastiques et religieuses et se sentaient donc concernées personnellement. Les répercussions sur le plan local et concret des décisions majeures prises par le pouvoir central, qui devaient déchirer la nation et plonger la France chrétienne dans le drame, jouèrent un rôle capital dans l'évolution des mentalités à l'égard de la Révolution.

Les inventaires et la nationalisation des biens du clergé

Le 4 août 1789, le clergé avait renoncé à la dîme, l’une de ses principales ressources. Le 23 septembre, l'assemblée nationale avait permis de disposer de l’argenterie des églises, celle du moins dont l'utilité pour le culte n’était pas reconnue nécessaire. Le 10 octobre,

Talleyrand proposa la nationalisation des biens du clergé avec comme contrepartie la prise en charge par l'état des obligations d'assistance qui lui étaient jusque là dévolues. N'oublions pas que la crise financière avait provoqué la réunion des Etats Généraux et que son aggravation, due à la politique d'emprunts de Necker, devait en précipiter la solution. La thèse exposée dans certains cahiers de doléances du Tiers-Etat et de la noblesse, selon laquelle le clergé n'était pas propriétaire mais simple administrateur temporaire des biens qui appartenaient au peuple tout entier, l’emporta. Le décret du 2 novembre 1789, voté à une forte majorité, transféra les biens du clergé à la nation qui s’engagea à pourvoir aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres, en garantissant par exemple aux curés un minimum de traitement de 1 200 livres par an. Pour faire rentrer de l'argent frais tout de suite, l'Etat émit des assignats, sortes de bons du Trésor à 5 % gagés sur ces biens. Ils devaient permettre l'achat de ces derniers par les plus démunis et être détruits au fur et à mesure de leur rentrée. En réalité, les assignats servirent bientôt de papier-monnaie, se déprécièrent avec les années d’autant plus vite que leur tirage fut trop important; les petites gens subirent les conséquences d’une inflation galopante et ne purent guère bénéficier de la vente des biens nationaux. Les ordres religieux furent carrément abolis le 13 février 1790 et, comme le clergé séculier, durent déclarer aux autorités municipales leurs ressources et toutes leurs propriétés mobilières et immobilières. Ainsi en novembre 1790, le messager de Chaudes-Aigues réclame le paiement de deux journées pour avoir voituré à Saint-Flour titres et papiers « appartenant aujourd’hui à la Nation ».

Ces décisions furent acceptées avec compréhension, voire avec satisfaction, par une grande partie de la population chaudesaiguoise, avec quelques regrets par certains membres nantis du clergé, avec un appétit aiguisé par ceux qui voyaient dans la vente des biens nationaux un transfert possible de propriété à leur profit. Pendant les années 1791 et 1792, on retirera de leur vente dans le canton près de 200 000 livres, beaucoup moins qu'il n'était espéré, car la plupart furent adjugés à vil prix. MM. les chanoïnes se classaient parmi les petits propriétaires puisque la vente de leurs biens sis à Chaudes- Aigues et à La Trinitat ne produisit que 900 livres. Très riche, au contraire, se révéla le couvent des religieuses de Notre-Dame dont les propriétés rapportèrent à l'Etat 89 500 livres. Parmi les premiers enchérisseurs, citons J.B. Daude, homme de loi, qui se rendit acquéreur pour 6 650 livres des biens et revenus de la cure de Saint-Martial, et J.Bte Barriol qui acheta la chapelle, « masure et bâtiment et autre, le tout joignant ensemble », ainsi que deux bois du prieuré de Beaulieu. Par contre, en février 1792, la vente de certains biens nationaux sis dans les communes de Lieutadès, Jabrun, Maurines et Magnac fut remise « parce qu'il ne [s'était] point présenté d’enché- risseurs ». S'y ajouta le montant des rachats de cens et de rentes sur les biens ayant appartenu aux chanoines, à l'église paroissiale, à

N.-D. de Pitié, aux religieuses, qui s’effectuèrent avec lenteur. On dut d'abord éplucher les titres et ce fut seulement en août 1791 que le curé P. Azémar se vit désigné comme l’un des commissaires chargé de les inventorier. En l’an IV (1795), l'administration devait encore prendre des arrêtés pour les rachats de certaines rentes sur les biens nationaux provenant des ci-devant chanoïnes et nommer des experts pour évaluer les domaines sis à Chaudes-Aigues dépendant des cidevant Pénitents Blancs.

Afin d'éviter que les biens invendus ne fussent laissés à l’abandon et sans aucun rapport, on les afferma à des particuliers. Ainsi de la maison curiale de Saint-Martial avec jardin que Felgères, aubergiste à Chaudes-Aigues, prit à ferme en avril 1793 pour 18 livres par an. Ainsi des couvent, jardin et enclos des « cy-devant religieuses » que le district de Saint-Flour céda en baïl à ferme pour 620 livres au citoyen Chassany avant qu'ils ne fussent vendus aux enchères à Joseph Sauret, en septembre 1794, et à Durand Daude. Contrairement aux bonnes intentions des constituants, ce n'était pas des « fauchés » qui s’octroyaient ces propriétés. Quant à la « cy-devant chapelle de Notre-Dame de Pitié », elle fut affermée le 26 germinal an III (15 avril 1795) à un habitant de Chaudes-Aigues pour 120 livres avant d’être vendue un peu plus tard, le 26 messidor an IV (14 juillet 1796), à Jean Roche, marchand de la ville. Le 30 novembre 1792, divers objets et tableaux de la chapelle des Pénitents furent mis en vente et produisirent la somme de 380 livres, 2 sols, 6 deniers dont il fallut déduire 100 livres et 5 sols de dépenses, notamment pour les honoraires du « tambour de ville » et du crieur public. La Nation encaissa donc 279 livres 17 sols 6 deniers. Ornements, argenterie et vases sacrés restèrent sous la garde du sieur Devèze, secrétaire des Pénitents. Quant à la chapelle elle-même, le susnommé Jean Roche s'en porta acquéreur. Elle avait été évaluée à 1 296 livres seulement en raison du mauvais état de sa toiture et de murs « trop minces pour soutenir le couvert ». Sans doute finit-elle par échapper au feu des enchères, car la société populaire la choisit comme lieu de réunion.

Afin de ne pas tout perdre, les anciens chanoines essayèrent de soustraire certains titres et papiers constitutifs de créances. Le secrétaire-greffier Girion les dénonça par écrit au directoire du département qui ordonna une enquête. Les religieuses avaient agi pareillement lorsque la mise en vente de leurs meubles fut décidée en septembre 1793, pour éviter « leur dépérissement » et des frais de garde, à l'exception toutefois de « l’argenterie, livres communs, vases et ornements d'église » que la municipalité devait mettre en sûreté. Elles cédèrent contre argent comptant à des particuliers — des officiers municipaux pour la plupart — une partie de ceux-ci. Après enquête, le procureur-syndic du district décida, le 5 janvier 1793, de les faire poursuivre et de « surseoir au payement » de leurs traitements, pour avoir spolié la Nation. Finalement la vente « à la chaleur des

enchères » de leurs biens mobiliers ayant échappé au pillage ou au marché clandestin ne rapporta que 969 livres.

La constitution civile du clergé

Votée le 12 juillet 1790, sanctionnée par le Roi le 24 août, la loi sur la constitution civile du clergé réorganisait l'Eglise de France. Nombre de diocèses réduit à un par département; celui des paroisses à une par commune; évêques élus par le corps électoral des divers départements et curés par celui des districts. Décision unilatérale qui enlevait au pape toute juridiction sur le clergé français, elle fut de l'avis de la plupart des historiens la grande erreur de l'assemblée constituante : elle cristallisa le parti contre-révolutionnaire trop heureux de lier la défense de la religion à la survie de la monarchie; elle créa des difficultés supplémentaires en détachant de la Révolution toute une fraction du clergé et de la population, quand la situation déjà difficile aurait exigé l’union sacrée autour des idées libertaires et égalitaires. D'un côté une majorité de Constituants, croyants pour la plupart, mais aussi patriotes, qui pensaient pouvoir bâtir une Eglise de France plus pure, plus indépendante de Rome et plus proche du peuple; de l’autre, un grand nombre de catholiques qui ne saisissaient pas la complexité des problèmes ainsi posés mais voulaient fermement conserver leur curé et leur église.

Le décret du 27 novembre 1790 institua ce serment obligatoire : « Je jure de veiller avec soin sur les fidèles dont la direction m'est confiée; je jure d'être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roï; je jure de maintenir de tout mon pouvoir la constitution civile du Clergé », et plongea les prêtres dans la perplexité. Si tous semblaient disposés à accepter le serment civique qui exprimait le respect et l’obéissance dus par tous les citoyens à la Nation, à la Loi et au Roi, par contre le serment constitutionnel que le pape se refusa à cautionner provoqua leur division et celle de leurs ouaiïlles en deux camps bientôt ennemis. Certains prêtres de Chaudes-Aigues, comme G. Bertrand, curé de Sarrus, et P. Azémar, curé de la ville, pensèrent pouvoir éluder le dilemme en prêtant un serment restrictif qui ne les engageait pas au plan spirituel. Mais un nouveau décret, voté par les Constituants le 3 janvier 1791, coupa court à toute tergiversation : « Tout ecclésiastique qui ne prêtera pas le serment purement et simplement sera destitué de ses fonctions et sa place déclarée vacante ». L'évêque et député du Cantal, M. de Ruffo, se rangea alors du côté du pape, rejeta cette loi, demanda à ses prêtres de rester attachés à la « Religion catholique et Romaine » et aux chrétiens du département de ne pas reconnaître comme légitimes les curés élus. On devait bientôt qualifier ces derniers d’« intrus », de « schismatiques »; officiellement, on les appela les « constitutionnels », les « assermentés » ou les « jureurs ». Les autres, qui obéirent à leur évêque et refusèrent le serment, se virent privés de leurs fonctions, de leurs traitements et des droits de citoyens, furent classés dans la catégorie

des « réfractaires », des « insermentés » ou traités par les révolutionnaires les plus ardents, de « fanatiques » et de « perturbateurs de l'ordre public ». Dans l’ensemble du Cantal, on compta plus d’assermentés que d’insermentés : 297 contre 220; mais, dans le seul district de Saint-Flour, la proportion fut inversée : 87 réfractaires pour 76 jureurs. Ces chiffres révèlent donc une coupure en deux très nette du clergé cantalien et, par suite, de la population.

