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put délibérer sur des « objets de sûreté publique » qu'en présence de trois d’entre eux. Pour faire bon poids, une force armée de 25 Républicains et Sans-Culottes de Saint-Flour s'établit à demeure à Chaudes-Aigues jusqu'au 12 novembre. Cette mini-terreur administrative et policière porta ses fruits : le 12 octobre, Rougier, ci-devant juge de paix, considéré comme « l'ami des prêtres réfractaires », et Barlier, notable de la commune, furent suspendus de toute fonction officielle; le 13, Girion annonça qu'il faisait conduire dans la prison de la ville J.-P. Valette, frère utérin de Charrier, arrêté à Saint-Urcize. Ce même comité de surveillance n’hésita pas à taxer arbitrairement de 2 000 livres le citoyen Barlier, à vider la maison de P. Chaudesaigues de Tarrieux, premier commandant de la garde nationale, et à prendre « des mesures fortes et vigoureuses contre les jeunes parents d'émigrés qui s'étaient permis des indécences contre des patriotes et même des insultes », ce dont le félicitèrent les autorités départemen:tales.
La société populaire et les tentatives de déchristianisation
S'ils avaient traqué les prêtres réfractaires, interdit au culte les chapelles particulières, les Sans-Culottes avaient tout d’abord respecté les constitutionnels et les églises où ils exerçaient tant bien que mal leur ministère. Mais, sous le règne de la Terreur montagnarde, ce fut la religion elle-même et tous ceux qui la servaient que certains voulurent abattre. Car la déchristianisation ne fut pas décidée d'en haut, par l’ensemble de la Convention, qui s’efforça au contraire de la freiner. Chacun sait que Robespierre réprouvait les mascarades anti-religieuses et croyait, autant par nécessité que par conviction intime, à l'existence d'un Etre-Suprême auquel il fallait rendre un culte simple, débarrassé de toute ostentation. L'initiative vint des représentants en mission et des « enragés ». Le 14 novembre 1793, le conventionnel du Puy-de-Dôme Couthon publia un arrêté qui outrepassait les intentions de la Convention : il supprimait le traitement des prêtres constitutionnels, ordonnait la destruction des clochers, la confiscation de tous les objets du culte, la suspension de toute cérémonie religieuse. Le calendrier chrétien s’effaça devant le nourveau calendrier républicain et « écologique » de Fabre d’Eglantine : le 22 septembre 1792 devint le premier jour de l’an I de la République; les douze mois furent divisés en trois décades:; les trois décadi remplacèrent les dimanches comme jours chômés. Reçu à la Convention à la tête d'une députation du Cantal, l’Aurillacoïis Hebrard s'écria à la tribune : « Plus de prêtres, plus de préjugés. L'éternel n'aura plus de temples autres que nos cœurs, seuls sanctuaires qui soient dignes de lui ». Huit jours plus tard — (8 frimaire an II ou 28 novembre 1793) —, à cette même tribune, l’évêque de Saint-Flour, Thibault, déclara renoncer à l’'épiscopat et à toute fonction ecclésiastique.
Dans le district de Saint-Flour, le représentant en mission et
député de la Lozère, Châteauneuf-Randon, se chargea de donner l'élan révolutionnaire et anti-religieux qui lui manquait encore. Poussé par les Montagnards aurillacois Carrier, Milhaud, Hébrard et Boudier qui reprochaient à la Cité du Vent ses tendances fédéralistes et sa tentative pour obtenir la création d’un département dont elle serait le chef-lieu avec la partie orientale du Cantal et les districts de Brioude, de Saint-Chély et du Mur-de-Barrez, il proclama Saint-Flour en état de siège, la fit occuper militairement, s'y rendit lui-même le 25 frimaire (15 décembre 1793) et prit toute une série d’arrêtés contre les prêtres réfractaires, leurs parents et tous les « vestiges » d’un « fanatisme » religieux coupables à ses yeux de faire dégénérer l'esprit public.
Son successeur Bô, médecin aveyronnais, moins impétueux, moins violent, plus diplomate, mais particulièrement anticlérical, leva le siège de Saint-Flour tout en accentuant les mesures de déchristianisation. En pluviose an II (février 1794), il a pu constater en effet : « … dans tout le département, l'esprit révolutionnaire est rare, le caractère des habitants flegmatique, le peuple y est grossièrement ignorant et les hommes un peu instruits sont rarement dignes de sa confiance ». Manifestement, la machine révolutionnaire grippait, et surtout dans le district de Saint-Flour. Pour la remettre en marche, il promut le Chaudesaiguois Etienne Grandet au poste clef d'agent national du district, ce qui lui valut d’être inquiété après Thermidor. Il reprit, en les amplifiant, les ordres de Châteauneuf- Randon : démolition de tous les clochers, signes de la « superstition », jusqu’à hauteur des toitures, enlèvement de tous les métaux des cidevant églises, dénonciation de ceux qui chômaient le dimanche, mais aussi remise des lettres de prêtrise par tous les ecclésiastiques n'ayant pas abdiqué leurs fonctions et reconnu leurs erreurs. Le clergé constitutionnel était donc frappé à son tour et bien mal récompensé de son adhésion à la constitution civile du clergé. Le 14 germinal an II (3 avril 1794), un arrêté du même B6 l’atteignait de plein fouet : « Tous les soi-disant prêtres salariés ou pensionnés par la République » devaient, dans les vingt-quatre heures, se retirer dans le chef-lieu de leur district respectif et y justifier, tous les jours, de leur résidence, à l'exception toutefois des prêtres mariés et de ceux qui auraient déposé auprès de l’administration leurs lettres de prètrise.
Quelques-uns d’entre eux militaient ardemment au sein de la société populaire de Chaudes-Aigues, aile marchante de la Révolution. Fondée par des gens assez modérés quoique imbus des principes révolutionnaires, mais bientôt épurée par les représentants en mission, elle comprit une centaine de membres, essentiellement fonctionnaires, petits bourgeois, artisans, et devint sous l'influence de quelques meneurs un foyer de propagande et d’agitation jacobines. Parmi les plus assidus, neuf prêtres ou ci-devant prêtres constitutionnels : Pierre Abrial, curé de Chaudes-Aigues, Guillaume Clavières,
qui avait abandonné sa cure de Maurines, Jean-Baptiste Biron, exreligieux, Jean Fabre, persécuté par les contre-révolutionnaires de Lieutadès, Durand Brioude et Pierre Jordin, retirés à Chaudes-Aigues, Jean Tailland, autrefois clerc de la ci-devant église paroissiale, Jean Poulalion, curé malheureux de Sarrus, et Pierre Pécoul, prêtre défroqué et marié dans la ville. La société populaire avait élu domicile dans la chapelle désaffectée des Pénitents. Elle reçut, le 12 nivose an II (1% janvier 1792), la visite de Salsac, délégué de Châteauneuf- Randon:; il y annonça la prise de Toulon qu'on se hâta de fêter avec une fureur toute patriotique : des statues, des vitraux, le rétable volèrent en éclats et alimentèrent un feu de joie. Le mobilier et les ornements épargnés furent vendus à l'encan. La cloche de Notre- Dame de Beaulieu, qui ornait le campanile, protesta à sa façon quand on voulut la déloger : elle s’écrasa sur le sol et on dut emballer ses morceaux pour les expédier à Saint-Flour. Pour réparer les dégâts et aménager plus confortablement le local, la municipalité sollicita, le 2 ventose (20 février), une somme de 3 000 livres auprès de Bô. La société populaire écouta Salsac avec intérêt et approuva les mesures prises contre les prêtres constitutionnels. Elle plaida cependant en faveur de deux de ses vedettes « dont le patriotisme, le républicanisme et la philosophie [étaient] connus ». Il s'agissait d’Abrial et de Clavières, le premier agent national, le second membre du comité de surveillance. Comment pourraient-ils être confondus avec les autres prêtres assermentés, eux qui « depuis la Révolution, n'ont cessé d’être les persécuteurs des aristocrates, des modérés et feuillants, ainsi que des prêtres réfractaires. ». Salsac promit d'’intervenir en leur faveur. En réalité, presque tous abdiquèrent leurs fonctions : Abrial, Clavières, Fabre, Poulalion, Brioude, J. Felgères, Jordin, Biron, imités par la plupart des prêtres en activité dans les communes du canton.
À l'intérieur de la société, les suspicions, les dénonciations, les surenchères allaient se donner libre cours. Fabre, ci-devant curé de Lieutadès, fut mis en état d’arrestation chez lui malgré ses tentatives pour se disculper. Dans la séance du 15 germinal an II (4 avril 1794), Poulalion déclara renoncer pour toujours à la prêtrise; Durand Brioude proclama avec dédaiïn : « Je ne suis plus prêtre, ni ne prétends plus l'être »; Jordin s'écria pompeusement : « L'état de prêtre n'est plus le mien, c’est la qualité seule de citoyen que je demande... » Le 17 germinal (6 avril), l'un des secrétaires fit sensation en affirmant : « Le vrai témoignage de la déprétrisation, c'est le mariage » et, à sa demande, un délai de deux mois fut accordé à tout ci-devant prêtre pour se marier, à peine d'être exclu de la société populaire. Maïs on était sans doute allé trop loin et trop vite; et puis les canditates à ce genre de mariage durent être rares. Car peu nombreux se comptèrent ceux qui passèrent des intentions aux actes : J.-F. Daude, originaire de la ville, qui épousa une veuve; Pierre Teisset, de Lieutadès, dont la vie conjugale fut un calvaire; J. Poulalion qui de-
manda, le 4 floréal (23 avril), « un délai d’une quinzaine pour aller se marier » et préféra se faire oublier.
La déchristianisation se poursuivit néanmoins, en prenant parfois un tour burlesque. Ainsi, le 20 prairial (8 juin), on s’indigna, au sein de la société, que « les quartiers de cette ville » fussent affublés encore de noms annonçant « l’erreur et l’imbécilité. [c'était] outrager les Saints que de donner leurs noms à des murailles». La municipalité fut invitée à débaptiser les quartiers Saint-Joseph et Saint- Julien. Le 5 thermidor (23 juillet), E. Grandet s’attaqua aux « idoles » qu'il fallait renverser : « Il existait dans cette ville, s’écria-t-il, une chapelle Notre-Dame de Pitié. Les bigots ou plutôt vos grugeurs lui faisaient faire des miracles à volonté, et cela pour voler le fruit de vos travaux. Cette chapelle existe encore aujourd’hui. Les malveillants persuadent au peuple qu'il suffit que la Vierge y ait habité pour qu'ils adorent jusqu'aux pierres qu'ils croient l’avoir touchée ». Un autre secrétaire renchérit : « On nous fait un crime de voir ici, dans la chapelle des Pénitents, quelques morceaux de bois à figures hypocrites. Pourquoi ne pas ôter aux malveillants la possibilité de nous nuire ? Pourquoi des Saints puisque nous n’y croyons plus ? Je vous propose donc de les envoyer à leur place, c’est-à-dire au feu ». Le vœu fut adopté et deux ci-devant prêtres, Fabre et Poulalion, désignés à cet effet, furent chargés de veiller à la destruction des statues et objets du culte ornant encore les deux chapelles. La statue de Notre- Dame de Pitié fut cependant sauvée. La tradition rapporte qu'elle fut cachée sous un tas de charbon dans la maison dite de Crémat appartenant à une famille Teissèdre.
N'exagérons pas pourtant l'importance des destructions dans ce Caldaguès où les municipalités n’obéissaient pas toujours aux desiderata des révolutionnaires les plus exaltés ou bien ne s’y pliaient qu'avec retard et à regret. Mis à part quelques actes de vandalisme, quelques modestes autodafés et la réquisition des cloches et objets cultuels en métal, le canton sut préserver l'essentiel de son patrimoine religieux et artistique. Le 10 germinal an II (30 mars 1794), si la démolition du clocher de l’église paroiïissiale de Chaudes-Aigues fut bien adjugée à E. Breschet, charpentier, pour la somme de 700 livres, et si Antoine Malefosse, du Couffour, suspect à la société populaire, se fit nommer commissaire à cet effet afin de donner des gages de son « patriotisme », la mesure ne fut pas menée à son terme puisque en fructidor (11 septembre), un certain Passenaud pétitionna auprès de l’administration réclamant une indemnité pour avoir entretenu le clocher et l’église. Seuls le clocher de La Trinitat et les cuïes du clocher à peigne d’Anterrieux furent abattus jusqu’au niveau de la toiture.
Les fêtes patriotiques
Les fêtes nationales créées par un décret de la Convention, sur proposition de Robespierre, ne réussirent pas à supplanter les fêtes
religieuses et plongèrent les municipalités dans l'embarras. Les populations indifférentes, lassées ou scandalisées, ne se résignèrent pas aux décadi, dates où elles étaient célébrées, et continuaïient à chômer le dimanche. À Chaudes-Aigues, quelques tentatives pour leur donner du lustre se soldèrent par autant d'échecs. Le 7 pluviose an II (26 janvier 1794), la société populaire décida de célébrer la fête de la Raison, ordonnée dans toutes les communes de France à l’occasion de la prise de Toulon, le décadi suivant. Des Chaudesaiguois judicieusement choisis incarneraient des divinités païennes : une déesse de la Raison, un Mercure, un Amour et douze nymphes. Un orateur, le citoyen Roche, receveur de l'enregistrement, ferait, dans le Temple de la Raison —- la ci-devant église paroissiale —, un discours sur la victoire des armées révolutionnaires et les martyrs de la liberté. Un « bal d'égalité » devait clore la fête. Trois jours plus tard, quelle déception ! Les habitants avaient boudé la cérémonie au point qu'on décida de la renouveler en y convoquant fermement toutes les communes du canton.
