‹ Chaudes-AiguesChapitre 25 sur 36 · CI · texte numérisé non relu

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La mesure de l'esprit public dans le Caldaguès à la veille de la première guerre mondiale est donnée par cette note adressée à l'évêque de Saint-Flour par le curé-doyen. Ce dernier constate que, si les offrandes des fidèles se raréfient et le produit du casuel baisse, la pratique religieuse reste forte, car la « politique radicale » cause moins de mal qu'ailleurs. Certes les émigrants perdent l'habitude d'accomplir leurs devoirs de chrétiens, mais ils la retrouvent dès leur retour au pays. Bien sûr, « le député Hugon » a divisé politiquement la commune, « blocards » ou « Hugonards » se croïent obligés d’abandonner l'Eglise par mimétisme anticlérical et certains fonctionnaires n'osent plus pratiquer par crainte de nuire à leur carrière, mais la population reste en majorité favorable aux candidats bien pensants et la « bonne presse » est plus répandue dans le canton que certains mauvais journaux de Saint-Flour.

Pendant la guerre de 1914-18, les cœurs battront à l’unisson pour défendre la patrie menacée. Beaucoup de familles ne se contenteront pas de donner à la grande dévoreuse 83 de leurs enfants; elles échangeront aussi, contre de mauvais billets de banque, les pièces d’or économisées jour après jour, année après année, afin de soutenir l'effort de guerre. Et tant pis si quelques-uns se montreront moins patriotes ou plus rapaces.

Mais le conflit ne changera rien à l'esprit public du Caldaguès. Entre les deux dernières guerres, il continuera à favoriser de ses suffrages les candidats républicains modérés et à se méfier des « révolutionnaires » de tout bord. Le meeting S.F.I.0. organisé à Chaudes-Aigues en 1938 n’obtiendra qu’un succès mitigé, car le Parti social Français du Colonel de La Rocque a fait de nombreux adeptes dans le canton. Aussi Chaudes-Aiïgues sera choisie, cette année-là, pour accueillir le congrès régional de ce parti. Le 4 septembre, dans la propriété de M. Ruc de Montignac, plus de 3 000 personnes se presseront autour de l’estrade d'honneur où ont pris place les membres du bureau politique départemental ainsi que le Docteur Moisset de Saint-Urcize, conseiller d'arrondissement, et le Docteur Julhe de Saint-Flour, président d’arrondissement. À 16 heures, le Colonel de La Rocque en personne prononce un discours nationaliste et musclé, applaudi par une assistance en grande partie gagnée à sa cause et subjuguée par ses dons d’orateur. Mais les passions politiques n’en seront pas pour autant exacerbées outre mesure. Simplement, cette manifestation d'envergure prouvera, s’il en est besoin, que l'esprit public des populations du Caldaguès reste ancré à ce qu’on appelle, à tort ou à raison, la Droite, avec une remarquable continuité. Et

quand la guerre civile espagnole propulsera jusqu'à Chaudes-Aigues un contingent de réfugiés « républicains », ces « Rouges » seront mal acceptés par les autochtones plutôt hostiles à leur combat, car ils ne soupçonnent pas alors ce que sera la dictature de Franco. On méconnaît le fascisme quand on côtoie «les bolcheviques » … jusqu'à ce que le bruit des bottes nazies retentisse aux frontières du pays.

Bénitier du XVII° siècle (église paroissiale) provenant de la chapelle des Pénitents.

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Déclin démographique et transformations sociales