Constitutionnels et réfractaires de Chaudes-Aigues

Bien plus grave apparut rapidement la situation dans le canton de Chaudes-Aigues où pour 14 paroïsses on dénombra seulement 3 assermentés : MM. Pagès, curé de Saint-Rémy, Chanson et Boussuge, curé et vicaire d’Espinasse. 17 refusèrent de prêter le serment, savoir tous les membres du chapitre collégial, soit 9 chanoïnes, le 10° canonicat étant alors vacant : MM. Pierre Azémar, Pierre Chaudesaigues, Guillaume Breschet de Védrines, Jean Felgères, Pierre-François Jordin, Pierre Barlier Desfonds, Guillaume Besson de Boissières, Jacques Besson d’Arjalet et Pierre Devèze; les deux vicaires de la ville : Pierre Fédou et Jean Teisset; les curés et éventuellement les vicaires des paroisses d’Anterrieux, des Deux-Verges, de Jabrun, de La Trinitat, de Lieutadès, de Mallet, de Magnac, de Maurines, de Saint-Martial, de Saint-Urcize, de Sarrus. Il faut joindre à cette liste les noms de plusieurs prêtres originaires de Chaudes-Aigues mais exerçant ailleurs, qui se réfugièrent dans leur ville natale après avoir refusé le serment : Guillaume Azémar, curé de Rodez, Jean Brioude, chanoine d’Auzon, Jean-Baptiste Breschet, curé de Pierrefort, Jean Roux, curé d’Oradour, Pierre Chaudesaigues, curé de Quézac, Guillaume Podevigne, curé de Sainte-Marie, Guïllaume Chaudesaigues, ex-moine bernardin, Guillaume Chantal, archidiacre d’Auch, Etienne Juéry, vicaire de Saint-Georges. L'autorité civile ne les priva pas de suite de leurs fonctions et de leurs traitements car, à la demande du directoire du département, elle décida, en janvier 1791, que les fonctionnaires publics insermentés pouvaient et devaient continuer leur ministère en attendant que toutes les paroisses fussent pourvues de prêtres jureurs.

Elections aux cures vacantes

Pendant ce temps le clergé constitutionnel essayait de s'organiser. Le 13 mars 1791, Anne-Marie-Alexandre Thibault, curé de Souppes et député du bailliage de Nemours, fut élu évêque constitutionnel du diocèse en remplacement de M. de Ruffo « démissionné » pour avoir refusé le serment. Il y eut seulement 175 votants sur 396 inscrits, signe évident d’un malaise. 12 électeurs du canton y participèrent parmi lesquels Grandet, Sauret et Dalmas.

Au cours du premier semestre 1791, plusieurs curés assermentés apprirent à leurs dépens combien les populations du Caldaguès étaient peu disposées à les accueillir et restaient au contraire atta-

chées à leurs « cy-devant » curés. La lettre pastorale adressée le 12 avril 1791 à ses diocésains par Mgr de Ruffo, leur demandant de fuir les nouveaux pasteurs et de les regarder « comme des intrus et des schismatiques », avait porté ses fruits. M. Gorse, élu curé de Maurines, dut renoncer à cette paroisse devant l'hostilité des habitants. M. Fabre ne put s'installer dans sa cure de Jabrun, malgré l'appui de la garde nationale, de la brigade de Chaudes-Aigues et de la maréchaussée de Saint-Flour. Le 21 mai, l’abbé Abrial, élu curé constitutionnel de Chaudes-Aigues à la place de P. Azémar, réfractaire, devait être officiellement installé. Mais l'agitation était si vive dans la ville que la municipalité fut contrainte de prendre un arrêté pour requérir la garde nationale de se porter au devant de ce prêtre dès son arrivée « de crainte de quelque insurrection de la part des fanatiques et des aristocrates dont notre ville est infectée ». Le maire Sauret insulté, menacé, crut même devoir donner sa démission, mais revint sur sa décision quelques jours plus tard. Le 7 juin, l’administration départementale constatait que les prêtres « rebelles » répandaient la révolte partout avec parfois la complicité des municipalités, déclaraient les « intrus » profanateurs des églises et engageaient les fidèles à suivre leurs propres messes dans des chapelles publiques ou privées. Les consciences étaient troublées, les indécis intimidés, les plus intolérants encouragés. L’évêque Thibault réagit en frappant d'interdiction « toute les chapelles domestiques et rurales du département... à l'exception néanmoins des églizes succursales et oratoires déclarés nationaux ». D’autres curés élus, — Rastoul à Maurines, Filliol à Lieutadès, Biron à Saint-Urcize —, cherchèrent rapidement à obtenir leur transfert dans des paroisses plus accueillantes. Exemple significatif : Claude Trabut se plaignit qu'il ne pouvait aller exercer son ministère à Anterrieux sans le secours de la gendarmerie de Chaudes- Aigues, le peuple étant « égaré » par l’ancien curé Martin et par Jalbert dénoncés bientôt à l’accusateur public. Les 25 et 26 mars 1792, de nouvelles élections aux cures déclarées vacantes pourvurent entre autres Guillaume Clavières, prêtre de Chaudes-Aigues. Ce dernier, curé de Maurines, devait surtout vivre dans sa ville natale et jouer un rôle important au sein de la société populaire.

L'odyssée de Pierre Azémar, « cy-devant curé de Chaudesaigues »

Le prêtre qui jouait le premier rôle dans le canton, à la fois par ses titres — curé de Chaudes-Aiïgues et premier chanoine du chapitre — et par sa forte personnalité, était Pierre Azémar, une des figures les plus originales de l’époque révolutionnaire dans le Cantal. Né le 22 janvier 1740 dans une famille bourgeoise de la ville, il avait reçu à l’université de Paris une solide formation philosophique et théologique qui lui valut d’être nommé curé de Villafrancœur au diocèse de Blois et, le 14 janvier 1778, chanoine de Chaudes-Aigues. Selon une pratique courante sous l’ancien régime, et fort critiquable, qui permettait à un prêtre titulaire d’un bénéfice de démissionner en désignant lui-même celui qu'il souhaitait pour successeur, Guillaume

Azémar, curé doyen de la ville, se démit de ses fonctions en faveur de Pierre : ce dernier prit possession de sa nouvelle cure le 11 septembre 1789, par devant M° Roussille, notaire royal, suivant les titres de provision accordés par l’évêque deux jours plus tôt. Nous avons vu comment il participa activement aux premières assemblées électorales et fut élu à deux reprises administrateur du département, seul ecclésiastique a obtenir cet honneur. Il exerça ses fonctions avec sérieux et accepta plusieurs fois des délégations de commissaire, par exemple pour surveiller l'emploi de 600 livres accordées à Chaudes- Aigues sur les fonds des ateliers de charité. Tout porte à croire qu'il avait approuvé les premières mesures révolutionnaires. Mais, en mai 1791, il avait perdu la confiance des autres administrateurs pour avoir refusé le serment de fidélité à la constitution civile du clergé et, le 1% septembre, il fut remplacé au conseil général du département.

Le 3 mai 1791, le maire Joseph Sauret avait adressé en effet aux instances départementales une dénonciation contre « le sieur Azémar curé » parce que, le jour indiqué pour la prestation de son serment, il fit au prône de l’église paroissiale un discours des plus incendiaires contre certains articles de la constitution civile du clergé présentés par lui comme de véritables « principes de Luther et de Calvin », capables, s'ils étaient appliqués, de détruire la religion catholique. Selon le maire de Chaudes-Aigues, quelques personnes soudoyées par le curé et postées dans différents coins de l’église poussèrent de hauts cris et excitèrent la plupart des fidèles au point que plusieurs insultèrent gravement le déclarant et le menacèrent même de mort s’il exigeait ce serment. Devant la fermeté de la municipalité de faire exécuter la loi votée par l’assemblée nationale, « la populace emporta le sieur curé sans vouloir lui laisser prêter aucune espèce de serment et le conduisit chez lui ». Selon Sauret, le curé revint un peu plus tard et ne prêta que le serment restrictif; puis il fanatisa le peuple pendant la quinzaine de Pâques, ne cessa de vitupérer dans toutes les églises et chapelles de la ville contre la municipalité et les décrets de l’assemblée nationale, ravala les prêtres assermentés au rang de mauvais sujets, conseilla à ses paroïissiens de ne pas écouter les partisans de cette révolution ignares et parlant à tort et à travers, refusa l’absolution à ceux qui soutenaient la constitution et les menaça de la damnation éternelle, spolia l’église paroissiale « en prenant cierges, burettes et autres ornements » et répandit cette opinion « qu'il valait mieux ne jamais entendre la messe, ni se confesser, ni faire baptiser les enfants » que de recourir aux « intrus ».

Ce rapport — reflet fidèle de la réalité ou tendancieux, on ne sait — fut lu au directoire du département qui s’en montra très irrité et chargea le procureur général syndic de dénoncer les faits à l’accusateur public. Jean-Baptiste Coffinhal reprit l'accusation dans les mêmes termes que le citoyen Sauret, y ajoutant seulement son avis personnel : « Ce prêtre a trop de lumière pour ne pas connaître que la loi contre laquelle il se récrie si fort, ne fait qu'épurer le culte

et rendre la religion plus florissante, que la religion s'accommode de toutes les formes de gouvernement, qu'elle ne fait qu'exhorter à la douceur, à la paix, à la soumission à la loi. Quel est donc l'intérêt qui l’anime, puisque la religion n’est pas en cause ? Il n’y en a qu'un: celui d’exciter une guerre civile, et de faire anéantir une constitution qui détruit les abus qui lui étaient trop chers ». Le procureur général syndic, loin de trouver des circonstances atténuantes à l'accusé,

forçait encore la note.