La première fête de l’Etre Suprême connut les mêmes déboires, mis sur le compte des deux commissaires désignés pour l’organiser — les citoyens Malefosse, du Couffour, et Barlier, du Sargé — et fut, elle aussi, recommencée, le « prochain décadi », selon un plan aïnsi tracé : programme publié et affiché trois jours à l’avance afin que personne ne prétextât l'ignorance; présence obligatoire des sociétaires « décorés de leur diplôme », des agents salpétriers portant à la main un cornet de salpêtre d’une manière ostensible, de la gendarmerie et des gardes nationaux en tenue de parade. Pourtant la fête se déroula dans l'indifférence générale et le lieutenant Ruc renonça à prononcer son discours patriotique dans le temple vide. Au cours de la séance du 11 messidor (29 juin 1794), les membres de la société populaire s’en indignèrent. Ils invitèrent instamment la municipalité à secouer l’apathie de ses administrés. Apeurés par les menaces, le maire Daude et les conseillers de la commune se sentirent contraints de prendre un arrêté contre ceux que « l'esprit du fanatisme... insufflé par quelques prêtres réfractaires réfugiés dans ce canton » égarait : Défense de se parer les « cy-devant dimanches et fêtes »; obligation de travailler ces jours-là et de tenir boutiques ouvertes; ordre de célébrer les décadis en habits de fête et de se rendre, à 10 heures du matin, au Temple de l’Etre Suprême « pour y entendre les discours de morale et la lecture des décrets de la Convention »; nomination dans chaque quartier de surveillants; mission confiées à la garde nationale de patrouiller dans toute la ville les cy-devant dimanches et décadis.
Pas plus que la persuasion, les mesures autoritaires n'’eurent d'effet sur une population bien décidée à poursuivre sa résistance passive, d'autant plus que la chute de Robespierre et des principaux Montagnards (9/10 thermidor an II - 27/28 juillet 1794) allait mettre un frein au régime de terreur. Le 15 pluviose an III (3 février 1795),
la société populaire consigna cet aveu d’impuissance : « Le discours de morale n’a pu être prononcé aujourd’hui à cause du petit nombre d'auditeurs ». Cette dernière disparut peu après sans qu’on sache avec précision ce que devinrent certains de ses adeptes éminents, tel l'ex-curé jureur de Chaudes-Aigues Pierre Abrial.
Sur la muraille du château, les armoiries du Montvallat.
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La question des subsistances et la route de Saint-Flour-Rodez
Avec le problème religieux, ceux posés par l’approvisionnement du canton et par l'achèvement de la route Saint-Flour-Rodez préoccuperont les administrateurs du département, des districts et des communes. Îls reviennent comme des leitmotive dans leurs délibérations et ne seront pas résolus.
Insuffisance des grains
Le pain demeure l'aliment de base de la plus grande partie de la population. Le Cantal, au sol ingrat, est obligé d'importer des grains même en période d’abondance. Or le froid et les pluies continuelles de l’année 1789, les gelées printanières de 1790, les orages de grêle et les ravines de 1791 ont aggravé le déficit. Dès octobre 1791, le ministre doit affecter 100 000 livres au département pour en acheter. La somme se révèlera insuffisante puisque les administrateurs devront emprunter 300 000 autres livres pour assurer la soudure. Le district de Saint-Flour, qui compte trop sur la Planèze, n’a pas de grand commerce céréalier et, lorsque la disette menace, se voit contraint d'adopter des mesures sporadiques, sans plan d'ensemble et
sans esprit de continuité. Garder jalousement pour lui le blé planézard sera sa première préoccupation; ensuite, et selon les besoins, on enverra des commissaires-blatiers quérir au petit bonheur la chance la précieuse manne dans les départements limitrophes, à Nevers, à Sètes, voire même à Nantes. En cas de succès, le transport des grains est long, coûteux, périlleux. Encore une partie servira-t-elle à nourrir les troupes de passage et les forces mobiles envoyées pour réprimer les troubles. De plus, en 1792, l'absence de certains jeunes ruraux, volontaires ou déserteurs ou émigrés, freinera la production. Le 27 septembre 1792, sur une consommation totale de seigle de 960 000 quintaux dans le Cantal, le déficit de la production sera évalué à 360 000 quintaux. On recourt alors aux recensements des réserves, mais pas encore à la limitation des prix. Les bourgeois sont rarement gênés, surtout s'ils possèdent des propriétés. Ils s'autoravitaillent ou achètent la farine au prix fort, pétrissent et portent la pâte au fournier. Mais la masse se fournit au marché ou achète le pain chez le boulanger. Les administrateurs devront donc s’efforcer d'assurer l’approvisionnement des marchés en grains, des boulangers en farine, et à un prix taxé.
Chaudes-Aigues souffre de cette pénurie plus que d’autres cantons en raison de son isolement géographique et économique, de la faible production de ses terres céréalières, de la fréquence des troupes stationnées sur son territoire et d’un marché qui doit s’approvisionner directement. Lors de sa séance du 22 mai 1792, le directoire constate « le triste tableau » des besoins du district de Saint-Flour et le « peu de moyens » qui lui restent « pour y pourvoir ». Le canton réclame sans cesse des secours au département. 450 quintaux de blé attribués le 5 décembre ne peuvent conjurer le péril de disette et l’année 1793 s'annonce difficile. Dès le début janvier, Chaudes- Aigues renouvelle ses doléances. On ordonne à la municipalité de faire connaître ses besoins et aux boulangers d'accepter les assignats discrédités en paiement, « ainsi que toutes les autres monnaies ayant cours ».
En mars la situation empire et, le 27, une révolte éclate à Chaudes-Aigues : un particulier agressé par la foule se voit contraint « de délivrer la provision de bled qu'il avait faite pour sa subsistance et. il a été fait des menaces qu'on se porterait ailleurs ». Le directoire du district se contente l’admonester la municipalité qui « demeure chargée. de prévenir de pareilles insurrections », devra poursuivre les auteurs de celle du 27 et « veiller à ce que les grains de la Nation ne soient pas accaparés ». Et, en trois mois, Chaudes- Aigues ne reçoit que 450 quintaux de céréales achetées aux départements voisins.
Le renchérissement des denrées est tel que la Convention vote le 4 mai la loi sur le prix maximum des grains. Avec retard, et comme à regret, le conseil général du département fixera le 29 le prix du quintal de froment à 28 livres, alors qu'il se vendait 56, celui du
seigle à 25, du blé noir à 18, de l'orge à 8. Mais la loi est carrément ignorée dans le Cantal, au point qu’on en suspend l'application le 20 juin. Pourtant les choses vont de mal en pis. Grêle et sécheresse ont fait souffrir les blés de mai. Les cantons de Chaudes-Aigues et de Pierrefort connaissent la disette. Il faut envoyer des commissaires dans l'Aveyron qui n'obtiendront en tout et pour tout que 250 sacs de grains à partager. Mais pour les convoyer, le district ne trouvera que sept chars à bœufs.
Autres produits de première nécessité
Toutes les matières et denrées de première nécessité se raréfient et renchérissent en proportion de leur rareté. Aussi, en septembre 1793, la loi sur le maximum est étendue à la viande, au beurre, à l'huile, au poisson salé, au vin, au sucre, au miel, au savon et autres produits de consommation courante. Mais elle est constamment bafouée : les bouchers se déclarent « dans l'impossibilité de pouvoir fournir la viande au prix du maximum »; le marché noir du savon sévit : taxé en août 1794 à 35 sols la livre, la municipalité de Chaurdes-Aigues devra payer, deux mois plus tard, son contingent au prix exorbitant de 25 livres. Les fromages provenant des fermages nationaux « ne sont point dans une mauvaise tenue, écrit dans un rapport le commissaire Filhon, mais les gros rats et petits, mais les chats et les belettes, tous ces animaux conspirent contre cette propriété nationale ». Aussi donne-t-on l’ordre au receveur du domaine de Chaudes-Aigues de les vendre au plus tôt, sans que les indigents puissent en profiter.
Quant aux réquisitions pour nourrir les troupes en campagne et les ouvriers employés sur les routes, elles se multiplient et accroissent la pénurie. Ainsi le 21 nivôse an II (10 janvier 1794), le district de Saint-Flour est sommé de livrer 38 bœufs, dont 18 par le seul canton de Chaudes-Aigues, qui seront conduits à pied à Aurillac, à raison de 8 sols par lieue et par bœuf. Fabre l’étapier, chargé de la fourniture des convois militaires, pétitionne le 3 germinal (23 mars) auprès du conseil du district parce qu'il n'arrive pas à s’approvisionner. En prairial (mai), ce sont les foins, pailles et avoines qui sont réquisitionnés. Parallèlement, le bureau des ponts et chaussées prélève sans cesse son contingent de bestiaux, grains et fourrages au profit des adjudicataires des travaux des routes, afin de retenir les ouvriers sur leurs lieux de travail.
L'approvisionnement du marché de Chaudes-Aigues
Toutefois, le problème le plus épineux reste celui de l’approvisionnement en grains des marchés en général et de celui de Chaudes- Aigues en particulier. Saint-Flour essaie de conserver jalousement les céréales de la Planèze; les communes de Lavastrie et de Neuvéglise rechignent pour porter leur blé au marché de Chaudes-Aigues. Les
municipalités du canton — notamment Saint-Urcize et La Trinitat — se plaignent de cet état de fait et de l'impuissance du commissaire Podevigne à y remédier. En brumaire an II (novembre 1793), la municipalité est sommée « d’user de toutes les voies de la réquisition » pour contenter les acheteurs et, comme on suspecte son civisme, le citoyen Bory est envoyé par le district pour enquêter sur place, recenser les grains récoltés et procéder à des visites domiciliaires. Mais réquisitionner quoi et sur qui ? En pluviôse (janvier 1794), les blés recensés ont déjà été absorbés, la présence du 3° bataillon du Cantal ayant à elle seule privé la commune de 1 500 quintaux. Il en résulte « une misère affreuse, une émigration nombreuse ». La décision d’imposer, s’il le faut « par la force armée », aux deux communes planézardes de Lavastrie et de Neuvéglise de porter régulièrement leurs grains au marché de Chaudes-Aigues ne résoud pas le problème et multiplie les incidents : le 3 ventôse (21 février 1794), la municipalité de Neuvéglise se plaint des agissements virils des commissaires envoyés du Caldaguès pour faire transporter les grains requis, et celle de Chaudes-Aigues l’accuse d’avoir cherché à soulever le peuple pour s'y opposer. Le Conseil du district renvoie les deux parties dos à dos : l’une est tancée pour avoir abusé de ses droits, l’autre réprimandée pour avoir désobéi aux ordres de réquisition contrairement à celle de Lavastrie, ayant commis ainsi « un crime de lèse-nation ». D'autres municipalités récalcitrantes seront dénoncées. L’administration leur confirme alors ses directives tout en priant celle de Chaudes-Aigues de lui faire parvenir « l'état des réquisitions qui ont été faites sur ses propres citoyens ».
Malgré les arrêtés et les mesures, les marchés des 27 et 30 ventôse (17 et 20 mars 1794) sont très mal pourvus et des mesures aurtoritaires seront prises pour que toutes les communes concernées approvisionnent la foire du 4 germinal (24 mars), sous peine d’« être poursuivies et punies selon toute la rigueur des lois ». Pourtant le Conseil reconnaît que le canton de Chaudes-Aigues est « le plus indigent de ce district ». Les grains font défaut en ce début de printemps alors que la prochaine moisson est lointaine : comment, dans ces conditions, assurer la soudure ? Des citoyens du Caldaguès se rendent à Saint-Flour, sac sous le bras, réclamer aux administrateurs du grain pour subsister; ils sont renvoyés sans ménagement : c'est à leurs municipalités respectives d'y pourvoir. Quant au maire et à l'agent national de Neuvéglise, ils seront menacés d’arrestation. La commune de Chaudes-Aiïgues ne vit plus alors que de réquisitions et de distributions. Le 2 prairial (21 mai), la municipalité charge Abrial de transmettre sa délibération à Saint-Flour : la famine menace le canton « et autant la commune »; le peuple est à la veille « de se porter aux plus grands excès; ordre a été donné aux propriétaires de bestiaux de les conduire à Chaudes-Aigues pour les faire égorger et en distribuer la viande; autorisation est requise d’obliger les cultivateurs à porter chaque décade une quantité de lait, de beurre, d'œufs, de fromages, proportionnelle au nombre de leurs bêtes. La disette va
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s'aggraver, les meuniers n'ont plus grand-chose à mettre sous leurs meules, des « mouvements » sont à craindre, mais le district affirme une fois de plus que Murat et Aurillac ont tout épuisé. La ville de saint-Flour est plus « vierge » que jamais et les Chaudesaiguois sont condamnés à survivre « avec de l’herbe et du lait bouilli ». Tant de misère incite enfin l'administration à agir en délivrant provisoirement quelques dizaines de quintaux de blé, mais surtout en demandant à la commune de réquisitionner sans attendre tous les chevaun et mulets du canton qui partiront par brigades de trente et sous les ordres d’un commissaire chercher à Cette ou à Marseille des grains devant être emmagasinés ensuite à Saint-Urcize et distribués selon les besoins. Hélas ! « Aïde-toi, le ciel t'aidera » ne semble pas la devise préférée des habitants du Caldaguès : faute de voitures, le blé ne peut être transporté en quantité suffisante. Nous sommes en messidor an IT (fin juin 1794); la moisson n'est pas pour demain. Poussés par la faim, les paysans ne risquent-ils pas de couper trop tôt une récolte qui s'annonce belle ? Heureusement, quelques secours venus de l’Aveyron et une grande patience ne compromettront pas la moisson qui se révèlera abondante.