Aux lendemains de la Révolution

Avec une population évaluée lors des élections de l’an V (1797) à 9544 habitants, le canton de Chaudes-Aigues se classait au troisième rang du district. Or 653 seulement étaient inscrits sur la liste des citoyens actifs susceptibles de participer à l'assemblée primaire, ce qui le classait au dernier rang, preuve certaine de la relative pauvreté de ses habitants. Le rôle de l'emprunt forcé établi d’après la loi de frimaire an IV (décembre 1795) et qui recensait tous les citoyens aisés, divisés en seize classes selon les revenus que leur attribuait la « notoriété publique », comprenait dans la ville même deux hommes de loi, deux notaires, un officier de santé, quatre marchands, un meunier, deux aubergistes, un piqueur de travaux, un messager, le lieutenant de gendarmerie et vingt-quatre rentiers, dont deux père d’'émigrés. Autrement dit, Chaudes-Aigues était habitée par une minorité de bourgeois aisés ou de marchands enrichis et par une majorité de besogneux, parmi lesquels presque tous les artisans. Les plus riches, ceux de la 15° classe d’un revenu au moins égal à 12 000 livres, sont des gros propriétaires, des négociants et l’inévitable Joseph Sauret, l’ancien maire jacobin, qui, malgré ses malheurs, s'était largement engraissé par l'achat de biens nationaux. On note d’ailleurs dans ce rôle les noms de ceux qui se sont distingués d’une façon ou d’une autre

pendant la période révolutionnaire : Daude, homme de loi, Pascal, Clavières, Valette, Abrial aîné, Bonniol-Montvallat, tous propriétaires, Rougier et Grandet, notaires, Brémont, officier de santé, Fabre, le messager, A. Felgères, aubergiste. Cette nouvelle « aristocratie », enrichie par l’achat ou l'’afferme de biens privés ou nationaux, formait une classe de propriétaires plus que de capitalistes, car elle utilisa ses capitaux dans un sens conservateur plus que novateur. Ainsi aucun d'eux n'eut, dans l'immédiat, l’idée de consacrer cette richesse à la mise en valeur et à l'utilisation rationnelle des eaux chaudes dont la plus grosse quantité irait longtemps encore se perdre dans le lit du Remontalou.

La noblesse s'était appauvrie en ayant perdu ses droits féodaux et les revenus de ses biens confisqués; par la vente de leurs derniers grands domaines à des bourgeois, les nobles de souche disparurent du Caldaguès. Marc-Gabriel de Malefosse vivait encore en 1802. Le « chevalier du Couffour » se fit appeler le « citoyen Malefosse-Couffour » pendant la Révolution et, ayant donné des preuves de son civisme, avait passé sans encombre cette période redoutable pour les nobles. Mais ïil était ruiné. Pierre-Martin de la Goudalie — nous l'avons déjà dit — vendit en 1817 le château et la terre de Montvallat à M. Bonniol, de Chaudes-Aiïgues. Barlier du Sargé, « ancien officier de l’armée de Condé », avait perdu tous ses biens et, en 1822, il se trouvait à 74 ans « dénué de toutes ressources ». Le député Croïizet intervint en sa faveur, alors que la loi du Milliard des émigrés n'était pas encore en vigueur.

La Révolution n'avait guère profité aux classes populaires qui restaient pauvres. La fonction artisanale s'était dégradée avec le déclin de la cadisserie et des tanneries. Les indigents se comptaient nombreux. La situation matérielle de ces défavorisés n'ayant pas évolué comme ils l'avaient rêvé, ils se détachèrent d’une Révolution qui n'avait su leur donner ni pain quotidien, ni travail assuré, ni accès à la propriété, ni instruction gratuite, ni assistance indispensable, ni prêtres à leur convenance.

Quant au clergé, il n’avait rien perdu de son prestige et de son influence sur une population restée fidèle à la religion catholique. Toutefois, la Révolution avait sonné le glas du chapitre collégial de l'église Notre-Dame et Saint-Blaise que la nouvelle organisation religieuse ne reconstitua pas.