Fort de l’appui moral d’une grande partie de la population, Pierre Azémar fit front avec courage et panache à l'orage qui s’amoncelait sur sa tête. L'année 1792 n'ébranla pas son autorité et le conforta au contraire dans sa résistance. Le parti « patriote» fut battu à Chaudes-Aigues au cours des élections municipales et les catholiques entrèrent en nombre dans le conseil. Il est vrai — nous en parlerons plus loin — que Sauret et certains de ses familiers s'étaient déconsidérés en abusant de leurs fonctions. Le maire suspendu, jugé, condamné, dut se cacher pour ne pas purger sa peine. Mais Pierre Azémar avait perdu sa cure au profit de l’abbé Abrial, prêtre constitutionnel élu à sa place. Il demeura dans l'ombre jusqu'en ce jour du 30 vendémiaire an II (26 octobre 1793) où le décret contre les prêtres réfractaires vint le frapper. Il décida, et avec lui presque tous les insermentés du canton, de se soumettre à la loi. Le 6 brumaire an II (26 novembre 1793), il se présenta volontairement, à la tête de 22 autres ecclésiastiques, devant l’administration du Cantal à Aurillac, fut condamné à la déportation et écroué à la maison de justice. Quinze jours plus tard, il demanda que la déportation fût commuée en peine de réclusion en raison de ses infirmités légalement constatées. Sa requête fut sans aucun doute examinée avec bienveillance, puisque son nom ne figure pas sur la liste des 53 prêtres déclarés valides et déportables, le 6 ventôse an II (24 février 1794). Simulait-il la maladie ou sa santé était-elle vraiment chancelante, la suite semblerait donner un air de vérité à la première hypothèse. En effet, le 22 messidor de la même année (10 juillet 1794), il comparut à nouveau devant les officiers de santé Brugoux et Darses qui le déclarèrent cette fois en état de supporter le voyage et d'être embarqué. Conséquence inéluctable : l'administration prononça contre lui la peine de déportation définitive et le renvoya devant l’accusateur public chargé de pourvoir au transport.

Mais Pierre Azémar avait plus d’un tour dans son sac et beaucoup de courage. Informé de la sentence, il conçut le projet de s'évader au plus vite. Il s’assura d’abord de la complaisance de Gé:raud Fabrègues, concierge de la ci-devant abbaye du Buis transformée en prison : celui-ci l’autorisait à faire de longues promenades dans le jardin aux murs croûlants par endroits. P. Azémar profita d'une nuit noire pour franchir la clôture et prendre la clef des champs. Le 27 messidor an II, l'agent national de la commune d’Aurillac expédiait une lettre indignée au président du district pour l’aviser que « ce J. F. de Calotin Azémar » avait trompé perfidement la

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surveillance de ses gardiens et réussi à s'évader en compagnie de Vaissier, administrateur du département, lui aussi incarcéré. Le 9 thermidor an II le sauva en même temps qu’il condamnait Robespierre et les principaux Montagnards. Le régime de la terreur prit fin. Un représentant en mission plus modéré que Musset fut envoyé dans le Cantal, l’honnête Chazal, qui, le 15 thermidor an II (1% juillet 1795), ordonna la mise en liberté de Pierre Azémar et de 42 autres ecclésiastiques. Il put se montrer librement à Chaudes-Aigues, fut réintégré dans la société et s'installa à nouveau dans ses meubles après main levée des scellés. Le 21 germinal an V (10 avril 1797), il obtint sa radiation de la liste des émigrés et vécut sans faire parler de lui jusqu’au Concordat de 1801 où il fut nommé à l’une des cures les plus prestigieuses du Cantal : celle de Notre-Dame aux Neiges, à Aurillac. Telle fut, trop brièvement résumée, l’odyssée de ce prêtre peu ordinaire.

La déportation ecclésiastique (1792-1799)

Elle s'inscrit sans aucun doute comme l’un des épisodes les plus douloureux de la Révolution dans le canton de Chaudes-Aigues. Les prêtres réfractaires étaient accusés, parfois avec raison, quelquefois injustement, de provoquer des troubles et de saper le moral de la Nation. Un bref du pape du 19 mars 1792, qui les félicitait de leur refus d'obéissance, mit le feu aux poudres. L'assemblée législative riposta en élaborant les dispositions redoutables de la déportation. Le 25 mai, elle décida d’abord que tout ecclésiastique dénoncé comme non jureur et perturbateur de l’ordre public par vingt citoyens actifs serait condamné à quitter la France si le directoire du district émettait un avis favorable. Ce décret se révéla sans grand effet. Alors elle l’aggrava, le 16 août, par le vote d’un texte définitif : tous les prêtres assujettis au serment qui ne l’auraient pas prêté ou qui l’auraient rétracté seraient tenus de sortir du royaume dans le délai de 15 jours. Un passeport leur serait délivré à cet effet ainsi qu'un secours de trois livres par étapes de dix lieues jusqu’à la frontière ou jusqu’au port d'embarquement. Quiconque n'obéirait pas à ces dispositions serait déporté à la Guyane française, exception faite des sexagénaires et des infirmes qu'on internerait au chef-lieu du département. Les administrateurs du Cantal pensaient pouvoir compter sur un grand nombre de départs volontaires qui les débarrasseraient de ces « perturbateurs fanatiques », tout en les délivrant du poids de responsabilités lourdes à porter et de bouches inutiles à nourrir en ces temps de disette. Mais les demandes de passeport ne furent pas nombreuses. Les chanoïnes de Chaudes-Aigues en réclamèrent pour l'Espagne et, affirme la tradition, certains seraient parvenus jusqu'à Gérone mais, refoulés, ils seraient rentrés au bercail. La plupart des prêtres réfractaires se contentèrent de trouver un asile sûr où ils essayèrent de se faire oublier. L'un des ci-devant vicaires de Chaudes-Aigues se serait réfugié dans sa famille à Péret et, comme autrefois Ulysse pour tromper les cyclopes, il se serait fait surnommer

en patois « Padégus », c'est-à-dire « Personne », pour que sa présence ne fût pas soupçonnée, même par les enfants. D’autres entrèrent carrément en lutte ouverte : les abbés Ollier et Verdier rejoignirent l’armée royaliste de Charrier en formation à Nasbinals (Lozère), aux limites du département et du Caldaguès. Le 30 octobre 1792, le conseii permanent du département, par la voix d’un de ses membres, constatait : « La dernière loi contre les prêtres et les arrêtés qui en ont été la suite, bien loin d’avoir produit l'effet que vous deviez en attendre, y ont au contraire réveillé tout le fanatisme; … les patriotes ont été exclus des assemblées de communes, lors du renouvellement de la municipalité; les prêtres insermentés y ont repris un grand empire; les prêtres constitutionnels sont forcés de céder et à la veille d'abandonner leur poste. Voilà, citoyens, quelle est la situation de la ville et canton de Chaudesaigues… ».

Devant tant de mauvaise volonté, le Directoire du département réagit par un arrêté du 7 novembre 1792 qui condamnait à la déportation forcée tout ecclésiastique réfractaire n'ayant pas évacué dans les 8 jours le territoire du département et dans les 15 jours celui de la République. Les commissaires Dupré et Devillas, alors à Chaudes-Aigues pour enquêter sur les malversations de Sauret, ordonnèrent des perquisitions. Améliot, capitaine des volontaires en détachement dans la ville, les divisa en petits pelotons postés devant les issues et sur la place. Moré, lieutenant de gendarmerie, fractionna ses troupes qui, par petits groupes, se rendirent dans les maisons réputées suspectes, en particulier celle du tailleur Trémolière où trois réfractaires se seraient réfugiés. Maïs les recherches se révélèrent infructueuses. Le lendemain, ce fut au tour de la Foraine d'être passée au peigne fin. Les hameaux de Fridière, de Védrines, du Gleisial, des Plos, de Rioussalat furent fouillés sans résultat. Dans le domaine de Sansart, appartenant à Barlier de Chaudesaigues, on découvrit cinq sacs pleins d'objets, de livres et d'effets à l’usage des ecclésiastiques, ainsi que plusieurs batteries de cuisine, mais point de prêtres. Le 10, on revint bredouille de Saint-Martial. Enfin, le soir même, Moré et ses hommes se transportèrent illico à Ladinhac où une cachette de réfractaires venait d’être signalée dans le domaine du fils Bosredon. Peine perdue ! Le caveau funéraire « prenant embouchure dans la crèche des bœufs » ne contenait pas âme qui vive. Il est probable que le téléphone arabe fonctionnait à merveille, donnant le temps aux proscrits de déguerpir avant l’arrivée des troupes.

Toutefois, l'administration départementale ne se tint pas pour battue. Le 29 novembre, elle prescrivit de nouvelles visites domiciliaires et des perquisitions partout où serait soupçonnée la présence de prêtres insoumis; elle invita les administrateurs de l'Aveyron et de la Lozère à mettre en état d’arrestation tous ceux qui se cacheraient aux limites des trois départements, zèle qui lui valut les félicitations du ministre de l’intérieur. La chasse aux insermentés était ouverte et, à part quelques périodes de rémission, elle ne devait s'achever que le 18 brumaire, avec le coup d'état de Napoléon Bona-

parte. Le « gibier noir » ne pouvait plus compter, pour échapper aux recherches, que sur des refuges sûrs, la complicité de la population ou la volonté des autorités municipales de fermer les yeux aussi longtemps et aussi souvent qu'elles le pouvaient. Le Maréchal des logis Ruc, entièrement gagné à la cause révolutionnaire, fit preuve d’une activité inlassable dans la poursuite des insoumis.

En 1793, le représentant Châteauneuf-Randon fut envoyé en mission à Saint-Flour pour punir la ville de ses sympathies girondines et donner une impulsion nouvelle à la chasse aux Réfractaires. Son successeur Bô, médecin de Mur-de-Barrez et député de l'Aveyron, montra la même sévérité : la déchristianisation du pays devint le but suprême et tout prêtre dénoncé pour cause d’incivisme risquait la déportation, y compris désormais ceux qui avaient prêté serment de fidélité à la Constitution civile du clergé. Une force armée considérable fut envoyée à Chaudes-Aigues comprenant entre autres les brigades d’Aurillac, de Vic et de Laroquebrou. Chaque prise était récompensée par une prime de 100 livres. Entre avril et novembre 1793, furent tour à tour arrêtés et incarcérés à Aurillac : Guillaume Chantal, ci-devant archidiacre d’Auch, réfugié dans sa ville natale; Pierre Jordin et Guillaume Breschet, ex-chanoiïnes du chapitre; Jean- François Jalabert, ancien vicaire de Lieutadès; Pierre-Joseph Ipcher, sous-diacre de Saint-Urcize. La tour Saint-Julien leur avait servi de cachot avant leur transfert dans le chef-lieu du département.

Le 5 octobre 1793, le directoire du Cantal signifie aux municipalités d’avoir à dresser la liste des émigrés et des insermentés assimilés à eux, ce qui justifiait le séquestre de leurs biens et ceux de leur famille. Cet arrêté frappait donc non seulement les prêtres réfractaires ayant échappé aux recherches, mais aussi leurs parents. Ainsi le frère de Guillaume Podevigne vit ses biens sequestrés en raison de l'indivision régnant entre eux. Les parents de Guillaume Chantal, cultivateurs à Lieutadès, subirent le même sort.

