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La vie économique du Consulat à la fin de la III: République
Des lendemains qui déchantent
Le Consulat et l'Empire furent pour beaucoup de régions de France l’occasion de transformations et de développement économiques parfois remarquables. Malheureusement l'Auvergne resta en marge. De plus, si la Révolution avait modifié les structures, elle n'avait pas changé les mentalités dans ces coins de province reculés. La vie dans les campagnes avait peu évolué depuis le xvirr° siècle : ni herse, ni prairies artificielles pour longtemps encore; les sélections d'espèces demeuraient l’exception; la culture de la pomme de terre tardait à se généraliser. Les tanneries déclinaient, tout comme le tissage de la laine et la cadisserie minés par la concurrence et le recul des étoffes grossières. À Chaudes-Aigues, on se refusait à mettre en accusation la routine, le manque de dynamisme, l'incapacité à passer du stade artisanal à un mode de production semi-industriel. On se contentait de déplorer l'insuffisance des moyens de communication : pas de voie navigable, la route impériale 121 en chantier perpétuel, le pont de Lanau toujours à l’état de projet. Cet aveuglement, mais aussi le problème de la production, l'absence de débouchés, la rentabilité de plus en plus aléatoire d’un artisanat qui glissait rapidement vers le petit commerce devaient précipiter le déclin économique de la commune en même temps que sa régression démographique. Bientôt on ne produit plus; on achète et on revend.
Bien sûr, on va enfin songer à cette richesse naturelle, les eaux chaudes, « espoir suprême et suprême pensée ». Maïs, nous le verrons, les autorités locales seront impuissantes, pendant tout le xIx° siècle, à promouvoir Chaudes-Aiïigues au rang de station thermale renommée, alors que la mode des cures dans les villes d'eaux bat son plein.
Le déclin de la fonction artisanale
La cadisserie, autrefois si florissante, n’a cessé de péricliter. Le défrichement des communaux commencé en 1790, inconsidérément, sans méthode, a raréfié les pacages et freiné le développement de l'économie pastorale : moins de moutons, moins de laine, donc difficultés d’approvisionnement pour les cadisseries fortement concurrencées de surcroît par les fabriques de la Lozère qui emploient de meilleures matières premières et produisent serges et escots. Malgré leurs demandes pressantes, les commissaires du bureau de mendicité n'ont pu obtenir la somme nécessaire à l'acquisition de nombreux métiers et à l'achat des laïines indispensables au maintien de cette fonction artisanale.
Toutefois, cet artisanat continue à faire vivre quelques personnes et à constituer une ressource d'appoint pour beaucoup d’habitants de la ville et de la foraine. Dans son « grand mémoire sur le Cantal » rédigé en 1807 à l'intention de l'administration impériale, le préfet s’extasie avec un peu trop d'enthousiasme sur la qualité supérieure des laïnes du Caldaguès et les activités qui en découlent : « Il n'y a pas de maison, écrit-il, où il n’y ayt un tisserand qui convertit en cadis ou serge de même qualité que celles de la Lozère, les laïines qui sont filées au rouet par chaque ménage. Les cultivateurs vendent ces étoffes partant du métier à des marchands de Chaudes-Aïgues ou des villes voisines qui les expédient aïlleurs; on prétend qu'il en passe jusqu'en Espagne. Dans les mêmes communes on fait à l’éguille, avec les mêmes laines, une quantité étonnante de bas ». Bref, dans le Caldaguès, la cadisserie bénéficie encore d'un préjugé favorable en raison surtout de la propriété des eaux chaudes. Sur les coteaux arides qui enserrent la vallée du Remontalou et sur les plateaux voisins, les paysans élèvent des moutons qui fournissent une laine bon marché. Les autorités départemen:tales et le comice agricole cantonal s'emploient d’ailleurs à bonifier l'espèce par des croisements entre races du Rouergue et de l’Espagne. Ainsi en 1841, par arrêté préfectoral, cent francs sont mis à la disposition du comice agricole pour encourager l'amélioration des bêtes à laine; ils devront être employés par ses soins à l'achat de béliers « de la race la plus propre à améliorer l'espèce indigène ». L'expérience sera renouvelée les années suivantes. Ajoutons que des primes sont attribuées aux chasseurs de loups, ces mortels ennemis de la gent ovine.
Après la tonte, les laïines sont lavées à l’eau du Par qui les désuinte, sans terre argileuse ni savon, et leur procure une blancheur et une ductilité au tissage inégalées. Elles sont ensuite cardées et filées, teintes en gros bleu, vert foncé ou brun, en partie exportées, en partie employées sur place à la fabrication de divers vêtements ou à la manufacture de ces cadis utilisés en particulier pour doubler les uniformes militaires. Selon Jean-Baptiste Bouïillet, dans sa « description historique et scientifique de l’Auvergne » (1834), les femmes et les enfants du peuple tricotent ces laines à toute heure et à vive allure, grâce à l'expérience et à la dextérité acquises dès le plus jeune âge, assis devant leurs maisons en été, sur le carreau chauffé à l’eau naturelle ou près des sources particulières en hiver.
Mais dans le second quart du xix° siècle, les manufactures de cadis ont disparu, faute de débit et en raison de vices de fabrication. Les tisserands et les cardeurs les plus aisés se reconvertissent dans le négoce et deviennent drapiers ou rouennais. À l’emplacement actuel du centre de rééducation fonctionnelle, le moulin à foulons de la Vernède, alimenté par un béal qui dérive une partie des eaux du Remontalou, ne «combera » (foulera) plus longtemps les laïines afin d’en rapprocher les fils et de rendre plus serré le tissu. La famille Clavières le convertira en modeste établissement de bains. Les laines, toujours désuintées sur place, sont alors expédiées dans des filatures « étrangères » d’où elles reviennent pour être transformées à Chaudes-Aiïgues en jupes, bas, gilets, cravates et autres vêtements chauds exportés surtout vers Paris. Selon EF. Esquirou de Parieu, ancien ministre de l'instruction publique et des cultes, ce tricotage occupe encore, en 1860, 600 femmes et 400 enfants et rapporte environ 100 000 francs. Un état de la situation industrielle du canton, dressé en 1881, signale la création par la famille Cros d’une filature, sous la chapelle Notre-Dame de Pitié, rive droite du Remontalou, à l'emplacement d’un ancien moulin en ruines. Elle emploie deux hommes et trois femmes. Une carderie fait travailler un ouvrier et trois enfants. Deux artisans se disent « fabricants de tricots », dont un certain Bousquet, membre du Tribunal de Commerce de Saint-Flour. Maïs plus un seul tisserand. Et le nombre de teinturiers a chuté de six en 1825 à un.
A la fin de ce x1x° siècle, les tricots fabriqués à l'aiguille s’écoulent sur place: les expéditions vers Paris ont cessé et « le chômage augmente chaque jour ». Au xx° siècle, la tradition du tricotage se perdra; seul le père Portes, dit « le tricoteur », que beaucoup de Chaudesaiguois du 3° âge ont connu, la perpétuera quelque temps encore. Quant aux gens de la campagne, ils confieront la laine du pays à la filature Cros jusqu’à sa disparition. Entre les deux dernières guerres, celle-ci vivote, car elle fonctionne selon l'antique système à foulons avec 156 broches et elle manque de matière première, les bouchers achetant les agneaux en plus grand nombre que les moutons adultes.
La seconde industrie locale, celle des tanneries, déjà fortement ébranlée au xvirI° siècle, ne sera plus ou presque, au siècle suivant, qu'un nostalgique souvenir. L'impôt sur les cuirs, la concurrence de ceux de Pézenas, entre autres, l’archaïsme des installations et du traitement des peaux lui porteront un coup fatal. De 1813 à 1864, on ne recence plus à Chaudes-Aigues que cinq tanneurs et un marchand pelletier. Encore doivent-ils pour vivre se livrer à des activités annexes. Ils travaillent dans six fosses les peaux achetées sur les lieux ou dans les départements limitrophes de l’Aveyron et de la Lozère et utilisent le tan tiré de l'écorce du chêne, la chaux, l'huile et la cendre. En 1813, ils ont préparé 45 cuirs de bovins avec l'huile de graisse ou de poisson, 200 rasés à la chaux prise à La Canourgue, 8 douzaines de peaux de veau et 50 de mouton. Aucune de cheval ou de chèvre. La production est écoulée essentiellement aux foires de Rodez. En 1881, un seul tanneur poursuit son activité, dont l'état est jugé « stationnaire ». Il emploie deux ouvriers qui se classent parmi les plus mal payés. Bientôt, il ne restera plus que le nom d'une « charreyre » pour rappeler l'importance d’une industrie locale autrefois prospère. Une famille Chassany y exercera encore ce métier dans le premier tiers du xx° siècle avant de capituler à son tour.
La meunerie se maintient quelque temps parmi les premières activités de la commune. En 1839, le tableau des patentés y recence huit moulins à eau qui tournent toujours. Certains sont loués à l’année par leurs propriétaires. La source d'énergie est fournie par les eaux du Remontalou, qu’un béal canalise en partie. Tout ne va pas sans difficultés. Ainsi, fin juillet 1870, les meuniers de Chaudes- Aioues pétitionnent auprès de l’administration : à cause de la sécheresse, les riverains se refusent à lâcher l’eau du ruisseau au'ils réservent à l'irriscation de leurs terres. Ils n'obtiendront pas satisfaction. L'ingénieur des ponts et chaussées leur répondra aue la sécheresse est momentanée et localisée et que « les intérêts de l’acriculture ne sont pas moins disnes » que les leurs. Vingt ans plus tard, leur nombre s’est réduit à trois : l’un (de Valette) à l'entrée ouest de la ville, sous le Couffour: un autre (de Mouthiez) le lons de l’actuelle Avenue Pompidou: le troisième (d’Alhinc) à l’est, alimenté par un béal aui sera compris dans le futur sauare. En 1929, celui de Filhon fonctionne aussi. Maïs seul le moulin de la famille Mouthiez — ex-moulin Achard — a prospéré et s’est véritablement transformé en minoterie qui fait vivre une demi-douzaïne de familles. II moud une grande partie du blé produit par les paysans du canton et aussi celui qui arrive par la gare de Saint-Flour. La farine est vendue aux boulangers du Caldaguès et de la Planèze. À la veille de la dernière guerre, il reste seul en activité à Chaudes- Aigues même tandis que celui de Filhon végète. Il faudra la période de restrictions des années 1940 à 1945 pour redonner à ce dernier une seconde jeunesse avant son arrêt définitif.
Depuis longtemps les potiers ont disparu : le four où ils cuisaient, au bas de la rue de l’église, a été abattu et le gisement argileux du Pré Michel a cessé d’être exploité. Quant au dernier cirier, vaincu par la lampe à pétrole, son activité s’est éteinte, si j'ose dire, comme un bout de chandelle dès la fin du x1x° siècle.
Une tentative courageuse mais téméraire d’industrialisation, grâce à l'exploitation du mispichel, échouera lamentablement. On peut voir aujourd'hui encore, à un kilomètre de Chaudes-Aigues, sous le hameau de Sansard, les ruines des bâtiments et cheminée ainsi que les tunnels désaffectés du lieu-dit «la mine». En novembre 1891, deux personnalités connues dans les milieux économiques, MM. le comte Lionel de Bondy, président du conseil d'administration de la société des chantiers de la Gironde, et Charles-Philippe Flament, directeur de la société immobilière pour la France et ses colonies, également copropriétaires de l’ancien établissement thermal Abrial, ont déposé une demande de concession. Ils obtiennent satisfaction, poursuivent leurs recherches et construisent prématurément une usine de traitement destinée à produire de l’arsenic. Ils se heurtent alors à l'hostilité d’une partie de la population qui craint la pollution de l’air et du ruisseau et la désaffection des curistes : en 1909, l'exploitation doit cesser momentanément et les souterrains sont fermés. Puis elle reprend et, en 1911, « la lumière électrique » est même installée dans l’usine et les chantiers. Pourtant l’usine ne fonctionnera guère que pendant la guerre 1914-18 avec des minerais importés de Corse. De la fin des hostilités à 1921, elle tourne au ralenti : la médiocrité du gisement et l’enclavement de la ville nuisent à sa rentabilité. C’est l’abandon pur et simple d’une tentative vouée dès le départ à l'échec.
Année après année, le rôle industriel de Chaudes-Aïgues s’est dégradé. Les capitaux de plus en plus maigres qu'il procure sont tout entier absorbés par les achats de blé, de vin, de sel, d’huiles, de savon, de fer et de produits fabriqués. Pas d’investissements possibles, peu de dépenses sauf aux cabarets qui se multiplient et un établissement thermal moderne qui ne sort jamais de terre. Quel handicap pour la ville d’eau ! Que de temps perdu que Chaudes- Aigues ne rattrapera jamais ! Reste pour subsister le commerce dans la bourgade, une polyculture essentiellement vivrière dans la foraine et l'ultime recours, l’émigration vers Paris.
Mutations économiques
En un siècle, Chaudes-Aigues est devenue essentiellement une ville de commerçants, un centre d’échanges qui ne dépassent guère les limites du canton. Beaucoup de petits artisans se sont reconvertis dans le négoce : les ferblantiers et chaudronniers dans la quincaillerie, les tricoteurs et tisserands dans la rouennerie et, plus tard, le prêt à porter; d’autres vendent des produits achetés ou fabriqués de leurs mains, dont ils assurent ensuite les répara-
tions, tels certains cordonniers, les selliers, les sabotiers et galochiers. Au fil des ans naissent des métiers nouveaux enfantés par les techniques, la mode, l'élévation du niveau de vie lente mais réelle : entrepreneurs du bâtiment, couturières et modistes qui confectionnent jupes et corsages ajustés, transforment les chapeaux, réparent le linge, vendent les trousseaux de mariage et les articles dits de Paris; tailleurs d’habits qui partagent avec les meuniers la réputation de prélever « leur part » sur les matières premières confiées par leur clientèle; coiffeurs pour hommes et pour dames, souvent les mêmes: et, quelques années apès la grande guerre, un transporteur en commun — mon propre père —, trois garagistes, trois banquiers privés sans influence déterminante sur les affaires locales. Mais ce qui frappe surtout quand on consulte les archives du xix° siècle concernant la commune de Chaudes-Aigues, c'est la multiplication et la diversification des boutiques d'alimentation. A cela plusieurs causes : le rôle de centre d’approvisionnement cantonal tenu par la ville, le nombre de plus en plus élevé de familles ayant les moyens de varier et d'enrichir leur nourriture, des arrivages plus rapides, enfin une fonction thermale mieux comprise, même si elle ne draine encore qu'un flux limité de curistes. Boucheries, boulangeries, pâtisseries, épiceries, magasins de fruits et primeurs, caves de grossistes en vins s'ouvrent aux chalands. Les cafetiers, déjà nombreux en 1825 (vingt), se sont faits souvent aubergistes et hôteliers qui se multiplient avec la fréquentation et la modernisation de la station : deux en 1825, six en 1889, dix en 1898, douze en 1914, quatorze en 1929, dix-sept en 1937. Mais ne nous laissons pas leurrer par les chiffres : beaucoup de Chaudesaïguois doivent pour vivre exercer plusieurs métiers et souvent cultiver un petit lopin de terre en bordure de la ville. Tel boucher débite aussi vin et alcools: tel meunier est également voiturier et grainetier; tel cordonnier, tel quincailler, vendent aussi des chapeaux; tous les forgerons ajoutent à leur activité première la charronnerie ou la serrurerie; tel banquier gère aussi un porte-feuille d'assurances. Des familles comme celles des Mouthiez, des Castor, des Jurquet, des Ginisty, pour ne citer que les plus connues, ont plusieurs cordes à leur arc. Le Tribunal de commerce de Saint-Flour règle les litiges. Parmi ses membres, nous avons relevé en 1882 les noms de quatre Chaudesaiguois : MM. Bousquet, fabricant de tricots, Brunet, marchand de laine, Clavières, teneur de bains, Eschalier, coutelier et limonadier, tous représentatifs des activités de Chaudes-Aigues à cette époque.
Cette fonction commerciale de mieux en mieux assumée s’explique aussi par sa position de centre rural dans une région d’économie essentiellement agricole et pastorale. Deux fois par semaine, les lundis et mercredis, des paysans viennent au marché vendre fromages de campagne, poulets, œufs; des marchands de primeurs ambulants, leurs fruits et légumes. Un angle de la place sera aménagé dans ce but à partir de 1910. Une fraction de l'argent gagné se dépense ensuite dans les différents commerces. Mais le jours de
foire sont ceux des transactions privilégiées. Jours de transactions, mais aussi de rencontres, de retrouvailles. Jours de fête pour tout dire. On se rend « à la ville » à pied, à cheval, en char à bancs, en carriole. Tandis que les femmes aux atours austères, l’anse d’un panier noir, ovale et à double couvercle bien câlé sur l’avant-bras replié, s'embrassent, bavardent, plongent leurs mains avides dans les « petas » étalés par les forains, les hommes en blouse bleue et pantalon de velours cotelé se ruent dans les bistrots et, autour d’une chopine rapidement vidée, échangent en patois leurs impressions sur les cours des bestiaux, l'avancement des travaux des champs et parfois la politique locale, le tout entrecoupé de vigoureux jurons et de fréquents « remettez-nous ça ! ». L’addition des bouteilles produit souvent des effets dits secondaires, maïs qui se révèlent de première importance pour les fermières et leurs progénitures, obligées de se livrer à la chasse aux hommes avant que les bourses ne soient plates et les jambes en flanelle. L'hiver, dans le froid et la neige, les plus ivrognes paient parfois de leur vie leur incontinence.
