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À. — LES MODESTES ETABLISSEMENTS THERMAUX DU XIX SIECLE

L'hôtel Felgères

Sous le I Empire, Augustin Felgères, qui possédait une auberge sur la place du Marché, quelques dizaines de mètres en aval de la source du Par, achète la maison voisine Barlier-Dusargé et crée ainsi un embryon d'établissement thermal où, selon le naturaliste J.-B. Bouillet, « les voyageurs trouvent toutes les commodités de la vie ». Des fouilles lui ont fait découvrir une piscine qu’il remet en état. Il y adjoint quelques baïgnoires en basalte de Bouzentès (carrière proche de Saint-Flour) et une pompe à douches. De plus, trois sources, l’une froide, une autre plus que tiède (51°), la dernière très chaude (70°), émergent dans le bâtiment même. Ensemble elles débitent 25 l/mn. Lorsque Chevallier réalise la première analyse des eaux chaudes, c’est le seul établissement de bains existant, « toujours plein », remarque:t-il; car on peut tenir pour négligeable les maisons particulières du meunier Bonnefoy, de MM. Clavières et Fabre qui ne mettent à la disposition des malades que trois ou quatre baïignoi-

res. Malgré des installations précaires, leur nombre va augmenter rapidement de 38 en 1823 à 75 en 1827, puis 350 en 1830. Selon « l’annuaire du Cantal » de cette dernière année, Felgères, « encouragé par la prospérité toujours croissante de son établissement », a fait des embellissements et des augmentations considérables, qui en rendent la fréquentation et plus commode et plus profitable aux malades ». Son « vaste local » s’est équipé en sus de cabinets d'étuve et de douches à chute graduée, « dont l’usage a produit les plus heureux effets, ce qu'on ne possède dans aucun autre établissement thermal ». Aussi, lorsque les maires successifs Barlier et Daude projettent la construction d’un complexe thermal, M. Chevallier leur conseille d'acquérir l'hôtel Felgères « situé sur un foyer immense de chaleur, dans une partie très élevée de la ville, dans un lieu très fréquenté, et ayant une grande étendue de terrain, des eaux froides et chaudes en abondance et qui peut devenir une des concurrences les plus redoutables ». L'émission de 80 actions de 1 000 F, dont 10 données à Felgères, permettrait son acquisition par la commune et le département disposant de la majorité des actions. En 1832, A. Felgères se déclare prêt à céder son immeuble et ses sources particulières, mais l'affaire ne se réalisera pas, un autre projet ayant vu le jour. Il continuera donc son activité et, sur proposition de M. Darcet qui en a établi de semblables à Vichy, l’hôtelier créera « une étuve sèche chauffée par les eaux à 38° c. » pour l’incubation artificielle des œufs. Il recevra pour récompenser son esprit d'initiative une médaille de la société d'encouragement. Maïs la technique est trop archaïque pour se révéler rentable : on place les œufs dans un panier sur une couche de paille ou de laine et celui-ci sur une chaise que malheureusement les visiteurs et la lingère « dérangent sans le moindre scrupule »; vingt jours plus tard, les poulets éclos sont parqués dans la grange voisine. L'espérience débouchera sur un échec.

Malgré ses « beaux appartements », malgré son « escalier très large permettant de transporter les malades en chaïse à porteurs jusque dans leurs chambres », malgré ses « jardins » et ses « vastes cours », malgré ses « quatre cabinets de baïns », ses « deux baïgnoires en métal » qui se sont ajoutées aux quatre en laves de Bouzentès, malgré sa « belle position » proche du Par, l'établissement Felgères n'offre pas, selon Teilhard, médecin à Murat, le confort et les conditions d'hygiène suffisants : pour se rendre aux étuves, les curistes doivent passer dans les cabinets « tristes et mal éclairés » où d’autres malades prennent les baïns, séparés seulement par des rideaux. Les douches descendantes ne peuvent être réglées, pas plus que le degré de chaleur des étuves. Les malades, parfois oubliés dans ‘un bain trop chaud ou trop froid, « sont livrés à leurs propres instincts…., sont leurs propres médecins. Un garçon et une fille de service doivent suffire à tout ». De plus, la piscine ayant été abandonnée, les curistes doivent attendre longtemps aux jours d’affluence. Bref, uniformité du traitement, « manque d’une direction éclairée-et d'organisation matérielle », méfiance à l'égard du corps médical pour