Mais pour les prêtres qui avaient échappé aux investigations de la maréchaussée, des gardes nationales et des bataillons en garnison à Chaudes-Aigues, la vie devint rapidement intenable, le danger trop pressant pour leur famille et leurs complices, le laxisme trop compromettant pour les autorités municipales, l'esprit de vengeance trop aiguisé pour les Jacobins les plus exaltés et les prêtres constitutionnels de la société populaire. Les traqués prirent alors la décision courageuse et raisonnable de sortir de leur retraite et de se soumettre à la loi promulguée le 30 vendémiaire an II (31 octobre 1793), qui ordonnait aux ecclésiastiques condamnés à la déportation de se présenter dans le délai de 10 jours devant les administrations locales pour être transportés dans les colonies d'Outre-Mer; ce délai expiré, ils seraient arrêtés manu militari, jugés et guillotinés sur le champ. P. Azémar se concerta avec les autres membres de la collégiale et plusieurs prêtres originaires de la ville encore libres que le péril commun avait rassemblés. Unanimement, ils résolurent de se rendre

à Aurillac et, au nombre de 22, de comparaître devant l’administration départementale le 6 brumaire an II (26 novembre 1793). Azémar P., Barlier G., Besson J.-B., les deux Chaudesaigues P., Devèze J.-F. Felgères J., tous ci-devant membres du chapitre, mais aussi Jalbert D., Barlier J.-B., Podevigne Ch., Roux J., Brioude J., Juéry E., tous natifs de Chaudes-Aigues, plus Bouchareinc P. de Saint-Rémy, Chantal J.-P., Ipcher P.-Joseph et Avit J. de Saint-Urcize, furent condamnés à la déportation et écroués à la maison de justice, rejoints plus tard (2 décembre) par trois autres prêtres du Caldaguès : Chaudesaïigues G., ex-bernardin, son homonyme Chaudesaigues G., frère d’un chanoine et ci-devant curé de Quézac, et Bonnefoy Etienne, ancien vicaire de Saint-Urcize.

À la grâce de Dieu !

Trois d’entre eux furent déclarés « intransportables » par les officiers de santé pour infirmité permanente : les deux Chaudesaigues Pierre et Chaudesaigues Guillaume, — nom béni semble-t-il —, qui restèrent enfermés au Buis ou au château Saint-Etienne jusqu'à la fin de la Terreur. Nous avons vu comment P. Azémar échappa à la déportation en s’évadant, puis en bénéficiant de la chute de Robespierre. Au total, 17 prêtres du canton prirent le chemin forcé de l'exil, un record dans le département, preuve supplémentaire de la solidité des convictions religieuses dans ce triangle de terre Cantalienne.

60 lieues séparaient Aurillac de Bordeaux. Les prisonniers reçurent chacun un viatique de 18 livres. Les plus âgés et les malingres bénéficièrent du secours d’une charette payée par l'administration. Le voyage fut un long calvaire : sous la pluie ou la neïge, dans le vent, les prêtres enchaînés, mal nourris, mal logés à l'étape, tantôt reçus avec déférence et pitié, tantôt insultés, rudoyés, menacés dans les localités au jacobinisme exacerbé, atteignirent Montauban en 7 jours. La seconde partie du trajet s'effectua par voie d’eau jusqu’à Bordeaux. Ceux du deuxième convoi furent enfermés au Fort du Hä: ceux du troisième aboutirent — oh ! dérision ! — au petit séminaire, jadis caserne, maintenant prison. Bonnefoy E. croupit un an dans le fort avant de rentrer dans le Cantal grâce à l’arrivée au pouvoir des Thermidoriens. Felgères J. fut transféré aux Catherinettes, puis renvoyé comme sexagénaire à Aurillac, dans la prison du Buis, en germinal an III (mars 1795). MM. Jalbert et Juéry furent embarqués sur « Le Gentil » le 13 brumaire an III (3 novembre 1794); MM. Avit, Bouchareïinc, Devèze, Jordin, Podevigne et Roux sur « Le Républicaïn » le 1 frimaire (21 novembre). Mais la flotte anglaise veillait et les navires ne purent gagner la haute mer avec leur cargaison humaïne. Entassés, confinés dans un air putride, sales, rongés par la vermine, ils connurent sur ces prisons flottantes les pires moments de leur vie avant d'être internés au fort-de-Blaye, à Brouage ou sur les pontons de Rochefort. Grande fut la mortalité; mais les

(Dessin de Jean-Michel Cornut.)

Un coin pittoresque de Chaudes-Aigues : le quartier Saint-Jacques.

de Jean-Michel Cornut.)

(Dessin au crayon

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Chaudesaiguois résistèrent moralement et physiquement. Tous devaient revoir le pays natal, à l'exception de Besson Jean-Baptiste dont on perd la trace à Bordeaux et qui mourut sûrement dans cette ville. En août 1795 (thermidor an III), au plus tard, ils avaient pu retrouver leur famille et leur petite patrie.

Les religieuses du Couvent Notre-Dame chassées de leur maison

Le décret du 13 février 1790 ayant supprimé les ordres religieux et les vœux monastiques, les sœurs de Notre-Dame déclarèrent préférer la vie commune et vouloir vivre dans la maison de leur profession. Le 9 octobre, ordre fut donné d'’apposer les scellés sur leurs papiers. Le 19 novembre, l'assemblée du département, où siégeait le curé Azémar, décida qu'elles se verraient délivrer par le receveur du district « les revenus dont elles jouissaient, échus et à écheoir, à fur et à mesure qu'il les percevra », car elles avaient réclamé 4 000 livres à valoir sur leur traitement de 1790. Le 1% décembre 1791, leurs pensions furent portées à 700 livres, mais, en mars de l’année suivante, elles n'étaient pas encore payées. De ce fait, elles réclamèrent la remise de leur don patriotique, « les biens sur lesquels elles avaient fondé leur offre étant devenus nationaux ». Nous avons vu ce qu'il advint de ceux-ci; nous verrons plus loin comment elles seront compromises dans une affaire de spoliation par le maire Sauret. Beaucoup avaient déjà abandonné la vie commune pour se réfugier dans leur famille. D’autres — telles Marie-Anne et Madeleine Barlier — furent détenues, avec plusieurs de leurs compagnes de Saint-Flour, dans les prisons de la cité épiscopale : le registre d’écrou porte la date du 14 août 1792. La réaction thermidorienne mit fin à leur captivité, mais l’ancienne communauté ne put se reconstituer faute de local. Trois des survivantes, les mères Marie-Anne Barlier Desfonts, Colrat et Salvage demandèrent alors asile à la maison de Saint-Flour en voie de rétablissement.

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Le maire Joseph Sauret

« Ce ne sont pas les révolutionnaires qui ont fait la révolution de 1789. C’est la révolution qui a fait les révolutionnaires »

R. KR. Palmer (Les révolutions de la liberté et de l'égalité).

Si nous avons relevé cette citation au début de ce chapitre consacré à Joseph Sauret, c’est parce qu’elle semble assez justement convenir à son cas. Sans la Révolution, comme beaucoup d’autres individus plus célèbres que lui, le sieur Sauret serait sans doute resté l'obscur notaire qu’il était et n'aurait pas eu l’honneur ou le déshonneur — c'est affaire d'appréciation — de figurer dans les annales révolutionnaires du département du Cantal.

Son nom apparaît pour la première fois dans un document historique, le 15 mars 1789, puisqu'il est mentionné sur le procès-verbal de l’assemblée générale du Tiers-Etat de Chaudes-Aigues. Sans doute se félicita-t-il de la tournure des événements à Paris, comme la majorité de la population chaudesaiguoise, ce qui lui valut une considération certaine. Aussi, en application du décret du 30 décembre 1789 sur l'élection des officiers municipaux, l'assemblée électorale du « plus grand nombre des habitants » le choisit comme maire.

La constitution civile du clergé créera les premières tensions sérieuses entre le maire, soutenu par le parti dit « patriote », et le

curé P. Azémar, dont une majorité de catholiques épousera la cause. Le refus de prestation de serment du curé de Chaudes-Aigues, imité par le plus grand nombre de prêtres du canton, la dénonciation de ce dernier par Sauret auprès des autorités départementales, les troubles qui s’en suivirent accentueront la cassure entre les éléments avancés de la population et ceux qui resteront attachés aux traditions de l'Eglise catholique et romaine. Et les passions vont s’exacerber.

Le maire de Chaudes-Aigues révèle un caractère entier et vindicatif. Il a décidé de faire appliquer sans faiblesse les décrets de l'assemblée constituante et les arrêtés du Directoire du département. En somme, il remplit les obligations inhérentes à sa qualité de premier magistrat de la commune avec zèle, mais sans tact et bientôt sans scrupule. En 1791, Sauret participe à l'élection de l’évêque constitutionnel du Cantal et à l'installation du nouveau curé assermenté M. Abrial. A la suite des troubles provoqués par les partisans de P. Azémar, le 25 juillet 1791, cinquante chasseurs en garnison à Saint- Flour seront envoyés, à la charge de la municipalité, dans le canton de Chaudes-Aiïgues « où l’insubordination et la résistance à la loi se sont manifestées » : le maire se doit de maintenir l’ordre. À partir du 3 septembre, il sera aidé dans sa tâche par l'établissement dans la ville d'une brigade de gendarmerie commandée par un maréchal des logis. Fidèle à lui-même, il se rend à cette époque, avec MM. Abrial, Grandet, Chantal et Ruc, à l'assemblée électorale du district pour élire les nouveaux administrateurs et un certain nombre de

prêtres à des cures toujours vacantes.