Le haut du pavé

En 1830, la liste des électeurs de la commune, suffisamment imposés pour avoir le droit de faire partie du collège électoral des arrondissements Saint-Flour - Murat, est significative : elle comprend neuf noms. Les sept premiers — donc les plus riches — sont tous propriétaires; et en tête figurent, comme par hasard, MM. Podevigne-de-Bouschâtel, conseiller d'arrondissement et adjoint au mai-

re, et Barlier, conseiller général. Suivent les deux notaires, MM. Daude et Roussilhe. Ce groupe de notables sera ensuite étoffé par l'installation d’un ou deux médecins, d’un pharmacien, d’un huissier. Certains — les Docteurs Bonniol, Brémont, Besson, l'huissier Legrand, le pharmacien Podevigne G. — joueront leur rôle à la tête de la mairie, aux conseils général ou d’arrondissement et au sein du conseil municipal. Leurs relations sont souvent cordiales avec les fonctionnaires nommés au chef-lieu de canton : receveurs de l'enregistrement, des contributions indirectes, des postes et télégraphes, agent voyer.. Ils se distinguent tous du « Vulgum pecus » et constituent une sorte de petite aristocratie bourgeoise à laquelle la masse fait confiance pour diriger les affaires publiques et assurer le bon fonctionnement des administrations. Certaines dynasties familiales se dévoueront au service du public pendant plus de cent ans, telle celle des Brémont dont un aïeul exerçait déjà comme officier de santé sous la Révolution. Au demeurant, riches et pauvres se côtoient, et Chaudes-Aïgues ne connaît ni quartier résidentiel, ni faubourg exclusivement populaire. Pourtant, quelle distance entre cette famille bourgeoise, bien connue des anciens, avec son valet en livrée et gants blancs, et ces pauvres habitants du Par qui, le jour de l'an, vont frapper à sa porte, formulent leurs vœux et font cercle autour de Madame avant de recevoir un sou chacun !

Le clergé paroissial

L'influence du clergé sur la société chaudesaiguoise était restée puissante en dépit des persécutions et des tentatives de déchristianisation. Elle retrouva toute sa force après le Concordat. Le curédoyen et ses trois vicaires, soutenus par l’évêque du diocèse, purent peser sur l'opinion des citoyens en conservant jusqu’en 1889 Ja main-mise sur l’enseignement élémentaire par l'intermédiaire des congrégations, frères du Sacré-Cœur et sœurs de la Présentation, qui dirigeaient les écoles communales. Curé et maire avaient mission de les inspecter, conjointement, une fois par semaine s'ils le souhaïtaient. Le clergé imposait les livres, la discipline, l’enseignement religieux. Ajoutons à ces considérations le fait que la plupart des prêtres nommés à la tête de la paroisse de Chaudes-Aiïgues se révélèrent hommes de valeur, car cette cure était particulièrement convoitée en raison de la mentalité de la population et du soutien moral et financier qu'elle leur apportait.

À M. Azémar, nommé curé de Notre-Dame-aux-Neiges, succéda M. Auzolles qui restaura l’enseignement primaire et mourut en 1824. M. Paginelle prit possession de la cure en 1825, après avoir prêté le serment de fidélité prescrit par la loi. Sous son ministère, s’installèrent à Chaudes-Aigues les sœurs de l'Enfant Jésus et du Saint- Sacrement, puis les religieuses de la Présentation, chargées de l’enseignement. Chaud partisan des idées de Lamennais, M. Paginelle rentra dans le droit chemin quand la voix du Saint-Siège se fit en-

tendre. La Révolution de 1848 fut bien acceptée par le clergé du Cantal, à l'exemple de Mgr de Marguerye. Un prêtre originaire de Chaudes-Aigues, l'abbé Thouzery, signait alors dans « Le Courrier du Cantal », sous le pseudonyme de « l'ami du peuple », des articles favorables à la République, M. Paginelle célébra bien volontiers un service funèbre pour les victimes de cette Révolution et bénit le drapeau de la garde nationale. L'année suivante lui fut fatale : mordu par son chien, il négligea la plaie et succomba à un accès de rage.

M. Taïlland fut nommé à sa place et demeura huit ans à Chaudes-Aigues jusqu’à son élévation aux titre et fonction de vicaire général du diocèse. M. Tourette prit sa succession et s’intéressa particulièrement à la chapelle de Notre-Dame de Pitié. Il avait réussi à installer les frères du Sacré-Cœur pour dispenser l’enseignement aux jeunes garçons de la commune.