Le nombre des foires n’a cessé de croître : six aux temps médiévaux, neuf en 1817, dix sous le second Empire — cinq fixes et cinq mobiles. La plus fréquentée est aussi l’une des plus anciennes, celle du 6 mai, déjà mentionnée dans les registres consulaires de Saint-Flour en 1421. Les autres ont lieu le 13 janvier, le lundi gras (février), le lundi avant la mi-carême (mars), le lundi de Quasimodo (avril), le 22 juillet, le 25 août, le lundi après la Saint-Michel (septembre), le 29 octobre et le lundi avant Noël. En 1878, le conseil municipal réclame une foire mobile en juin pour meubler la trop longue période s’écoulant entre le 6 mai et le 22 juillet. L’administration exaucera ce vœu une dizaine d’années plus tard. La douzième fixée au 24 novembre deviendra officielle en 1923. Traditionnellement, les bêtes à cornes occupent la place du Gravier où se font et se défont les « patches » (affaires), à grands renforts de disputes et de tapes dans les maïns. Les pesées ont lieu sur la bascule qui mange un coin du foirail. Les moutons se serrent en troupeaux compacts sur la place du Faubourg d’Outre, le long de la rue de l'Eglise et près de la fontaine d’eau chaude du Marché : leur toison blanche ou brune se zèbre au hasard des transactions de larges marques bleues ou rouges. Les veaux meuglent de désespoir autour de la petite bascule installée sur cette place. Rue de la Raze, entre l’Avenue Bourbon et la rue Saïnt-Jean, porcs et porcelets, emprisonnés dans des claies et perturbés par les marchands, lancent des cris percants entre deux grognements. Paysannes et ménagères se querellent sur la qualité et les prix de la volaille, du fromage campagnard, des chevretons ou « cabecous », du beurre fermier proposés sur la « placette du Marché». La grande, elle, est laissée à la disposition des camelots et de leurs étalages bariolés. Si les uns et les autres font leurs affaires, le commerce local en récoltera les fruits.
Une agriculture désuète
Nous avons déjà dit combien la foraine de Chaudes-Aigues, fortement accidentée, se prêtait mal, par sa topographie, à une exploitation aisée et rentable. Le sol fait de micaschistes et de gneiss était peu productif en grains : le seigle ou «blat» ne fournissait que le 3° ou 4° grain, le sarrasin le 30° — si les intempéries ne le tuaient pas —; la culture du froment était un luxe, et la pomme de terre, considérée au début comme bonne pour les seuls cochons, mettait longtemps à se généraliser. De plus, l'isolement et la routine freinaient le progrès. Les enfants adoptaïent les habitudes des parents; les préjugés se révélaient aussi inébranlables chez les propriétaires que chez les colons, toute expérience nouvelle étant condamnée à priori comme aléatoire. Les prairies artificielles étaient ignorées, les engrais insuffisants. Outre le fumier, on utilisait la cendre obtenue par le procédé archaïque de l’écobuage qui consistait à peler la terre en extirpant les mottes avec fleurs de bruyères, herbes et racines et en brûlant le tout sur place. On labouraït avec l'araire à laquelle on adjoignit un versoir, car la charrue à brabant double n'apparut qu’en fin de siècle; herses et rouleaux étaient peu employés. L'’assolement triennal du xrrI* siècle restait la règle : seigle d'hiver, blé noir, orge, avoine de printemps et jachère ou pommes de terre. Les céréales récoltées étaient battues au fléau sur l'aire de la grange balayée avec soin. On portait ensuite le grain au meunier, puis la farine au boulanger qui, en échange, assurait une partie de l’approvisionnement en pain; le complément était pétri dans la maie et les tourtes de pain bis, cuites au four du village en même temps que deux ou trois « pompes » (pâtés) aux pommes ou aux poires, se conservaient plusieurs jours dans le profond tiroir de la table commune. Avec la farine de seigle, on préparait aussi des plats locaux : « bourriols », « pountis », « ase», « picoucelle », fort appréciés aujourd’hui des touristes. Bref, un cultivateur moins borné et moins timoré que les autres put parler d’une culture « plus arriérée que celle de l’Arabe des montagnes de l’Atlas ». Pour augmenter la superficie des terres cultivables on avait trop déboisé. Aussi le bois était-il devenu rare et cher. Il fallut, à la fin du second Empire, en mettant à contribution les pépinières de Saiïnt-Flour et de Murat, encourager des opérations de reboïsement sur la commune de Chaudes-Aigues.
Le paysan essayait de compenser la médiocrité des récoltes par les soins donnés à l'élevage qui fournissait les bêtes de trait — trois paires de vaches pour une paire de bœufs —, la viande, la laine, le lait, le fumier. Cette économie pastorale donna longtemps encore la première place au mouton estimé pour la délicatesse de sa chair et indispensable pour sa laine travaillée à domicile. Mais le défrichement anarchique des communaux, leur partage — ainsi en 1882, puis 1889 de ceux de Védrines et de Rioussalat — et encore et toujours la routine qui ne facilitait pas l'amélioration de la race firent
régresser cet élevage. En 1807, le « grand mémoire sur le Cantal » présentait le sieur de La Goudalie, propriétaire à Montvallat, comme un modèle à imiter : ce précurseur possédait trois cents têtes de moutons d'Espagne, de race pure ou métis; il avait « eu la constance de faire trois voyages à Perpignan et d’escorter à pied, au retour, les individus qu'il s’y était procurés ». Par croisement avec l'espèce du pays, il avait réussi à augmenter leur production lainière : une toison donnait deux kilogrammes de laine, soit le double que celle de « l'espèce indigène dégénérée », et de meilleure qualité car crépue et débarrassée de ces poils longs et luisants appelés « jarres ». Hélas ! l'exemple ne fut pas suivi par des paysans laborieux mais timorés et traditionnalistes. Au xx° siècle, les bizets dominèrent sur les hauts plateaux et fournirent les plus beaux spécimens à la boucherie, alimentant un petit commerce d'expédition de viande vers les grands centres et surtout Paris.
Puis l'élevage des ovins fut grignoté peu à peu par celui des bovins. Ce dernier bénéficia d’ailleurs du pacage des moutons qui avait amélioré” la qualité des herbages et des pâturages, surtout dans les vallons du Remontalou irrigués et engraissés par le ruisseau et ses affluents. La race d’Aubrac y domina, car la Salers transplantée à Chaudes-Aigues y perdait ses qualités. Le voyageur Ardouin-Dumazet, visitant la région au début du siècle, se montra élogieux pour elle : « La vache d’Aubrac est une admirable bête d'une nuance beige, teinte se dégradant insensiblement au brun avec des reflets de moire. La croupe est très droite, comme celle des Durhams, mais les formes sont plus fines; il y a de la grâce et de l'élégance dans ces animaux ». Il aurait pu ajouter qu'elle a les plus beaux yeux du monde sous des paupières noires auréolées de blanc. Et vigoureuse avec ça ! Moins de lait que la Salers, mais du travail et une viande de qualité indiscutable. Et que dire des bœufs, marcheurs infatigables, increvables sous le joug !
À partir de la Monarchie de Juillet, les initiatives ne manquèrent pas pour stimuler l’agriculture : directives, conseils, concours, comices auxquels on donnait un maximum d'éclat avec discours, banquet et bal. Le comice agricole de Chaudes-Aigues se révéla comme ses alter ego l'intermédiaire indispensable entre les paysans du canton et la société d'agriculture qui proposait ses théories et ses méthodes en fonction des convenances et des besoins. En juillet 1841, il reçut du préfet 200 F à distribuer le jour du concours aux éleveurs de bêtes à cornes primées. Nous avons vu que l'élevage ovin n'avait pas été oublié. Cet encouragement de choc fut renouvelé les années suivantes. Le comice cantonal, longtemps présidé par M. Bonniol, correspondait avec la chambre consultative d'’agriculture de l'arrondissement de Saint-Flour. Il fallut cependant attendre 1911 pour que le premier syndicat agricole vît le jour, présidé par M. Clavières, et 1923 pour qu’un dépôt de remonte avec
deux étalons fût ouvert à Chaudes-Aigues et un marché aux poulains institué le 2 novembre, afin d'améliorer la race chevaline.
Mais déplorable carence ! le Caldaguès souffrit de l'absence de vétérinaire : un seul y exerça son art, entre 1840 et 1860, installé à Saint-Urcize. Aussi les animaux succombaient-ils nombreux aux attaques de la fièvre putride et du charbon, dont la propagation était facilitée par le manque d'air et d'espace des étables étroites et privées de larges ouvertures. Celles-ci étaient contiguës aux maisons, elles aussi inconfortables et mal tenues, obscures en raison de l'impôt frappant les portes et fenêtres et du souci de conserver à l’intérieur fraîcheur en été et tiédeur en hiver. Pour toutes pièces, la salle commune avec son mobilier restreint et le traditionnel « cantou », la souillarde où s’affairait la maîtresse de maison et, parfois, une chambre au premier étage. A l'abri de murs en pierres de blocage solidement appareillées avec de la terre glaise ou du mortier de chaux, la ferme-bloc rectangulaire rassemblait sous le même toit pentu, au rez-de-chaussée la famille paysanne et le bétail, par-dessus le grenier où les grains étaient préservés de l'humidité et des termites, et la fenière à laquelle on accédait sur l'arrière par une « montade ». Seul luxe, le chaume céda peu à peu devant la tuile et surtout les lourdes « lauzes », dalles schisteuses posées sur la « douelle » de chêne elle-même chevillée à de robustes chevrons. Dans la cour pavée et boueuse, le fournil, la « soue » du porc, une remise et le tas de fumier où s’ébattait la volaille.
Les petits exploitants — propriétaires, fermiers ou métayers — gagnaient juste l'indispensable pour faire vivre leur famille, si les récoltes étaient convenables et les produits de l'élevage vendus à un cours satisfaisant. Tout était absorbé par leurs propres besoins, et le manque de main-d'œuvre lié à la conscription et à l'émigration accroissait leurs charges sans augmenter leurs bénéfices. Ainsi vivaient-ils en circuit fermé, restant fidèles, par crainte de la disette ou de la ruine, à une polyculture absurde dans ce pays aux terres pauvres, mais qui leur assurait un minimum de sécurité quoi qu'il arrivât. La vente de quelques sacs de blé, d'un peu de paille, d’un ou deux veaux, des produits de la basse-cour, de mottes de beurre à la belle saison et de fromages du terroir leur permettaient de faire face aux dépenses inévitables : articles d’épicerie, exceptionnellement viande de boucherie, impôts, sous-vêtements et vêtements modestes. Le vin n'apparaissait que rarement sur les tables, sauf les jours de foire où l’on « se pintait » au cabaret. Le porc élevé et tué à la ferme, le pain qui ne coûtait qu’un dur labeur, les légumes du jardin constituaient l'ordinaire. Certes on mangeait à sa faim, mais les menus manquaient singulièrement de variété. La laine du pays, blanche ou « burelle », permettait de tricoter et de façonner de grossiers mais chauds habits.
Au début du xx° siècle, « l'annuaire statistique du Cantal » ne mentionnait que cinq « gros fermiers » dans la commune de Chau-
ut
des-Aigues : deux à Ladinhac et ceux de Montignac, de Montvallat et du Couffour. Les terres labourables occupaient encore 30 % de celles cadastrées, contre 28,5 % consacrées aux herbages de toute nature et 13,5 % aux bois. Anachronisme qu'il fallut des trésors de patience et beaucoup de persévérance pour vaincre. Quant aux 27,6 %, soit plus du quart du terroir laissé aux landes, patis, bruyères, terres vaines, ils traduisaient avec éloquence l’état de pauvreté du sol communal.
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La ville de 1800 à 1939
Pendant tout le x1x° siècle, Chaudes-Aigues va rester bien calfeutrée dans l’étroitesse de la vallée du Remontalou, ne se lançant que très timidement à l’assaut des côtes rapides qui l’enserrent. Ses maisons, ses boutiques, ses auberges serrées les unes contre les autres, sans hiatus, le long de rues sans espace et sans soleil, lui donnent vraiment l’aspect d’une ville, d’un petit centre commercial. Sous la Monarchie de Juillet, les anciens remparts ont disparu, à part le portail de la place; plus de ligne de démarcation désormais entre le bourg et l’ancien faubourg Saint-Julien complètement agrégé à celui-là. Taylor et Nodier, ces grands voyageurs, sont venus jusqu’à Chaudes-Aigues et curieusement ont été surtout frappés par une imposante croix dont nous ignorons l’origine et qu'ils décrivent ainsi dans les « Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France » : « Au centre d’une petite place, s'élève une croix dépourvue de ses croiïsillons, assez grossièrement sculptée, mais dont le fût, orné de bas-reliefs bizarres, est cependant assez remarquable. Au sommet est représenté un chevalier armé de toutes pièces, tenant du bras gauche son écu et de la main droite une bannière sur laquelle est une croix; la tête et une partie des épaules manquent à cette figure. Au-dessous d'elle, est un groupe de captifs liés ou dans l’attitude de la consternation; au pied de ces figures sont taillés dans une plus grande proportion, le masque d’un jeune homme et celui d’un vieillard. Plus bas encore, et à l'endroit où le fût présente un renflement, est la figure d’un homme qui paroiïit plongé dans la tristesse et qui, du bras droit, presse contre sa poitrine une longue
épée dont la garde est en forme de croix. Ce monument est élevé sur deux rangs de marches. Il est probable que c’est là le trophée de quelque chevalier, sorti victorieux d’un combat, et qui a voulu transmettre à la postérité un témoignage de ses hauts faits d'armes; nul sous le rapport de l'art, il offre un caractère curieux par sa couleur et par ses détails ». Incluse dans l'ouvrage, une lithographie due au talent d’Eugène Isabey représente cette croix disparue à jamais. Assis sur son socle ou agglutinés autour, paysans et villageois coiffés de chapeaux à larges bords, vêtus de chemises amples, de vestes mal ajustées et de culottes serrées sous le genou, chaussés de souliers ferrés ou de sabots, discutent ou disputent devant des paniers profonds et des hottes en osier, comme s'il s'agissait d’un jour de marché. En toile de fond, des maïsons à colombages soutenus par des poutres apparentes, aux toits débordants et pentus, avec boutiques au rez-de-chaussée et logements à l'étage; certaines, plus huppées, ont conservé les meneaux de leurs fenêtres. Ce même type d'habitation se remarque aussi sur la planche 195, œuvre de Bouton qui a représenté la rue pavée du Par, fréquentée par des Chaudesaïguoises en costume local et coiffe blanche, allant remplir à la source d'eau chaude de larges baquets qu'elles portent avec élégance sur leur tête.
Aménagements et transformations
Taylor et Nodier étaient arrivés quelques années trop tôt pour avoir la possibilité d'emprunter la percée réalisée à travers la ville un peu plus tard, le long de la rive gauche du Remontalou, dans l'intention louable de donner à la route royale 121 une largeur plus conforme à son importance. Elle changera la physionomie de Chaudes-Aïgues et s'embellira par la suite au point de se métamorphoser en une belle allée de Tilleuls bercée par le chant ininterrompu du ruisseau. Maïsons particulières cossues, auberges accueillantes et hôtels récents se construiront de préférence le long de cette voie principale ou sur les quais voisins bordés de parapets, au détriment du quartier du Par dont les bicoques médiévales seront progressivement abandonnées par l'élément bourgeois et occupées par des familles plus modestes. La place du Gravier, qui tire son nom de l’ancienne gravière, supplante bientôt celle du Marché, sauf les lundis, et devient le centre animé de la ville. Là arrivent les voitures hippomobiles avec leurs chargements, les diligences et la malle-poste avec leurs voyageurs, leurs curistes, leurs nouvelles, et, plus tard, les premiers autobus et automobiles, véritables attractions dans ce pays à l'écart des grands axes routiers, comme le prouvent les cartes postales de l’époque 1900. À la fontaine du Griffe, on vient puiser l’eau dormante où remplir les seaux avec celle vomie par les griffons. Le conseil municipal n'hésitera pas, en 1878, à consacrer 2 500 F aux fouilles nécessaires pour « rechercher, recueillir et conduire à la fontaine du Gravier la source qui l’alimentait et qui s'était perdue ». Des travaux entrepris dans « le pré
de la Michelle », à La Jarrige, permettront de la recapter. Pareille réussite laisse augurer un dénouement heureux en ce qui concerne l’eau ferrugineuse de La Condamine. Vers 1888, la place est empierrée en attendant le goudronnage des temps modernes. Trois ponts franchissent le ruisseau de la route aux quais que l’auteur du premier « guide du Cantal » a trouvé charmants, larges et proprets, par contraste avec les rues étroites et souillées. M. Durif est favorablement impressionné par les cinq grands hôtels avec remises, les quinze auberges bien tenues et les mille baïgneurs accueillis par les établissements de bains Abrial, Verdier et Clavières, installés justement à proximité de la voie principale. La passerelle qui enjambe le Remontalou, à hauteur de l'actuel hôtel-restaurant « Aux bouillons d’or », sera jetée, en 1881, par un limonadier, M. Champelaux, avec l'autorisation du conseil municipal, afin d’assurer un passage direct de la place du Gravier au « quai de l'Ile » où il tenait café. Le pont actuel est de construction récente. À l’opposé, le poids de la ville et son « abri », aménagés en 1897, servent surtout les jours de foire.
Les commerces et les ateliers auront tendance à rester groupés dans les rues en enfilade — Saiïnt-Julien, Saint-Joseph et du Four — qu’empruntait autrefois la route Saïint-Flour - Rodez. Celle du Four troquera d’ailleurs son nom contre celui de rue Marchande. Elle débouche sur la place du Marché. En 1908, les ruines de trois maïsons incendiées appartenant aux chanoines Dommergues sont acquises 3 200 F par la commune. Des travaux de terrassement entrepris deux ans plus tard transforment cet emplacement en un petit marché en léger surplomb et à ciel ouvert où les fermières, assises sur des murrettes de pierre, exposent leurs produits pesés dès que vendus par Mme Guimbal, moyennant une pièce de monnaie.