Jusque là, Joseph Sauret a fait preuve, aux yeux des autorités départementales et des « patriotes », d’un civisme sans faille. Il est bien en cour. Il sera tour à tour nommé commissaire dans le canton pour l'engagement des volontaires, encore commissaire, avec son compatriote Grandet, pour inventorier meubles, effets et rentes du couvent des religieuses de Chaudes-Aigues (8 avril 1792), toujours commissaire, avec ce même Grandet, pour dresser la liste des biens d'émigrés (26 août). Il a même témoigné d’une certaine mansuétude à l'égard des Pénitents blancs : malgré l'ordonnance de l'évêque Thibault, interdisant depuis septembre 1791 l'usage pour le culte de leur chapelle, il les a autorisés à y poursuivre leurs offices à huis clos. Mais la Révolution se durcit en ces mois d'été 1792 et Sauret sait prendre le vent. Le 15 août donc, les Pénitents assistent comme tous les dimanches aux vêpres lorsque le maire, ceint de l’écharpe tricolore et suivi des officiers municipaux, surgit « à la tête de la force armée » et somme les confrères du Confalon de vider les lieux. Il accepte pourtant que la cérémonie puisse s'achever en présence des « autorités constituées ». Après quoi il se fait remettre les clefs et appose les scellés sur toutes les portes au milieu d’un grand tumulte. Encore une fois, ce Jacobin convaincu n'a fait qu’accomplir son devoir en appliquant la loi, même si elle n’a pas l'agrément d’une majorité de la population. Ce qui ne l'empêche pas d'être désigné comme électeur du canton par l'assemblée des habitants réunie dans

l'église paroissiale, le 26 août. Il est vrai que les timorés, les tièdes, à plus forte raison les suspects sont restés chez eux. Le suffrage est devenu quasi-universel; pourtant on ne compte que 358 votants, dont 85 seulement pour la ville et sa foraine. On s’est retrouvé entre « vrais patriotes », et les plus zélés sont désignés pour représenter le canton à Aurillac où, le 2 septembre, seront élus les députés à la Convention et les administrateurs du département et du district, soit dans l’ordre des suffrages : Girion, greffier du juge de paix, Grandet, juge, Sauret, maire, Abrial, curé, Chassany aîné et Gaillard, marchands, Serres, officier municipal, Chantal, homme de loi, Fabre, aubergiste, B. Abrial, marchand; ainsi que plusieurs prêtres assermentés : Clavières, curé de Maurines, Uchol, de La Trinitat, Fabre de Jabrun.

Etienne Grandet obtiendra à Aurillac le nombre de suffrages nécessaires pour faire partie des 36 membres du conseil général du département, qui le choisirent ensuite pour siéger au directoire départemental et comme juge suppléant du tribunal du district de Saint-Flour. Joseph Sauret devra se contenter d’être l’un des douze conseillers généraux du district. En conçoit-il une certaine amertume à l'égard de Grandet ? la suite des événements pourrait le laisser supposer. Selon la loi, il y a incompatibilité entre la fonction d’administrateur du district et celle de maire. Sommé de choisir, Sauret préférera rester à la tête de la municipalité chaudesaiguoiïise. Le 4 octobre 1792, il motive sa décision par « le peu de zèle et de civisme qui règne en général dans son canton. » et estime sa présence dans la commune « indispensable pour l'exécution des différentes dispositions prescrites aux municipalités ». Etait-il sincère ? Ou ne songeait-il pas plutôt, — signe d’un tempérament autoritaire —, qu'il valait mieux rester le premier dans sa ville que de partager le pouvoir avec onze autres administrateurs ? À partir de ce moment-là, son attitude va prouver que, très intéressé, il pensait pouvoir tirer de ses fonctions municipales des avantages substantiels. Les troubles qui perturberont le canton et dont il portera une grande part de responsabilité feront luire d’autres facettes de son caractère : l'exaltation jusqu’à la violence, l’amour immodéré des biens matériels jusqu’à la délation, la rancune jusqu’à la haine.

« Tant va la cruche à l’eau... ! »

Les affaires commencent à se gâter pour lui lorsque, le 30 septembre 1792, le conseil permanent du département décide de soulager Aurillac menacée de disette en répartissant entre les différentes villes du Cantal les volontaires du second bataillon. La mesure devient doublement impérative quand deux délibérations des administrateurs de la Lozère adressées à ceux du Cantal leur apprennent que les « prêtres insermentés et autres ennemis de la République » ont soulevé les paroisses de Nasbinals et de Recoules d’Aubrac toutes proches. Comme certaines communes du Caldaguès se sont oppo-

sées à la prise de possession des cures par les Jureurs, on craint la contagion de la révolte. Le 15 octobre, 400 volontaires et 15 cavaliers du 22° Régiment, accompagnés des commissaires Destanne et Grandet, entrent à Chaudes-Aïgues. Quinze jours plus tard, le procureur général syndic Coffinhal pourra se féliciter auprès du ministre de l'intérieur d’avoir, grâce à ces mesures, « contenu » les paroïsses du canton de Chaudes-Aigues qui « ont paru soumises aux lois »; malheureusement, il sera bien obligé de lui faire part également de la mauvaise conduite du 2° bataillon, à l’instigation du maire Sauret. Que s'était-il passé ?

Les témoignages recueillis au cours de l'enquête sont éloquents. Et d’abord l'audition des officiers et sous-officiers en mission dans la ville : malgré « leur vigilance à maintenir l’ordre et la discipline dans le détachement, leurs soins à faire exécuter les lois, respecter les personnes et les propriétés, ils avaient vu avec douleur quelques volontaires se livrer à plusieurs excès répréhensibles, et leur autorité méconnue », et ils dénoncent Sauret comme le « moteur du trouble et de l'insurrection des volontaires, et comme l'ayant vu lui-même revêtu de son écharpe » leur donner le mauvais exemple et les exciter à l’insoumission, au viol des propriétés, au vol et au pillage. Rien n’a pu les arrêter puisque le maire leur a commandé « de prendre des armes en disant qu'il les conduirait chez des aristocrates » dont ils pourraient boire le vin en toute impunité. À Chaudes-Aigues, ils se portent chez des particuliers pour « exiger des contributions » et « y boire et manger avec excès ». Le tambour de ville, Jacques Bouniol, les entraîne en battant de la caisse et en jouant du poing contre ceux désignés à la vindicte des troupes; il marque sa préférence pour les caves les mieux fournies, notamment celles des citoyens Breschet-Védrines, Besson d’Arjalet et Bosredon. Mais c’est de Saint- Urcize et de son maire Vaissier que Sauret veut tirer vengeance. En pleine place, il harangue les volontaires partant pour ce bourg de l’Aubrac, leur recommandant « de faire boucan chez les aristocrates », jusqu'à ce que le commissaire du département le prenne à part et le prie de ne pas tenir des propos susceptibles de « troubler la tranquillité publique et la subordination du détachement ». Pourtant l'élan est donné et les volontaires vont mettre en pratique les leçons reçues du premier magistrat de Chaudes-Aigues : on exige sous la menace des dons en argent de divers habitants de Saint-Urcize, on boit et on s’empiffre à leur santé, on enfonce les portes, défonce des barriques, casse des assiettes, vole des volailles, des denrées, des objets mobiliers, des couverts en étain. On s’acharne surtout contre la remarquable maison — plus tard caserne de gendarmerie — qui sert de logis au ci-devant curé Delbès, et contre celle du maire Vaissier dont les dégâts seront évalués à 5 741 livres, somme considérable. Ce dernier a réussi à se cacher ayant appris que Sauret avait réclamé sa tête. Quant aux officiers municipaux de Saint-Urcize qui essaient de s’entremettre, ils manquent d'être massacrés et ne sont sauvés que par l'intervention du maigre détachement de cavalerie dont la conduite sera jugée impeccable.

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Or, dès le 16, les agissements du maire de Chaudes-Aigues ont été dénoncés à l’accusateur public, car d’autres accusations graves pleuvent sur lui : ce Jacobin de village n'avait rien d’un « incorruptible ». L'une émane de deux volontaires de la paroiïsse qui, se trouvant en permission, ont rencontré Sauret, le 7 octobre, et lui ont demandé des comptes quant à la somme d'environ 25 à 30 000 livres levée en leur nom en « don gratuit » auprès de plusieurs particuliers. Servain et Gastal — ainsi se nomment-ils — soupçonnent le maire de leur avoir livré une partie seulement de l'argent récolté. Le lendemain, tandis qu'ils mènent leur enquête auprès des généreux donateurs, Sauret les accoste, les traite de « mauvais sujets », leur distribue des coups dans les jambes qui « marquent encore » et les fait jeter en prison. Le 13, le directoire du district est saisi de leur pétition appuyée par un certificat de Grandet qui confirme leurs allégations et justifie leur retard de deux jours pour rejoindre leur casernement. Les deux jeunes gens concluaient en demandant justice « d’un ancien despotisme que l’on voudrait encore faire régner » et en souhaitant que Sauret rendît compte de « l'argent si injustement retenu » et de vexations dont leur « honneur » criait vengeance.

Du 5 au 11 novembre, l'enquête menée sur place par les administrateurs du district Dupré et Devillas permet de découvrir d’autres délits commis par le maire et ses acolytes. Epaulés par un détachement de gendarmerie, ils assurent d’abord la sécurité de Grandet et des « bons citoyens » contre qui Sauret a retourné sa colère. Des affiches placardées sur les murs de la ville et sur la propre porte de l’administrateur départemental accusent ce dernier tantôt d’être la cause des troubles survenus à Chaudes-Aigues et à Saint-Urcize, tantôt d’être un apostat de la religion pour avoir signé l'arrêté contre les prêtres réfractaires, et le menacent de mort lui et sa famille. Les enquêteurs apprennent également comment le maire a truqué les élections du juge de paix en ayant « intimidé les votants par la menace » et imposé le vote « de citoyens non majeurs ». Elles sont annulées pour illégalité et seront recommencées le 2 décembre. Mais Dupré et Devillas ne sont pas au bout de leurs surprises. Ils s’aperçoivent ainsi que Sauret conserve chez lui trois registres avec des pages blanches prêtes à recevoir des délibérations municipales antidatées, qu’il a touché de l’argent pour délivrer un passeport, légaliser des actes de baptême et de sépulture, avec la complicité probable, sinon prouvée, du secrétaire-greffier Girion.

Et puis éclate surtout au grand jour l'affaire du mobilier des Religieuses du couvent Notre-Dame. Sauret et Dalmas, notaire comme lui, « commissaires désignés pour présider à la vente », se sont entendus avec un certain Bréchet pour s’adjuger à vil prix des pièces convoitées qu'ils ne livrent donc pas à la chaleur des enchères. Mieux ! entre les 16 et 18 octobre, Sauret, aidé par Serres et Gaillard, officiers municipaux, et Chalvet, valet de ville, s’introduit dans le couvent, brise les scellés, fait transporter chez lui ornements d'église, linges et vases sacrés, une cuve en pierre, deux tonneaux de vin, des

tuiles plates, du bois. et nous en passons. Les témoignages des gendarmes chargés de la garde du mobilier accablent le ci-devant maire, déchu de ses fonctions : considéré comme « prévaricateur, spoliateur d'objets nationaux », abandonné à son sort par les autres présumés coupables qui s’en tirent bien en le chargeant, il sera dénoncé à l’accusateur public en même temps que les Religieuses complices de ses actes pour avoir tenté de monnayer ces objets soustraits à la nation. Le terrible jacobin abattu, les plus timorés s’enhardissent et joignent d’autres accusations à celles déjà accumulées contre lui : n’a-t-il pas abusivement prélevé sur eux des contributions forcées appelées par un doux euphémisme « dons volontaires » !