des motifs pécuniers, concurrence aussi d'établissements de bains rivaux, guère mieux équipés pourtant, sonneront le glas de l'hôtel Felgères qui cessera pratiquement de fonctionner à partir de 1843, sera transformé plus tard en caserne de gendarmerie et, ensuite, sous le nom d'hôtel Notre-Dame, acquis par un autre teneur de bains, M. Ginisty. Le Docteur Dufresse de Chassaïigne affirma que le sieur Felgères « s’y serait ruiné ».

L'établissement Clavières

Lorsque J.-B. Bouillet visite Chaudes-Aigues en 1834, Bernard Clavières donne des baïns dans trois ou quatre baïignoires qu'il a installées dans l’ancien moulin de La Vernède, à l'emplacement occupé aujourd’hui par le Centre de rééducation fonctionnelle. Huit ans plus tard, M. Teiïlhard constate que les efforts du propriétaire ont porté des fruits : la maison est devenus un véritable petit établissement avec trois cabines de bains, un cabinet à deux baïignoires équipées de douches descendantes qui chutent d’un réservoir situé à quatre mètres de hauteur, une salle d’étuve, un bassin de refroidissement maçonné. Deux sources émergent près du pont et l’alimentent : l'une, la source Clavières, débite 16 l/mn d’une eau à 37°5; l’autre, prenant naissance sous la maison du sieur Jalbert, dit « Pécaire », et utilisée sans l'autorisation de la mairie ni de la préfecture, 36 l/mn à 65°5. L'extension de l'établissement a obligé B. Clavières à se faire concéder par la ville une partie des eaux du Par depuis 1831, adjudication qui sera un peu plus tard l’objet d’un procès avec la commune. Teilhard loue le soin et la propreté qui règnent dans cet établissement. Aménagements et agrandissements vont augmenter sa Capacité d'accueil : en 1865, « une aile de bâtiment » le long du Remontalou comprend un bel hôtel massif et, dans son prolongement, un vaste corridor chauffé sur lequel s'ouvrent huit cabinets de bains dont six avec douches descendantes, quatre cabinets d’étuve, deux douches de vapeur, trois réfrigérants. Les curistes logent sur place ou dans l'hôtel Fabre voisin, « l’un des plus beaux de la localité » selon le Docteur Brémont, non loin de la fontaine thermale où ils peuvent boire.

En 1874, le nombre de baïigneurs ayant fréquenté la maison Clavières est estimé à 150 à raison de 10 jours de cure chacun, bien que le teneur de baïns n’en ait déclaré que la moitié dans le but d’échapper le plus possible à la taxation. La pleine saison ne dure qu'un temps restreint, de la mi-juillet aux premiers jours de septembre. Sa situation en plein centre ville, mais au bord du ruisseau, lui causera des dégâts importants à plusieurs reprises. Ainsi, en juillet 1883, un fameux ouragan détruira toutes les conduites et menacera même d'emporter le bâtiment. L'établissement Clavières ne s’en remettra pas, d'autant plus que le maire A. Roussilhe va lui porter un coup fatal. Excédé par les « commérages de concierge » qui l’ont rendu responsable du retard mis à adjuger les deux tiers des eaux du Par