Seul inconvénient maintenant : les grains doivent être recensés avant consommation; et les résultats ne seront communiqués au représentant Musset que le 25 frimaire (15 décembre). En attendant, {es administrateurs du district sont obligés de prendre des mesures contraignantes pour approvisionner le marché de Chaudes-Aigues : fhaque particulier ou propriétaire sera tenu d’y porter quatre car cons de grain par paire de bœufs et deux par paire de vaches, sous peine d’être traité comme suspect. Pour s’en procurer, le système D fonctionne et la loi est bafouée : plaignons « les malheureux sansculottes » de Saint-Urcize « entièrement dépourvus ds subsistances » qui « ont la douleur de se voir enlever en traversant les communes de Lavastrie, Neuvéglise et Chaudesaigues » les grains qu'ils ont réussi à se procurer en Planèze, sous le prétexte qu'ils ne peuvent acheter aïlleurs que dans les marchés. Honnis soient les Lozériens qui battent la campagne et enlèvent les blés à 11 livres le carton, le mauvais temps qui a retardé le battage des gerbes, le bac de Lanau hors d'usage qui a permis aux municipaux de Lavastrie et de Neuvéglise de retarder la livraison des grains requis, « les neiges ou la gace » qui empêchent « de rien voiturer » pendant trois mois de Yannée, l'obligation de s’approvisionner toutes les décades dans ur pays où chacun fait son pain ! Devant tant de récriminations et d& mauvaise volonté, l'administration est persuadée que « l’opiniâtreté des cultivateurs » et leur désobéissance annoncent « l’existence d’une coalition perfide qui, au milieu de l'abondance, ne peut pas manquer de perpétuer la disette ». Compte tenu de tous ces facteurs, le conseïl du district prend des mesures pour arrêter l'exportation clandestine des grains : tous les cultivateurs seront tenus d’avoir dépiqué leurs gerbes avant huit jours, un « recensement révolutionnaire » sera
effectué et des réserves seront constituées pour deux mois dans chaque bourg où se tient un marché...
Pourtant, le 3 pluviôse an III (12 janvier 1795), la municipalité de Chaudes-Aigues réclame toujours des secours et le district ne peut que dresser un constat de carence, « l’égoïsme des cultivateurs et des propriétaires ayant rendu presque nulles les mesures prises ». S'y ajoutent la cupidité des fermiers nationaux qui ne veulent plus payer leurs fermages en nature, tel le citoyen Chabrillac du Couffour, et la complicité des municipalité qui veulent conserver le blé récolté dans les limites de leur commune. Pour essayer de mettre fin à « cet agiotage infernal », on décide de dénoncer au tribunal criminel les fermiers ayant demandé et les officiers municipaux ayant délivré de faux certificats. Malgré quelques secours et dix quintaux de riz attribués à une population peu habituée à en consommer, la révolte gronde à Chaudes-Aigues le 1: floréal (20 avril 1790) : un « rassemblement nombreux de femmes » se rue dans le bureau du receveur « pour demander la délivrance des grains provenant des fermages des biens nationaux ou d’émigrés et s'opposer à leur départ pour Saint-Flour, disant qu'elles iraient le prendre elles-mêmes chez les fermiers, si on refusait de les leur délivrer et qu'elles périraient plutôt que de les voir partir pour Saint-Flour ». L'affaire n'aura pas de suite; mais les administrateurs du district emprunteront 400 000 livres au gouvernement pour acheter la précieuse subsistance, épuisée avant même que la prochaine récolte assure la soudure. D'ailleurs elle est médiocre et les 400 000 livres de la revente des grains sont déboursés pour renouveler les achats.
Et recommence, à la fin de l'an III et en vendémiaire an IV, le concert ininterrompu des plaintes, ordres de réquisitions et menaces. Il semble même que la situation n'a jamais été aussi désastreuse, au point que « les cultivateurs.. manquent de grains pour ensemencer leurs terres ». Le canton de Chaudes-Aigues, ravagé par la gelée et le terrible orage de grêle du 18 fructidor, a subi des pertes évaluées aux deux tiers de la récolte prévue; et les terres voisines ont subi le même sort. En six mois, le prix du quintal de blé est passé de 200 à 1 000 livres; les indigents crient famine; le garde-magasin ne peut plus ravitailler en fourrages et avoines la brigade de gendarmerie Le directoire du district, dont la réaction thermidorienne a singulièrement émoussé la force de persuasion, ne pourra que reprendre en faveur de Chaudes-Aigues des mesures à l'efficacité depuis longtemps réduite. Seules nouveautés toutefois : la création dans la ville d'un magasin national où un certain Roux sera préposé à la réception des grains, et la fixation d’un prix maximum pour le setier de froment (30 livres, 12 sols, 7 deniers), de seigle (26 livres, 11 sols, 3 deniers) et d'orge (22 livres).
Notons que le beurre, les œufs, les fromages sont tout aussi rares, les communes du canton et celles de Lavastrie et de Neuvéglise ne se conformant pas « aux anciens usages » en portant ces denrées au marché de Chaudes-Aigues.
La route Saint-Flour-Rodez et le pont effondré de Lanau
Les difficultés d’approvisionnement que connaissait Chaudes-Aigues étaient aussi liées à son enclavement : route Saint-Flour-Rodez inachevée; pont de Lanau effondré et remplacé par un bac. Dès 1790, le maire Sauret se plaint que son écroulement empêche le transport des blés de la Planèze, indispensables à la subsistance des habitants du canton. La mise en service rapide d’une voie de communication carrossable et ininterrompue entre Saint-Flour et Rodez, via Perpignan, revêtait donc une importance primordiale pour la ville de Chaudes-Aiïgues, tant dans le domaine du ravitaillement que dans celui de l’acheminement du courrier. Ce dernier est assuré vaille que vaille deux fois la semaine depuis 1789. En 1791, Pierre Fabre effectue la liaison entre l'administration du district de Saint-Flour et les communes du canton jusqu'à Lacalm. En 1793, les dépêches sont acheminées par l'entrepreneur des postes, depuis Saint-Flour jusqu’à Laguiole où vient les chercher un messager de Rodez. Pendant toute la période révolutionnaire, les municipalités successives ne cesseront de protester contre un état de fait qui nuit au Caldaguès et d’adresser pétition sur pétition pour obtenir satisfaction Mais en vain.
Certes, la plupart des travaux d'entretien de la route, entre Saint- Flour et la limite avec l'Aveyron sont adjugés avec régularité et fonctionnent assez bien. Au début de 1792, Chaudes-Aigues a son conducteur de travaux, le sieur Crozat, son piqueur, Rougier, quatre cantonniers équipés chacun d’une brouette, d’une pioche, d’une pelle et d’une bourre à briser les pierres. Les abords du pont de La Brauze sont remblayés, la côte du Couffour élargie. Pourtant le district de Saint-Flour peut écrire que cette route « la plus intéressante, qui doit donner des communications avec l'Aveyron n’est pas ouverte » et, en octobre 1792, le procureur syndic Clavière constate que les trois quarts du nouveau tracé ne sont pas achevés. Le gros point noir demeure la côte de Lanau. L'atelier du « Saut du Loup » a bien été adjugé à un entrepreneur de Thiézac pour 3 954 livres, le 13 juin 1790, et l'ouvrage mené à son terme sur 44 toises de longueur, le « rocher de granit très dur » escarpé à plomb dans toute sa hauteur « sans aucune bosse saïllante ». Mais on est loin d'atteindre Lanau. En novembre 1793, 15 000 livres sont accordées par le département pour les travaux à effectuer au-delà du Saut du Loup, mais les entrepreneurs reculent devant l’ampleur de la tâche et le prix d’adjudication jugé trop bas. Le 18 nivôse an II (7 janvier 1794), ce sont 20 000 livres qui vont être employées sur cette route, dont 5000 destinées aux « escarpements de rochers à la côte de Laneau ». Mais les ouvriers, les bêtes de somme, les matériaux, le ravitaillement manquent. Il faut réquisitionner poudre, fers, acier, grains, journaliers, voitures, animaux et même les déserteurs. L’entrepreneur Lherbet n'accepte de continuer sa tâche que si une « considérable » indemnité lui est versée en raison de l’augmentation du prix des denrées et des matériaux. Pour comble d'’infortune, un « ouragan » survenu le 19 thermi-
dor an III (6 août 1795) ravine la partie de la route comprise entre Cordesse et Lanau, et l'ingénieur Lamarle estime nécessaire de consacrer 539 journées d'hommes et trois paires de bœufs à sa remise en état. L'optimisme reste pourtant de rigueur : en « vue de pouvoir terminer les travaux avant l'hiver », le 14 vendémiaire an IV (6octobre 1795), le directoire du district décide d'utiliser des brassiers et de nombreux prisonniers de guerre équipés avec des outils achetés au citoyen Lherbet.
Hélas ! La bonne volonté et les déclarations énergiques ne suppléent pas les actes. Quand le Directoire se met en place, la route de Saint-Flour à Rodez par Chaudes-Aigues n'est toujours pas ouverte.
Celles de troisième classe qui s'embranchent sur elle sont encore moins favorisées : le chemin de Chaudes-Aïgues à Saint-Chély, jugé indispensable pour les deux villes en raison de leurs rapports commerciaux, est confié aux médiocres ateliers de charité et se heurte à l'égoïsme des propriétaires des terres pourtant incultes sur lesquelles il est tracé. Des sommes ridiculement insuffisantes sont accordées pour l'ouverture ou l'entretien des autres voies secondaires : en 1793, 2 000 livres pour le chemin de Saiïnt-Chély, 1 500 livres pour celui de Saint-Urcize, autres 1 500 pour celui de Pierrefort. Les années suivantes, la manne n'est guère plus abondante et des indigents valides sont employés de préférence sur le chemin vicinal de Chaudes-Aiïgues à Saint-Chély. Bref, le désenclavement de Chaudes-Aigues n'est pas pour demain, d'autant plus que la reconstruction du Pont de Lanau reste aussi en souffrance.
Le « Mal français » existait déjà à cette époque et le comble de la pesanteur administrative et de la lenteur à faire exécuter les travaux sera atteint avec ce fameux pont : comme « l’Arlésienne », on en parlait toujours, on ne le voyait jamais.
Depuis son écroulement en 1789, le passage de la Truyère est assuré « provisoirement » par un bac redonnant à Lanau son véritable sens. J.-Bte Fabre l’a affermé en mars 1790 pour 10 ans, moyennant la somme annuelle de 90 livres, à charge pour lui de « l'entretien du bac et batelet, des rames, cordes, chaînes de fer et généralement tout ce qui en dépend ». C'est un pis aller et le conseil du département, harcelé par les administrateurs de Chaudes-Aigues, ne cesse d'insister sur la nécessité de reconstruire le pont, soutenus par ceux de l'Aveyron qui souffrent aussi de cette situation. Aussi, en novembre 1790, l'assemblée départementale réunie à Saint-Flour décide que le premier emploi des fonds des ouvrages d'art sera consacré à ce travail, soit la construction d’une pile et de deux arches avec les matériaux existant sur place, avant que les crues et les voisins n'aient tout emporté. Encore un vœu pieux !
En l'an 1791, le bac permet seul de franchir la Truyère, lorsque les catastrophes ne l’épargnent pas. Ainsi en janvier, à quelques jours de la foire de Chaudes-Aigues, le câble se rompt, la barque se brise :
ce ME —
il faudra du temps pour les remplacer. En novembre, le bac est « englouti dans les eaux » avec le malheureux batelier Combes. Le rapport alarmant de l'ingénieur du district sur la répétition possible d'accidents semblables, les protestations des municipalités du canton dont les administrés sont surchargés d'impôts, menacés par la disette et maintenant atteints dans leurs possibilités de commercer, aiguillonnent une nouvelle fois le Directoire de Saint-Flour : un devis de reconstruction du pont sera présenté parmi les travaux à exécuter sur les fonds du trésor public; en attendant, le bac ensablé sera retiré de la Truyère et réparé.
Mais les Chaudesaiguoiïs ne croient plus aux promesses : puisque un pont de pierre semble trop onéreux à reconstruire, pourquoi ne pas lancer « un pont provisoire en bois sur les piles de l’ancien », suggèrent-ils au département. Le devis de 21745 livres présenté par l'ingénieur ordinaire pour rebâtir une pile et réunir les rives par un tablier de chêne est adopté sans réticences « pour l'intérêt non seulement du district et principalement du canton de Chaudesaigues, mais encore pour rendre à cette route de 1" classe une communication qui a été jusqu’à présent si souvent interrompue. ». Prompte exécution en sera ordonnée. Belles intentions et beaux écrits qui ne seront pas suivis d'effet. En octobre 1795, ni pont de bois, ni pont de pierre sur la Truyère, en dépit de l’adjudication enfin concédée de la reconstruction d’un pont en pierre à l’entrepreneur Savy pour 212 000 livres, le 16 messidor an II (4 juillet 1794). C'est le système du bac qui reste en vigueur, mal entretenu d’ailleurs par Fabre. Le passage est fréquemment interrompu pour effectuer les réparations indispensables. Ainsi de fructidor an II à frimaire an III (août-décembre 1794), soit pendant quatre mois, le bac reste hors de service.