La place de la Mairie demeure le centre administratif, culturel et cultuel. Dans les locaux rénovés de l’ancien couvent Notre-Dame se sont logés l'hôtel de ville, la justice de paix, la halle aux blés et le presbytère. Ils voisinent avec les écoles des frères du Sacré-Cœur et des sœurs de la Présentation. Le 1+ février 1878, le presbytère, « l’un des plus beaux, des mieux disposés, des plus confortables, en un mot, du diocèse », selon le journal « La Haute-Auvergne », sera la proie des flammes et il faudra tout le dévouement de la compagnie des sapeurs-pompiers, commandée par le lieutenant Ginisty, et le concours actif de la population pour que les bâtiments administratifs soient préservés. La halle, maïs aussi la bascule et les droits d'octroi sur les animaux et fourrages, les boissons et liqueurs, les combustibles et matériaux entrant dans la ville, sont donnés en baïl à ferme par voie d’enchères publiques. Leur éventail est large, depuis 5 centimes, en 1879, pour 100 kg de charbon de terre jusqu’à 95 centimes pour un hectolitre de vin. En 1900, à « l'emplacement des deux croisées extrêmes de la halle », une large porte sera pratiquée pour garer le matériel d'incendie et le corbillard. L'ancienne remise servira de « violon », c’est-à-dire de chambre de sûreté réclamée depuis long-
temps par la gendarmerie. Des travaux de réfection de l'hôtel de ville, achevés en 1904, justifieront cette bouffée d'orgueil des édiles locaux : « Notre commune peut se vanter d’avoir une des plus belles salles de délibérations du département ».
En aval de l'établissement Abrial, grâce aux sources de l’Estende, les lavandières s’affairent et papotent autour du lavoir à eau chaude. Ces sources perdues puis recaptées alimenteront, à partir de 1921, un nouveau lavoir couvert et une conduite permettant de chauffer en hiver l’école publique de filles.
Déplacement du cimetière
Le vieux cimetière attenant à l'église s'avère trop petit. Pour satisfaire toutes les demandes de concession, maïs aussi par mesure d'hygiène, la municipalité sera conduite à rechercher un nouvel emplacement. En 1882, on songe à une partie de « l’enclos » de M. Podevigne G., pharmacien, proposition qui soulève les objections du maire Roussilhe au nom de la « salubrité publique », car le lieu est trop proche des habitations. On se rabat finalement sur le « Champ Fougeret », dit encore « Le Fromental », fort pentu certes, maïs situé à 750 m de Chaudes-Aigues. Sur une parcelle dont l’achat coûte 5 050 F sont réalisés les travaux nécessaires d’un montant de 7 800 F. Aïnsi est aménagé le cimetière actuel, en haut de l’ancienne rue de la « Colobre ». Les premières concessions sont vendues en 1884 et le lourd portail de fer posé l'année suivante. Le corps de M. Podevigne J.-Bte, ancien juge de paix décédé en 1881, bienfaiteur de l’hospice et des principaux édifices religieux de la ville, y sera enseveli l’un des premiers. Quant au maire Roussilhe A. célibataire endurci, qui légua sa fortune à l’école de médecine de Paris, il y repose aussi depuis
L'éclairage de la ville
En juillet 1884, un ouragan « d’une violence inouïe » et les eaux du Remontalou rendues furieuses conjugueront leurs efforts pour emporter les passerelles de bois, abattre les parapets du Gravier, déraciner des tilleuls et causer des dégâts « considérables » à l’hospice, aux établissements Abrial et Clavières, « qu'on a cru une fois perdus », à la filature Cros récemment construite et aux maisons riveraines inondées. Oui, ce jour-là, le ruisseau déborda sur la place du Gravier et, relatent les journaux de l’époque, les habitants apeurés s'enfuirent dans les côtes. À quelque chose malheur est bon : cet incident exceptionnel incitera les édiles locaux à accélérer l'éclairage du bourg. Le 16 novembre de la même année, le conseil municipal vote l'installation immédiate de six réverbères, avec consoles et réflecteurs, au prix de 80 francs pièce. Six ans plus tard, le banquier Mary-Raynaud, candidat à la députation, fait une promesse mirobolante aux Chaudesaïguois : il fournira « gratuitement » et pendant
40 ans l'éclairage électrique à la ville et a déposé, dans cette perspective, un cahier des charges à la mairie. Sa faillite frauduleuse condamnera le projet si tant est qu'il ait pu se réaliser un jour. Chaudes- Aigues ne bénéficiera de « la fée lumière » qu’au début du xx° siècle. En août 1911, la commune concède à l’ingénieux minotier, M. Mouthiez, la fourniture de l'éclairage électrique, moyennant un prix annuel de 1 000 F pour 660 bougies, soit 50 lampes environ. Le samedi soir 13 juillet 1912, la lumière jaillit « électriquement » dans la ville pour la première fois. Relatant l’heureux événement, « L’écho sanflorain » ajoutait : « La moitié de la population était sortie pour voir l'effet produit. L'essai fut merveilleux et réussit pleinement ». Progressivement, les maisons particulières seront à leur tour alimentées par le courant continu et fort irrégulier que la petite usine électrique fabrique en utilisant la chute des eaux du Remontalou en partie détournées. Dès 1927, pourtant, on songe au courant alternatif, plus puissant et plus régulier; un technicien de la « société française d’'électrification rurale » donne une conférence sur le sujet dans une salle de la mairie. Les années passeront; la « société hydroélectrique de la Truyère » prendra la relève, la minicentrale de M. Mouthiez cessera de fonctionner, puis la minoterie, et un vaste hôtel sera construit à leur emplacement par les petits-enfants.
Notons encore que M. Ginesty L., maire, demandera en 1902 l'adhésion de la ville au projet de réseau téléphonique départemental, mis en service seulement en octobre 1906, et que, dix ans plus tard, le conseil municipal présidé par M. Brémont P. acquerra pour 600 F la source de Sansard afin de satisfaire des besoins sans cesse accrus en eau froide et potable. Les travaux d’adduction ne seront achevés qu’en 1926 après un procès engagé et gagné par la commune contre l'entrepreneur Lefort. Pour faciliter l’approvisionnement des ménagères en eau chaude naturelle, des bornes-fontaines seront installées dans différents quartiers de la ville à partir de 1920. Mais si le maire Brémont déclare, en 1930, que « la ville possède des égouts », il doit avouer que « les ordures ménagères sont portées au ruisseau. à des endroits spéciaux désignés et à des heures fixes », regrettable lacune pour une station thermale.
Le square Pierre Vialard et le monument aux morts
Deux ans après la première guerre mondiale, Chaudes-Aigues songera, comme la plupart des communes de France, à ériger un monument en hommage à ses enfants martyrs. Le 6 mai 1920, M. Pierre Vialard, généreux Chaudesaiguois de Paris, écrit à la municipalité pour lui proposer le don d’un jardin lui appartenant, en bordure de la nationale. Il y met les conditions suivantes : à son emplacement, un square englobant le béal du moulin Juéry sera aménagé, clos par une grille, avec deux portes d'accès, des allées, des arbres, des fleurs, quelques bancs et le monument aux morts projeté. Le nom du donateur et, après sa mort, ses dates de naissance et de décès
seront placés « à un endroit bien apparent ». L'offre est acceptée avec enthousiasme, d'autant plus que la famille Tyssandier-Baldran y ajoute un petit triangle de terrain contigu. Face à celui-ci, sur la rive droite du Remontalou, la commune acquiert de M. Vincent, rentier, le terrain dénommé « Le Randal » afin d'y aménager une promenade à laquelle une passerelle de chêne jetée sur le ruisseau donnera accès.
Le matin du 22 juillet 1923, le vœu de M. P. Vialard est exaucé : square et monument aux morts sont inaugurés, en présence de nombreuses personnalités : MM. Marsal et Cazals, sénateurs, Bataille et Hermabessière, députés, le sous-préfet de Saint-Flour, Bory et Ginesty, conseillers généraux, Vert, maire de la cité épiscopale, tous les maires du canton, les représentants de la colonie auvergnate de Paris et, bien sûr, les combattants rescapés et les familles des disparus. L'église décorée aux couleurs tricolores a d’abord accueilli le défilé parti de la mairie et entraîné par les airs martiaux de la musique municipale. Les chœurs, mis au point par le chanoine Berc, ont chanté la messe et le futur cardinal Saliège, alors supérieur du grandséminaire, prononcé une poignante homélie. Puis, devant « une foule énorme » qui s'agrippe aux grilles, le cortège s’est massé à l'intérieur du square. Dévoilé, le monument « produit le plus bel effet » : sur la colonne de pierre dédiée « À nos glorieux morts — 1914-1918 » sont sculptées les armes de Chaudes-Aigues sous une allégorie composée d’une épée, d’un sabre et d'un drapeau en faisceaux, d’un casque et d’une branche de lauriers; sur la face opposée, la médaille militaire sur fond de palmes. Côté route et côté ruelle, sur deux plaques sont gravés les 83 noms des Chaudesaiguois morts pour la France dont le maire Legrand fait le premier appel. (Plus tard s'y ajouteront ceux des trois victimes de la guerre 1939-45 et celui de l'aspirant Cros tué en Indochine.) La cérémonie, orchestrée par la fanfare, s'achève sur sept discours successifs. Un banquet de deux cents couverts est ensuite servi à l'hôtel du Midi, ponctué par les allocutions de MM. Legrand, Hermabessière et Bataille, ces deux derniers annonçant, bien imprudemment, que la ligne de chemin de fer Saint-Flour - Espalion allait être déclarée d'utilité publique.
Dans ce square viendront jouer des générations de petits Chaudesaiguois sous la surveillance de leurs parents; là se recueilleront, année après année, leurs aînés lors des cérémonies du souvenir et des fêtes nationales.
L'œuvre du Syndicat d'Initiatives
Le 28 janvier 1939 mourut Bernard Clavières, grand bourgeois qui avait bien mérité de sa ville. Il présidait depuis plus de vingt ans le syndicat d'initiatives de Chaudes-Aigues. Grâce à son activité inlassable et au dévouement de tous ses membres, aux subventions octroyées par le Touring Club de France ou l'Office national du Tou-
risme, le S.I. put aménager, en 1925, les accès des Cascades du Gourgatut et du Saut de la Chèvre, les abords de la source ferrugineuse de la Condamine et un court de tennis. Surtout, il assura la publicité indispensable pour faire connaître Chaudes-Aigues et les vertus de ses eaux, telle cette affiche, popularisée aujourd’hui par une carte postale, où l'on voit des convalescents heureux brûler leurs béquilles désormais inutiles après une cure miraculeuse dans la station thermale.
(ClichéaG.-Jarlier.
Saint Jacques avec ses attributs ; l’une des statuettes qui veillent de temps immémorial sur les quartiers de la ville, à l'abri des oratoires.
(Cliché G. Jarlier.)
Trois visages en un seul : l’une des sculptures qui ornent les stalles des « ci-devant chanoines » du Chapitre, installées dans le chœur" de l'église depuis le” XV Issieere
Les écoles
L'instruction primaire démantelée et négligée
La Révolution ne sut pas toujours remplacer ce qu'elle avait détruit. Avant 1790, l’enseignement privé, placé sous la responsabilité des ecclésiastiques et des sœurs du couvent Notre-Dame, ne concernait qu'une fraction des jeunes Chaudesaiguoiïis; mais il avait le mérite d'exister. La suppression du couvent devenu bien national lui porta le coup le plus rude. Ensuite, ce fut le vide ou presque. Certes la bonne volonté des administrateurs ne manquait pas, tout comme le désir d’instruire tous les enfants du peuple et non plus quelques privilégiés versant 15 sous par mois. Les élus locaux avaient conscience de la carence en ce domaine : en 1790, la municipalité de Chaudes-Aigues désigna de son plein gré un sieur Jurquet en qualité d’« instituteur pour le français » auprès des garçons et Me Felgères, prêtre et bachelier en Sorbonne, pour enseigner le latin. Le premier devait se contenter de 30 livres de gages annuels plus la rétribution d'usage due par chaque enfant; le second touchait 90 livres et en sus ce que les jeunes latinistes lui versaient en fonction de leur progression dans le savoir et de « la peine qu'ils donnaient ». Mais ce n'était qu’un pis aller, excluant encore les fils des familles pauvres ou modestes; car le directoire du district sollicita de la Convention, en octobre 1792, « l’organisation la plus prompte de l'instruction publique ». Malheureusement, les projets échafaudés par les assemblées successives n’aboutirent pas. Les lois de 1793 et de l'an II (1794), qui créaient un embryon d'enseignement public, ne reçurent qu'un com-
mencement d'exécution. D'ailleurs, le système imaginé était mauvais : le traitement des instituteurs et institutrices était laissé à l’appréciation des municipaux sous la responsabilité desquels ils étaient placés, et chaque élève devait verser une rétribution annuelle. Chaudes-Aigues s'efforça d'appliquer ces lois et proposa 12 livres par enfant pour un instituteur, un peu moins pour une institutrice (sic), l’une des plus faibles participations parmi toutes les villes du département. En prairial an IV (juin 1795), vaille que vaille, onze écoles groupant 505 élèves fonctionnaient dans le canton, dont deux à Chaudes-Aigues. Cinq mois plus tard, un décret portait à 4 francs par mois pour les garçons et 2 pour les filles le montant de la rétribution scolaire. Hors des congrégations, les enseignants semblaient si difficiles à recruter et les municipalités si peu exigentes quant à leurs qualités de pédagogues que parfois, comme à Jabrun, l'agent national s’apercevait avec retard que l’institutrice ne savait pas écrire. De plus, les livres de lecture et de grammaire étaient introuvables sur place, les classes peu fréquentées l'hiver et désertes l'été, les parents trop indifférents ou financièrement gênés. Rien d'étonnant si, en brumaire an VI (octobre 1797), le commissaire du pouvoir exécutif se plaignait en haut lieu de la nullité de l'instruction publique dans le département, à l'exception d'Aurillac et de Saint-Flour. L'arrêté du 12 vendémiaire an VII (3 octobre 1798), qui imposait la création d’une école dans chaque canton, n’y changea rien.
Sous le Consulat, le I Empire et la Restauration, la situation ne s’améliora guère, Napoléon et les Bourbons s'étant désintéressés de l’enseignement primaire. Quatre conscrits sur cinq ne savaient ni lire ni écrire. Toute tentative d'organisation resta le fait de l'initiative privée : ainsi, en 1813, le recteur de l'académie de Clermont autorisa provisoirement les sieurs Roche et Mathieu à poursuivre leurs activités de pédagogues à Chaudes-Aigues, sous la surveillance de la municipalité. Une ordonnance de Charles X (avril 1825), transféra cette responsabilité à l'autorité ecclésiastique. L'évêque de Saint-Flour, Mgr Louis Siffren Joseph Foncrose de Salamon, publia alors un règlement à l'usage des écoles primaires de son diocèse. Outre l'obligation faite au curé de la paroisse de les visiter au moins deux fois par mois, il y était question des congés, de la moralité de l’instituteur, des prières obligatoires, des châtiments « exceptionnels » et des livres à utiliser : catéchisme du diocèse, bible de Royaumont, épîtres et évangiles, « les devoirs d’un chrétien » par J.-Bte de La Salle, « Conduite pour la bienséance civile et chrétienne » contenant en outre les « élémens de grammaire française », ouvrage de Chamond, enfin un « abrégé d’arithmétique ». Instruction et éducation religieuse se trouvaient donc étroitement confondues. Bien entendu, les instituteurs ne pouvaient dispenser leur enseignement qu'aux enfants « du sexe mâle », la gémination étant jugée dangereuse et immorale. Les filles se trouvaient donc exclues de cet ersatz d'école publique, mais les plus favorisées pouvaient compter sur le nouveau couvent.
L'ouverture et le développement du couvent des religieuses de la Présentation
Au début du xix° siècle, une tentative pour redonner vie au couvent destiné à l'éducation des filles de « la bonne société » chaudesaiguoise s'était soldée par un échec. Le maire Barlier, qui voulait sans doute se faire pardonner d’avoir hérité de son beau-père les bâtiments des religieuses de Notre-Dame vendus comme biens nationaux, multipliait les interventions et les initiatives pour ouvrir une nouvelle école congréganiste. En 1818, il acquit pour la somme de 8000 F la maison Tarrieux située à l'emplacement de l’école privée de filles actuelle. Les sœurs de la Présentation de Bourg-Saint-Andéol acceptèrent d'y fonder une maison d’éducation. Pour faire face aux dépenses, le curé de Chaudes-Aigues, M. Auzolles, offrit 3740 F; M. Azémar, l’ancien curé devenu archiprêtre de Notre-Dame aux Neiges à Aurillac, 1 250 F. La commune déboursa le reste.
Les élèves affluèrent et le local se révéla bientôt insuffisant. La Mère supérieure acheta alors « en son nom et ses deniers » la maison Clavières mitoyenne. Elle fit exhausser les deux bâtiments « en refaisant la partie sur la rue pour avoir une façade régulière » à condition de jouir, en contrepartie, de l’immeuble appartenant à la commune. La demande d'autorisation d'enseigner exigée par la loi du 24 mai 1825 fut enfin obtenue en 1839. Pour vivre, les maîtresses recevaient des dons et, de leurs élèves, une rétribution annuelle fixée par le conseil municipal. La supérieure demanda et obtint le titre d'institutrice communale en 1847 et exerça comme telle jusqu’en 1889, ce qui lui permit de toucher un traitement fixe de plus de 400 F par mois. Une seconde institutrice titularisée recevait les enfants en bas âge dans une salle d’asile, classe maternelle de l’époque.