Condamné par contumace

Le 5 janvier 1793, le procureur général syndic confirme la suspension de toutes fonctions officielles du sieur Sauret, déjà effective depuis le 30 octobre 1792, de Serres, Gaïllard et Dalmas, et l’ordre au juge de paix de décerner contre eux « des mandats d'amener ».

Mais Sauret, décidé à vendre chèrement sa peau, a contrattaqué. N'ayant rien pu contre son rival Grandet dont le jacobinisme est très apprécié par ses collègues administrateurs, il tente de donner des preuves de son civisme en portant une grave accusation contre Jean Vaissier, maire de Saint-Urcize. Il a conçu pour cet « aristocrate » une haine tenace depuis la tentative de la municipalité de Saiïnt-Urcize à détacher sa commune du canton de Chaudes-Aigues et à la suite de la dénonciation portée contre lui pour excitation au pillage. Bien que suspendu provisoirement de ses fonctions, le 9 novembre 1792, il fait emprisonner un certain Bousquet père, dit Penot, et lui extorque une accusation d'embauchage contre Vaissier dont il avise le comité de sûreté générale de Saint-Flour. Elle n’est pas sans fondement : Joseph, son fils âgé seulement de 15 ans, a bien émigré, bientôt rejoint par un domestique de son père, le jeune Bousquet. L'embauchage pour l’'émigration est puni de la peine de mort. Vaissier risque donc sa tête. Il s’adresse alors à Daude, président du tribunal du district, Bertrand, directeur du jury d'accusation, Baldran, greffier, et Vaissier — un homonyme administrateur — qui dé:cident de le sauver. Sans doute ont-ils une triste opinion du ci-devant maire de Chaudes-Aïgues puisqu'ils pensent qu'on peut l’acheter. Et ils n’ont pas tort : moyennant le versement par l'accusé d’une somme de 3000 livres, Sauret accepte de substituer une dénonciation moins grave à celle qu'il a portée. Baldran se transporte à Chaudes- Aigues et convainc Grandet d'accepter lui aussi de renoncer à cette accusation; Bertrand peut alors retoucher l’interrogatoire du prévenu pour le rendre anodin. Et Vaissier est relâché. La vérité nous oblige à dire que Sauret ne toucha pas la totalité de la somme versée par ce dernier, puisque ce furent 6 000 livres que les magistrats de Saint-Flour concernés avaient reçu. Les sauveurs de Vaissier furentils totalement désintéressés ? L'histoire ne fournit pas de réponse.

Toutes les tentatives de Sauret pour éviter sa traduction devant le tribunal criminel échouent. Se sentant perdu, il se cache et, lorsque son procès a lieu, le 1% avril 1793, c'est par contumace qu'il est condamné à 16 ans de galère et 24 000 livres de dommages et intérêts. Parti sans laisser d'adresse, il est porté sur la liste des émigrés et ses biens sont sequestrés. Grandet, Serres, Gaillard, Chalvet et divers volontaires obtiendront l’acquittement.

La revanche de Sauret

Mais avec le régime de terreur établi par le gouvernement révolutionnaire, en 1794 la situation a évolué dans le Cantal. Les Montagnards d’Aurillac y font la pluie et le beau temps. Carrier, Milhaud, Hébrard, Boudier, pour ne citer que les principaux, ont attiré les foudres de la Convention sur Saint-Flour et ses administrateurs jugés trop girondins et trop modérés. Le représentant en mission, Châteauneuf-Randon, s’est chargé de punir la cité épiscopale; les Sanflorains influents — Daude, Vaissier, Vayron — sont arrêtés. Le représentant BÔ poursuit l’œuvre de ses prédécesseurs. Sauret comprend alors que l'heure a sonné de prendre sa revanche et sort de sa retraite. S'il doit purger sa contumace, il le fera payer cher à Vaissier : il a eu son or, il se charge d’avoir aussi sa peau. Le 13 germinal an II (2 avril 1794), il pétitionne auprès du conseil du district de Saint- Flour pour demander sa radiation de la liste des émigrés. Puis il obtient la révision de son procès fixée au 18 messidor an II (6 juillet 1794). Parmi les témoins à charge, Vaissier qui confirme sa précédente déposition. Et voici que l’accusateur devient l'accusé. Sauret avoue en effet avoir reçu 3 000 livres du maire de Saint-Urcize, avec la bénédiction de certains membres du Tribunal de Saint-Flour, pour renoncer à l'accusation d’embauchage portée contre celui-ci. Il déclare en éprouver des remords et comparaître pour réparer sa propre « turpitude ». Il affirme donc que Jean Vaissier a poussé son jeune fils à émigrer — ce dernier est d’ailleurs mort le 30 août 1793 dans une ambulance de l’armée des Princes —, qu'il a coopéré à la formation de l’armée royaliste de la Lozère avec l'abbé Ollier, ci-devant prieur de La Trinitat, et son frère Jean-Joseph Vaissier dit Beauregard. Sauret est alors acquitté : on oublie tous ses méfaits, on tient pour négligeables les preuves de sa vénalité et on lui substitue Vaissier sur le banc des accusés. Version tragique de « l’arroseur arrosé ». Loin de nous l’idée d’innocenter le nouveau prévenu, même avec le recul du temps, comme des historiens partiaux ont cru pouvoir le faire. Comment imaginer un seul instant que son fils, à 15 ans, avait pu émigrer sans son consentement ? Ce qui est écœurant, c'est l’acquittement de Sauret blanchi sur le champ de tous ses actes vénaux et prévaricateurs, les conditions d’un procès tronqué par les pressions exercées sur certains témoins venus pour soutenir Vaissier, et la condamnation de ce dernier à la peine de mort, sur la foi d’un individu sans scrupule. Le lendemain, 19 messidor an II (7 juillet 1794), quelques jours seulement avant la chute de Robespierre qui l'aurait

sauvé, Jean Vaissier périt sur l'échafaud dressé à Aurillac. Ses biens sont déclarés propriété de la nation. On conçoit l'émoi causé à Saint- Urcize par cette exécution survenant après celle du curé Delbès. Le bourg de l’Aubrac a payé un tribut sanglant à la Révolution.

Comme un père tranquille

Si Sauret a eu le dernier mot dans cette affaire, il a perdu la confiance de ses concitoyens et sans doute la sympathie des révolutionnaires modérés et honnêtes. Son rôle public est terminé. Il se console avec l'argent dont il s’est rempli les poches, comme le confirme le rôle de l'emprunt forcé établi d'après la loi du 19 frimaire an IV qui le fait figurer dans la 15° classe, celle des plus riches de Chaudes-Aigues (1 200 livres) avec 11 autres habitants. Rayé définitivement de la liste des émigrés le 3 vendémiaire an III, il se permet d'acheter le 12 (3 octobre 1794) l'ancien couvent des Religieuses vendu comme bien national. Il vivra dans l’aisance sans être autrement inquiété, malgré les accusations lancées ici et là contre lui. Le 26 brumaire an VII (17 novembre 1800), il prête comme électeur, à la sous-préfecture de Saint-Flour, le serment de fidélité à la nouvelle constitution, œuvre du 1% Consul Bonaparte. En 1803, la plupart de ses biens, dont l’ancien couvent, font partie de la dot de sa fille qui épouse Jean-Baptiste Barlier, futur conseiller général du canton, bien que les idées de ce dernier se situent à l'opposé des siennes. Mais, heureusement, l'amour est le plus fort, à moins que l'argent n'ait vraiment pas d’odeur ! Le père de la mariée n’assistera pas à la noce : était-il malade ou avait-on jugé préférable de le maintenir à l'écart ? Peu importe ! Il mourra à Chaudes-Aigues à l’âge de 67 ans. On peut toujours rêver que Jean Vaissier, sa tête décolée sous le bras, tel saint Denis, lui a ouvert lui-même les portes du paradis.

«Aux armes citoyens ! »

« La patrie en danger »

A partir de 1791, le rôle des gardes nationales s'était singulièrement accru : elles ne devaient plus se contenter de maintenir l'ordre en renforçant la gendarmerie, mais se charger aussi de faire appliquer les lois contre les réfractaires et les suspects et de fournir des cadres à l’armée. Lorsque l'administration départementale, siégeant encore à Saint-Flour, apprit le 24 juin 1791 la nouvelle de la tentative de fuite du roi Louis XVI, elle exhorta toutes les communes à organiser ou réorganiser leur garde nationale. Celles de Chaudes-Aigues et de Saint-Urcize, les seules du canton, semblaient être parties en quenouille, la chasse aux prêtres et aux « aristocrates » n'ayant pas plu à certains de ceux qui avaient autrefois adhéré avec enthousiasme à cette milice bourgeoise.

Le 22 avril 1792, la déclaration de guerre passa presque inaperçue dans la région. Mais bientôt le déferlement des Autrichiens, des Prussiens et des Espagnols sur le territoire français, le décret du 6 mai ordonnant la levée d’un premier bataillon de 800 volontaires dans le Cantal dont les gardes nationales devaient être les pépinières et la proclamation, le 11 juillet, de « la patrie en danger » réveillèrent désagréablement les consciences. Dès le 2, des registres avaient été ouverts dans toutes les communes pour recevoir les engagements. Le district de Saint-Flour en enregistra 156, mais aucun volontaire ne figurait le 5 sur la liste de la commune de Chaudes-Aigues. Sans

doute faut-il rechercher la cause principale de ce manque de patriotisme dans cette déclaration datant de 1788 : « Le paysan de nos montagnes est naturellement robuste, hardi et même téméraire. Cependant il craint la milice. ». Ce n'était donc ni la peur, ni l’indifférence, mais la méfiance née d’une institution pourtant dépassée qui empêcha nombre de jeunes gens, à Chaudes-Aigues et ailleurs, de voler au secours de la patrie. Du volontariat à la réquisition, le pas

fut vite franchi pour arriver à compléter les effectifs des trois bataillons successifs réclamés au Cantal avant la fin de l’année 1792.