En 1870, M. Lamouroux commença un ministère malheureusement marqué par l'incendie du presbytère, le 1 février 1878. Il s’en suivit une polémique avec les autorités municipales, car le curédoven revendiquait « comme un droit » sa reconstruction. Il offrait 5000 F de sa poche, l'assurance verserait 18000 F, alors que la commune évaluait le coût des travaux à 60 000 F. Le maire Abrial et les conseillers jugèrent « inconvenantes » les exigences sèches de M. Lamouroux, estimèrent sa responsabilité morale engagée dans l'éclatement de l'incendie et lui proposèrent une indemnité de 300 francs inscrite au budget pour lui permettre de louer « un logement conforme à sa condition sociale ». La maïson Valette fit parfaitement l'affaire, Chaudes-Aigues doit à M. le curé Lamouroux l'érection du beau Christ du Planol, au sud de l'église paroissiale. Il eut aussi le privilège de préparer et de réaliser le couronnement de Notre-Dame de Pitié.

Installé en 1884, M. Coutarel — le premier du nom — occupa la cure pendant 14 ans. Peu populaire, il accomplit pourtant une œuvre considérable. Outre les travaux de rénovation entrepris dans l'église paroissiale, il acquit en 1886, avec le concours financier de M. Raynal d’Auzolles, les ruines et le jardin du presbytère incendié et y fit édifier l’école des frères du Sacré-Cœur. Lorsque celle des filles fut laïcisée, il multiplia ses interventions pour que les sœurs de la Présentation pussent continuer à exercer. Elles possédaient la plus grande partie des locaux scolaires: l’autre aile, propriété de la commune, lui fut cédée pour la somme de 1 000 francs. Aïnsi prit son essor l’école libre de filles. M. Coutarel relança la polémique avec la municipalité, dirigée par le maire radical-socialiste Ginesty, au sujet du presbytère. En août 1896, par mesure de représailles, son indemnité de logement fut réduite de 100 francs et l'allocation accordée aux vicaires sur les fonds communaux supprimée. Il fallut qu'il exprimât ses regrets à propos de fâcheux « malentendus » et affirmât : « plus que personne, je veux l'union et la concorde... »,

pour que l’une et l’autre fussent rétablies, comme par le passé, six mois plus tard.

M. le chanoiïne Charles Peyralbe devint curé-doyen de Chaudes- -Aigues en 1898 et l’une des figures marquantes du clergé cantalien. En 1906, il n’opposa pas de résistance violente à l'inventaire des biens des églises de Chaudes-Aïgues. Un an plus tard, il signa même avec le maire Brémont le baïl de concession gratuite des édifices du culte pour dix-huit ans. Sa popularité lui permit de se présenter, le 28 juillet 1907, au conseil d'arrondissement et d’être élu à une forte majorité. Au sein de cette assemblée, il s’évertua en vain à obtenir la création de la ligne de chemin de fer Saiïint-Flour - Chaudes-Aiïgues - Espalion, si nécessaire, affirmait-il, à la prospérité de l'établissement thermal, à l'exploitation des mines de mispichel et au commerce des bestiaux. Lors de la mission de mai 1911, il fit ériger le grand Christ du cimetière, à l'extrémité de l’allée centrale, sur un terrain acquis de ses deniers et destiné à la sépulture des prêtres de Chaudes-Aiïgues. Sombre pressentiment ? Le 10 décembre, alors qu'il célébrait la messe dans la chapelle des Pénitents, il s'écroula devant l'autel, victime d’une attaque de paralysie, mourut dans l'après-midi et fut enseveli le 13 dans la concession qu'il avait payée la veille.