Certes, on s’active à la même époque pour arracher les fonds nécessaires au projet du pont de Lanau. L’ingénieur Cahouet profite de son congé pour se joindre à la députation cantalienne chargée d'obtenir l'autorisation « prompte et définitive » de lancer cet ouvrage d'art indispensable, de réquisitionner poudre à mine, fers, aciers, grains, et bien sûr le déblocage des subventions. Le 11 frimaire (1 décembre), 26 466 livres sont mises à la disposition du département à cet effet. Mais le plan, signé par l'ingénieur en chef, n’est idressé à l'ingénieur du district que le 26 ventôse (16 mars 1795) … et restera dans les cartons.
En germinal (avril 1795), la traversée de la Truyère à pied sec est redevenue impossible : le bac a été endommagé par les crues au point que les communes de Lavastrie et de Neuvéglise n'ont pu approvisionner le marché de Chaudes-Aïgues. Il faut en construire un nouveau aux frais du canton, ce qui soulève de sa part des protestations : la route de Saint-Flour à Chaudes-Aigues étant de 1" classe, donc utile à tout le territoire français, « de Paris jusqu’à Perpignan ». Contestations, atermoiements ralentissent les travaux. Six mois plus tard, le bac n’est toujours pas rétabli. Le devis n’est approuvé que
le 14 brumaire an IV (5 novembre 1795), aux premiers jours du Directoire, et l’adjudication traîne en longueur. Lassées, les administrations municipale de Chaudes-Aigues et départementale de l'Aveyron écrivent conjointement au bureau des ponts-et-chaussées afin de réclamer l'établissement d’un câble au-dessus de la Truyère destiné à l'acheminement des dépêches.
La construction d'un autre pont est aussi réclamée instamment par la municipalité. En effet, la route actuelle faisant communiquer Chaudes-Aigues avec Saint-Martial, Maurines, Fridefont et, dans le canton de Ruynes, avec Faverolles et Garabit jusqu’à la route de ir classe de Paris au Languedoc, n'existe pas. Pour se rendre dans ces communes et en Lozère, il faut emprunter l'étroit chemin serpentant sous Fareyrou, guéer le Remontalou et continuer à travers la côte, sur la rive droite du Maleval. En pluviôse an III (11 février 1795), la municipalité de Chaudes-Aigues sollicite la construction d'un pont en bois « sur la jonction des deux rivières de Remontalou et de Maleval pour faciliter les communications d’une grande partie de la foraine avec la dite commune, celles de Maurines, Sarrus, Magnac, Saint-Martial, Faverolles, Saint-Marc, Saint-Just, Bournoncles, ainsi qu'une partie du département de la Lozère, qui se trouvent interrompues lorsque les eaux sont fortes et particulièrement pendant tout l'hiver ». Comme d'habitude, le directoire du district décidera d'envoyer sur les lieux l'ingénieur ordinaire pour étudier « l'utilité et la nécessité » de ce pont et présenter un devis. Par contre, ceux de La Roche et de Tréboul sont toujours opérationnels entre le sud-est du Cantal et l'Aveyron. Maigre consolation !
Sceau de la Confrérie des Pénitents.
La réaction thermidorienne
Les 9-10 thermidor an II (27-28 juillet 1794), Robespierre, Saint- Just, Couthon et les principaux Montagnards, victimes à leur tour du système de terreur qu'ils avaient instauré, sont devenus les proies de la guillotine. Dans le district, la nouvelle est connue au plus tard le 15 et confirmée le 25 par une lettre commune des députés du Cantal : Thibault, Méjansac, Bertrand. La municipalité de Saint-Flour s'est réjouie de la chute des « tyrans ». Dans le canton de Chaudes- Aigues, les sentiments contre-révolutionnaires d’une bonne partie de la population se donnent libre cours et les troubles qu'ils vont provoquer s’insèrent dans cette période de l’histoire appelée « la réaction thermidorienne ». Elle ne tarde pas à s'y manifester. Dès le 21 thermidor, le conseil du district doit autoriser Clavières, l’agent national de la commune, à organiser toutes les recherches et patrouilles nécessaires contre les « malveillants de la Lozère » qui se sont infiltrés « dans le canton de Chaudesaigues où ils font cause commune avec les aristocrates, fanatiques et réfractaires ».
La chasse aux Jacobins, ou Terreur blanche, prendra des formes légales, — arrêtés, mandats d'amener, enquêtes —, ou illégales, — actes de vandalisme, de vengeance et même assassinats. Le 6 brumaire an III (27 octobre 1794) est le véritable 9 thermidor du Cantal : Musset, nouveau représentant en mission, lance des mandats d'arrêt contre les Jacobins les plus exaltés du département, à l’exception du Chaudesaiguois E. Grandet, jugé moins compromis que ses collègues. Il épure l’administration et nomme par exemple Barlier, de Chaudes-Aigues, connu pour son modérantisme, administrateur du district, poste dont il démissionne en thermidor (août 1795). Peu à peu il ouvre les portes des prisons de Saint-Flour : 11 détenus sont
d’abord élargis, puis, en quelques mois, tous les autres — au total 63 — par le biais des mises en liberté provisoire pour maladie ou infirmité, avec la complicité des médecins et officiers de santé.
Troubles et violences dans le Caldaguès
Le 8 frimaire an III (28 novembre 1794), l'agent national de Saint-Urcize signale au district que quatre « coquins », travestis et masqués, à l'accent lozérien, ont rançonné deux particuliers ayant acheté des biens nationaux. En floréal (mai 1795), deux assassinats ayant été commis en Lozère aux confins du canton, des listes de proscription contre les Jacobins circulant de main à main, des bruits se répandant sur une prétendue « résurrection de l’infâme Charrier », on craint que l'agitation contre-révolutionnaire n’embrase le Caldaguès et des mesures promptes sont prises pour empêcher une éventuelle vendetta : toutes les communes feront rechercher les « séditieux », les « gens sans aveu ou dépourvus de passeports », tous les émigrés ou réfractaires réputés tels ou rentrés de déportation, sauf ceux n'ayant pas troublé l’ordre « en cherchant à ralumer la torche du fanatisme pour étouffer le flambeau de la liberté »; Chaudes-Aïigues, chef-lieu de canton, désignera 50 citoyens choïsis parmi les gardes nationaux, dotés d'armes prises aux suspects, prêts à marcher au premier signal avec l'assistance d’un commissaire. Dans la petite ville on ne récupérera que 25 fusils en mauvais état et on devra compléter l'armement au moyen de réquisitions; Joseph Rougier sera désigné comme commissaire; la municipalité donnera une réponse favorable au procureur syndic du district de Saint-Flour quant à la conduite des prêtres remis en liberté : un comportement sage et prudent, pas de discours factieux et des détails sur la surveillance étroite à laquelle ils sont soumis. À Saint-Urcize, un détachement à poste fixe assurera la sécurité des « patriotes » contre les tentatives des rebelles de la Lozère et de l’Aveyron.
L'incident le plus grave éclate à La Trinitat : en fructidor (août 1795), Antoine Cros, premier officier municipal, est assassiné par des individus armés et masqués, « au moment que ce patriote était à invoquer l'être suprême ». À la suite de cette « audace des brigands qui ont osé se montrer dans le canton de Chaudesaiïgues », l’administration départementale envoie des brigades de gendarmerie qui stationneront dans le chef-lieu pendant quinze jours et que l’étapier doit nourrir malgré la disette.
Application des mesures contre les partisans de la tyrannie
Une information est ouverte par le comité révolutionnaire de Saint-Flour au sujet des troubles survenus à Chaudes-Aigues à l’époque du Jacobinisme triomphant. Un grand nombre de témoins sont entendus entre le 15 pluviôse et le 14 ventôse an III (3 février - 4 mars 1795), à la suite de « différentes dénonciations relatives au coquinisme et au système de terreur ». Deux officiers municipaux de Lieutadès, Vacaresse et Biron, déclarent avoir été arrêtés arbitrai-
rement sur ordre du comité révolutionnaire de Chaudes-Aigues, enfermés dans une chambre du couvent des ci-devant religieuses où il siégeait, et libérés seulement au bout de 18 jours après avoir versé respectivement 1 500 et 400 livres à ses membres. De plus, ils accusent « l’armée révolutionnaire de Chaudesaigues conduitte par les citoyens Girion, Abrial cadet, Chassagny » d’avoir commis à Lieutadès des exactions, des taxations, des abus de pouvoir.
Le citoyen Salsac, en mission dans la ville en nivôse an II (décembre 1793 - janvier 1794) n'est pas épargné. C’est lui qui, à la tribune de la société populaire, a prêché « le système de terreur, mettant toujours la guillotine à l’ordre du jour » et qui, lors du procès fait à Sauret, affirma avant le verdict que Vaissier serait guillotiné. Clavières, agent national de la commune, est également dénoncé par Jean Pascal et Joseph Daude fils pour être monté à cette même tribune et s'être écrié : « J'ai des pouvoirs dans ma poche qui ne sont connus de personne; je les manifesterai et la guillotine ira ». Etienne Grandet est aussi sur la sellette : lors de la tentative séparatiste de Saint-Flour, n’a-t-il pas convoqué la société populaire et obtenu d'elle un acte d'adhésion pour Aurillac « sous prétexte, affirme Pascal, que le district de Saint-Flour serait supprimé et qu'il en serait étably un à Chaudesaigues ».
Mais les coups les plus rudes sont portés par le maire, Durand Daude, contre la tyrannie du comité révolutionnaire, composé de membres « tous proches parents », et en particulier contre Clavières, les frères Abrial, Girion, Grandet et le lieutenant de gendarmerie Ruc. Et il cite comme témoins à l’appui six habitants de Chaudes-Aigues et quatre des communes voisines. Les accusés comparaissent et se défendent comme ils peuvent : J.-F. Grandet, Joseph Daude fils se disculpent en feignant l'ignorance ou en chargeant Salsac et Clavières. E. Grandet, beau-frère de ce dernier, déclare qu'il se trouvait hors du district de Saint-Flour « à l’époque de la délégation de Salsac et qu'il ne sait rien »; il traite de calomnie atroce « la prétendue invitation » faite à la commune de Chaudes-Aigues de « marcher contre Saint-Flour.. à l’époque de la guerre révolutionnaire », alors que cette proposition a été l’œuvre d’Abrial cadet, lui-même ayant plutôt calmé les esprits et prêché la patience. Ces affaires traînent en longueur, les passions s’apaisent et, finalement, les Jacobins de Chaudes-Aïgues semblent n'avoir pas été autrement inquiétés. On se contente de les rendre inopérants. Barlier sera chargé, le 27 germinal an III (16 avril 1795), de faire appliquer le plus tôt possible la loi relative au « désarmement de ceux qui ont participé aux horreurs commises par la tyrannie qui a précédé le 9 thermidor ». Quant à la société populaire, un rapport adressé le 29 messidor (17 juillet 1795) au représentant Chazal déclare qu'elle s’est dissoute.
Premiers signes de détente dans la crise religieuse
Le 13 ventôse an III (21 février 1795), la Convention vote une loi recommandant la liberté de tous les cultes. L'état ne fournira ni
salaire, ni local; les cérémonies religieuses se dérouleront à huis clos dans des lieux choisis et réparés par souscription. Les prêtres soidisant émigrés quittent alors leurs cachettes, produisent des certificats de résidence accordés avec grâce par les municipalités : ainsi le ci-devant curé Pierre Azémar sort on ne sait d’où, se présente devant la municipalité, déclare qu'il a été mis en liberté par un décret de Chazal (13 thermidor an III - 31 juillet 1795), — en réalité il s'était caché après son évasion —-, qu'il veut exercer le culte connu sous le nom de Religion catholique, apostolique et romaine et qu'il se soumet aux lois de la République. Les ecclésiastiques déportés et détenus dans la rade de Rochefort, à bord du « Gentil», pétitionnent auprès des officiers municipaux de Chaudes-Aigues afin d'obtenir attestation qu'ils n’ont jamais été dénoncés pour incivisme, agitation ou participation à des actes contre-révolutionnaires. Le maire Durand Daude, les officiers municipaux Roux, Gaillard et Pascal signent une motion adressée au comité de sûreté générale qui permettra à G. Chantal, G. Barlier-Desfonts, J. Brioude, J.-Bte Barlier, E. Bonnefoy, E. Juéry, P. Devèze, J. Roux, G. Podevigne, P. Jordin, d’être mis en liberté dans les mois qui suivront. Ils viendront tour à tour faire leur déclaration cultuelle et leur soumission aux lois de la République. Le 28 thermidor, grâce à un arrêté de Chazal, tous les prêtres reclus — P. Chaudesaigues, J. Felgères, G. Breschet-Védrines. — sont libérés les uns après les autres et les scellés mis sur leurs biens levés.
Mais ces mesures ne satisfont pas pleinement les Chaudesaiguois : ils réclament le libre exercice du culte avec des ministres de leur choix et pétitionnent en ce sens le 8 messidor an III (26 juin 1795). Les officiers municipaux mettront à leur disposition la cidevant église paroissiale — appelée encore temple de l’Etre Supréme —, avec le cimetière attenant, et « à cause, dit l'arrêté, de la grande dévotion à la Vierge, la chapelle Notre-Dame de Pitié, sous réserve du consentement de Firmin Teyssèdre qui l'avait affermée et de l’approbation des autorités suprêmes ».