Les bâtiments de l’ancien couvent furent acquis par la ville à M. Barlier qui put désintéresser ainsi ses créanciers. La chapelle et les dépendances furent transformées en mairie, justice de paix et halle; l'habitation des religieuses et les locaux scolaires désaffectés en presbytère qui, nous l’avons vu, brûla en 1878.
L'installation des Frères du Sacré-Cœur
En 1838, une délibération du conseil municipal proposa que le sieur Vigouroux fût « investi des fonctions d’instituteur », mais pas à titre définitif « car la commune [était] dans l'attente d’un grand bienfait ayant pour objet l'instruction primaire » des garçons. L’année suivante, en effet, l’un des vicaires généraux du diocèse, M. Fouilhoux, offrit à la municipalité une somme de 13 000 francs dans le but de « fonder un établissement d'instruction publique des enfants mâles de la commune », qui serait « dirigé à perpétuité » par des congréganistes, à condition qu'ils fussent convenablement rétribués. Pour mettre ce projet à exécution, le maire acheta la maison Valette — (actuelle perception) — où deux frères du Sacré-Cœur furent installés dans des conditions précaires, touchant de leurs élèves
une rémunération fixée chaque année par la municipalité. Heureusement pour eux, le directeur et son adjoint furent nommés instituteurs communaux en 1847 et ce régime dura jusqu’en 1889. « L'école spéciale de garçons », — ainsi appelait-on cette école communale hybride —, dut même engager un troisième pédagogue dont le traitement — 700 F — était payé intégralement par la municipalité, car l'Etat se refusait à le titulariser. Sur le budget communal était prévu obligatoirement, depuis 1867, la somme nécessaire à l’admission gratuite dans cet établissement d’un certain nombre d'enfants indigents choisis par le préfet sur une liste dressée par le Conseil. Des délégués cantonaux étaient chargés de le visiter, ainsi que toutes les autres écoles du canton, et d'adresser des rapports circonstanciés à l’autorité supérieure. En janvier 1879, ils se comptaient quatre : MM. Abrial et Chassany, respectivement maire et adjoint de Chaudes- Aigues, Ipcher, maire de Saint-Urcize, et Molinier, curé de Lieutadès.
Après les lois Jules Ferry sur l'école laïque, gratuite et obligatoire
En 1881 et 1882, Jules Ferry, ministre de l'instruction publique, fit obligation à toutes les communes de créer des écoles primaires laïques, gratuites et obligatoires. Mais il fallait donner le temps aux édiles de trouver et aménager des locaux, à la III: République de former des instituteurs et institutrices. Aussi la laïcisation des écoles de Chaudes-Aigues ne fut décidée que pour la rentrée d'octobre 1887. En réalité, à la demande du curé qui voulait installer les frères aïilleurs, le préfet André accorda un délai supplémentaire, malgré l'opposition des plus ardents Républicains qui déploraient, dans la ville, « l'état de supériorité de l’enseignement congréganiste » à cause du « retard indéfini » pris par l’enseignement laïque. En 1889, les frères du Sacré-Cœur cédèrent donc leur maison à des maîtres nommés par le gouvernement; M. Bayle, instituteur, et Mme Allantraz, institutrice. Mais leurs arrières étaient assurés : les Religieux s’installèrent dans l'établissement cossu que M. Coutarel, curé-doyen, (le premier du nom), avait fait édifier sur les ruines du presbytère incendié, grâce à la générosité de M. Raynal d’Auzolles, à l'endroit même où fonctionnent toujours l’école et collège privés.
Côte à côte, malgré une sévère concurrence, école publique et écoles libres prospérèrent, celles-ci favorisées par rapport à celle-là à cause des deux pensionnats qui se remplissaient à la foire de la Toussaint et se vidaient en grande partie à celle des Rameaux. Aussi voyait-on chez les Frères des gaillards de vingt ans venus de la campagne apprendre les rudiments de français et de calcul assis pendant cinq mois de l'année sur les mêmes bancs de chêne polis que de jeunes Chaudesaiguois de sept à quatorze ans avantagés par leur fréquentation assidue. À « l'école laïque », les effectifs ne cessaient aussi de s’accroître et il fallut bientôt séparer les filles et les garçons. Les institutrices allèrent dispenser leur enseignement dans des locaux aménagés Avenue Bourbon, sur la rive gauche du Remontalou
— l'Office du Tourisme utilise actuellement une petite partie de cette bâtisse. Une passerelle jetée sur le ruisseau donnait accès à la cour située sur la rive droite. En 1896, le maire radical-socialiste Ginesty et son conseil municipal y ordonnèrent des travaux importants de rénovation. Pour permettre à la population adulte qui en manifestait le désir de goûter les joies et avantages de l'instruction, ils créèrent dans chaque école publique des cours à son intention. Dès 1897 fut instituée la « caisse des écoles » devenue en 1906 « le sou des écoles publiques ».
Au tout début du xx° siècle, ces dernières devaient bénéficier des lois Combes soumettant d’abord les congrégations à l'autorisation d’enseigner et ensuite les frappant d'interdiction. En décembre 1901, les Frères du Sacré-Cœur formulèrent une demande d’autorisation auprès du sous-préfet qui reçut l’avis favorable du conseil municipal, bien que ce dernier eût regretté « la division des jeunes gens en deux catégories plus par l'éducation que par leurs conditions sociales ». Mais en 1903, les Frères de Chaudes-Aigues figuraient parmi les neuf établissements congréganistes sur vingt-huit du département signalés comme « révoltés » pour leur refus de se disperser. Les écoles publiques comptaient alors cinq enseignants : d’une part un directeur et son adjoint, d’autre part une directrice et deux adjointes.
Cependant, en décembre 1903, sous les pressions d’une ponulation en majorité gagnée à leur cause, un vœu du conseil municinal fut voté, favorable au maintien d’une école libre de garcons. Les frères, qui avaient vidé les lieux, en rouvrirent une dans les mêmes locaux avec des maîtres sécularisés et en civil fournis par eux. Les sœurs de la Présentation de Marie, menacées de fermeture en 1904 et en 1905, en firent autant. L'école libre de garcons fut gérée par un comité paroïssial que présidait le curé-doven. Ce dernier, en la personne de M. Peyralbe, soutint de longs procès contre l’Etat dont il ne vit pas la fin, pour sauvegarder les fondations faites autrefois en faveur des écoles congréganistes. Pour pallier à leur manque de ressources extérieures, des associations se créèrent aui intéressèrent les laïcs à leur fonctionnement. Tous les prêtres du diocèse furent mis à contribution et versèrent une cotisation à leur profit. Des dons divers et l’aide des maisons-mères, beaucoup plus à l'aise, firent le reste.
En juin 1936, M. le curé-doven Michel Coutarel avait réalisé la restauration et la modernisation de l’école et pensionnat du Sacré:- Cœur où les jeunes gens du canton affluaient de plus en plus nombreux. Pendant ce temps, l’école publique de filles réclamait la réfection de la passerelle enjambant le ruisseau, devenue dangereuse. Quant à celle de garcons, elle menaçaït ruines: la cour ne pouvait être utilisée qu'avec précaution à cause des chutes de pierres ou de tuiles. Et le curé-doven lui-même, effrayé par son état de délabrement, affirmait avec son franc-parler que, s’il était maire de Chaudes- Aiïvgues, son premier soin serait de donner aux enfants de « la laïque » une école digne d’eux. Il fallut attendre l’après-guerre et des municipalités plus dynamiques.
Les moyens de communications
La route Saint-Flour - Rodez
Alors que le premier consul fait activer un peu partout en France la construction des voies de communication, on continue dans l'arrondissement de Saint-Flour à étudier les différents devis proposés pour le lancement d’un pont provisoire en bois sur la Truyère entre Lanau et Ventuéjols. Il est vrai que la route Saint-Flour - Rodez ne présente pas, pour Bonaparte, une importance stratégique et militaire capable de l’intéresser à ces projets. En 1804, l'inspecteur des postes Vaysse de Villiers constate que le pont de Lanau est toujours en ruines et que seuls les chariots du pays tirés par des bœufs osent s’aventurer dans les dédales du Saut du Loup. Alors que du côté de l'Aveyron cette route est achevée, les travaux continuent à traîner sur son tracé dans le Cantal et les ponts Rouge et du Levandés ont besoin de réparations urgentes. En pluviose an XII (février 1804), on adjuge enfin les ouvrages les plus urgents : l’escarpement des rochers dans « la nouvelle côte de Lanau » et l'élargissement de la partie comprise « entre ledit Lanau et le pont de La Brauze ». Mais rien de positif en ce qui concerne le pont.
Aux interventions pressantes des administrateurs de Saint-Flour, de Chaudes-Aigues, de Rodez, du préfet du Cantal, du sous-préfet Bertrand, le conseiller d'état Crétel répond « que le gouvernement fait d'assez grands sacrifices pour ce rétablissement de routes » et que les « communes riveraines et riches propriétaires qui bordent cette route » ont intérêt « à contribuer à [sa] prompte viabilité...
soit par des travaux en nature, soit par des prestations pécuniaires et volontaires. », manière désinvolte d’éluder le problème.
Pourtant, vaille que vaille, des carrioles de poste du type « hirondelle » effectuent la navette entre Saiïint-Flour et Rodez depuis 1789, avec changement de chevaux à Chaudes-Aigues, Laguiole et Espalion, relais qui ne varieront pas jusqu'à la fin de la poste aux chevaux. En plus du courrier, elles transportent une dizaine de personnes. Un bureau de postes sera même ouvert à Chaudes-Aiïgues en 1806. La liaison tant désirée entre le Massif Central et le sud de la France sera ainsi assurée grâce à cette route impériale, puis royale, de 3° classe, et le pont de Lanau est en fait reconstruit lorsque Vaysse de Villiers accomplit un autre voyage d'inspection dans la région vers 1830. Un directeur des postes est nommé à Chaudes-Aigues cette année-là; Felgères aîné s’y installe comme maître de postes en 1834 et y demeurera jusqu'en 1866. Le trajet s'effectue par malle-poste, à quatre roues, bâchée de cuir et tirée par quatre à cinq chevaux. Les voyageurs, en petit nombre, paient fort cher.
Taylor et Nodier ne tarissent pas d’éloges sur ce parcours dangereux, certes, mais si romantique : « … Cette route aboutit tout à coup à une corniche coupée sur le revers des rochers au-dessus d’un précipice de cent toises à pic, sans offrir à une chaïse de poste plus de 6 à 8 pouces de champ de chaque côté; de sorte que, si on avoit le bonheur qu'un cheval s'y abattit sans précipiter la voiture dans l’abîme, il y aurait à peine assez de place de part ou d'autre pour mettre pied à terre. À notre passage, on s’occupait d'élargir ce chemin sublime et formidable, et on avoit déjà creusé de loin en loin des impasses assez commodes pour remiser les voitures à leur rencontre. Nous ne pensons donc pas que cette peinture, toute effrayanqu'elle soit, doive détourner personne de la route qui conduit aux eaux salutaires de Chaudes-Aïgues. Nous croyons au contraire qu'il en existe peu de plus imposante et de meilleure à voir, surtout à pied. Les travaux exécutés par d’habiles ingénieurs ont dû rendre cette route, si hardiment tracée, aussi commode qu'elle est importante. Nous regretterions cependant qu'ils eussent négligé de la garantir d’un parapet pour la sécurité des voyageurs sujets aux vertiges. Elle deviendroit alors, sans aucun doute, le plus magnifique des promenoirs de l’Europe, et elle ouvriroit, au devant de l’intéressante ville de Chaudesaigues, la plus étonnante des avenues.
« Ces admirables Thermopyles de l’Auvergne s'appellent immémorialement « le passage de la Nauf » (sic) et plus communément aujourd’hui « le saut du Loup » parce qu’on prétend qu’un loup, poursuivi par les chasseurs, franchit la route d’un bond et disparut dans le précipice, histoire vraie ou fausse, maïs très caractéristique et qui peut donner la mesure de l’ancienne voie. Cette ville (Chaudes-Aïgues) est placée dans un vallon profond entre des rochers de granit à gros grains. Il en est un qui attire les regards, en gravissant la montée par laquelle on suit la route de Rhodez, et que le peuple
appelle « Gibraltar », quoiqu'il n'offre aucune ressemblance avec cette montagne célèbre. Ce nom est probablement assez moderne et fondé sur la seule analogie de l'extraordinaire. »
Ayant suivi le même chemin en 1834, J.-Bte Bouillet confirme en tous points cette description dans son ouvrage sur la Haute-Auvergne. Il donne quelques précisions supplémentaires sur l'origine de l'appellation « saut du loup » : « Le rocher, bizarrement encavé à gauche de ce ravin, présente l'aspect d’une énorme tête de monstre; les yeux, la gueule, le menton, tout est bien figuré; aussi les habitans du voisinage en font-ils l’'épouvantail des enfans ». Surtout, il s’extasie sur le « beau pont à trois arches, nouvellement construit », qu'il qualifie de « port du salut pour le voyageur qui va à Chaudesaigues ». Ainsi le pont de Lanau, qui a fait couler tant de salive et d'encre depuis le xvrrr° siècle, a-t-il été enfin édifié par dessus la Truyère.
Vers un désenclavement routier du Caldaguès
Que reste-t-il à réaliser pour que la route royale 121 soit plus fréquentée ? continuer l'élargissement de la côte de Lanau, corriger les bords du pont de la Brauze, percer une avenue à travers Chaudes- Aigues, élargir les rampes du Pont Rouge et de la montée du Couffour, rectifier le passage du Moulin du Temple et, en règle générale, diminuer le pourcentage des pentes afin que les chevaux ne « s'y ruinent ».
Dans le procès-verbal d'enquête de commodo et incommodo dressé en 1833 à propos du projet d’érection d’un établissement thermal moderne à Chaudes-Aigues, le notaire et conseiller municipal Roussilhe insiste sur l'urgence de donner à cette route, dans la traversée de la ville, une largeur en rapport avec son intérêt et son trafic, sans pour autant qu'elle s'écarte du centre. L'ancien maire Barlier juge lui aussi « funeste » le projet de l'ingénieur départemental des ponts et chaussées qui veut la faire passer à l'extérieur du bourg. Ce bruit, affirment-ils, « a jeté l’alarme dans la contrée », car il serait néfaste à « la prospérité future » des eaux chaudes. Ils seront écoutés. En 1836, le préfet Delamare obtient du Conseil général 20 000 francs pour « la correction de la traversée de Chaudesaigues », le long du Remontalou. Le 30 juillet, les travaux sont adjugés et les expropriations en cours. Quelque temps plus tard, la magnifique avenue Bourbon est tracée du nord au sud et la route Saint-Flour-Rodez ne souffre plus de la circulation jusque là difficile à travers les rues étroites de la ville.
À partir de 1858, un dernier point noir, le pont de la Brauze, « auquel se rattachent, selon M. Podevigne, conseiller général, des souvenirs lugubres », sera aménagé. Et deux ans plus tard, l’auteur du premier « Guide du Cantal » peut écrire que cette route « si dangereuse autrefois, est actuellement devenue facile, grâce aux travaux coûteux que l’on y a pratiqué ». S'y ajouteront quelques amé-
liorations plus tardives comme la reconstruction du Pont Rouge en 1909 et le goudronnage de la traversée de Chaudes-Aigues en 1929.
Les autres voies de communication sont un peu plus négligées : pour parfaire la départementale N° 4, reliant Chaudes-Aigues à Saint- Chély, le conseil général devra débloquer à plusieurs reprises des crédits substantiels, en particulier en 1845. Mais le chemin de grande communication de Saint-Urcize au chef-lieu de canton, qui se greffe sur elle, n'est pas encore achevé en 1844, pas plus que celui d’Aurillac à Pierrefort dont le prolongement jusqu’à Chaudes-Aigues est voté seulement en 1845. Quant à celui prévu en direction de Nasbinals, il ne sera achevé que postérieurement à 1868.
Les chemins vicinaux sont encore plus mal lotis, leur entretien incombant aux communes. Il leur en coûte, en 1846, 80 centimes pour une journée d'homme, 1,50 franc pour un cheval de bât ou de selle, 2 francs pour une paire de bœufs avec char. Et les subventions du département sont maigres. Pourtant, cette année-là, un agent voyer des ponts et chaussées, appelé encore conducteur de travaux, est installé à Chaudes-Aigues, chargé plus particulièrement de ces voies communales.
À la fin du Second Empire, qui a beaucoup œuvré pour elles, les routes actuelles sont enfin tracées et classées : la route impériale, future nationale, 121, la départementale 4, les chemins vicinaux de grande communication 13 (Chaudes-Aigues - Nasbinals), 2 bis (Pierrefort, Chaudes-Aigues, Mende), les chemins vicinaux d'intérêt commun 48 (Langeac - Ruines - Chaudes-Aigues), 64 (Sainte-Marie - Chaudes- Aigues avec embranchement sur Espinasse), 76 (Murat - Chaudes-Aigues) qui améliore les relations avec Aurillac depuis la percée du tunnel du Lioran. Beaucoup plus tard, en 1920, neuf chemins strictement communaux seront à leur tour classés : ceux qui conduisent au nouveau cimetière par la rue Sainte-Elisabeth, à Paulhac, à Prunières, à Montvallat-Nazat, à Boiïssières, aux Plos, à Lavergne, à La Valette, à Ladinhac.