En janvier 1912, le très rigide curé Jean Berc prenait la relève. Le nombre des vicaires avait été réduit à deux, puis à un, signe évident d’une crise des vocations et d’une dépopulation de la commune qui n'exigeait plus autant de ministres du culte. Décédé en 1929, à 65 ans, il alla reposer à côté de son prédécesseur. Ouelques mois plus tard, par un beau dimanche d’août, M. Michel Coutarel, quarante-cinq ans après son oncle, était installé dans l’église paroïissiale pleine à craquer. « Il arrivait d'Oradour, écrivit l’abbé Virolleau, avec la réputation d’un lutteur, d’un bâtisseur, d’un redresseur de situation. Elle ne se démentira pas ». Il adopta Chaudes-Aigues comme elle l’avait adopté, au point d’y exercer son ministère pendant 32 ans, d'y prendre sa retraite en 1961, d'y décéder à 88 ans alors qu’il s’apprêtait à dire sa messe dans la chapelle de l’hospice et d'être enterré près de son oncle. Il avait acheté et restauré — non sans quelque ostentation d’ailleurs — le presbytère actuel, mais aussi la chapelle et la vierge Notre-Dame de Pitié. Son soutien inconditionnel aux écoles libres les rendit, on doit l’avouer, florissantes, et le conseil paroissial put se féliciter de sa rigueur financière. Nous parlerons plus loin du rôle qu'il joua lors des journées tragiques de 1944 et des épreuves qu’il endura avec une grande force d'âme.

Le déclin démographique

D'après l’état topographique des communes dressé en juillet 1808 par le préfet du Cantal, Chaudes-Aigues « ville de cure » comp-

tait 275 feux et 1515 habitants. La commune comprenait en outre 47 hameaux ou maisons isolées. 23 n’abritaient qu'un seul foyer. Les plus importantes étaient, dans l’ordre : Boiïssières (17 feux et 79 hts), Ladignac (10 feux et 56 hts), Prunières (9 feux), Chassagne (8 feux) et Nazat (7 feux). La foraine n'était donc pas dépeuplée comme aujourd'hui et ses 749 habitants s’ajoutaient à ceux de la ville pour porter la population totale de la commune à 2264 âmes, chiffre évidemment approximatif faute de recensement rigoureux. Chaudes- Aigues ne paraissait pas comme aujourd'hui le chef-lieu d’un canton désertifié. Disons même que ce dernier, avec ses 8923 habitants, était au contraire peuplé, compte tenu de ses ressources. En 1836, sous la monarchie de juillet, la commune avec 2557 habitants, soit 44,2 au km°, le canton avec 9074 avaient atteint leur apogée. Les registres paroissiaux confirment cette hausse : le nombre de baptêmes avait crû faiblement mais avec régularité — 650 de 1826 à 1836 —. A l'inverse, les décès répertoriés avaient baissé de façon constante — 692 entre 1813 et 1822, 584 de 1833 à 1842 —. Seul signe inquiétant pour l'avenir, les mariages célébrés à l'église restaient stationnaires et amorçaient même une légère régression — 162 de 1813 à 1822, 158 de 1833 à 1842.

Ce surcroît sensible de la population jusqu’au maximum de 1896 était particulier à l’Aubrac et au sud de la Margeride, puisque le Massif Cantalien et la Planèze de Saint-Flour avaient déjà tendance à se dépeupler. Plusieurs causes se conjugaient pour expliquer cet essor : une forte natalité bien sûr, un recul de la mortalité — plus de véritables disettes, plus d’épidémies meurtrières —, le maintien, pour quelques temps encore, d'un artisanat local apportant des ressources complémentaires aux travailleurs des champs, aux femmes, aux enfants, mais aussi un relatif isolement qui préservait la foraine d’une émigration brutale et la perspective d’un établissement thermal en devenir qui retenait les citadins dans leur atelier ou leur boutique.

En cent ans, la chute fut vertigineuse : 2557 habitants dans la commune en 1836, avons-nous écrit; 1 272 seulement en 1931. Chaudes-Aigues avait perdu plus de la moitié de sa population; la densité était tombée de 44,2 à 22 hts/km°. L'examen des registres paroiïssiaux illustre cet état de fait : par exemple, pendant les dix années comprises entre 1903 et 1912, furent enregistrés 315 baptêmes, 108 mariages et surtout 408 décès. L'excédent de ceux-ci sur les naïssances commença d’ailleurs dès 1843 et ne cessa d’empirer. Le phénomène n'était pas particulier à Chaudes-Aigues puisque l’ensemble du Cantal était saisi du même vertige et perdit 70 000 habitants pendant un siècle. Mais cette commune, et a fortiori le canton en subirent les effets plus que d’autres régions cantaliennes. En 1936, avec 4842 habitants, le canton était le moins peuplé des neufs constituant l’arrondissement de Saint-Flour.