Le 30 août, une réunion a lieu à Chaudes-Aiïgues groupant les gardes nationaux et les citoyens en état de porter les armes. « Frères et amis, la patrie est en danger... La patrie en alarme se tourne vers vous, vous tend les bras et vous appelle à son secours » : cette adresse de l’administration départementale est suivie d’un arrêté ordonnant la formation, dans toutes les communes et dans un délai de trois jours, de gardes nationales sur lesquelles serait prélevé un nombre suffisant de recrues. Est recommandée aussi la mise sur pied de guerre d'une compagnie de chasseurs, dragons et canonniers « si l’habileté des habitants dans le maniement des armes, leur connaissance des évolutions militaires et l'expérience du service le permettent ». C'était prêcher dans le désert ! Le conseil du district avoue bientôt son impuissance à faire exécuter ce décret car « il n'existe de vraie formation en compagnies et bataillons que dans les cantons de Massiac et Pierrefort ». Les gardes nationales de Chaudes-Aigues et de Saint-Urcize se sont donc désagrégées et la mission confiée au Juge de paix Grandet et au marchand Chassany de les réorganiser semble avoir échoué. Pourtant, le maire Sauret ne ménage pas sa peine : il obtient de la municipalité le vote d'une proposition d'indemnisation des citoyens « qui auront la confiance publique pour avoir l'honneur de marcher les premiers à la deffence de l'état », grâce à l'ouverture d’un registre où sera inscrit « le sacrifice pécuniaire » consenti par chaque Chaudesaiguoiïs, et enfin une exhortation au public « d’exampter l'individu qui faira un sacrifice de cent louis ». Hélas ! Sauret détournera de sa destination une partie des sommes recueillies. Il avait cependant versé 15 190 livres de dons gratuits dans la caisse de Girion, greffier de la commune, preuve que la générosité ou la contrainte, ou encore le désir d’être exempté, avaient produit des fruits.

En novembre 1792, les parents d’émigrés et d’ecclésiastiques disparus sont mis eux aussi à contribution : tous devront porter dans la caisse du receveur du district, « par chaque enfant émigré », l’équivalent de la solde de deux hommes, soit 30 sols par jour, « tant que

la guerre durera », plus 350 livres, évaluation de leur équipement.

Malgré tant de zèle, le succès ne répond pas aux espérances des administrateurs : « Dans des districts presque entiers, reconnaissentils, les citoyens ont refusé de s'inscrire. ». Il est vrai que la levée des volontaires se heurte à d’autres difficultés : l'émigration saison:-

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nière, les travaux pressants des champs, l'intérêt trop exclusif porté aux propriétés et à l'achat des biens nationaux, le sabotage de certains élus locaux. En mars 1793, leur nombre demeure insuffisant, surtout dans le canton de Chaudes-Aiïgues au voisinage duquel couve l'insurrection royaliste de la Lozère. Afin de compléter les effectifs fixés pour les communes du Caldaguëès, il faut en arriver au recrutement obligatoire en assujétissant les célibataires de 18 à 40 ans au tirage au sort. Quatre commissaires sont désignés pour y veiller dans le canton : Rougier, nouveau juge de paix, Alhenc, son greffier, Girion, secrétaire de la municipalité, et Valette, de Saint-Urcize, administrateur du district.

La jeunesse de Chaudes-Aigues se prétend lésée dans la répartition du contingent : elle ne devrait fournir que 22 hommes au lieu des 40 exigés. L'administration rétorque qu'elle s’est basée sur l’état de la population dressé par la municipalité. Les autres communes du Caldaguès prennent exemple sur le chef-lieu, diminuent arbitrairement le nombre de recrues et désignent « des gens incapables de servir ». Le 25 mars 1793, le directoire du district fustige la conduite des Chaudesaiguoïis : « l’exemple qu’a donné la ville. a été contagieux et funeste au bien public ». Les officiers municipaux, un instant inquiétés, mettent cette « insubordination » sur le compte des malveillants et des fanatiques « dont le canton abonde ». Finalement, on décide que le recrutement sera repris le 2 avril dans les commurnes rebelles et, pour faire participer les absents, le tirage au sort sera substitué à « la voix du scrutin ». Malgré les menaces, le résultat est décevant : le 11, 22 jeunes gens du district figurent sur la liste des retardataires du 2° bataillon du Cantal, dont 7 du seul canton de Chaudes-Aigues. C’est dire que la fibre patriotique des habitants n’a guère vibré et que le dénommé Roche, chargé de « la première instruction et la conduite des recrues », a eu moins de travail que prévu.

Lorsque sera ordonnée la levée en masse de 300 000 hommes, le Caldaguès sera tenu de recruter parmi les plus robustes et par tirage au sort 14 cavaliers et 6 canonniers. Maïs les réticences seront les mêmes. Ainsi en brumaire an II (novembre 1793) réquisition est donnée à la gendarmerie pour procéder à l'arrestation de J.Bte Touzery, de Chaudes-Aigues, qui s’est caché parce qu'il fait partie des 30 000 hommes de cavalerie désignés.

Les réquisitions pour les armées

À l’impopularité du recrutement s'ajoute celle des réquisitions. Il faut en effet nourrir, vêtir, chausser, équiper les armées en campagne. Le canton, malgré la disette qui menace, doit fournir son contingent d'avoine, de foin, de grains, de fromages, de bovins, de porcs. En mars 1793, Rougier est nommé commissaire pour dresser l’état dans le canton « des chevaux de luxe. propres au service de l’ar-

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mée » qui seront rassemblés au chef-lieu le 6 octobre. Dupré, lui, parcourt le district pour recenser ce qu'il peut offrir comme selles, brides, arçons, mors, couvertures, etc. On réquisitionne même les corps de métiers : tous les cordonniers de Chaudes-Aigues devront fabriquer 100 paires de souliers pour chausser les combattants. Un an plus tard, c'est deux paires de souliers par décade qu'on leur réclame, tant que la guerre durera. Et quand la fabrication doit être suspendue faute de cuir, on exige des fabricants et marchands tanneurs des déclarations de stock. La municipalité de Chaudes-Aigues, qui ne les a pas encore envoyées au district le 3 fructidor an II (20 août 1794), est menacée d’être considérée comme suspecte si elle ne s'exécute pas dans les vingt-quatre heures. Il s’agit de contraindre les tanneurs de livrer aux cordonniers des cuirs au prix du maximum. Le 25 frimaire an III (15 décembre 1794), un arrêté du directoire du district place sous la surveillance du bureau militaire les fosses des tanneurs. En cas de refus de déclaration des cuirs en préparation ou de « fourniture infidèle », leur confiscation sera prononcée. Les cordonniers n'auront plus alors d’excuses pour livrer en retard les deux paires de souliers par décade, sous peine de 100 livres d'amende.

Les taïlleurs Tremolière et Bouniol ne font pas de difficultés apparentes pour obéir aux réquisitions et proposent même que tous leurs ouvriers travaillent en commun dans une salle du ci-devant couvent, afin de confectionner des uniformes. Mais ils réclament 5 livres pour une veste, 3 livres pour un pantalon, 2 livres pour un gilet, 1 livre 10 sols pour un bonnet de police, soit 11 livres 10 sols pour un équipement complet. Rougier ne leur offre que 8 livres 10 sols et, devant leur refus d’accepter ces conditions, les requiert d'office. Le citoyen Chassany est sommé de livrer, à cet effet, 50 pièces de cadis.

Le 14 mars 1793, un arrêté du directoire du département a ordonné aux citoyens de présenter dans les trois jours, au conseil général de leur commune, toutes les armes en leur possession sous peine d'être déclarés « gens suspects » et surveillés en conséquence. Les gardes nationaux vont se retrouver ainsi désarmés. Comment pourront-ils accomplir leurs missions les mains nues ? Qu’à cela ne tienne, on les équipera en piques. Dans chaque commune a lieu, le dimanche de Pâques 1793, l’adjudication de leur fabrication par les forgerons au prix minimum de 6 livres la pièce. Et, comme le rythme de production ne sera pas jugé suffisant, cinq mois plus tard « tous les ouvriers en fer... propres à la fabrication de ces armes », seront réunis à Saint-Flour pour recevoir de sévères instructions. Les battants des cloches, les fers provenant des maïsons des émigrés et des domaines devenus nationaux, les plaques de cheminée portant « des insignes royalistes » seront des matériaux tout trouvés et peu coûteux. Mais la récolte se révèle maigre, au point que le représentant Bô ordonne, en mars 1794, le transfert au chef-lieu du district de tous les métaux « existant encore dans les ci-devant églises », en particulier du bronze des cloches destiné à être fondu à Clermont

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pour fabriquer des canons. Le commissaire Séverac, chargé de faire exécuter cet arrêté dans le canton, se heurtera à la réprobation quasiunanime des populations du Caldaguès. Le 6 floral an II (25 avril 1794), on réquisitionnera même les vieux linges employés aux pansements de l'hôpital pour en tirer du papier qui fait cruellement défaut.

L'atelier de salpêtre dans le ci-devant couvent

Le salpêtre, ou azotate de potassium, entrait pour une bonne part dans la fabrication de la poudre. On en extrayait des murs des caves, des vieux plâtres et de certaines terres, mais en quantité insuffisante, car la Révolution en guerre estimait ses besoins à 15 millions de quintaux. Le chimiste Lavoisier mit alors au point une méthode aussi ingénieuse que nauséabonde pour en fabriquer : un mélange de terre, de fumier, de purin, d'urine et, à défaut, d’excréments naturels. Le district de Saiïnt-Flour eut son agent spécial préposé à sa production : le « chimiste-apothicaire » Travade, très imbu de sa science. Il forma des agents salpétriers dont un certain Giraldon qui vint à Chaudes- Aigues demarrer l'atelier installé dans le ci-devant couvent Notre- Dame et y demeura jusqu’au 22 thermidor an II (8 août 1794). Ensuite, la fabrication continua tant bien que mal sous la responsabilité de Clavières, agent national de la commune, qui avait effectué un stage de huit jours à Saint-Flour. Les résultats furent si médiocres, le salpêtre produit à un prix si onéreux que l'atelier cessa de fonctionner en vendémiaire an IV (octobre 1795).