Au temps pas si lointain des diligences
À partir de 1867, les relations entre Saint-Flour et Chaudes-Aigues sont assurées par les malles-postes de M. Felgères, habitant du faubourg sanflorain, et par des voitures publiques louées sur place. Mais c'est seulement à la fin du xix° siècle qu’un service régulier du courrier dessert la capitale du Caldaguès. La voiture, diligence tirée par quatre chevaux, quitte la cité épiscopale à 10 h 45, change de chevaux à Pratviel, s'arrête un court instant à Chaudes-Aigues vers 13 h 30 et arrive à Laguiole à 18 h 45. Le retour ne s'effectue que le lendemain entre 6 h 50 et 14 h 50, avec passage dans la ville d'eaux vers 10 h 35. La municipalité s’opposera en vain à la déviation par Neuvéglise, en
invoquant le retard « occasionné aux dépêches » et « le danger de voir les baïigneurs diminuer ». Elle ne sera pas écoutée.
Ce système est toujours en vigueur en mai 1905, comme le raconte dans « Paris-Auvergne » ce Parisien venu prendre les eaux, cette année-là : « De Saint-Flour nous filons en diligence, une vraie diligence, très poétique, vers Les Ternes. Le trajet est superbe, déjà la route s'incline, se déroule, nos chevaux filent au galop ou marchent au pas, toujours en philosophes; ils sont cinq compagnons prestes, légers, touchés par quelques blessures reçues journellement à la bataille pour la vie, ils n’en sont pas autrement chagrinés….
« Les Ternes.., la plaine..., enfin Cordesse : on se désaltère encore à l’auberge du Cheval Blanc dont l'enseigne grince au vent d’automne, et on file, on file en s’enfonçant dans la vallée si verte. Sieujac, gracieux, reste à notre gauche, apparaît et disparaît tour à tour. Les côtes de Lanneau, oh ! ce coup d'œil féérique, magique. Le Sautdu-Loup terrifiant; la Truyère, ruban d'argent en bas, immobile, calme; puis le village de Lanneau; l’eau sort fraîche et pure du rocher. Encore une halte, c’est le midi, et nous cherchons la vigne instinctivement (sic). Nous franchissons le pont à dos d'âne, et nous voilà longeant les coteaux si pittoresques où broûtent les mignons moutons si succulents pour des barbares comme nous, Parisiens. Nos bouchers ! Ils nous vendent ces gigots pour du pré-salé. Comme ils valent mieux que le pré-salé !
« Mais voici Notre-Dame. Tout mystérieux, le paysan s'arrête; nous descendons de voiture et le suivons dans la basilique si aimée; c'est rustique, mais quand même, ces reliques aux murs, béquilles, croix, ex-votos, nous disent que des êtres humains ont trouvé un soulagement à la misère ! Nous sommes sur le parvis et voilà devant nous Chaudesaigues. La ville nous fait une belle impression, elle n'est pas commune, les monts élevés l’encadrent rustiquement, elle nous paraît poétique ».
Le voyage n'offre donc pas que des désagréments, au moins à la belle saison. Car si le trajet de Saint-Flour à Chaudes-Aigues s’effectue presque toujours en diligence, par temps de neige un traîneau doit venir de Laguiole chercher le courrier. À la même époque, une voiture hippomobile assure un service quotidien entre Chaudes-Aigues et Saint-Chély; le transport du courrier est adjugé au plus offrant (en 1904, mon propre grand-père pour la somme de 1395 F). Quand la neige recouvre la route d’une couche trop épaisse, il transporte les dépêches à cheval : comme dans l’aéropostale, le courrier audessus de tout ! Une autre patache relie Lieutadès au chef-lieu du canton. Mais Saint-Urcize réclamera en vain, pendant longtemps, le même avantage par les voix des conseillers général et d’arrondissement.
Dans le dernier quart du xix*° siècle et au début du xx‘, la mise en service de nouveaux moyens de communication contribuent à
sortir Chaudes-Aigues de son isolement : en 1876, un bureau municipal et cantonal de dépêches télégraphiques fonctionne sous la responsabilité de la receveuse des postes, Mme Parroche; trente ans plus tard, le téléphone devient opérationnel.
L'acte de naissance de la « société anonyme des transports automobiles »
Il faut attendre 1899 pour que la première automobile soit immatriculée dans le Cantal. Quatre ans plus tard, on en compte seulement douze. Sans doute les habitants de la commune ont-ils eu le privilège d'en voir circuler quelques-unes ! Mais M. Henry Hamel, ce « savant et honnête citoyen qui a jeté sur Chaudesaigues le dévolu de sa science et de son talent, voulant en faire une station thermale », aux dires et écrits de « La Haute-Auvergne », est très certainement le premier, tout au moins l’un des premiers parmi les habitués de la ville, à posséder une automobile. En octobre 1905, dans le « Journal des artistes » dont il assume la direction, il nous livre ses impressions sur cet engin révolutionnaire : « Me voici automobiliste, mécanicien, chauffeur, livré aux aventures variées que procurent les pannes imprévues, les pneus crevés, les fils coupés, les piles déchargées, les moteurs grippés. Mécanique tout à fait charmante... J’estime que c'est encore la vapeur qui donne le moins de mécomptes, et qu'il n'y a encore rien de tel qu'une voiture Serpollet. J'ai pu faire, toutefois, 28 lieues sans encombre de Chaudesaigues à Clermont-Ferrand, en passant par Neussargues, Massiac, Issoire... ». Hélas ! deux mois plus tard il fera une autre expérience, fatale celle-là, et s’inscrira comme la première victime locale des accidents de la route.
Au même moment, des hommes d’action à l'esprit ouvert ont compris tout le parti qu'on peut tirer de ces véhicules à moteur pour le désenclavement d’une ville thermale à laquelle le chemin de fer se refuse. Dès février 1904, M. Mouthiez, dont nous avons déjà signalé le dynamisme, effectue des essais de « chariot à vapeur » destiné au transport des marchandises sur le parcours Saint-Flour - Chaudes- Aigues et retour. Les résultats ne sont pas concluants, maïs l’idée de motoriser le service entre les deux villes fait son chemin. Le 22 novembre 1906, est envisagée la constitution d’une société d'autobus au capital de 100 000 F grâce à une souscription de deux cents actions de 500 F chacune. En réalité, l'appel de fonds connaît un tel succès que 400 actions seront souscrites et le capital porté à 200 000 F. Après des essais satisfaisants, l'acquisition de trois voitures Darracq-Serpollet de 30 chevaux est décidée. L'acte de naissance officiel de la « société anonyme des Transports automobiles » est daté du 19 janvier 1907. Le conseil d'administration élu comprend MM. Clavières et Pelegry, banquiers à Chaudes-Aigues, Pouget, propriétaire dans la même ville, Thomas, négociant en grains de Saint-Flour, et Boubounelle, directeur du « Courrier d'Auvergne ». Ses représentants se rendent sans plus tarder à Paris où, grâce à de solides relations, ils
obtiennent des conditions avantageuses tant en ce qui concerne l'achat des véhicules que leur délai de livraison. A leur retour, les administrateurs rachètent l’entreprise Rongier-Artigues, exploitants de l’époque, y compris les pataches, chevaux et tout le matériel du courrier de Saint-Flour à Laguiole. Ils aménagent des garages, sollicitent des subventions avec succès : 1000 F du Conseil général, 100 F de la Chambre de commerce d’Aurillac, 500 F de la commune « qui, avec des finances assez précaires, n’a pas craint de faire royalement les choses », lit-on dans un hebdomadaire sanflorain. Les principaux élus locaux, en particulier MM. Bos, conseiller général du canton, et Huson, député, ont contribué largement à la réalisation de ce projet.
L'inauguration de la ligne d'autobus (26 mai 1907)
Le dimanche 26 mai 1907, c’est la liesse au bourg ! Le premier voyage des autobus de la « société anonyme des Transports automobiles » conduit les personnalités invitées et des curieux de Saint- Flour à Chaudes-Aigues, en 1 h 30, malgré deux arrêts (buffets) aux Ternes et à Cordesse. Bientôt donc, les « puissantes. et confortables machines », écrit un journaliste émerveillé, arrivent à l'entrée de la ville thermale, accueillies par les vivats d’une foule considérable. Elles achèveront leur parcours jusqu’à la place du Gravier précédées par la compagnie des sapeurs-pompiers « en armes » et « la nouvelle musique, l’Amicale », société équipée grâce à la générosité des Chaudesaiguois de Paris.
Devant la maison du notaire Coumoul, l’un des principaux actionnaires, le perron de l’hôtel Ginisty noir de monde, la gendarmerie pavoisée aux couleurs nationales, les autobus s'arrêtent et se vident de leurs passagers. L'un d’eux se rend au garage; l’autre repart pour Neuvéglise chercher les voyageurs laissés en rade le matin faute de place.
Un banquet de cent-trente couverts est servi dans la grande salle de l’hôtel de ville. M. Clavières, qui préside la fête, prononce au dessert un discours fort intéressant. Il énumère en particulier tous les avantages que Chaudes-Aïgues retirera de ce nouveau mode de transport : « facilités plus grandes à la population de se déplacer avec des véhicules plus confortables, plus grande rapidité dans les échanges postaux, préparation à un service possible de transport de marchandises moins coûteux, amélioration des conditions d’existence par plus de bien-être, augmentation de la richesse commerciale du pays par les visites de nombreux touristes, visite prochaine d’un assez grand nombre de médecins appartenant à la société des sciences médicales du centre, si importante pour l'avenir de la station thermale... ». Il souhaite la continuation du service jusqu’à Laguiole où l’une des voitures se rendra d’ailleurs pour faire un essai tandis que l’autre repartira pour Saint-Flour. Défilé en musique, jeux, feu d'artifice et bal prolongeront la fête jusqu’à une heure avancée du lundi matin.
À partir de cette date, l'arrivée de l’autobus sur la place du Gravier, où l'attendent les pataches de Lieutadès, de Saint-Chély et de Laguiole, la brouette indispensable aux livraisons des colis et la chaise à porteurs de l'établissement thermal, constituera un spectacle permanent, un moment privilégié de la vie quotidienne de Chaudes- Aigues, surtout quand il libère sa clientèle de curistes ou de parents et amis venus de Paris à Saint-Flour par les trains Bonnet. Il en coûte à chaque voyageur 3 F avec 30 kg de bagages gratuits. Malgré certains retards sur les horaires, que raiïllent non sans arrière-pensée les Aurillacoïs, ou certains avatars comme cette collision de plein fouet avec une Panhard, « au grand effroi » des usagers, l'autobus fonctionnera pour la satisfaction du plus grand nombre et finira par l'emporter sur la ligne concurrente Neussargues - Chaudes-Aigues, créée en 1910 par Guibal et Francolon, correspondants du chemin de fer. Il constituera le cordon ombellical reliant le Caldaguès au reste de la France. Sans lui, ni courrier, ni journaux, ni colis, ni touristes, ni baigneurs… en attendant la multiplication des voitures particulières qui, réduisant son importance en même temps que sa rentabilité, provoquera très provisoirement sa suppression en 1980.
Un rêve avorté :
la ligne de chemin de fer Saint-Flour - Espalion
Mais le désenclavement de Chaudes-Aigues, la prospérité d'un établissement thermal moderne, le développement de la ville ellemême passaient par la construction d’une ligne de chemin de fer qui ne vit jamais le jour. La mise en service du tronçon Neussargues - Saint-Flour - Marvejols en 1889 avait pourtant suscité bien des espoirs dans le pays. Le premier qui émit le souhait de relier la capitale du Caldaguès à cette ligne alors en projet fut M. Calmette, ingénieur-conseil à Paris. Il comptait « organiser une compagnie pour l'exploitation des eaux thermales et minérales du Cantal » et, selon lui, la réussite d'une telle entreprise était conditionnée par la construction d’un chemin de fer à voie étroite le long de la Truyère entre Garabit et Chaudes-Aïgues. Un beau rêve brutalement interrompu en 1881 ! M. Calmette ne fut pas pris au sérieux, avec quelque raison d’ailleurs.
Plus réaliste parut le projet qui germa vers 1890 d’une ligne Saint-Flour - Rodez par Les Ternes, Chaudes-Aiïgues, La Chaldette, Nasbinals, Aubrac, Laguiole, Espalion. Mais ce tracé fut jugé impraticable en hiver sur les hauts plateaux enneigés. On envisagea alors la possibilité d'emprunter les vallées de la Truyère et du Lot pour relier Saint-Flour à Espalion par Neuvéglise et Chaudes-Aigues. Le déclenchement des hostilités, en août 1914, suspendit les études très avancées. La paix revenue, l'idée fut reprise. On pensa même à électrifier la ligne, ce qui aurait coûté environ 120 millions de francs. Les parlementaires aveyronnais et cantaliens furent reçus en audien-
ce, le 23 avril 1921, par le ministre des Travaux publics qui ordonna une enquête d'utilité publique. La carte générale du tracé au 1 : 80 000, dressée en 1922 par M. Amblard, ingénieur des ponts et chaussées à Rodez, et le registre d'enquête furent examinés par une commission où siégeaient M. Ginesty, conseiller général, et M. Legrand, conseiller d'arrondissement. La station de Chaudes-Aigues aurait été établie à 400 mètres de l’agglomération, sur la rive gauche du Remontalou, et à 810 m. d'altitude, exactement sur la colline dite de Radoundet. Hélas ! l’éternelle rivalité entre Saint-Flour et Aurillac — cette dernière souhaitait une ligne Aurillac - Espalion — fit capoter le projet. Et le service d’études de la voie fut supprimé le 1# janvier 1933. Certes sa rentabilité était sujette à caution; mais Chaudes-Aigues perdait là une bonne occasion de promouvoir des industries et des activités liées à ses eaux chaudes et de voir affluer des curistes toujours plus nombreux.
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L’'Hôpital-hospice et les édifices religieux
L'hôpital-hospice
D'août 1791 à Brumaire an III (novembre 1794), la municipalité avait pris en charge la gestion de l'hôpital de Chaudes-Aigues aux revenus si modiques que, dans les années de disette, il ne suffisait pas à nourrir et entretenir pauvres et malades. Privé des rentes censuelles abolies par la Révolution et du produit des amendes, il souffrit également de la négligence des administrateurs à l’image du notaire Rougier, son receveur-comptable depuis 1785, qui percevait mal les rentes annuelles consenties en sa faveur par de généreux donateurs et retardait toujours le moment de rendre des comptes. En vertu de la loi de juillet 1794, qui déclara biens nationaux les établissements de bienfaisance, le receveur de l'enregistrement fut chargé d’encaisser les arrérages de rentes dévolues à l'hôpital et le montant des baux d’afferme de toutes ses propriétés. Maïs l'excédent de recette se révéla ridiculement bas et, quand Rougier accepta enfin, bon gré mal gré, en 1815, de présenter et justifier sa comptabilité, l’hospice avait mangé ses fonds avec le revenu tant le déficit était important.
Sans doute aurait-il dû fermer ses portes si une âme charitable ne lui était venue en aide en la personne de Pierre-Antoine Fayon, né à Chaudes-Aigues en 1742. Après de brillantes études qui lui per-
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mirent de se prévaloir pendant quelque temps du titre de précepteur du jeune marquis de La Fayette, il rentra dans les ordres, fut pourvu d'un canonicat à Angers, devint chapelain de Louis XVI, refusa le serment constitutionnel, se terra pendant la Révolution et termina ensuite son sacerdoce comme vicaire de la paroisse Saint-Roch à Paris. Mais il n’oublia jamais sa ville natale et s’intéressa en particulier à son misérable hospice. Déjà, en 1787, il s'était entremis pour lui obtenir des lettres patentes de confirmation. Il fit mieux en 1806 : l’ancien bâtiment se révélait insuffisant; orphelins, enfants trouvés, invalides, incurables refluaient sur Saint-Flour; le ministre de l’intérieur Chaptal avait refusé la cour d’accouchement projetée dans ses murs; pour 1950 journées d’hospice — soit une moyenne faible de 5 par jour — la dépense totale n'avait pas dépassé 1 350 F, c’est-à-dire 0,18 F par individu. Il s'agissait là, selon le préfet Riou, du prix le plus modique de tous les établissements semblables du département. Alors l'abbé Fayon plaça sur le gouvernement, avec inscription au « grand livre », un capital de 40 000 F pour l'exécution de son dessein. Il mourut à Paris en 1812 et la fondation tant désirée se réalisa six ans plus tard. La commission de l’hospice, entrée en possession de cette somme, acheta en décembre 1816 la maison Barlier-Desfonds, admirablement choisie, pour 17 000 F. Le 30 janvier 1818, elle entrait en jouissance de l'immeuble et, le 31 octobre, y installa deux religieuses de la congrégation du Saiïnt-Sacrement « pour l'’administration et le soin des malades ». Les revenus restèrent longtemps modestes — 2 325 F en 1817 —, puis augmentèrent avec les libéralités d'autres bienfaiteurs — 5 749 F en 1835. Cette même année, les sœurs étaient secondées par une personne de service et soïgnaïent dix-huit infirmes ou vieillards. Une commission administrative présidée par le maire et dont le curé de Chaudes-Aigues faisait partie avec seulement voix consultative, selon la volonté du fondateur, gérait ses biens. En 1844, pour réunir les fonds nécessaires à l’amélioration des conditions de vie des hospitalisés, elle adjugea au plus offrant ses propriétés rurales de Boiïissières (commune de Chaudes-Aigues) et Sanivalo (commune de Jabrun). L'ancien juge de paix, J.-Bte Podevigne, lui légua en 1868 le tiers de son domaine des Plos, sis dans la foraine, les deux autres tiers allant au grand-séminaire de Saiïnt-Flour. En contre-partie, les administrateurs s'engageaient à verser une pension viagère de 600 F aux deux sœurs du donateur, à faire célébrer six messes par an pour le repos de son âme, à payer 4000 F, après son décès, à la fabrique de Chaudes-Aïgues qui subventionneraït avec cette somme la salle d'asile du couvent, à donner 15 000 F à la chapelle Notre-Dame de Pitié, 1 000 F à celle des Pénitents et 400 F à l'ordre de la propagation de la foi. Le testateur mourut en 1881; ses sœurs l'avaient précédé dans la tombe. En 1884, le legs fut définitivement accepté. Aux revenus tirés du baïl à ferme de ce domaine des Plos et de celui d’une propriété à Arjalet s’ajoutèrent d’autres ressources : un petit corps de domaine aux Deux-Verges, une maison contiguë à l’hospice donnée par une veuve Berbigier, 15 000 F versés
de son vivant par M. Colrat, ancien greffier, et une somme équivalente léguée par M. Roussilhe en 1906. Pour assurer la survie de cet établissement d'accueil, il fallait parfois aliéner certains de ses biens immobiliers, comme la propriété de Mallet vendue en 1897.