Beaucoup de prêtres jureurs, las d’être considérés comme des intrus et conscients d’avoir été les dindons de la farce, rétractent le serment jadis prêté et acceptent ainsi d'être rayés du tableau des traitements ecclésiastiques. C'est le cas de F. Jordin qui avait pourtant renoncé à ses fonctions de prêtre au sein de la société populaire, de J. Poulalion qui ne s'était donc pas marié, de J. Trémolières, J. Felgères, Touzery, Lacombe...
Partout les administrateurs sont dépassés par les événements. Les Thermidoriens réagissent, le jour même où la Convention se sépare (4 brumaire an IV - 26 octobre 1795), en votant une loi qui reprend celles de 1792 et 1793 contre les prêtres réfractaires et contre les fonctionnaires publics convaincus d’en négliger l'application. Pendant la nuit, des Chaudesaiguois avaient arraché les épitaphes attachées à l'arbre de la liberté et scié l’arbre de la fraternité.
Sous le directoire
Les débuts du Directoire sont donc marqués par une reprise de la persécution religieuse, avec mollesse toutefois dans le Caldaguès, et la mise en place d’une nouvelle administration élue au suffrage censitaire. Celle du département, installée le 24 brumaire an IV (5 novembre 1795) ne comprend aucun Chaudesaiguoiïis. Mais, deux jours plus tard, le notaire Joseph Rougier, accusé de modérantisme pendant la Terreur, est nommé commissaire provisoire du Directoire exécutif près le canton de Chaudes-Aigues. Les autorités municipales bénéficient d’un secrétaire au traitement de 800 livres, de deux commis, et reçoivent annuellement 1 000 livres pour frais de bureau.
Les « notabilités » cantonales
La liste des candidats aux fonctions législatives, administratives et judiciaires nous fournit les noms des principales notabilités de l'époque : Jean-Baptiste Pascal, président de l'assemblée municipale, Durand Daude, ci-devant maire, Joseph Rougier déjà cité, Barthélémy Barlier, Jean-Antoine Séverac, J.-F. Grandet, Passenaud fils de Lieutadès, Valette et Avit, les deux notaires de Saint-Urcize. Le 1% germinal an V (21 mars 1797), 209 votants, tous citoyens actifs, choisiront pour électeurs G. Besson, G. Biron et J. Roche, pour juge de paix A. Séverac, pour président de l'administration cantonale J.-Baptiste Dumas, malgré les vigoureuses protestations d’E. Grandet qui s'élève contre la présence de certains citoyens autrefois inscrits sur les listes
des émigrés ou des suspects. Il quittera rageusement la salle suivi de ses partisans. Le jacobinisme avait fait son temps, du moins à Chaudes-Aigues.
Un esprit public perturbé
Ainsi l'esprit public est perturbé dans le Caldaguès par ces luttes d'influence, mais principalement par le discrédit absolu des assignats réduisant à la misère ceux qui ne disposent pas de numéraire, par la loi de brumaire an IV qui relance la querelle religieuse après un bref rétablissement de la liberté du culte et par la chasse organisée aux conscrits requis et aux déserteurs.
En brumaire an IV, en effet, le district envoie à Chaudes-Aigues les commissaires Daude et Gaillard qui, assistés de Roux le procureur de la commune et des gendarmes, ont pour mission de se rendre au domicile des prêtres insermentés ou rétractés afin de les arrêter, conformément à la loi du 10 (1* novembre 1795). Il est probable qu'ils ne firent pas preuve d’un zèle excessif dans ces recherches et qu'ils s'arrangèrent pour perquisitionner après avoir donné le temps aux ecclésiastiques de se mettre en lieu sûr car, écrivaient-ils, « nous n'en avons trouvé aucun chez eux ». Ces hommes, qui connaissaient la vénération des populations de la contrée pour les « sauveurs de la religion », considéraient comme une lourde erreur de vouloir en faire à nouveau des « martyrs de la foi ». Quelques arrestations cependant — celles du ci-devant prieur de Magnac et de l’abbé Jean Ollier — provoqueront des troubles graves à Maurines et à La Trinitat, et les gendarmes de Chaudes-Aigues manqueront d'y laisser la vie. À l'inverse, la « Terreur blanche » s'en prend une fois de plus aux « patriotes ». À Saint-Urcize, la maison de P. Vaissade est pillée par des « bandits masqués » et cet acquéreur de biens nationaux ne trouve le salut que dans la fuite. Pagès, le curé « intrus » de Saint- Rémy, est dévalisé, humilié, menacé de mort, contraint à se rétracter dans son propre presbytère. En nivôse an IV (décembre 1795), l’arbre de la liberté est abattu pendant une nuit à Chaudes-Aigues même. On croit que c’est le fait de quelques isolés pris de vin, dénoncés et arrêtés; mais, au moment de les transférer à Saint-Flour, toute la population se solidarise avec eux et les arrache à la force armée. Dans son manuscrit, l'abbé Glaize, prêtre de Massiac, note que « du côté... de Chaudes-Aïgues, il se commet journellement des assassinats et pillages par des brigands masqués » et ajoute « on prétend que ce sont des émigrés rentrés, des prêtres réfractaires et d’autres individus qui se joignent à eux ». La coupe déborde lorsque, le 22 germinal (11 avril 1796), deux prévenus sont enlevés par la force aux mains des gendarmes qui réclament en vain l’aide des autres Chaudesaïiguois. Pour les mater, on enverra dans la ville 150 gardes nationaux et plusieurs brigades du district dont les frais de séjour — 7 171 F. — seront mis à la charge des habitants. En s’'attaquant au porte-mon-
naie, on pense avoir trouvé un moyen plus efficace de calmer les esprits.
Peine perdue ! La situation reste si tendue que plus personne n'ose s’y déclarer « patriote » et encore moins « acquéreur de biens nationaux ». Les officiers municipaux sont jugés mous et plusieurs fois désavoués par l'administration départementale : « Le courage des citoyens de votre municipalité semble abbatu et détruit; on dirait qu'ils n’ont plus d'énergie ». Leurs arrêtés « autorisant les prêtres sexagénaires à exercer librement leur culte » sont annulés : avoir acquiescé « à la pétition des habitants » annonce « une faiblesse qui compromet l'autorité qui leur est déléguée ». Dénoncés pour leur laxisme, ils sont finalement suspendus de leurs fonctions en frimaire an VI (décembre 1797).
Après la tentative de coup d'état royaliste à Paris, les lois des 18 et 19 fructidor contre les prêtres insermentés seront appliqués sans enthousiasme par la municipalité chaudesaiguoise : un seul reclus, J.-Baptiste Breschet, surpris à dire la messe chez lui pour quelques dévôts qui la suivaient par une ouverture pratiquée dans le mur; un seul déporté à l'Ile de Ré, P. Uchol, ci-devant curé constitutionnel de la Trinitat, rétracté ensuite. Dix prendront des passeports pour l'Espagne maïs ne s’en serviront pas. Pierre Azémar résidera jusqu'en l’an X chez son frère Joseph, homme de loi, sans être inquiété. Le 6 nivôse et le 3 pluviôse an VI (26 décembre 1797 - 22 janvier 1798), ceux déjà rayés de la liste des émigrés seront même autorisés par la municipalité à reprendre possession et jouissance de leurs biens personnels. Certains se trouvent alors dans la gêne, leurs pétitions en font foi, tel Guillaume Breschet qui, déclarant n'avoir aucune ressource pour vivre, obtiendra un sauf-conduit pour se retirer chez son neveu dans le Puy-de-Dôme.
En règle générale, l'esprit public du canton se révèle très défavorable aux anciens Jacobins, exacerbé encore par ces nouvelles lois jugées antireligieuses. Deux clans se sont constitués et des incidents vont éclater entre eux au cours des assemblées primaires.
Les 1‘, 2 et 3 germinal an VI (21-23 mars 1798), l'assemblée électorale du canton réunit 232 votants sous la présidence de Durand Daude, commissaire du pouvoir exécutif. À. Séverac est réélu juge de paix, À. Passenaud greffier, et Joseph Rougier président de l’administration cantonale. Mais les « patriotes » protestent contre la présence parmi les électeurs des gens que les lois excluaient. 82 d’entre eux — une minorité — se retirent au fond de l’église et font scission « … les Républicains n'ayant plus d'espoir de réunion, leurs cris d'obéissance à la loi n'étant plus écoutés ». Ils nomment Girion juge de paix et E. Grandet président de l’administration cantonale. Les deux partis se plaindront en haut lieu de ces élections jugées par chacun d'eux illégales.
Les troubles se reproduiront lors de l'assemblée primaire de l'an VII, un an plus tard. Sur 280 citoyens actifs venus voter, 110 feront scission parce que les administrateurs du canton ont inscrit sur la liste des votants ceux que les lois électorales de l'an V et de l’an VI récusaient. Les « Républicains » s’en indignent, mais leurs réclamations sont « étouffées » par les huées et les menaces. « Le parti social a été méconnu, écrit le commissaire près l’administration municipale, les lois méprisées, et les patriotes forcés à faire scission. Les Répurblicains se sont alors constitués en assemblée primaire. Si leurs choix sont confirmés, le fanatisme est détruit, les espérances royalistes anéanties ». Sensible à ces arguments, l'assemblée électorale tranchera en faveur de ces minoritaires et chassera les électeurs délégués par l’Assemblée-mère.
Malgré les communiqués optimistes, ces incidents révèlent bien l'esprit public du canton et de quel côté vont en plus grand nombre les sympathies. Les plus modérés ont l'oreille des habitants. Daude, commissaire du Directoire, et Barlier, agent national de la commune, sont eux-mêmes proches parents de prêtres réfractaires et suspects. Plusieurs fois la force armée devra se déplacer à Chaudes-Aigues pour y rétablir l’ordre et le tribunal civil condamner la ville à verser 10 471,55 F dans la saisse du receveur du département pour éponger les frais occasionnés par ses séjours, en exerçant au besoïn des contraintes contre les vingt plus forts contribuables de la commune.
Un régime discrédité
Pendant ce temps, la guerre continue, le territoire français est à nouveau menacé, la conscription plus que jamais à l’ordre du jour et toujours aussi mal acceptée malgré les proclamations de l’administration centrale. Retardataires et déserteurs se comptent en si grand nombre, surtout du côté de Saïint-Urcize, que cette dernière fait appel aux hussards, aux brigades de gendarmerie, à la garde nationale d’Aurillac et à une colonne mobile de cent hommes de Saint-Flour pour arrêter les insoumis (11 prairial an VII - 29 novembre 1799). Et le système des garnisaires pèse lourdement sur leurs parents ou tuteurs.
Quant aux assignats, en 1799 ils ne valent plus rien. Il y a beau temps d'ailleurs que lés marchands et Îles paysans ne les acceptent plus en paiement des objets et denrées qu'ils vendent et que les fermiers nationaux cherchent à s’en défaire : ils insistent pour régler leurs fourrages avec ce papier-monnaie tandis qu'ils écoulent leurs produits contre espèces sonnantes et trébuchantes. Les impôts rentrent mal : le 2 ventôse an VI (27 décembre 1797), des commissaires sont dépêchés près la municipalité de Chaudes-Aiïgues afin de recouvrer les droits de patente impayés en l’an V et l’an VI. Le Directoire a perdu toute autorité, tout prestige.
Aussi quand les 18-19 brumaire an VIII (9-10 novembre 1799), le
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coup d'état de Bonaparte met fin à ce régime discrédité, l’ex-Montagnard Lacoste peut écrire au ministre de l’intérieur que, dans le Cantal, « le nouveau pacte social y a été accepté avec enthousiasme par plus de 12 000 votants. L'espoir et la confiance sont dans le gouvernement et tous les vœux se font pour son affermissement et la paix ». Le 21 pluviose (10 février 1800), tous les fonctionnaires publics, le brigadier de gendarmerie et les gardes nationaux prêteront serment de fidélité au Consulat dans le « temple décadaire ». Parmi eux, Barlier, président de l’administration cantonale, et Rougier, commissaire du gouvernement.
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L'esprit public et l’administration de 1800 à 1870
À Chaudes-Aigues, l'esprit public reste peu ouvert aux idées nouvelles, chargé d’un lourd héritage qui le comprime, d’une éthique que la Révolution n’a guère entamée. Le Consulat, l’Empire, le retour à la royauté, l’éphémère Seconde République, le Second Empire, la IIIe République se succéderont sans bouleverser la vie des Chaudesaiguois. Les nouvelles sont rares, arrivent avec retard, propagées par les voituriers, les colporteurs, les vagabonds, souvent déformées, surtout sous l’Empire et la Restauration quand la presse est muselée. La plupart ne connaissent guère d’autres horizons que ceux familiers des rives du Remontalou, de la colline de Radoundet, des gorges de la Truyère et du plateau de l’Aubrac. Les autres, plus ouverts sur le monde extérieur, font preuve d’un conservatisme proche de l’apathie.
La migration temporaire a presque cessé au profit d’une migration définitive qui commence à priver le Caldaguès de ses forces vives. Pour ceux qui restent au pays, la « maison de Dieu » devient plus que jamais le foyer spirituel autour duquel on se serre et la sonnerie des cloches, si longtemps muettes, rythme à nouveau les jours et les nuits, les travaux et le repos, les joies et les peines. L'esprit public finit par se confondre avec l'esprit de clocher.
Dans le domaine économique, la force d'inertie empêchera tout développement de la ville et la plongera dans une somnolence fâcheuse : l’agriculture piétine, les petites industries traditionnelles
disparaissent les unes après les autres, la construction d’un établissement thermal digne de ce nom est sans cesse projetée, toujours repoussée à échéance plus lointaine. La crainte de bousculer l’ordre établi, l’entêtement dans le souci de ménager les finances locales, l'intérêt particulier des uns ou l'indifférence des autres freineront l'esprit d'entreprise, et il faudra attendre cent ans avant que les eaux thermales, sources de chaleur, deviennent véritablement sources de profit.