Premières responsables, la baisse de la natalité, certes, mais

aussi une mortalité encore élevée : à Chaudes-Aigues, les accouchements étaient toujours faits par des matrones, habiles parfois, mais ne respectant pas les mesures d'hygiène indispensables et impuissantes en cas d'accident. Madame Gervais, installée comme sagefemme en 1879, semble n'avoir exercé dans la ville que pendant quatre ans. Entre les deux dernières guerres, les femmes en couches avaient encore recours, pour les délivrer, à une brave et habile Chaudesaiguoise, la « Marie-Jeanne ». Le médecin ne venait à la rescousse que si l'accouchement prenait un tour dangereux. Bien évidemment, les périls pour la mère et l'enfant se révélaient plus fréquents. Le « Docteur » était souvent moins écouté que le simple officier de santé et surtout que les guérisseurs et les rebouteux. Beaucoup de consultants attendaient le jour de foire ou de marché, quand la maladie avait empiré. De même, on se fiait davantage — du moins dans les campagnes — aux remèdes de bonnes femmes qu'aux exutoires et potions prescrits par la faculté et savamment dosés par le pharmacien. Les fièvres, la variole, la petite vérole tuaient toujours, même si on les combattait avec plus d'efficacité. En 1877, Chaudes-Aigues fut victime d’une de ces épidémies locales de petite vérole dont l'importance fut grossie par les journaux et la rumeur publique au point que la municipalité dut faire publier un démenti à des bruits alarmistes et préjudiciables au commerce local. Du 23 janvier au 13 avril, douze décès lui furent imputés dont ceux de quatre enfants non vaccinés. Et que dire du manque d’hygiène de la ville : eaux sales déversées dans les rigoles, selles et ordures jetées dans le ruisseau, bétail abattu par les bouchers dans la rue, devant leurs boutiques, ou près de la source du Par, cadavres ensevelis dans le cimetière à deux pas de l'église !

Mais avant tout, la dépopulation fut proportionnelle à la progressive disparition d’un artisanat local encore actif pendant le premier quart du xix° siècle. De 1846 à 1871, Chaudes-Aigues perdit 200 habitants tous les cinq ans; au lendemain de la guerre 1914- 1918, le déclin démographique se précipita. Si la ville proprement dite fut un peu moins touchée, la foraine souffrit d’une hémorragie d'autant plus redoutable qu'elle la privait de sa jeunesse.

Comme beaucoup d’Auvergnats, les Chaudesaiguois « partaient conquérir Paris » et la voie de chemin de fer qui relia Saint-Flour à la capitale, à la fin du xix° siècle, leur facilita la chose. À la migration saisonnière constatée au XVIII succéda une émigration souvent définitive qui atteignit son point culminant de 1900 à 1935. L'annuaire statistique du Cantal de 1817 notait déjà, à propos du Caldaguès : « Le sol de ce canton est en grande partie montagneux et aride, l’industrie y est très bornée, le commerce presque nul; aussi en part-il pour Paris et les départements méridionaux de nombreuses émigrations qui s'élèvent au tiers de la population ». Exagération probable, mais signe avant-coureur d’un phénomène qui ne fit sentir ses cruels effets qu’un peu plus tard, parce qu'il était