La loi sur les congrégations avait placé les sœurs du Saint-Sacrement dans une situation irrégulière et l’hôpital-hospice devant un avenir incertain. Elles demandèrent, en 1910 seulement, et obtinrent l’autorisation de poursuivre leur œuvre de bienfaisance publique, « vu l'impossibilité de payer un personnel laïque ».
La chapelle ne remonte pas au-delà du x1x° siècle. M. le curé Coutarel, premier du nom, la fit peindre et décorer en même temps que l’église paroissiale. Dédiée à Saint-Antonin, elle s’énorgueillit longtemps de posséder un tableau, fixé au-dessus de l’unique autel, que Napoléon III lui avait offert. Il orne actuellement la chapelle Saint-Joseph de l'église Saint-Martin. Des travaux plus récents lui ont donné un cachet résolument moderne.
La guerre 1939-45 faillit être fatale au vieil hospice qui dut fermer ses portes pendant plus de dix ans : nous en reparlerons.
L'église paroissiale
L'église Saint-Martin et Saint-Blaise n'avait pas trop souffert durant l'époque révolutionnaire. Aucune modification importante ne fut apportée au gros œuvre jusqu’en 1827. Cette année-là, le conseil municipal dut voter 600 F pour réparer la toiture; somme insuffisante car un an plus tard le maire Barlier déclarait : « une partie de la voûte menace ruine prochaine et la cause provient d’un peu d’écartement qui s’est opéré dans les murs ou de l’infiltration des eaux pluviales sur les piliers extérieurs ». Des réparations urgentes s’imposèrent auxquelles le conseil de fabrique ne pouvait faire face. Ce dernier avait à charge « le luminaire, le pain, le vin » ainsi que tous les frais du service paroissial : vêpres, grands messes, messes basses. Pourvoir aux dépenses ordinaires suffisait au maigre budget que les marguilliers tentaient d’équilibrer tous les ans, le dimanche de Quasimodo. L'assemblée municipale vota donc à deux reprises les crédits nécessaires pour refaire la toiture, crépir et blanchir les murs.
Cependant la grande affaire fut la reconstruction du clocher découronné pendant la Révolution. L'architecte Chauliaguet avait dressé un plan et un devis en 1822. Pour couvrir les 12000 F de travaux prévus, fut adopté, en 1829 seulement et à la demande du maire, le principe d’un emprunt extraordinaire sur les plus forts imposés de la commune, autorisé par une ordonnance royale. Mais la Révolution de 1830 ayant été fatale à M. Barlier, le nouveau maire, Daude fils, invita en février 1832 l’assemblée communale à solliciter la révocation de l’ordonnance de 1828, « l'impôt » qu'elle légalisait paraïssant, à ses yeux, « à la fois trop onéreux et sans utilité » pour, ajoutait-il,
une « construction de luxe et d'ostentation ». Et il suggérait d’employer les fonds déjà recueillis « à l'acquisition d'un terrain pour y fonder un cimetière ». Malgré leur aspect contradictoire, ces propositions furent votées à l'unanimité par le conseil. Aux « assurances et explications sur les fonds perçus pour le clocher », exigées en 1835 par le curé Paginelle et les fabriciens, le maire se contenta de répondre en soulignant « l’inconvenance de ces agressions ». Finalement tout s’arrangea. Les travaux de reconstruction furent effectués entre février 1836 et août 1838, sous la surveillance de M. Figeac, agent voyer du canton, qui avait été substitué à l'architecte Chauliaguet et en avait malencontreusement modifié les plans. Le clocher ne coûta pas une fortune — 11 593 F moins 400 F de subvention — et, pour cette raison peut-être, ne s’avéra pas un modèle de bon goût : masse rectangulaire lourde et écrasée, adossée à une église d’une architecture hardie et élégante. La flèche à huit pans inégaux, prolongée par une croix, portait à son extrémité le timbre de l'horloge installée en 1825. Les quatre ouïes laissèrent bientôt retentir au loin le carillon de quatre cloches solidement suspendues à des chambranles de chêne, la plus ancienne de 1814, la plus récente de 1874. La commune avait également agrandi la clôture du cimetière et construit les quarante et une marches conduisant au « Planol » de l'église. La sacristie fut rebâtie en 1849 et, cinq ans plus tard, deux tribunes superposées adossées au pignon. Les baïes de l’abside étaient à demi cachées par un monumental rétable où pouvaient se célébrer trois messes à la fois. M. le curé Tailland le fit enlever pour les dégager et les prêtres originaires de Chaudes-Aigues se cotisèrent pour les orner de vitraux coloriés, œuvres du peintre-verrier Thibaud. Enfin, sous le ministère de M. Coutarel — le premier du nom — le sol de la nef fut cimenté et le chœur pavé de carreaux blancs et noirs. Maïs ce dernier eut la regrettable idée, un peu trop à la mode chez de nombreux pasteurs de l’époque, de faire crépir et décorer les murs intérieurs du vaisseau. Le conseil de fabrique disposa à cet effet des 4000 F légués par M. Podevigne, ancien juge de paix.
Ce fut ce même curé-doyen qui agença une bonne partie du mobilier de l’église. Dans le chœur fut placé à son initiative ce maîtreautel en chêne, à filets dorés, élancé et gothique, qui, par sa facture, s'harmonise heureusement avec l'architecture de l'édifice. Il avait commandé cette œuvre monumentale à un célèbre sculpteur de Chaudes-Aigues, M. Roche, dont la réputation d'artiste avait largement débordé les frontières du Caldaguès; il n’eut pas à s’en plaindre. De lui aussi l’idée de déplacer les stalles des choriers pour les fixer dans le prolongement de celles des anciens chanoïnes, avec dossiers et accoudoirs exécutés avec soin sur le modèle de ceux qui existaient déjà, ensemble complété par des lambris de chêne habillant toute l’'abside. Et pour mieux chanter les louanges du Seigneur, il fit installer à la tribune inférieure un puissant harmonium à buffet, sorti tout droit des ateliers Rodolphe.
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L'église Saint-Martn et Saint-Blaise ainsi rénovée ne devait plus subir de transformations notables jusqu’à cette restauration intérieure récente et de si bon goût dont nous parlerons plus loin.
La chapelle Notre-Dame de Pitié
L'une des conséquences du Concordat fut de rendre la chapelle de Notre-Dame de Pitié à sa destination première. La famille Roche, qui l'avait acquise pour la sauver, la céda au prieur Barlier Desfonts. Avec l’assentiment de MM. les curés Azemard et Auzolles, il la rouvrit au culte et la statue sortie de sa cache retrouva son sanctuaire remis en état grâce à des dons et aumônes. Avant de mourir, et par crainte d’une nouvelle révolution, le prieur s’en dessaisit au profit de son frère, M. Barlier-Dusargé, qui la céda sous seing privé à M. le curé Paginelle. Propriété de la paroisse jusqu’à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, elle fut desservie par le curé lui-même ou par un prêtre retiré placé sous sa direction. Le conseil municipal avait toujours refusé de la prendre en charge, craignant des frais d’entretien trop élevés.
Ce titre de propriété permit aux ministres du culte successifs de se lancer dans une véritable campagne d’agrandissements et d’embellissements plus ou moins réussis. De 1841 à 1842, M. Paginelle en:treprit la construction de la partie de la nef sur laquelle s'ouvre la porte d'entrée ainsi que du clocher appliqué à la façade et dont la base évidée forme le porche. Cette tour carrée d’assez belle élévation manque pourtant d'unité de style. Les angles, l'encadrement de la porte, les colonnes, le fronton et son tympan orné des initiales entrelacées de la Vierge ont l'éclat du granit brillant extrait des carrières du Couffour. M. le curé Tailland fit exhausser et voûter d'ogives les chapelles latérales trop basses et disgrâcieuses. Il se proposait de rebâtir le chœur étroit et ruiné et avait recueilli des fonds à cette intention. Mais il laissa ce soin à son successeur, M. Tourrette, qui se chargea de ces travaux dans les années 60. Ce dernier commanda à M. Roche, déjà cité, le délicat maître-autel où la Vierge put trôner, au milieu de véritables dentelures ciselées, ainsi que les autels des deux petites chapelles. Les vitraux des baïes latérales furent offerts par des prêtres, celui du centre par Mgr de Pompignac, évêque du diocèse, qui vint consacrer solennellement la chapelle en 1861. En 1870, une nouvelle cloche portant l'inscription « N.-D. de Chaudesaigues, priez pour nous » et les noms du curé, M. Tourrette, des parrain et marraine, A. Roussilhe, notaire, et Th. Brun veuve Biron, rejoignit dans le clocher son ancêtre du xvi° siècle. Deux ans auparavant, un ancien berger de Bélinay, J. L. Charbonnel, élève à Paris du peintre L. Cognet, avait fait recevoir au salon une « apothéose de Sainte Marguerite » installée ensuite dans la chapelle.
Le renom de Notre-Dame de Pitié était tel que les pèlerins affluaient de toute la région et que les malades venus prendre les eaux dans les médiocres établissements de bains de la ville ne manquaient pas de lui rendre de fréquentes visites. S'ils repartaient guéris ou
soulagés, ils laissaient leurs béquilles en ex-votos dans le sanctuaire marial. La statue miraculeuse méritait une éclatante consécration sous la forme d’un couronnement solennel que réclama à Rome Mer Baduel, alors évêque de Saint-Flour. Un bref du pape Léon XIII l’autorisa. Le 8 septembre 1879, après un triduum de prières, la Vierge portée sur un pavillon par quatre prêtres en dalmatiques parcourut les rues de la ville en liesse, pavoisées, enguirlandées, entre des massifs de mousse, de fougères, de fleurs, et sous des arceaux de verdure et des arcs de triomphe. Des enfants tout de blanc vêtus, les délégations de paroïsses du Cantal, de la Lozère et de l'Aveyron, bannières déployées, la confrérie des Pénitents, les instrumentistes de la fanfare, 280 prêtres dont M. le curé Lamouroux et les évêques de Clermont, Versailles, Rodez et Saint-Flour l’accompagnaient en un cortège interminable. Dans la chapelle magnifiquement parée, les quatre prélats, d'un même geste, déposèrent sur le front de la Pieta une couronne aux branches d’or enchâssées de diamants. Les personnes âgées qui avaient eu le privilège d'assister à cet événement en parlaient toujours avec de l’'émerveillement dans la voix.
En septembre 1979, Chaudes-Aigues célébra avec faste le centenaire de ce couronnement, car la dévotion à la Vierge de Pitié, moins démonstrative sans doute, est restée vive dans le cœur des Chaudesaiguois autochtones. Nous en aurons la preuve lors des journées tragiques de juin 1944 où la ville lui confiera sa sauvegarde. En 1951, la statue restaurée à la demande de M. le chanoïne Michel Coutarel fut placée au-dessus du portail : elle y gagna en dorure, mais y perdit en expression artistique. Aujourd’hui, elle s’est prudemment réfugiée dans la niche centrale du maître-autel, façonnée tout exprès pour la recevoir.
Supposons un court instant qu'on décide de raser Chaudes-Aigues et qu'on laisse à ses habitants le privilège de conserver un seul monument. Nul doute qu'ils choisiraient la chapelle Notre-Dame de Pitié, non pour son architecture très ordinaire, mais pour l’attachement vraiment filial à la Pieta dont ils pensent avoir reçu protection et bénédiction. Combien d'enfants y furent consacrés à Marie ! Combien de malades y implorèrent leur guérison ! Combien de jeunes époux y déposèrent le bouquet blanc de la mariée ! Combien de soldats vinrent y chercher la médaille protectrice ! Combien de jeunes, d'adultes, de vieillards s’y agenouillèrent pour obtenir l’intercession de la Madone ! Et combien d’'exilés venant de Saint-Flour et l’apercevant enfin à la sortie du virage de la Condamine s’écrièrent avec bonheur : « Nous revoilà chez nous » ! Il est aisé alors de comprendre que Notre-Dame de Pitié c’est, à Chaudes-Aigues, plus qu'un édifice religieux, plus qu'une Pieta, plus qu’un symbole, c'est une véritable institution.
La chapelle des Pénitents
Depuis 1796, la confrérie du Confalon avait repris ses offices dans le cadre de l'église paroissiale, car la société populaire s'étant
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sabordée, les autorités de la ville avaient affermé la chapelle des Pénitents à un citoyen qui en jouit, moyennant 24 F par an, jusqu’en juillet 1802. À cette date, les confrères « furent subrogés à l'effet de ce bail » et retrouvèrent l'usage de leur lieu d’exercices et de prières, mais sans autorisation officielle. Elle ne vint pas sous l’Empire, parce que Napoléon I n’aimait guère ces confréries religieuses qu'il assimilait à des sociétés secrètes. Dans une lettre du 31 octobre 1809, adressée au ministre du culte, le préfet Riou ne manqua pas de signaler la reprise semi-ciandestine de leurs activités : « À Chaudesaigues, écrivait-il notamment, il y a des Pénitents blancs. Ils ont repris leur chapelle et sont plus de cent. Ils processionnent malgré le maire. Leur chapelle est bien entretenue et fait concurrence à l'église du lieu ». Il les accusait aussi de perturber le déroulement des offices par « leurs défilés ».
L'avènement de Louis XVIII mit fin à cet ostracisme. Les Pénitents blancs purent alors prier, officier, processionner, pèleriner au grand jour. Leur nombre s’accrut très rapidement. Ils installèrent dans leur chapelle le rétable de style baroque, remarquable par sa beauté artistique, qu'ils avaient acheté dans l'Aveyron. En 1819, ils firent fondre à Rodez une cloche pour remplacer celle du prieuré de Beaulieu détruite pendant la Révolution; sur le bronze est gravée l'inscription suivante : « Societas Confalonis, 1819, Selles, solo Deo honor, gloria - François Martin, fondeur ». Sur la liste des dignitaires de la confrérie figurent les noms de notabilités tels Chantal, Grandet, Barlier, Pascal et nous en passons. Puis la discipline se relâcha, l’esprit de charité le céda au folklore, le recrutement tarit. Autres temps, autres mœurs. et la confrérie cessa faute de confrères. Le dernier procès-verbal d'élection date de 1860. Cette année-là, J.-Bte Podevigne, juge de paix, fut élu recteur. En 1895, quelques Pénitents enfilaient encore leur sac aux jours d’enterrement pour transporter les corps de leurs défunts et restaient fidèles au pèlerinage d’Anterrieux, où un vicaire chantait leur oraison funèbre. Mais le titre de recteur était devenu purement honorifique.
Seule subsistera la chapelle dont ni la paroisse, ni la commune ne désirait revendiquer la propriété. En 1920, des réparations urgentes s'étant révélées nécessaires, la municipalité décida de nommer une commission chargée de rechercher « l’origine de cette église et à qui incombent les réparations ». Il semble que les résultats de l'enquête n'aient pu donner une réponse catégorique. En effet, en novembre, le devis établi pour la réfection de la toiture en zinc de la sacristie et pour la révision de celle de l'édifice proprement dit avait fixé la part de la commune à 1000 francs, le surplus des dépenses ayant été porté au débit de la paroisse. Curieux destin que celui de cette chapelle des Pénitents devenue, au lendemain de la dernière guerre, salle de spectacle. Au moins, cette métamorphose lui évita-t-elle de disparaître, alors qu'à Saint-Flour...
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Des eaux chaudes et de leur usage de 1800 à 1939
Ceux qui ont sorti les eaux de l'oubli
Du xvi° au xvirI° siècle, les vertus thérapeutiques des eaux de Chaudes-Aigues vont sombrer dans l'oubli, malgré les appréciations flatteuses de quelques hommes de science ou voyageurs venus les visiter et qui ont laissé des traces écrites de leur passage dans la ville.
Philandrier Guillaume — en latin : Philander —, architecte et géologue né en 1505, fut attiré à Rodez par l’évêque Georges d’Armagnac et signala l’un des premiers, aux confins de l’Auvergne, dans « une ville qui porte le nom de Chaudesaigues », l'existence de sources d’eau très chaude alimentant un lavoir public ainsi que les étuves et les bains de quelques maisons particulières. Il avait constaté que la population les utilisait aussi pour cuire les œufs, plumer les poules, épiler les animaux.