Sous le Consulat et le I* Empire (1799-1814)
La conquête du pouvoir par Bonaparte ne provoque à Chaudes- Aigues, comme dans tout le département, aucun remous. La loi du 17 ventôse an VIII (8 mars 1800) met en place une armature administrative solide très centralisée et acceptée sans difficulté. Préfets et sous-préfets nommés par le premier consul et ne dépendant que de lui se révèleront de bons administrateurs, soutenus dans leur tâche par les conseillers généraux. Ceux-ci, choisis parmi les notables locaux, bourgeois nantis et partisans d’un régime fort, seront plus sensibles aux problèmes économiques du département qu'aux questions sociales. Alors commence pour les administrateurs et les administrés de Chaudes-Aigues une longue période d’engourdissement politique.
Dans un rapport sur la situation du département adressé à Lucien Bonaparte, frère du premier consul et ministre, le préfet Riou résume ainsi ce que la population attend du nouveau régime : une diminution des impositions « écrasantes pour le Cantal », la restauration des routes, le rétablissement du commerce, la paix qui mettra fin à « cet état affligeant » la désertion, pourvoyeuse du crime. Dans l'optique des Cantaliens, la relance économique l'emporte donc sur les aspirations politiques tout entières contenues dans ce vœu pieux : la paix.
La paix extérieure, Bonaparte ne saura la lui donner en 1802 que pour une année, durée de l'éphémère Traité d'Amiens avec l'Angleterre. Mais à l’intérieur, il rétablit l'ordre en prenant des mesures propres à réconcilier les Français. Les anciens jacobins ou royalistes sont invités à faire taire leurs rancunes et à rallier le pouvoir en place. En l’an IX, Joseph Sauret, l’ex-maire jacobin de Chaudes-Aigues, J.-Baptiste Besson et J.-Baptiste Colrat sont rayés définitivement de la liste des soi-disant émigrés. Devant le sous-préfet, ils prétent serment de fidélité à la nouvelle constitution et retrouvent une vie normale.
Mais surtout, par le concordat de juillet 1801 signé avec le pape, le premier consul donne aux Français la paix religieuse. Il abandonne l'église constitutionnelle; Pie VII reconnaît la confiscation des biens du clergé qui se voit pratiquement fonctionnarisé par le versement d'un traitement; le repos du dimanche redevient officiel; les fêtes
religieuses sont rétablies. Ces mesures ne font que légaliser une reprise officieuse du culte à Chaudes-Aigues où la tentative de déchristianisation n’a pas connu le succès escompté. Si le conseil municipal réuni en pluviose an IX appelle encore l’ancienne église « temple décadaire », les habitants ont déjà renoué avec l'habitude de s’y réunir, les dimanches et jours de fête, pour y chanter offices et vêpres « comme ci-devant ». L'édifice est demeuré en assez bon état à part le clocher quelque peu découronné. Il est rendu officiellement à sa destination première en germinal an IX (avril 1801) par décision de Bonaparte. Une délibération du conseil municipal constate alors que l’église est pourvue de presque tous les objets nécessaires au culte et que 600 F suffiraient « pour se procurer ce qui manque ». On a donc sauvé l'essentiel, évité le vandalisme. L’horloge a même été réparée en l’an III.
C'est M. Montanier de Belmont, installé sur le siège de Saint- Flour en 1802, qui a signé le concordat avec le préfet Riou pour l'étendue de son évêché. L’évêque constitutionnel Louis Bertin élu en 1800 s’est incliné. Tous les prêtres insermentés sont autorisés par senatus-consulte à reprendre légalement leur ministère, après avoir prêté serment de fidélité au premier consul et rentrent en possession de leurs biens non aliénés. Succédant à M. Pierre Azémar, nommé à la cure de Notre-Dame aux Neiges d’Aurillac, M. Auzolles devient curé de Chaudes-Aigues. La réconciliation entre prêtres réfractaires et prêtres jureurs est facilitée dans le canton par le petit nombre de ces derniers : cinq seulement émargent encore au budget de la nation. Tous, y compris les anciens déportés, sont placés à la tête d’une paroisse, car le chapitre des chanoïnes de l’église Notre-Dame a vécu. La pastorale avant tout !
En cette même année 1802, le plébiscite en faveur du Consulat à vie ne trouve pas un seul opposant dans le Caldaguès, pas plus que celui de 1804 offrant à Napoléon Bonaparte la couronne impériale. Mais les abstentions sont nombreuses, car le petit peuple ne se sent guère concerné par ces événements politiques d'importance. Evêque et curés se conduisent en fonctionnaires dociles, voire zélés, de l’empereur, ne manquent pas de faire en chaire son panégyrique lors de la Saint Napoléon fixée au 15 août, anniversaire de sa naissance, et de chanter de nombreux Te Deum à l’occasion de ses victoires.
Les circonscriptions des cures du Cantal sont fixées par un décret du 30 septembre 1807. Il a fallu cinq ans d'efforts avant que tout le monde tombe à peu près d'accord. Seules les paroïsses de chefs-lieux de cantons ont droit au titre de cures inamovibles. Celle de Notre-Dame de Chaudes-Aigues comprend la ville et les villages, hameaux, moulins ou fermes isolées de Falgueyroux, Pratviel, La Rochette, La Pelle, La Brauze, Filhon, Ventuejols, La Pradelle, Les Angles, La Tour, Nazat, Montvallat, Le Vialard, Andiergues, Lher, Arjallet, Péret, Fridières, Le Mourentès, Le Couffour, Lescure, La Tindoire, Le Glaiïzial, Boissière, Rieusalat, La Vergne, Le Chirol, La-
dignac, Sansard, Chanson, Paulhac, Bressolles, Pussac, Prunières, Cromières, Besse, Le Chambon, Chanteloube, Chassagne, Arlandès, La Valette, La Chazelle, Le Monteil, Les Plos, Védrines, Montignac, Albinet. Les autres paroisses deviennent de simples succursales administrées par des desservants. Un autre décret du 30 décembre 1809 réorganise les conseils de fabriques : ceux-ci doivent élire les marguilliers, recevoir les dons et le produit des chaïses, bancs, troncs, afin de pourvoir aux frais du culte en collaboration avec les municipalités. Mais déjà la conscription accélérée par la désastreuse guerre d’Espagne et le conflit avec le pape précipitent de nombreux curés dans l'opposition sous la houlette du vicaire général, M. de Rochebrune, qui dirige le diocèse depuis la mort de Mgr de Belmont. Son apparente soumission à l’empereur cache en réalité une sourde hostilité de cet homme d’ancien régime, en conflit fréquent avec le préfet.
Quant aux habitants du Caldaguès, ils se détachent aussi peu à peu d’un régime qui leur impose la conscription. Pour les familles, celui qui tire un mauvais numéro est un homme mort; c'est aussi un bras qui manque, et un journalier coûte de plus en plus cher. La conscription est donc ressentie comme une sorte d'impôt supplémentaire, fruit du hasard, comme une injustice obligeant les seuls pauvres puisque les riches peuvent acheter un remplaçant. Dès le {+ brumaire an VIII (23 octobre 1799), les Chaudesaïguoiïs sont dénoncés par l'administration départementale à l’accusateur public pour rébellion contre les gardes municipaux chargés d'accélérer le départ des conscrits. Il faudra envoyer dans le canton des hommes du 1 bataillon pour rechercher les coupables. De germinal à prairial an XI (mars-mai 1803), trois lettres du préfet exhorteront l’évêque à user des moyens en son pouvoir pour engager la population à se soumettre de bon gré aux mesures relatives au recrutement. Le prélat enverra une circulaire à tous les curés et recevra les remerciements du ministre. Malgré tout, 15 jugements sont rendus par le Tribunal civil et correctionnel de Saint-Flour contre les insoumis du Caldaguès. Leur nombre ne cessera d'augmenter : 20 condamnations en 1807, 23 en 1810, 42 en 1811. Jean Taïlland, de Chaudes-Aigues, écopera de trois ans de travaux publics forcés et de 1 500 F d'amende.
Le maire de la ville est nommé par le gouvernement. Sa charge est écrasante, à la mesure de ses pouvoirs très étendus : police de sûreté et de salubrité, recherche d’un percepteur d'impôts recevant 4 centimes par franc perçu, organisation de la conscription, correspondance avec les autorités, administration des biens communaux, établissement d’un budget, etc. C'est l’époque où la commune trouve son assise, où la prédominance des Notables se fortifie grâce au code civil, à la législation commerciale et à la montée de la rente. Pendant tout le Consulat et l’Empire, Chaudes-Aigues sera administrée par le notaire Joseph Rougier, ancien président du département et commissaire du gouvernement sous le Directoire. Ce républicain s’est rallié au bonapartisme, comme beaucoup de bourgeois nantis, parce qu'il
souhaite voir l’ordre restauré gt ainsi préservés les acquis essentiels de la Révolution. La soif des honneurs a fait sans doute le reste. Maire d’une ville déshéritée qui n’a « point de local pour la maison commune », il préside l’assemblée du canton qui désigne les membres du collège électoral d'arrondissement en proportion du nombre de citoyens dont elle se compose. Le 1% prairial an VIII (21 mai 1800), il est nommé, à 44 ans, conseiller général du canton de Chaudes- Aïgues par décret consulaire, choisi sur une liste de cinq noms proposés par le préfet Riou. Quand en floréal an XII (mai 1804) le sénat déclare Napoléon Bonaparte premier empereur des Français, M. Rougier prête serment d’obéissance aux constitutions de l’Empire et de fidélité au souverain. Il administre la ville et siège à l’assemblée départementale jusqu’en 1815, année où il est destitué par Louis XVIII et la monarchie restaurée. Sagement il se tiendra à l'écart des affaires publiques et mourra dans sa ville natale en 1828.
Mais le personnage le plus considéré aux yeux du peuple est le juge de paix dont le rôle se trouve valorisé par l'esprit de chicane. Il est choisi par l'Empereur pour dix ans parmi deux candidats présentés par l’assemblée cantonale. Arbitrant amicalement et équitablement les différends entre les habitants du Caldaguès, celui de Chaudes-Aigues, M. Séverac, restera 45 ans en place et mourra, sous la monarchie de juillet, l’un des doyens des juges de paix de France. Son successeur, M. Podevigne, exercera pendant 30 ans. Magnifiques exemples de stabilité en dépit des fréquents changements de régime.
L'ordre et la sécurité publique sont assurés par une brigade de la gendarmerie impériale dont les locaux occupent l’angle de la rue Saint-Joseph et du Portail du Four, à l'emplacement actuel du café Batifol.
Sous la Restauration (1814-1830)
Ce fut apparemment sans grands regrets que les Chaudesaiguoiïs accueillirent la chute de Napoléon : les persécutions contre le pape et les incessantes levées d'hommes lui avaient aliéné bien des cœurs jusque là dévoués. Le 15 mai 1814, les vicaires généraux du chapitre cathédral pouvaient faire lire en chaire par tous les curés des paroïsses cantaliennes ce mandement : « … C’en est fait : un gouvernement immoral, oppresseur, et qui avait outré le despotisme même vient de finir... C’en est fait : les fleurs de lys refleurissent en France, les fils de Saint Louis sont rentrés dans l’héritage de leurs pères. Ils ont pour nous gouverner et nous régir les droits que donnent le devoir, la naïssance et les hautes vertus. C’en est fait : la religion va reprendre son élan, son empire et son lustre. ». Ces extraits sont significatifs et tout est de la même veine. En juillet, un Te Deum sera chanté pour la paix conclue entre le Roi et les puissances alliées.
Février 1815 : le retour de Napoléon I sur le trône jette un moment la stupeur. Pourtant les populations rurales du Caldaguès
sont prêtes à se jeter à nouveau dans les bras de l'Empereur : le bruit n’a-t-il pas couru que les Bourbons se préparaient à rétablir les dîmes et les droits seigneuriaux abhorés. Elan de courte durée, car la conscription de juin est encore plus mal acceptée que les précédentes. Décidément, l’Empire reste synonyme de guerre; tout plutôt que l’enrôlement forcé et peut-être la mort sur le champ de bataille. Et vive la seconde Restauration quand Waterloo brise les ailes de l'aigle impérial ! Seuls les grognards demeureront fidèles à leur dieu. Mis en demi-solde, ils rentreront chez eux, traînant leur misère, leur chagrin et leur ennui, comme ce Thouzery, officier des armées de la République et de l’Empire, qui vivra désormais retiré à Chaudes- Aigues, sa ville natale, de 1815 à 1847. Enfant du peuple engagé volontaire pendant la Révolution, il était parvenu au grade de lieutenant en premier dans le corps d'élite des grenadiers à pied de la garde impériale et avait été décoré de la Légion d'honneur au soir d’Austerlitz. Le 18 juillet, un nouveau mandement des vicaires généraux avise les Chaudesaiguoiïis que « Louis le Désiré, l’ami de son peuple, l'ange de la paix, est entré dans sa capitale. » et qu’un Te Deum devra être chanté dans l'église paroissiale à cette occasion.