alors limité et compensé par une immigration assez forte de Lozériens aux ressources plus médiocres encore. La décadence rapide du rôle industriel l’accentua ainsi que la prépondérance de l'élevage sur la culture, l'habitude d’avantager le fils aîné dans les successions, les logements inconfortables, la femme doublement exploitée, aux champs et à la maison, le service militaire obligatoire qui renforçait les jeunes paysans dans l'idée de sortir de leur condition d'êtres considérés comme inférieurs, l'école primaire qui promouvait les meilleurs sujets campagnards en les éloignant de leur milieu, enfin l'incapacité des administrateurs Chaudesaiguois à doter leur ville d'un complexe thermal de qualité, indispensable pour créer ou maintenir des emplois. Quelques réussites spectaculaires, comme celle de M. Ruc, de Montignac, jouèrent pour beaucoup de candidats au départ un rôle incitateur et pour quelques-uns celui de miroir aux alouettes. Schéma classique ensuite : les jeunes filles débutaient comme bonnes à tout faire dans des familles bourgeoises ou comme servantes dans des auberges, les hommes comme garçons de café ou commis chez un « bougnat », ce qui ne nécessitait aucune formation particulière. On économisait, on se mariait et on s'’installait la plupart du temps à son compte. On achetait un fonds de vin ou de charbon ou de restaurant grâce aux prêts consentis par des fournisseurs, parfois des compatriotes; on revendait cher, on revenait quelques mois au pays, puis on achetait à nouveau un fonds plus important. On travaillait beaucoup, on s’enrichissait parfois ou bien on accédait à une aisance suffisante pour faire un retour aux sources et retraiter dans la maison retapée ou construite dans le lieu natal. Et les racines se révélaient si fortes qu'il arrivait à ces revenants d'exploiter une fermette : la boucle était ainsi bouclée.

Pour réussir dans la «limonade », il fallait bon sens, esprit d'économie, volonté et diplomatie. Les Chaudesaiguois n'en manquaient pas si l’on en croit Jules Romains. Dans « Les hommes de bonne volonté », il s'exprime en ces termes au sujet d'un certain Edmond, gérant d'un débit de boissons : « Le patron, qui est de Chaudesaigues, déteste ce que les Parisiens appellent la boisson. Il considère les buveurs, ses clients, comme une espèce d'hommes en tous points méprisables, dont les coutumes sont répugnantes, l'idéal de vie absurde, mais dont il faut subir le contact par devoir d'état, puisqu'on est venu exprès au milieu d’eux pour faire fortune ». Donner envie de boire, servir à boire, et s'abstenir soi-même de boire restaient donc les secrets de la réussite.

Mais pendant ce temps le pays natal se vidait de ses forces vives, s'assoupissait pour de longs mois et ne retrouvait vie, animation, jeunesse que pendant le bref été. Fort préoccupé par la désertion des campagnes, Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour, envoya à tous les curés du diocèse un questionnaire sur l'immigration qu'il qualifiait de « grave fléau ». Les réponses de M. le doyen Berc furent éloquentes : si la population de la paroisse avait légèrement

augmenté de 1900 à 1912, elle le devait surtout à « l'invasion lozérienne », Car sur deux ou trois enfants que comptaient en moyenne les familles, un seul demeurait au pays. Filles et garçons, en proportions à peu près égales, gagnaient surtout la capitale. Mais il signalait que cent émigrants environ revenaient régulièrement passer quelques semaines dans la paroisse et que soixante à quatre-vingts familles y faisaient un retour définitif. D’après lui, quatre ou cinq seulement s'étaient enrichis, dix à quinze jouissaient d’« une petite aisance », « tous les autres » restaient « dans la gêne ». Visiblement, il noircissait le tableau pour bien montrer qu'aux yeux d’un chrétien Paris ne pouvait apparaître autrement qu'un lieu de perdition et de misère.

Les descendants de ces expatriés ne coupèrent jamais le cordon ombellical qui les reliait à la terre de leurs pères et que la société « la Chaudesaiguoiïse de Paris » se chargea de renforcer, tout comme Louis Bonnet en créant « l’Auvergnat de Paris » (1882) et les trains de vacances (1903), Martin Cayla, imité par d’autres félibres, en remettant au goût du jour le folklore. Ainsi les Chaudesaiguois de Paris se muèrent en Parisiens de Chaudes-Aigues, génération après génération, et les uns et les autres multiplièrent à l'égard de la petite patrie les marques d'attention et les gestes de générosité.

LE CHAPITRE d'argent à trois fasces ondées de gueules.

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