En 1605, l'éminent hydrologue Jean Banc, auteur de « La mémoire renouvelée des merveilles des eaux naturelles en faveur des nymphes françaises », cita ces sources au nombre de celles connues et utilisées depuis les temps les plus anciens. Duclos, médecin ordinaire du Roy, ne les oublia pas dans ses « observations sur les eaux minérales de plusieurs provinces de France », publiées en 1675, et
les déclara onctueuses au toucher et très chaudes. Il crut même reconnaître dans la source principale la présence du véritable « nitre des Anciens », nom usuel du nitrate de sodium ou salpêtre, ce en quoi il se trompait. En 1771, Bosc d’Antic, médecin de Louis XV, adressa à l'académie royale des sciences un travail intitulé « examen des eaux thermales de Chaudesaigues » avec, pour la première fois à notre connaissance, la température de l'eau du Par mesurée à 72 c. Sept ans plus tard, Bonnel de la Brageresse, médecin à Mende, y consacra lui aussi une étude. Ses expériences lui permirent de trouver à la source principale une température de 77° c., plus proche de la réalité.
Nous arrivons à la veille de la Révolution. Les délégués de l’élection de Saint-Flour, à l’assemblée provinciale de 1787, demandèrent timidement que fût prise en considération la création à Chaudes- Aigues d’un établissement de bains. Mais en vain ! À la même époque, Legrand d’Aussy, nourri de tout un savoir puisé dans « l’encyclopédie » et converti à des principes d'observation rigoureux et méthodiques, voyageait à travers l'Auvergne et ne manqua pas de pousser jusqu'à Chaudes-Aigues. Il fut subjugué par la chaleur des eaux, mesura scientifiquement la température de celles du Par — 75 à 76° c. —, révéla leur caractère légèrement acide, prit conscience de toute cette richesse naturelle perdue et regretta vivement qu'elles ne fussent pas mieux connues et exploitées. Après Bosc d’Antic, il signala dans la maison de M. Barlier-Dusargé, à l'emplacement actuel de l'hôtel des Postes, la présence de baignoires de pierre et d'une petite étuve « en forme de caveau ». Il était arrivé dans la ville alors que les baïins à l’abandon n'attiraient plus les malades et témoiïignaient d’une décadence qui s'était accentuée depuis trois siècles. Seul progrès par rapport au Moyen Age, la plupart des quartiers étaient alors desservis l’hiver par les eaux chaudes répandant leur chaleur au rez-de-chaussée des habitations. En 1792, ce fut pire : tous les petits établissements de bains furent fermés et, depuis longtemps, les Religieux d’Aubrac ne venaient plus prendre les eaux dans la maison qu'ils avaient possédée, contiguë à celle de M. Barlier- Dusargé.
Mais le récit du « voyage fait en 1787 et 1788 dans la ci-devant haute et basse Auvergne », que publia quelques années plus tard Legrand d’Aussy, éveilla l'intérêt des hommes de sciences du xIx° siècle et secoua l’apathie des élites d’une population jusque là indifférentes. Les premiers multiplièrent études, mémoires scientifiques, thèses médicales et redonnèrent aux eaux du pays lustre et renommée; les secondes comprirent quels trésors de santé et quelle richesse matérielle allaient se perdre depuis si longtemps dans le Remontalou. Bref, on commença à se secouer sérieusement.
Sous le I Empire, À . Felgères, devenu propriétaire de l’ancienen hôtel avec quelques baïgnoires, une piscine rustique et une pompe ne maison Dusargé et de ses deux griffons d’eau chaude, l’aménagea
à douches. Et les malades revinrent, en petit nombre, à Chaudes- Aigues. C'était un premier pas. Les eaux minérales furent soumises à l'inspectorat : Juéry J.-F., professeur d'histoire naturelle à l’école centrale du département, puis médecin de l’hospice de Saint-Flour, fut nommé inspecteur des eaux de Chaudes-Aïgues et de Sainte- Marie (canton de Pierrefort). C'était en haut lieu une reconnaissance de fait de leur utilité et de leurs mérites. Une analyse chimique s'imposa pour en apprécier les vertus médicinales : Berthier J.-P. ingénieur des mines, fut commis à cet effet en 1810. Il renouvela cette analyse dix ans plus tard à la demande de M. Felgères. Fruits d'un travail minutieux, ses rapports mirent en évidence le caractère bicarbonaté sodique des eaux thermales et la composition chimique presque identique des différentes sources, ce qui l’autorisa à envisager une origine commune malgré des températures plus ou moins élevées. Il avait calculé que la chaleur naturelle ainsi fournie équivalait à celle dégagée par la combustion de cinq tonnes de charbon par jour. Belle économie d'énergie à une époque où il n’en était pas encore question. L’élan était donné, même si « l’annuaire statistique du Cantal » de 1817 faisait preuve d’un noir pessimisme : on pouvait y lire, en effet, que baïns, étuves, douches et malades d'autrefois avaient disparu, car Chaudes-Aïgues ne possédait pas d'établissement thermal, l’analyse des eaux n'était pas satisfaisante et « la position de la ville n'offrait rien d’attrayant aux étrangers ». Curieuse conception de la publicité ! En 1822, M. Grassal, inspecteur des eaux minérales de l’arrondissement de Saint-Flour, rédigea un mémoire à la demande du maire Barlier qui projetait la construction d’un grand établissement thermal; un an plus tard, dans ses « recherches sur les eaux du Mont d'Or », M. Bertrand, pas chauvin pour deux sous, écrivait ce compliment flatteur à l'égard de la capitale du Caldaguës : « Nulle autre part on ne saurait trouver autant de ressources pour un établissement thermal, et peut-être n’y a-t-il qu’à le vouloir pour que Chaudesaigues, aujourd’hui si négligée, devienne un jour le Carlsbad de la France ». Barlier porta lui-même à Paris, en 1826, quelques échantillons des eaux analysées par le chimiste Caventou. Il intéressa à son projet le baron Alibert, professeur à la faculté de médecine, le marquis de Saint-Poncy et surtout l’illustre Darcet, membre des académies des sciences et de médecine, qui fit une étude sur les eaux sourdant dans le lit même du Remontalou et intervint auprès du ministre de l’intérieur. Ce dernier dépêcha à Chaudes- Aigues un chimiste officiel, À. Chevallier, pharmacien, membre de l'académie royale de médecine, qui recommença toute une série d’analyses et publia les résultats de ses expériences et observations dans son « essai sur Chaudesaïigues, département du Cantal, et analyse chimique des eaux minérales - thermales de cette ville ». Les précédentes analyses furent complétées et confirmées, « les principes dominants » relevés avec leurs proportions, une vingtaine de sources répertoriées avec leur température, le débit total de l'aire d’émergence évalué à environ 500 1/mn, le classement de ces eaux dans le
groupe alcalin définitivement accepté. Composition et chiffres ne différaient guère de ceux observés et admis aujourd’hui, à part la présence de certaines matières organiques et bitumeuses jamais mises en évidence par les analyses postérieures. Interprétation erronée du chimiste ou phénomène passager ? La question reste en suspens.
M. Chevallier se prit d’une véritable passion pour ces eaux thermales. Son travail et ses efforts ne restèrent pas sans lendemain : les hautes sphères administratives furent alertées, les milieux scientifiques intéressés, la population sensibilisée, les municipalités successives incitées à promouvoir Chaudes-Aigues au rang de station thermale. Il fallut de longues, très longues années avant qu'un établissement thermal digne de ce nom sortît de terre. Mais Chaudes-Aigues se sentit désormais tirée de l'oubli où l'avait plongée le XVIIIe siècle.
Mémoires, études, essais, thèses vont se succéder à un rythme soutenu. Le savant hydrologue du Massif Central H. Lecocqa visite la ville en 1832 et, favorablement impressionné, prêchera pour une utilisation rationnelle et méthodique des eaux chaudes. MM. Bonniol et Podevigne soutiennent le même jour (17 juillet 1833) deux thèses de médecine, l’une intitulée « Dissertation sur les eaux minérales de Chaudesaïgues », l’autre « Dissertation sur les eaux thermales de Chaudesaiïgues ». Tous deux mettent l'accent sur le nombre et l’emplacement des sources, la composition chimique des eaux et surtout les résultats satisfaisants obtenus dans le traitement d’affections aussi diverses que les rhumatismes, les engorgements du foie, les paralysies et les maladies du système nerveux par bains d’eau et de vapeur, douches, étuves sèches ou humides et boissons. M. Podevigne se montre particulièrement élogieux en concluant que ces eaux thermales « ne le cèdent à aucune autre de même nature en propriétés médicatrices et en guérisons éclatantes, et de nous étonner qu'elles aient été si injustement ignorées jusqu'à ces derniers temps, au plus grand détriment du malheureux qui souffre ». Tous deux souhaitent ardemment la création de ce grand établissement thermal en gestation. Malheureusement, le premier projet conçu en 1834 par l’architecte Ledru ne se concrétisera pas. D’autres mémoires assez fouillés sur les eaux de la ville thermale seront publiés par MM. Rochette, Teïlhard, Verdier, Brémont, Dufresse de Chassaigne, Mathieu, Biron, Tassy insistant particulièrement sur les effets merveilleux des cures à Chaudes-Aïgues. L'historien naturaliste J.-B. Bouillet fera une place de cnoix à ce chef-lieu du Caldaguès dans son étude d'ensemble si le massif volcanique du Cantal et un certain Blondeau, professeur de chimie au collège de Rodez, effectuera de nouvelles analyses en
Mais, dans la seconde moitié du x1x° siècle, l’enthousiasme semble quelque peu refroidi, les milieux scientifiques prennent leur distance, car tous les projets de construction d’un complexe thermal
moderne échouent les uns après les autres. Les établissements privés qui ont le mérite d'exister n'offrent ni le confort souhaitable, ni les garanties d'hygiène indispensables, ni la surveillance médicale nécessaire. Chaudes-Aigues reste pour beaucoup un objet de curiosité, comme le prouve cet article paru dans « Le Petit Journal » : « Chose curieuse : une source froide surgit au milieu des sources brülantes. Leurs eaux chauffées par les foyers souterrains, presque bouillantes (80° c.), s'écoulent par vingt-six ouvertures sur tous les points de la ville, dans les cours des maisons, dans l'écurie d’un hôtel, jusque même dans le lit de la rivière glacée qui descend des monts d’Aubrac. La source la plus abondante jaillit au haut de la grand’place. C'est une procession continuelle de ménagères, d'enfants, d'ouvriers qui viennent y laver leur linge, y cuire les œufs, y tremper leur soupe... Les dalles de granit de la place sous lesquelles s'écoule le trop-plein de l’eau brüûlent la chaussure, il est impossible d’y marcher les pieds nus. C'est l’eau des sources qui chauffe les maisons pendant l'hiver... ».
Il faudra attendre le xx° siècle pour que les hommes de science portent un intérêt nouveau aux eaux thermominérales de Chaudes- Aïgues. L’ingénieur de Launay d’abord qui essaie d'expliquer leur origine par des mécanismes d’ascension et par la géologie. En 1925 est réalisée la première mesure de radioactivité des sources et, sept ans plus tard, le service des mines répertorie, décrit et analyse une douzaine de griffons. Le réputé géologue J. Jung disserte, en 1936, « sur les gneiss à sillimanite de Chaudesaigues » dans la revue des sciences naturelles d'Auvergne. Et, la même année, A. B. Gaillard soutient une thèse de médecine sur « les eaux hyperthermales et leurs indications thérapeutiques », dans laquelle il n’insiste pas outre mesure sur les guérisons plus ou moins spectaculaires dues aux bienfaits des eaux de Chaudes-Aigues, mais adopte une démarche beaucoup plus scientifique et expérimentale en essayant de définir les causes physiques et chimiques des résultats obtenus afin de perfectionner la technique des cures. À cette époque, la famille Febvret- Virolleau a pris en charge le seul établissement privé existant et en a construit un plus moderne tenant compte des expériences passées et des études récentes.
A-t-on percé le mystère de leur origine ?
Depuis toujours, l’origine des eaux chaudes avait posé un problème apparemment insoluble aux esprits scientifiques et aux savants. Quelques-uns s'étaient laissé aller à des supputations, les unes fantaisistes, les autres assez proches de la réalité probable. La plupart avaient fait l’inévitable rapprochement entre le volcanisme du Cantal et de l’Aubrac et l'émergence de ces eaux échauffées par l’activité résiduelle et souterraine de quelque ancienne « caldera ». Des études plus récentes, que MM. Aubignat, Lapadu-Hargues, Vuittenez et Gibert, entre autres, ont vulgarisées, permettent aujourd’hui de ne plus
considérer comme mystérieux les gros bouillons d’eau chaude vomis par la source du Par.
Il y a très, très longtemps, quelque cinq cents millions d’années, le Caldaguès était constitué par « un vaste ensemble de roches » où dominaient sables et argiles. Soumises à de fortes pressions et à de hautes températures, elles furent compressées, écrasées, transformées en une sorte de pâte dure et feuilletée, incrustée de quartz ou de feldspaths grenus et de paillettes de micas noirs, blancs ou verts. Ces roches métamorphiques, — micaschistes et gneiss —, forment le socle de la commune de Chaudes-Aigues et affleurent le long des routes qui conduisent hors du bourg.
À quelques kilomètres au sud de Chaudes-Aigues, à partir du village de La Vergne, un petit massif granitique, datant de trois cent vingt millions d'années, occupe la région. Au sud-ouest, tout près de de la ville, la butte du Couffour est faite de microgranite, sorte de granite à fins cristaux, à peine discernables à l’œil nu, et un peu plus récents.
A la fin de l'ère tertiaire (10 à 20 millions d’années), le long de la route de Tréboul, des laves épanchées peut-être par le volcan d’Espinasse ou par la cheminée ayant pu exister autrefois à la base de la butte des Agneaux, près de Védrines, ont en se refroidissant revêtu de basalte la montagne d’Arjalet.
Mais tout au long de ces longues périodes géologiques, des mourvements tectoniques ont plissé, brisé, découpé les micaschistes et les gneiss en une multitude de failles aux directions variées, dont deux très visibles sont signalées par M. Gibert : « l’une sur le C.D. 921, juste avant la source de la Condamine; l’autre, sur la D. 12, dans l'avant-dernier virage avant le pont sur le Remontalou ». Tout un système de filons microgranulitiques transperça les micaschistes et les gneiss, dessinant une ellipse de 600 à 800 mètres de large entre Falgairoux au nord, La Tindoire au sud, la Borie de Chanson à l’est et le haut de La Jarrige à l’ouest. La porosité de ces fractures exceptionnellement nombreuses, la réouverture de ces filons, l'émission dans les zones profondes de la terre de fluides sous-pression, — gaz, vapeurs d’eau, eau parfois —, qui monteraient à la surface à travers les couches poreuses expliqueraient la naissance des sources de Chaudes-Aigues, selon le principe du thermosiphon. Une petite partie de l’eau de pluie tombée peut-être sur les terrains imperméables de la haute vallée de la Truyère et des montagnes qui l'entourent, comme le Mont-Mouchet, s'infiltrerait par de multiples fissures. Au fur et à mesure de leur pénétration, jusqu’à moins de 6 000 mètres, elles s'échaufferaient au point d'atteindre 200° c., rencontreraient alors le gaz carbonique ascendant et, avec son concours, attaqueraient les roches, se chargeant ainsi de sels minéraux. Très chaudes et allégées, entraînées aussi par le gaz carbonique sous pression, elles remonteraient, sous forme plus ou moins vaporisée, en empruntant un autre
ce Hope
chemin, probablement une seule et conséquente fracture, et s’écouleraient ensuite sans problème à la surface du sol cristallin et à une altitude (770 m) inférieure à celle de leur pénétration. Leur perte de chaleur se conçoit aisément, selon M. Gibert, « par conduction dans les parois de plus en plus froides au cours de la remontée », par un « mélange avec des eaux froides d'infiltration », par le phénomène de « détente du gaz carbonique » à l’approche de la surface, analogue à celui provoqué dans un réfrigérateur.
Reste une part de mystère. Ainsi MM. Aubignat et Lapadu-Hargues penchent pour une origine mixte de ces eaux de Chaudes-Aigues, par mélange dans le sein de la terre des eaux vadoses ou artésiennes dont nous venons de décrire le mécanisme et de certaines eaux juvéniles, surgies des profondeurs, sans infiltration préalable, ultime phase d’une activité volcanique en cours de tranquillisation. Un jour peut-être la science, qui a déjà résolu tant d’énigmes, permettra de se forger des certitudes.
Une trentaine de sources chaudes
Les analyses des eaux chaudes provenant des différentes sources ont révélé une composition chimique et des propriétés physiques à peu près identiques. On peut donc leur assigner, sans grand risque de se tromper, une origine commune. Leur ascension s’effectuerait d’abord par une seule fracture, sorte de tronc unique qui se dédoublerait ensuite en deux tiges secondaires, l’une alimentant l'aire d'émergence du Par, autour de la place du Marché et jusque dans le lit du Remontalou, l’autre, au sud, celle du Moulin du Ban. Tout près de la surface, chaque tige se subdiviserait en de nombreux rameaux donnant le jour à une trentaine de griffons.
Car leur nombre n’a jamais pu être déterminé avec précision. En 1828, M. Chevallier avait étudié six sources avec minutie — (celles du Par, du Moulin du Ban, de la Grotte du Moulin et les trois de la maison Felgères) —, mais il reconnaissait l'existence de dix à douze autres filets, soit au total seize à dix-huit points d’émergence. Après lui, M. Darcet en avait répertorié vingt-trois, chiffre repris par M. Vaissade. Le plan cadastral de 1895 mentionne et situe vingt-cinq sources d’eau chaude dans la localité. Ce sont à peu près celles que M. Gibert a lui-même retenues en 1980 et englobées dans les deux aires d'émergence. Nous allons les citer en nous servant de ce cadastre de la fin du xix* siècle et en conservant, lorsque les griffons se trouvaient dans des maisons particulières, les noms de leurs proprié taires qui parleront sûrement à la mémoire de nos aînés.