Louis XVIII n'a guère apprécié les palinodies de certains administrateurs au cours des cent jours. Le préfet Locard propose une liste de maires et de conseillers généraux à révoquer. Parmi eux Joseph Rougier, de Chaudes-Aigues, « un des maires contre lesquels, après le retour du Roi, il s’est élevé le plus de plaintes ». Jean-Baptiste Barlier, déjà conseiller d'arrondissement, propriétaire et négociant, lui succédera à la tête de la mairie. « Légitimisme prononcé », il est proposé par le préfet de Juigné le premier sur une liste dressée pour pourvoir au remplacement de M. du Chassan, conseiller général démissionnaire. Il est nommé en mai 1820 par ordonnance royale. En épousant, en 1803, la fille de l’ex-maire révolutionnaire Sauret, il avait hérité de ses biens, y compris du couvent Notre-Dame vendu par la nation. Elu député du Cantal le 25 février 1824, il offre à son arrivée à Paris un banquet à tous les Cantaliens émigrés. Son originalité, sa laideur, sa tendance à somnoler pendant les séances de la chambre des députés le rendront célèbre. En 1827, il ne se représentera pas aux suffrages des grands électeurs. Maïs sa popularité auprès des ses concitoyens est telle que la monarchie de juillet ne ruinera pas sa carrière politique sur le plan local.
Sous la Restauration, les structures administratives s’étoffent : Chaudes-Aigues bénéficie — si l’on peut dire — des services d’un receveur de l'enregistrement, d'un receveur à cheval des contributions indirectes avec son commis et, vers 1830, d’un percepteur des impôts directs. Mais l'esprit public souffre d'une sous-information. Le timbre, droit versé à l'Etat, renchérit d'autant les journaux et les réserve aux plus fortunés. En 1829, il n'existe d’ailleurs dans le Cantal que trois feuilles d'annonces hebdomadaires, « entièrement étrangères aux matières politiques », selon le préfet Panat.
Sous la monarchie « bourgeoise » (1830-1848)
Rien d'étonnant donc si la Révolution parisienne de juillet 1830 ne provoque aucun soubresaut à Chaudes-Aigues. Simplement, Charles X entraînera Barlier, chevalier de Saint-Louis, dans sa chute. Il fera partie des 61 maires du Cantal suspendus de leurs fonctions par Louis-Philippe I# en 1831. Ses successeurs, choisis par le préfet tous les trois ans, parmi les membres du conseil municipal, auront noms tour à tour : Daude, notaire, Podevigne de Bouschâtel, conseiller d'arrondissement, et à nouveau Daude, jusqu’à la Seconde République. En juin 1843, le conseil municipal de Chaudes-Aigues élu par 91 électeurs communaux ne comprend que des bourgeois nantis : MM. Daude, déjà cité, Pascal l’adjoint, propriétaire et conseiller d’arrondissement, Podevigne, avocat, Barlier Ch. et Cody jeune, propriétaires, Berbigier, marchand, deux médecins, Brémont et Bonniol.… Preuve que même dans les coins les plus reculés de province la monarchie de juillet est vraiment une monarchie bourgeoise.
Sur proposition du nouveau préfet Guitard, J.-Baptiste Barlier sera également remplacé par J. Daude, juge au Tribunal de Saint- Flour, comme conseiller général. Mais ses convictions légitimistes ne l'empêcheront pas d’être élu sans concurrent en 1833 par les électeurs du canton, au suffrage censitaire, conformément à la loi du 22 juin « sur l'organisation des conseils généraux et des conseils d’arrondissement ». Le 12 novembre, sur 33 votants, 32 lui donneront leur voix.
La grande masse de la population est plus sensibilisée aux préoccupations quotidiennes qu'aux aléas d’une vie publique dont elle reste exclue. Ainsi la conscription continue à sévir selon le système injuste du tirage au sort. La maison Ducros fils et Cie d’Aurillac s'est même spécialisée dans la recherche de remplaçants pour les fils de familles aisées, grâce à une « assurance contres les chances du tirage au sort ». Entre 1841 et 1848 c’est, tous les ans, de 20 à 25 jeunes Chaudesaiguois, sur plus de 80 inscrits, qui doivent effectuer un long service militaire. En avril 1846, une épidémie de fièvre miliaire — sans doute varicelle ou rougeole — crée un climat d'angoisse chez les Chaudesaiguoiïs. Plus de deux cents personnes en sont atteintes. Pour seconder M. Brémont, seul médecin à demeure, le préfet devra requérir M. Tassy de Saint-Flour et deux médecins d’Aurillac. On dénombrera vingt et un décès, des jeunes pour la plupart, parmi lesquels le gendarme Soubrier. Et puis il faut compter de temps en temps avec les intempéries. Le mois de février 1845 a été tellement « affreux » que le facteur Thouzery, enseveli dans la neiïge, ne doit son salut qu’à l'intervention des cantonniers sur la route royale 121, près du Pont Rouge. Il en sera quitte pour une belle peur... et l’amputation de plusieurs doigts. Les familles manquent de bois de chauffage et ne peuvent faire moudre le blé. Les loups se font menaçants pour les troupeaux. Car ils survivent encore nombreux malgré les battues organisées tous les ans sous la direction d’un lieutenant de louveterie : les dimanche et lundi 19 et 20 novembre 1843, trois loups
seront tués et transportés à Saint-Flour. Le sieur P. Chassany, de Chaudes-Aigues, « n'ayant pu résister au désir de tirer sur un lièvre qui passait à ses côtés », sera verbalisé par le garde général des forêts pour n'avoir pas respecté la loi. L'année suivante et dans les mêmes circonstances un couple de loups est abattu aux environs de Chaudes-Aigues.
Sous l'éphémère Seconde République
Est-ce à dire que la Révolution de février 1848 et la proclamation de la Seconde République laisseront la partie la plus éclairée de la population caldaguesienne apathique ? Certainement pas et pour diverses raisons : paysans écœurés par le droit de 20 francs imposé aux chasseurs, commerçants et artisans furieux de la nouvelle loi sur les patentes, petits bourgeoïs ulcérés d'être privés du droit de vote accueillent ce changement de régime sinon avec des transports de joie, du moins avec sérénité. Sans verser dans l’euphorie, les uns et les autres seront assez rapidement gagnés aux idées républicaines et se regrouperont en nombre au sein de la garde nationale. Mais, le 20 août, J.-Baptiste Barlier y perdra son siège de conseiller général au profit d’un libéral, J.-Baptiste Podevigne, juge de paix très considéré. Ce dernier sera invalidé et à nouveau réélu un mois plus tard. Quant à Barlier, il ne jouera plus aucun rôle politique et mourra à demi ruiné, en 1865, dans une maison de retraite d'Auteuil. Son habitation de Chaudes-Aiïgues — l’ancien couvent Notre-Dame réaménagé — sera achetée 20 000 francs par la commune et deviendra — affirmait-on — le plus cossu presbytère du diocèse. Daude puis son adjoint Brémont se succèderont à la tête de la municipalité pendant cette brève période républicaine, tandis que Pascal conservera son titre de conseiller d'arrondissement. Aux élections présidentielles, comme tout le Cantal, Chaudes-Aigues accordera une écrasante majorité au prince Louis-Napoléon Bonaparte : la légende napoléonienne commence à faire son chemin. De plus, au cours des années 1848 à 1850, de bonnes récoltes font reprendre les affaires. Bref ! le coup d'état du 2 décembre 1851 est plébiscité sans manifestations hostiles. Mieux ! le 29 août 1852, la municipalité de Chaudes-Aigues transmet à la sous-préfecture une pétition signée par de nombreux habitants pour réclamer l’Empire. Elle ira rejoindre celles envoyées par toutes les communes du Cantal. Et, le 2 décembre, tandis que Napoléon III est couronné à Paris, le maire Abrial proclame publiquement son avènement. |
Sous le Second Empire
Plus que jamais dans la commune l'esprit public somnole. Un seul journal autorisé, « Le moniteur du Cantal », distille les nouvelles officielles. Mais combien de Chaudesaiguois s'intéressent encore à la politique ? Ce qui se passe sur le plan local les tient autrement en haleine et encore doivent-ils s’en remettre, pour en saisir
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l'essentiel, aux opinions si peu divergentes de quelques personnalités influentes par leur instruction, leurs fonctions, leurs titres et leur fortune. Dans ce Caldaguès très enclavé, sans grande ville, sans mouvement économique capable de faire naître ou de renouveler les idées, s'exerce tout naturellement la tutelle de certaines familles, de quelques notables — médecin, notaire, propriétaire, juge de paix... —. La population, nourrie pour une bonne part aux traditions patriarcales et catholiques des départements voisins de la Lozère et de l'Aveyron, reste méfiante à l'égard de tout ce qui risque de bouleverser ses habitudes.
Aussi les citoyens appelés à voter pour élire leurs édiles respecteront l’ordre établi par l'usage, gage de stabilité. Quand le maire quitte ses fonctions, c’est son adjoint qui prend sa place : ainsi M. Rouchès succède à M. Brémont, M. Verdier-Chantal à M. Rouchès et M. Abrial à M. Verdier-Chantal. Tous s’accommodent du régime impérial comme ils ont accepté sans regimber la République. J.-Baptiste Podevigne, « candidat de l’administration », conserve sans problème son siège de conseiller général en 1852 et en 1855. Quand il décide, en 1864, de ne pas se représenter, c’est encore le candidat du gouvernement, J.-P. Ipcher de Saint-Urcize, vice-président du Tribunal de Saint-Flour, qui est véritablement plébiscité par les électeurs du canton. Au conseil d'arrondissement, le libéral M. Pascal doit laisser sa place à M. Rougier, notaire, qui conservera son siège pendant 16 ans. En 1867, M. Verdier-Chantal, propriétaire et maire sortant, le battra nettement, car l’autoritarisme a fait son temps.
Les régimes changent, les administrateurs aussi, mais inébranlable, disons même intouchable, Jean-Baptiste Podevigne continue à exercer ses fonctions de juge de paix et ce jusqu’à sa mort survenue en 1881. Car c'est un homme juste et très charitable, un bienfaiteur du pays. Il laissera à ses héritiers les fonds nécessaires pour attirer à Chaudes-Aigues et loger les religieuses garde-malades dont les multiples services seront si appréciés que le conseil municipal les subventionnera régulièrement.
L'esprit public et l’administration sous la IIT° république (1870-1940)
La République des notables
Le 2 septembre 1870, Napoléon III vaincu par les Prussiens capitule à Sedan et se constitue prisonnier. Deux jours plus tard, la IIIe République est proclamée, un gouvernement provisoire chargé de poursuivre une guerre de libération du territoire. Chaudes-Aigues adhère au comité de défense nationale créé à Saint-Flour pour organiser la résistance dans le département. Quelques Chaudesaiguoiïs, embrigadés dans le 72° Régiment de Mobiles, s’illustreront au cours de cette guerre : Ed. Chauchon, engagé à 17 ans, J. Castor chaudron:nier, J.-Bte Amadieu facteur rural, Chirac chef cantonnier, J.-F. Bos propriétaire, Babillot charbonnier, J.-C. Vidal propriétaire, qui recevront tous par la suite la médaille des combattants. Quand le conflit prend fin en 1871 sur une défaite irrémédiable, l’administration républicaine se met en place, non sans mal, car bonapartistes et surtout monarchistes n’ont pas désarmé. Maïs, une fois de plus, ce changement de régime n’émeut guère la commune, les autorités prenant soin de se rallier au pouvoir établi. Qu'ils soient institués par simple décret du président de la République comme en 1874 et 1878 ou élus par le conseil municipal à partir de 1882, les maires successifs seront tous des notables et, à une exception près, des modérés.
M. Abrial, notaire et conservateur, gardera la mairie jusqu’en 1880. Républicain de circonstance comme il s'était montré bonapar-
tiste par nécessité, il donnera des gages à la République en guerre contre l’envahisseur en envoyant au sous-préfet, au nom de la popurlation, un colis comprenant 166 gilets de laine, 144 paires de chaussettes, 9 paires de bas, 4 ceintures de flanelle, 2 paires de genouillères, 1 caleçon, destinés aux mobiles et francs-tireurs du Cantal, « magnifique exemple de patriotisme républicain », selon les journaux de l'époque. Mais il se fera de nombreux ennemis, même au sein du conseil municipal : souvent absent, son adjoint Chassany le supplée la plupart du temps; de plus, une délibération de mai 1878 constate avec indignation que les registres municipaux n’ont pas été mis à jour entre 1866 et 1872. Aussi un autre notaire, Vaissier Charles, sera nommé maire à sa place en mars 1881. On lui reprochera, quelques mois plus tard, d’avoir marqué sa préférence pour M. Oudoul, candidat député de gauche, aux dépens de M. Amagat, et d’avoir fait déplacer d'office le conducteur de travaux Martin pour des motifs politiques. La loi de mars 1882 ayant modifié la désignation des maires, M. Roussilhe, aux « opinions républicaines modérés », obtiendra la confiance de ses concitoyens. Le journal « La Haute-Auvergne » avait estimé que cette loi ferait « justice des maires imposés par l'esprit de coterie et des dictateurs au petit pied qui ont trop longtemps gouverné à Chaudesaigues ». L'élection de M. Roussilhe, plutôt conservateur, dut quelque peu décevoir. En 1885, toute sa liste est réélu à une majorité écrasante au point que, trois ans plus tard, elle est seule à se présenter aux suffrages des Chaudesaiguois. À propos de ces élections de 1888, « La République libérale » note les sentiments profondément religieux des populations du Caldaguès, toutes dévouées à la cause conservatrice : « Elles n’accepteraient le gouvernement de la République, écrit le rédacteur, que tout autant que ce régime mettrait un terme à la guerre religieuse, ferait respecter la liberté de conscience et prospérer les affaires du pays... ». Allusion directe aux vagues soulevées par la laïcisation de l’enseignement. Toutefois, ajoute le journaliste, « les élections municipales ont été très calmes. La politique y a été absolument étrangère ». A preuve la large liste d'union présentée par le maire sortant qui comprenait un radical, une républicain sans épithète, un républicain fort tiède, un républicain « de sens et de raison », sept républicains conservateurs ou libéraux et cinq conservateurs purs. M. Roussilhe se disait républicain conservateur et libéral et son adjoint, M. Chassany, républicain « de sens et de raison », tout un programme |!