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La révolution en marche

Le 25 septembre 1792, un courrier apprend au département que la Convention vient d’abolir la royauté. Le 29, Etienne Grandet signe avec les autres administrateurs une adresse aux Cantaliens qui leur fait part de la nouvelle dont cet extrait résume bien le ton : « Citoyens, si vous pouviez donner des regrets à cette idole trop adorée, jettez (sic) un coup d'œil sur l’histoire de votre pays. L'histoire des malheurs du peuple n’est que le récit des longs crimes de ses rois. ». Il est difficile de dire quelle impression produisit sur la population du Cantal cette grave décision. Nous savons, par contre, que la situation était jugée peu brillante dans le district de Saint-Flour, si on se réfère au long rapport du procureur syndic lu à la séance du 2 octobre : les impôts ont doublé, les rôles sont confectionnés avec retard ou mauvaise volonté, l’ordre est sans cesse perturbé par les « fanatiques », l’enseignement public reste inorganisé, les biens du clergé ou des émigré se vendent trop lentement par « négligence, incurie, incapacité » de certaines municipalités, les routes demeurent en souffrance, notamment celle de Saint-Flour à Rodez par Chaudes- Aigues, le Pont de Lanau est toujours en projet, « ce qui nuit au commerce des bestiaux et des fromages avec le Haut-Languedoc et l'Espagne », la disette menace en raison d’un approvisionnement défaillant, les mendiants prolifèrent que seuls de nombreux ateliers de charité pourraient absorber. C’est dans cette atmosphère trouble que va éclater bientôt, aux portes du Caldaguès, l'insurrection royaliste de la Lozère.

L'insurrection royaliste de la Lozère

Bien qu'on ait qualifié de « royaliste » la révolte de quelques milliers de paysans lozériens sous la conduite de Charrier, notaire de Nasbinals et ancien député du Gévaudan aux Etats Généraux, il semble que l'exécution de Louis XVI (21 janvier 1793) n'ait constitué qu'un mobile secondaire. D’autres plus puissants animent les rebelles : la fidélité à leurs prêtres — presque tous réfractaires — qui les « fanatisent »; l'attachement à leur sol qui les rend hostiles à toute idée de recrutement; la situation précaire de ce département que la Révolution n’a su améliorer. Aussi la révolte prend un tour essentiellement populaire : paysans, prêtres, bourgeois, la plupart des aristocrates ayant déjà franchi les frontières.

Les autorités révolutionnaires craignent une jonction avec les autres grands foyers d'’insurrection : l'Ouest (Vendée), le Sud-Est (Lyon...), le Midi Méditerranéen (Toulon). Elles veulent particulièrement éviter que les départements limitrophes ne soient contaminés. Or la révolte a éclaté à Nasbinals et Recoules d’Aubrac, bourgs tout proches du canton de Chaudes-Aïgues. Quelques signes avant-coureurs ont d’ailleurs avivé les inquiétudes des administrateurs du Cantal : avanies infligées au curé «intrus » de Jabrun (17 janvier); mauvais accueil fait par les officiers municipaux de Saint-Urcize au nouveau curé Durand Cros (19 janvier); effervescence dans la paroisse de Jabrun qui renferme « en totalité des gens suspects et mal intentionnés » capables « à la moindre insurrection » de se joindre « aux malveillants».

La Convention, alertée le 26 mai, prendra des mesures importantes mais trop tardives : envoi de 1 000 fusils et, si besoin est, de deux bataillons destinés à la Vendée. En réalité, les gardes nationaux du département voisins suffiront à submerger les insurgés, grâce au rôle actif de l'administration du Cantal et à l'effort capital des Sanflorains.

Le 27, Valette, administrateur du district et officier municipal de Saint-Urcize, confirme la prise de Marvejols par Charrier et sa marche sur Mende à la tête de 1 500 hommes. Il précise en outre que 1 800 rebelles sont rassemblés à Rieutord, parmi lesquels des déserteurs. Le même jour, Etienne Grandet revient d’une tournée d'inspection dans les localités troublées et donne lecture d’une circulaire de Charrier qui excite les habitants du canton de Chaudes-Aigues à la révolte « au nom du Roy et du Régent », « à peine d'être traités comme rebelles et de confiscation de leurs biens ». On envoie aussitôt des commissaires dans le Caldaguès, avec des pouvoirs étendus. Parmi eux, Girion et Abrial. Ils vont s’efforcer de détruire l'embryon contre-révolutionnaire avant son développement. Ils réussiront à lever 276 hommes dans le canton, plus que dans les autres du district. A la mobilisation armée s'ajoute celle psychologique des énergies. Le directoire du district de Saint-Flour lance le 30 mai un appel au sens

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civique et au courage des patriotes des régions suspectes de Chaudes- Aigues et de Saint-Urcize : « Si vous êtes vraiment républicains, aucun motif ne sera capable de vous empêcher de vous montrer dignes de vos places, il faut oublier que l’on est parent, que l’on a été ami, pour servir la patrie. »; et on ne néglige pas de réveiller les intérêts matériels : « Incitez les habitants de Chaudesaigues à seconder de tout leur pouvoir les mesures que nous prenons pour les sauver euxmêmes de l'invasion et du pillage. ». Habile tactique, car les bourgeois chaudesaiguoïs ne veulent pas perdre les acquis de la Révolution et se dressent contre Charrier. Saint-Flour, centre coordinateur de l'application des décisions défensives, juge indispensable de faire passer des détachements du côté de Recoules, de Nasbinals et de Saint-Urcize afin de couper toute retraite aux « brigands ». 200 volon:taires sont donc envoyés sur Saint-Urcize. Le même jour (30 mai), on apprend que l’armée de l'Aveyron a repris Marvejols aux insurgés et que celle de Saint-Chély a enlevé Mende. Mais Charrier réussit à s'échapper. Un détachement renforcé par 50 hommes de Chaudes- Aigues surveille les bois de l’Aubrac. Le 5 juin, Devillas, qui les commande, peut aviser le district que Charrier et son aide de camp Laporte ont été capturés la veille au soir dans la foraine de Nasbinals et ses bandes désorganisées. Les fouilles continuent pendant quelques jours, des insurgés traqués se rendent. Mais la répression sera relativement modérée. 15 prévenus seront jugés par le tribunal criminel qui s’est transporté d’Aurillac à Saint-Flour. Deux seront emprisonnés : Jacques Vaïissier et sa sœur Marguerite, de Saiïint-Urcize, contre lesquels les preuves manquent. Les Lozériens Jean Fabre, de Nasbinals, et l’abbé Vanel seront guillotinés le 15 juin sur l'actuelle place d’Armes de Saint-Flour, et l’abbé Prouzet, de Florac, exécuté un peu plus tard. Les autres sont relâchés, parmi lesquels P. Griffoul, de Lieutadès. Quant à l’abbé Verdier, natif de Chaudes-Aigues, il sera condamné à mort par le tribunal criminel de la Lozère et exécuté le 24 floréal an II (13 mai 1794) pour avoir propagé « de toutes ses forces le mouvement royaliste et religieux qui soulevaïient les arrondissements de Marvejols et quelques paroïsses du canton de Chaudesaigues ». Victime indirecte de cette insurrection, l’abbé Joseph Delbès, curé réfractaire de Saint-Urcize, soupçonné d’avoir encouragé la contre-révolution, sera arrêté dans la maison Vaissier-Repons par le maire Girbal et huit autres « patriotes », écroué à Aurillac le 30 décembre, condamné à mort le lendemain et guillotiné sur le champ. Saint-Urcize fut la seule commune du Cantal à payer un si lourd tribut à la Terreur, puisque son ci-devant curé et son ex-maire périrent tour à tour sur l’échafaud.

Constatons, pour conclure, qu'il y a eu véritablement une riposte républicaine à l'insurrection de la Lozère, dernier exemple d'union des forces vives de la région avant les divisions de l’an III. Les « patriotes » cantaliens se sont dressés unanimes devant le danger contre-révolutionnaire et, tout comme Saint-Flour, Murat et Aurillac, Chaudes-Aigues a joué son rôle dans cette riposte. Toutefois, preuve

supplémentaire de leur modération, les mesures de police à l'égard des ennemis de la Révolution n'ont pas pris ce caractère collectif et violent qu'elles montreront ailleurs.

Les suspects, les émigrés et leurs parents en point de mire

Entre février et mars 1793, la Convention avait pris des mesures sévères contre les émigrés, les réfractaires et tous ceux qui leur viendraient en aide, mesures qui s’élargirent bientôt à tous les individus soupçonnés d’être défavorables à la Révolution. Informé, le conseil permanent du département décida, le 12 avril, la mise en arrestation dans leurs maisons de tous les parents, ascendants ou descendants d'émigrés, et la déportation hors de leur district des plus suspects, y compris les domestiques, pour être enfermés dans des maisons d’arrêt. Mais, la répression demeura modérée dans le Cantal en raison de l'isolement du parti dit patriote.

La liste des émigrés du district de Saint-Flour, dressée le 5 octobre 1793, nous fournit pour le canton de Chaudes-Aigues 63 noms. Outre les prêtres réfractaires n'ayant pas pris de passeport pour l'étranger et privés de leurs droits de citoyens, quelques déserteurs et Sauret, condamné par contumace, y figuraient notamment : deux Albaret de Jabrun; J.-Bte Besson d’Arjalet fils, ci-devant noble; Bosredon, fils et petit-fils, habitant Sugères mais possessionnés dans le canton; Bousquet dit Penote, journalier à Saint-Urcize; les deux fils Colrat, bourgeois de Chaudes-Aïgues; Pierre Vaissier, fils du ci-devant maire de Saint-Urcize. Tous n'étaient pas d'ailleurs d’authentiques émigrés : ainsi J.-Bte Besson et J.-Bte Colrat obtinrent plus tard des certificats attestant qu'ils n'avaient pas quitté le pays. Pourtant leurs biens furent déclarés propriétés de la Nation. Valette, de Saint- Urcize, et Rougier, juge de paix de Chaudes-Aigues, furent nommés commissaires à l'effet de placer sous sequestre, d’inventorier et d’apposer les scellés « sur les meubles, titres ou effets de toutes personnes absentes », et des prêtres considérés comme émigrés. Ces biens nationaux devaient être vendus mais rares furent les mises en adjudication, à part quelques champs, jardins et maisons. Le district se plaignait de cette nonchalance probablement voulue et de l’état d'abandon, « nuisible à la chose publique », dans lequel étaient laissés ces biens. On se contenta la plupart du temps de les affermer. Sans doute les bourgeoïs du Caldaguès se montraient-ils trop respectueux de la propriété pour appliquer avec rigueur de telles mesures. Le 16 ventôse an II (6 mars 1794), le directoire départemental dut prendre un nouvel arrêté à leur sujet, preuve que les ordres avaient été imparfaitement exécutés.

Les parents d’émigrés subirent d'abord le contre-coup de ces décisions : beaucoup de biens sequestrés étaient indivis, et ceux qui étaient restés au pays se virent privés de leur jouissance au même titre que les membres de leur famille passés à l'étranger ou réputés

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