Dans le quartier du Par émerge la source la plus abondante et la plus chaude — à 82° selon le cadastre —. Au-dessus d'elle, celles des maisons Fayet (65°) et Vigouroux (71°), plus une coulant alors sur la voie publique (75°). Au-dessous et à gauche en regardant la fontaine les sources des maisons Beaufils (60°), Brunet (70°), Vigou-
roux le sourd (55°), Coulomb (45°), Baratin (71°), Bonniol (64°), Boyer l'huissier (65°), Lebregeal (50°) et les deux de l’ancien établissement Felgères devenu à cette époque caserne de gendarmerie (63° et 69). A droite, celles des maisons Costeroste dit Suzan (52°), Passenaud dit l'enfant bleu (68°), Dommergues dit Glodet (58°) et Gastal (60°). Dans le centre ville, à hauteur du Gravier, les sources Rougier, Limouzy (69), Clavières (68°) et « quelques autres d'un intérêt secondaire ».
Au sud de la ville, les sources de la Grotte du Moulin du Ban (du Bain ?) et de la bonde du Moulin (62° et 72°), appartenant alors à MM. le comte de Bondy et Ch. Flament. Plus bas, le long du Remontalou, celles de L’Estende : l’une dite de l’hospice (71°) chauffant ce dernier et les maisons voisines; une autre alimentant le lavoir en plein air qui la touchait; enfin les sources privées fournissant l’eau chaude aux maisons Mouthiez, Juéry, Rochette.
Certaines de ces températures ont été depuis mesurées avec des instruments plus précis et parfois corrigées plutôt en baisse. Ainsi l'eau du Par sourd à 80° c., température relevée en 1828 par M. Chevallier, et non à 82° comme la tradition le veut.
Des eaux bicarbonatées sodiques
Toutes les sources minérales qui s’alignent parallèlement au cours de la Truyère, celles de Sainte-Marie, de Fontanes (Paulhenc\, de Saint-Martin-sous-Vigouroux et de Chaudes-Aigues, appartiennent au groupe bicarbonaté sodique à tendance calcique et légèrement chlorurée.
M. Chevallier ne s'était guère trompé lors de la première analyse chimique sérieuse des eaux du Par qu'il effectua il y a plus de 160 ans. Dans leur composition, il avait mis en évidence la prépondé:rance du carbonate de soude allié, en quantités moindres, au sulfate de soude, au chlorure de sodium, au carbonate de magnésie, au carbonate de chaux; il avait également noté des traces de sels de potasse et la présence faible d'oxyde de fer et de ce qu'il appela « une matière bitumeuse ».
Des analyses et des études plus récentes, réalisées selon des techniques modernes, ont rectifié quelques erreurs et quelques pourcentages sans oblitérer l'essentiel des résultats obtenus par M. Chevallier. Mais surtout elles ont permis de comprendre pourquoi les éléments chimiques dissous dans les eaux chaudes sont constitués pour 90 % environ de bicarbonate de soude et comment s'effectue leur minéralisation. La rencontre, à moins de 6000 m de profondeur, des eaux d'infiltration et du gaz carbonique ascendant provoque la formation d'acide carbonique. À très haute température, ce dernier attaque les roches et les minéraux les plus vulnérables, tels que les feldspaths riches en sodium que contiennent les gneiss et les granites
de la région. L'eau échauffée se charge en bicarbonate de soude et, à la suite de réactions chimiques plus ou moins complexes, se miné:ralise : elle est véritablement devenue thermominérale et acide. Arrivée à l’air libre, elle laisse s'échapper dans l'atmosphère le gaz carbonique dissous, s’alcalise légèrement et dépose les éléments chimiques les moins solubles qui entraient dans sa composition, en particulier du carbonate de chaux. Ainsi s'explique la formation, autour des points d'émergence, de ces dépôts blanchâtres le plus souvent teintés de rouille par des traces d’hydroxydes de fer. Ainsi a-t-on pu savoir pourquoi les canalisations finissent par se boucher complètement, l’eau chaude déposant au passage du carbonate de chaux en couches concentriques qui les engorgent, inconvénient ayant interdit de la faire circuler directement dans des tuyaux et des radiateurs de chauffage central.
Ajoutons que ces eaux thermales sont un peu plus pesantes que l’eau distillée, onctueuses au toucher, donc particulièrement efficaces dans les opérations de dégraissage, et, selon MM. Chevallier et Darcet, limpides, inodores, « presque insipides ». Leur radioactivité reste très faible, de l’ordre de 0,256 milli-microcuries par litre.
Une application de la géothermie : le chauffage des maisons
Alors que le nom « géothermie » n'existait pas encore, Chaudes- Aigues avait depuis des siècles utilisé la chaleur de la terre pour chauffer ses maisons. Ce fut au début du xix° siècle, vers 1816, que l'usage jusque-là anarchique des eaux thermales à cet effet fut réglementé. En haut de cette ruelle du Par, pentue et empierrée, le maire Barlier fit maçonner un grand réservoir destiné à recevoir toute l’eau du griffon le plus important et le plus élevé. Un canal la recueillit, la conduisit à quelques mètres de son point d'émergence vers une fontaine rustique en pierre tapissée d’hydroxyde de fer ocracé, heureusement épargnée par la publicité mercantile. Pendant l'été, une partie s'écoulait en direction du Remontalou par un canal construit en schiste micacé., vers 1792, à l'initiative du maire Sauret. Mais, du 17 novembre à la fin avril, des tuyaux en bois de pin distribuaient les deux tiers de ces eaux du Par, de chaque côté des rues, à travers les différents quartiers de la ville, du moins tous ceux dont l'altitude n'excédait pas celle de la source. Des conduits latéraux se greffant sur ces canalisations introduisaient ces eaux dans les demeures. Un regard, couvert d'une pierre mobile et placé à l'entrée, permettait au moyen de tampons de régler à sa convenance la quantité admise à l’intérieur, ou même de leur fermer carrément le passage. A la sortie, un second regard servait de mouchard pour vérifier si les eaux étaient restituées en totalité. Ainsi étaient chauffées les rez-de-chaussée de la plupart des 350 maisons de la ville qui prélevait une modeste contribution auprès des usagers. Plusieurs habitations et l’hospice utilisaient les eaux des sources du Moulin du Ban et de l’Estende ou celles d’autres griffons privés. Les pièces bénéficiant de cet
ancêtre du chauffage central par le sol étaient pavées de dalles schisteuses reposant sur une couche de terre argileuse et parfaitement ajustées. L'eau chaude admise se déversait dans de petits réservoirs qu'elle remplissait à moitié, échauffait les dalles et répandait, sans dégagement de vapeur, une chaleur comprise entre 20 et 26°. L’entretien des canalisations fréquemment engorgées par les dépôts fut confiée à un fontanier. Pour les déboucher, il utilisait un rouleau de fil de fer à fort diamètre qu'il enfonçait sur plusiers mètres dans les tuyaux en le vrillant sans cesse pour favoriser sa pénétration.
En 1893, « Le guide indicateur du touriste dans le Cantal », rédigé par A. Meyniel, décrit un système de chauffage qui n'a guère varié : « C’est l'eau des sources qui chauffe les maisons durant l'hiver. Des troncs de sapins creusés, emboîtés les uns dans les autres, la conduisent le long des rues et la distribuent dans les appartements dallés de granit. Quand on veut les chauffer, on soulève une dalle et l’eau qui emplit un petit réservoir répand partout sa vapeur. Si l’on craint trop de chaleur, un tampon de bois ou un torchon enfoncé dans l'orifice du conduit y retient l’eau chaude et la dalle recouvre le réservoir refroidi ». Dix ans plus tard, Ardouin-Dumazet observait le même principe de distribution. Il remarquait la prolifération des grillons et des chats allongés sur les dalles à l'intérieur des habitations; et, à l'extérieur, des pauvres et mendiants agglutinés autour des fontaines et sur des pierres chauffées par la chaleur dégagée. En plein hiver, quand le thermomètre accusait des températures très basses, certains habitants peu fortunés n’hésitaient pas à disposer des matelas près des réservoirs afin de passer la nuit bien au chaud. M. Berthier, « par des calculs comparatifs sur les quantités de bois et d’eau thermale employés à fondre la glace », avait prouvé que les eaux de Chaudes-Aigues fournissaient à la population l'équivalent annuel en chauffage de la combustion d’une forêt de chênes de cinq cents hectares : calorique d'autant plus appréciable que la commune manquait de bois.
Au xx° siècle, le système se perfectionna quelque peu. Beaucoup de sols furent cimentés en ménageant un canal de circulation pour l'eau chaude. Par dessus on pouvait, sans trop diminuer l'efficacité du chauffage, disposer un linoleum plus confortable sous les pieds. Quant aux dalles disposées sur les regards, elles firent place à des couvercles en métal ou en ciment. Ces améliorations eurent en particulier pour effet de diminuer le nombre des blattes ou cancrelats dont la cohabitation se révélait très désagréable.
Des usages multiples et parfois folkloriques
Les usages des eaux chaudes ne se limitaient pas au chauffage des maisons. Elles servaient aussi communément à tremper la soupe dans une écuelle qui avait préalablement reçu quelques tailles de pain de seigle, un doigt de beurre, du sel, du poivre, parfois un
oignon et, ajoutait Ardouin-Dumazet, du fromage si on voulait « se régaler ». Et quelle médication exquise qu'un bon grog préparé avec l'eau du Par. Ce même voyageur eut l'avantage d'en avoir éprouvé les bienfaits : « On nous vante les vertus des eaux, écrivait-il. J'en puis faire l'éloge ». Victime d’«un malaise gastrique assez douloureux, causé par la fréquentation des tables d'hôte et des vagues auberges », il a demandé « un grog préparé avec l’eau du Par À la première gorgée », son mal s’est dissipé comme par enchantement. « Du reste, ajoutait-il, un verre d’eau thermale avec du sucre tient ici lieu de médicament dans bien des cas ». Faisons fi toutefois d’une légende reprise par de nombreux auteurs selon laquelle, la veille de la Saint-Jean, les Chaudesaiguois buvaient l’eau chaude « à des doses à peine croyables » pour se préserver des maladies pendant toute l’année. Chevallier, déjà, avait contesté le fait après avoir interrogé les gens du pays. En réalité, il s'agissait d’une coutume qui aurait été pratiquée autrefois à Sainte-Marie, canton de Pierrefort, dont les eaux minérales ressemblent par leur composition, sinon par leur température, à celles de Chaudes-Aigues. Par contre, à une certaine époque, les boulangers les utilisèrent pour préparer la pâte et les aubergistes pour infuser le café. Et, depuis toujours, elles sont employées dans la préparation des fameux tripoux de Chaudes-Aigues, à la saveur incomparable.
Des propriétés détergentes leur donnaient une efficacité particulière pour le désuintage des laines, le foulage des draps grossiers, le nettoiement des têtes de veau, de mouton, de porc, des tripes et de tous les abats, et pour la toilette intime « en un pays, affirmait Ardouin-Dumazet, où l’on ne se baigne guère ». Bouillet avait vu des femmes laver leur linge près de la Bonde du Moulin, dans le lit du ruisseau où des petites sources chaudes et des dégagements gazeux échauffaient l’eau courante à condition de l'agiter fortement. Plus tard, un lavoir couvert et bien aménagé mit à leur disposition eau chaude et au froide dans les grands bassins cimentés d’où s’élevaient des nuages de vapeur. Il n’y a pas si longtemps, les bouchers venaient encore tuer les porcs près de la source du Par, le sang qui n'était pas récupéré pour le boudin ou la sanguette s'écoulant dans le caniveau central et à ciel ouvert de la ruelle; ensuite, à grands seaux d’eau chaude, l’épilage n'était plus qu'une formalité, les soies se détachant pratiquement toutes seules. Pour des raisons d'hygiène publique, ce système finit par être interdit.
« J'ai mangé des œufs à la coque, racontait Bouillet, au moyen d’un bien simple procédé : il suffit de trois immersions instantanées. À la troisième, on laisse les œufs séjourner pendant quelques minutes dans l’eau ». En patientant un quart d'heure, on obtenait des œufs durs. Mais nos palais délicats n’apprécient guère aujourd’hui ce genre de cuisson.
Rappelons pour mémoire l’incubation artificielle des œufs tentée à partir de 1827 dans l'établissement Felgères, à l'initiative du savant
M. Darcet, et qui se solda par un échec. Pourtant Ardouin-Dumazet prétendait qu'elle se pratiquait encore au début du siècle dans des maisons particulières, les œufs étant placés, entre deux couches de paille, près des réservoirs « au lieu de les confier aux poules ». Mais. il s'agissait plutôt de folklore que d’un procédé véritablement courant. |
Parmi les phénomènes naturels dus aux eaux chaudes canalisées de part et d’autre des rues de la ville, en hiver, « Le Petit Journal » avait remarqué, à la fin du xix° siècle, que « la neïge ne dure point sur ce sol et fond à peine tombée ». Mais doit-on ajouter foi à l’auteur de l'article quand il en tire ces conclusions aussi optimistes : « On s'y promène jusqu’à une heure avancée de la soirée dans une atmosphère tiède, à l’abri du froid qui sévit alentour. Les habitants sont plus vifs, plus ardents que dans le reste de l’Auvergne : ils ont les pieds sur la fournaise ». Touristes et curistes, à vous de juger !
« La providence des rhumatisants »
Nous espérons avoir amplement démontré par quelles aberrations, quelle apathie chronique, quelle ignorance feinte ou avérée les eaux de Chaudes-Aigues furent, du xvII siècle au x1x°, appréciées davantage pour les usages précités que pour leurs vertus curatives. Et on prétend que le Moyen Age fut une période d'obscurantisme et le xvirr: siècle celui des lumières ! C'est faux en ce qui concerne cette ville. Il fallut toute la détermination et la sagacité du maire Barlier pour que la commune se rendît enfin compte, dans le premier quart du xix° siècle, de sa négligence. « L’essai » de M. Chevallier présenté à l'académie royale de médecine en 1828 joua le rôle de révélateur. I1 fit connaître Chaudes-Aigues, contribua à promouvoir les propriétés médicales des eaux chaudes et à relancer les cures, même si les établissements modestes qui s'étaient ouverts ou s’ouvrirent jusqu'en 1914 étaient mal équipés, mal adaptés, dotés d’un personnel sans qualification et très longtemps mal surveillés, M. Chevallier avait insisté sur les propriété médicinales de ces eaux, selon lui « plus actives » que celles de Plombières et « propres à combattre les digestions lentes, la débilité de l'estomac, les coliques néphrétiques, le dérangement des règles par atonie, les pâles couleurs, la leucorrhée, les maladies laiteuses, les engorgements des viscères, la gale, les dartres, les rhumatismes simples et goutteux, les paralysies, les tumeurs blanches, la phtisie pulmonaire, la phlogose de l'estomac et de l'intestin... la sciatique ». M. Bonnel de la Brageresse cita dans son mémoire. quelques cas de guérisons particulièrement remarquables, comme celle du marquis de Bosredon, « atteint d'une sciatique des plus violentes », qui « dut à l'usage des eaux de Chaudes-Aigues le rétablissement de sa santé et la faculté de marcher qu'il avait perdue ». Tous les rapports, études, mémoires, thèses qui suivirent ne manquèrent pas de mettre en relief l'efficacité et les effets merveilleux des cures, exemples à l'appui. En 1877, dans un ouvrage sur les eaux
thermales couronné par l'académie de médecine, le Docteur Dufresse de Chassaigne, professeur d'anatomie à l’école pratique de Paris, disserta sur le traitement de l’anévrisme du cœur, selon lui « de cause rhumatismale », par les eaux thermales de Chaudesaigues, « fruit de ses observations pendant qu'il était lui-même médecin-inspecteur de ces eaux ».
Comme aujourd’hui, mais, hélas ! sans l'hygiène requise et la surveillance médicale indispensable, les eaux étaient prises en boissons, en baïns à différentes températures, en douches ascendantes, en étuves sèches. Les progrès furent lents. Les médecins-inspecteurs successifs ne pouvaient, dans leurs rapports, que déplorer leur impuissance et leur inefficacité : aussi démissionnaient-ils rapidement. Les teneurs de bains leur interdisaient l’accès de leurs établissements par souci de cacher au fisc une partie de leurs recettes; la plupart des malades ne prenaient pas la précaution de les consulter avant leur cure et usaient des eaux sans contrôle médical.
De longues années s’écoulèrent avant que des règlements stricts venus d’en-haut n’imposassent aux curistes la consultation et la caution d’un médecin traitant. Finalement, l'établissement qui avait réussi, dès la fin du xrx° siècle, à moderniser quelque peu ses installations, celui du Moulin du Ban, sera le seul à survivre. À la veille de la première guerre mondiale, il offrait aux malades ses cabinets de douches sous toutes leurs formes, des cabinets de bains avec eau chaude et eau froide, ses salles d’hydrothérapie, d’inhalation et de pulvérisation, ses piscines. Les soins par massages ne se généraliseront qu'après la construction, dans les années 30, du premier établissement moderne Febvret-Virolleau. Une meilleure connaissance des vertus curatives des eaux limitera alors le champ des maladies traitées aux rhumatismes, sciatiques, névralgies, rhinites, pharyngites, sinusites, otites et autres affections similaires. La durée normale d'une cure efficace sera portée à vingt et un jours et sa répétition trois années de suite au moins vivement conseillée.
La station thermale de Chaudes-Aigues n'était toujours pas devenue « le Carlsbadt de la France », comme l'avait souhaité autrefois avec enthousiasme un homme de science, mais elle avait pris un essor que d’autres réalisations récentes accélérèrent dans cette seconde moitié du xx° siècle.
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Les établissements Thermaux de Chaudes-Aigues de 1800 à 1939