Pourtant Guillaume Roussilhe cèdera son siège en 1896 à Ludovic Ginesty, « républicain avancé », le plus « radical » des maires de Chaudes-Aigues. Ce notaire devait jouir d’une solide réputation auprès de ses compatriotes pour bénéficier de leurs suffrages malgré ses convictions politiques nettement favorables à la Gauche. Radicalsocialiste, il approuve les lois scolaires de 1881-82, soutient ardemment les candidatures de la Gauche aux élections législatives et, selon ses adversaires, rêve d’abattre le château du Couffour, « une des anciennes citadelles de l’obscurantisme ». Ayant vendu en 1901
son étude à M° Coumoul, il en achète une, deux ans plus tard, à Toulouse. Le 24 octobre, il adresse une lettre au directeur de « La Haute-Auvergne », dans laquelle il déclare notamment : « Je vais donc quitter incessamment ce bon canton de Chaudesaigues dont j'ai été, en politique, l'enfant véritablement gâté. J'y conserve ma propriété des Plos où je reviendrai tous les ans, avec ma famille, respirer l'air natal et entretenir mes relations d'amitié avec une population un peu réfractaire aux idées du jour, mais essentiellement généreuse et dévouée.. ». Les fonctionnaires du canton lui offriront un banquet à l'hôtel Valette (rue Notre-Dame d’Août), au cours duquel le juge de paix Jacomy retracera « le combat soutenu par M. Ginesty contre les réactionnaires… ». Un autre banquet d’adieux réunira autour de lui, à la mairie, plus de deux cents convives, y compris ses « adversaires les plus irréductibles » qui tiennent ainsi à lui rendre hommage. Parmi eux, celui qui lui succèdera à partir de 1904, le Docteur Pierre-Germain Brémont, « intelligent et actif ». L'huissier Legrand et le Docteur Brémont P., modérés, seront les deux derniers maires de Chaudes-Aigues jusqu'à la seconde guerre mondiale. Même le front populaire n’arrivera pas à ébranler la forte position de ce dernier.
Au conseil général, le maire Abrial enlève le siège du canton à deux reprises (1871 et 1874). Mais, en 1880, ce conservateur est battu, tout comme à la mairie, par son confrère Roussilhe qui renouvelle sa victoire en 1886. Dans sa profession de foi, il se prétendait du parti des modérés « qui, après avoir fait la République au nom de la liberté, du patriotisme et de la raison, restent toujours fidèles à son principe », tout en déplorant « les atteintes portées récemment aux droits sacrés de la conscience par la persécution religieuse ». Ce disant, il flattait les Chaudesaiguois à l’épiderme toujours sensible quand on semblait vouloir s'attaquer à leurs convictions profondes. Le préfet du Cantal affirmait d’ailleurs, dans un rapport daté de 1889, que les communes du canton de Chaudes-Aigues se trouvaient « entre les mains des cléricaux ».
En 1892, Guillaume Roussilhe est pourtant battu par Ludovic Ginesty, un « rouge », qui lui enlève aussi la mairie : exception à Chaudes-Aïgues qui confirme la règle. Ce dernier est réélu en 1900 malgré les attaques dont il est l’objet de la part de ceux qui voient en lui un obstacle à la réalisation de l'établissement thermal projeté. On lui reprochera un peu plus tard d’avoir profité de ses fonctions de maire, de sa présidence de la commission d’administration de l’hospice et de sa situation de notaire pour s'être fait adjuger le domaine des Plos vendu conjointement par le Grand-Séminaire de Saint-Flour et l'hôpital de Chaudes-Aigues. Son départ pour Toulouse, en 1904, lui fera perdre son siège au profit du Docteur P.-G. Brémont. Ce dernier démissionne deux ans plus tard. C’est un Sanflorain de bonne réputation, ancien député de la Seine, rédacteur au « Rappel », promoteur des tramways et candidat malheureux à la députation dans la circonscription de Saint-Flour, François-Charles Bos, qui
représentera le canton au conseil général de 1906 à 1910. Un nouvel échec aux législatives l'incitera à laisser sa place. Le Docteur Brémont retrouvera son siège cette même année avant d'être battu en 1919 par un revenant, L. Ginesty, devenu « le châtelain des Plos ». Un mois plus tôt ce dernier s’est fâché avec le Docteur Hugon, député sortant, et à même failli se présenter contre lui. Il semble dépité de n'avoir pas été choisi par le congrès radical comme candidat aux législatives à la place de son ancien ami. Une violente diatribe les opposera dans la presse locale. Il tombera avec les honneurs, en 1928, devant Frédéric François-Marsal, « républicain modéré », sénateur du Cantal, ancien ministre des finances et président du Conseil, qui est venu curieusement chercher un siège de conseiller général à Chaudes-Aiïgues. Notons que si l'ensemble du canton a élu François- Marsal, la ville a donné une voix de majorité à L. Ginesty. Six ans plus tard, il le cèdera sans combattre au Docteur F. Besson, un autre « républicain modéré », adjoint au maire de la ville.
La représentation du canton au conseil d'arrondissement pendant la même période ne manque pas d’'éclectisme. Y siègeront tour à tour : MM. Bonniol, médecin, Vaissier, notaire, Clavières, propriétaire, Bergougnon, maire de Saint-Urcize, Peyralbe, curé-doyen, Legrand, huissier, et Moisset, médecin de Saint-Urcize.
Quant à la brigade de gendarmerie à cheval, réduite à cinq hommes, elle a changé plusieurs fois de domicile. A la fin du xix° siècle, l'ex-hôtel Felgères — connu ensuite sous le nom d'hôtel Notre-Dame — est devenu sa caserne. Au début du xx: siècle, les gendarmes s’installent dans la partie sud de l'hôtel du Midi, alors propriété de M. Ginisty, comme le montrent les vieilles cartes postales de cette époque, avant d'émigrer en haut de la rue Sainte-Elisabeth.
Petit événement local : en 1876, Mme Parroche, receveuse des postes, se voit en sus chargée de service d’un bureau municipal et cantonal des dépêches télégraphiques établi dans la ville. On peut imaginer avec quelle satisfaction les élites chaudesaiguoiïises durent accueillir ce progrès technique leur permettant de recevoir et d’envoyer nouvelles et messages aussi rapidement que n'importe quels autres Français !
Grandes causes, petits effets !
Les grandes affaires politiques qui secouent la III: République semblent laisser les Chaudesaiguois de marbre. Les élections législatives accentuent leurs réactions conservatrices et libérales, malgré quelques sautes d'humeur dues à un esprit d'indépendance, voire de contradiction, développé. Les candidats de gauche n'obtiennent pas leur faveur. L'ascendant des personnalités locales joue un rôle déterminant, beaucoup d'électeurs se comportant en moutons de Panurge par ignorance ou par intérêt. Le clergé paroissial lui-même exerce une influence occulte sur une population très attachée à la religion
catholique. Il n'hésite pas à recommander la « bonne presse » locale — « La Voix du Cantal », « Le Courrier d'Auvergne », « Le Sanflorain », « Le Caldaguès » — et à flétrir les « mauvais journaux » — « La Haute-Auvergne », « L'Union démocratique » — jugés de véritables dissolvants sociaux et religieux. Comment un vrai chrétien oserait-il voter pour des candidats soutenus par l’un de ces hebdomadaires aux idées pernicieuses ?
Envers les grands événements nationaux donc, c’est la quasiindifférence. Ainsi, en 1871, les sanglants affrontements de Paris entre « Versaïllais » et « Communards » ne trouvent guère d’écho à Chaudes-Aigues. L'affaire Dreyfus, qui divise pourtant la France en deux, non plus. Le 14 juillet 1880, la célébration de la première fête nationale, qui revêt partout un éclat particulier, n’y soulève pas l’enthousiasme. D’après un journal de l’époque, la commune s’est montrée « tiède pour la République », malgré quelques illuminations, une retraite aux flambeaux et l'inauguration d’un buste de Marianne offert par le comité radical du canton.
Par contre, les élections législatives sont l’occasion d’un défoulement salutaire, bien que Îles forces soient disproportionnées. « Culsblancs » et « culs-rouges » — nous n'’inventons rien — s'affrontent alors sans méchanceté particulière mais non sans malice. Les premiers ont la satisfaction de voir leurs candidats préférés arriver en tête dans le Caldaguès et savourent, lors de chaque élection, le succès local remporté sur les « blocards »; les seconds se consolent en saluant la victoire fréquente sur le plan départemental de leurs favoris et la défaite des « Calotins ». Car les résultats parlent d’euxmêmes : alors que le Cantal se radicalise de plus en plus, que la Gauche y obtient des résultats flatteurs, le canton de Chaudes-Aigues donne avec constance la majorité de ses suffrages à la Droite. Ainsi, en 1877, vote-t-il monarchiste quand le département affiche son républicanisme; en 1898, il plébisciste le républicain modéré Bory, quand l’arrondissement élit le radical et anticlérical Hugon; en 1924, il se déclare à une écrasante majorité pour la liste d'union républicaine et nationale, alors que le cartel des gauches l'emporte; en 1936, il se prononce pour les candidats d'union républicaine tandis que ceux soutenus par le Front populaire enlèvent les trois sièges.
Seule exception à la règle, mais de taille ! En 1890, Mary-Raynaud, directeur de la « Banque d'Etat » à Paris, se présente à la députation dans l'arrondissement de Saint-Flour. Sa candidature est appuyée par le journal républicain de gauche « La Haute-Auvergne ». Pourtant la commune de Chaudes-Aigues lui accorde 275 suffrages sur 305 exprimés. L’explication est simple : Mary-Raynaud a pris en charge l’ex-établissement Abrial ainsi que le château du Couffour. Il a promis d'en faire un complexe thermal de grande qualité et aussi d'assurer pendant 40 ans, et gratuitement, l'éclairage de la ville grâce à une turbine déjà à l'essai. L'intérêt communal a étouffé les passions politiques. Mary-Raynaud est élu. Mais une violente campagne de
presse se déchaîne contre lui : on l’accuse d’escroqueries et de malversations financières. Il ne peut se justifier et s'enfuit en Belgique. Ses biens — dont l'Etablissement thermal et le château du Couffour — seront vendus aux enchères, son élection invalidée. Chat échaudé craint l’eau froide. Chaudes-Aigues, qui a dérogé à ses habitudes politiques et a été fort mal récompensée, s’ancrera plus que jamais dans ses convictions droitières.
Des incidents tragi-comiques émaillent les périodes pré-électorales. En janvier 1882, MM. Oudoul et Amagat arrivent à trois heures d'intervalle dans la ville. Ce dernier, candidat de la Droite, est accueilli par le comité de soutien co-présidé par MM. Roussilhe, conseïller général, et Bonniol, conseiller d'arrondissement. Il harangue la foule depuis le perron de l’hôtel du Midi alors que son adversaire n'a connu qu'un succès mitigé. La soirée est chaude. Dans une auberge, un partisan de M. Oudoul est frappé d'un coup de couteau par un supporter de M. Amagat. La rixe n'aura pas de conséquences graves, sinon dans les journaux locaux qui montent en épingle cette querelle d'ivrognes pour accabler l’un ou l’autre candidat.
En 1902, au lendemain des lois Combes interdisant aux congrégations d'enseigner sans autorisation, Chaudes-Aigues prend plutôt parti pour Jean de Castellane, candidat nationaliste et « de l'évêché » contre le Docteur Hugon présenté par le bloc des gauches. A contrecourant, le maire Ginesty fait campagne pour ce dernier. » La République libérale » se déchaîne alors contre « le cauteleux chevalier des Plos », cet « intrigant…, dreyfusard par intérêt, vendu à Hugon…, vendu aux Juifs. ».
En mai 1906, la S.F.I.0. de création récente permet à la Gauche de remporter une victoire écrasante. Le Docteur Hugon est réélu. Mais Chaudes-Aigues a réservé la majorité de ses suffrages à M. Charles Bos, avocat à Saint-Flour, qui a rompu avec le radicalisme et s’est engagé à « voter dans l'avenir tous les projets ayant pour but de rendre la séparation plus libérale, c'est-à-dire plus acceptable » et il s'est élevé dans ses déclarations « contre les inventaires odieux, attentatoires à la liberté ». Car nous sommes en pleine guerre religieuse après le vote, en décembre 1905, de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Les fabriques sont supprimées, les biens des églises inventoriés, les ministres du culte privés de tout subside de l'Etat. Le curé-doyen de Chaudes-Aigues, M. Peyralbe, suivant les prescriptions de Mgr Lecœur, laissera dresser l'inventaire des objets, titres et fondations de l’église paroissiale et des chapelles sans s'y opposer, mais refusera tout comme les fabriciens de signer un procès-verbal jugé par eux comme un mauvais coup porté à la liberté et au droit de propriété. « Blancs » et « Rouges » deviennent plus farouchement encore cléricaux ou anticléricaux, s’insultent, se menacent et emploient des moyens parfois discutables pour faire triompher leurs idées. Les vieux Chaudesaiguois se souviennent toujours de ces affrontements où le verbe et la malice avaient plus de part
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