à un seul concessionnaire, il presse le préfet de donner cette autorisation dans une lettre datée de juillet 1886 : « Il faut absolument que cette question se tranche et sur l'heure, lui écrit-il, … dans l'intérêt de tous, … à la veille des périodes électorales ». Le dimanche 14 août 1887, la commune décidera la mise en adjudication des eaux du Par pour 1888 au plus offrant. Abrial, concurrent de Clavières, en obtiendra la concession et ce dernier se verra privé d’une alimentation en eau chaude indispensable à la survie de son établissement, malgré un procès intenté à la ville conjointement avec Verdier, autre teneur de bains. En 1889, la maison ne reçoit plus de malades. Lors de l'enquête effectuée en 1915 par l'autorité militaire, dans le but d'envoyer à Chaudes-Aiïgues des soldats convalescents, elle est signalée dans un état de délabrement tel qu'elle ne paraît pas utilisable sans de grosses réparations. Il est vrai que les projets de construction d’un grand complexe thermal et la concurrence de l’ex-établissement Abrial acheté et rénové par M. Ginisty, n'ont guère incité la famille Clavières à la moderniser.

L'établissement Verdier

Un troisième établissement, de création plus récente, s'est établi à environ 100 mètres en amont du précédent, dans le quartier Saint- Jean. M. Verdier, ancien percepteur, l’a fondé. Après son décès survenu au début de l’année 1841, ses héritiers décident d’abord de l’affermer; maïs, faute de candidats ou après mûre réflexion, ils annoncent dans le journal « La Haute-Auvergne » du 19 juin qu'ils continueront à le diriger après l'avoir « amélioré et embelli ». L'année suivante, M. Teilhard y dénombre quatre cabinets de bains et deux cabinets d’étuve. Chaque baignoire est équipée d’un robinet d'eau froide et d’un autre d’eau chaude; au-dessus, un robinet de douche, auquel s'adaptent des tubes aux diamètres différents (6 à 11 mm), laisse chuter de 3 m l'eau d’un réservoir en zinc et en cuivre. Un inconvénient pourtant : il arrive « qu'on ne puisse préparer un bain tempéré par défaut d’eau thermale refroidie » et le service s’interrompt alors. On prévoit donc l'installation de deux réservoirs d'eau refroidie pour donner quatre-vingt baïins par jour.

En 1865, l'établissement s’est développé. Il dessine un U s’ouvrant par une vaste cour sur la voie principale : au fond et à gauche, l’hôtel et ses dépendances, à droite, les salles de bains avec douches et deux étuves. Les usagers circulent dans une galerie vitrée donnant sur la porte d’entrée, peuvent loger sur place ou dans l'hôtel Rochette tout proche. L'eau chaude provient de la source du Par dont une partie a été concédée en exploitation au sieur Verdier ou à ses successeurs à partir de 1834.

Au cours de l’année 1874, ce modeste établissement a reçu 130 baigneurs — estimation approximative — bien que le propriétaire n'en ait déclaré que 83. Comme Clavières, il se plaint des maigres

bénéfices des teneurs de bains qui doïvent « combler avec le petit produit de leur hôtellerie le déficit constant de l'exploitation des eaux » et de l'obligation qu'il aura de fermer si la régression continuelle du nombre de malades depuis quatre ans se poursuit. Pourtant, trois années plus tard, le journal « La Haute-Auvergne » écrit que « l'établissement Verdier s’est enrichi de nouveaux et puissants moyens curatifs », preuve que les investissements n'effraient pas son propriétaire. Mais la mort de Félix Verdier précipitera sa décadence. En 1881, le sieur Chassany représente sa succession comme fermier de l'établissement vendu en 1884 à un Aveyronnais. Son exploitation cessera trois ans plus tard lorsque la commune décidera d’adjuger la totalité des eaux du Par disponibles à J.-B. Abrial.

La pérennité de l'établissement Abrial

C'est la maison de bains la moins importante à ses débuts qui survivra à toutes les autres et constituera l'embryon de l'établissement thermal moderne actuel. Le Docteur Teilhard constate qu'elle a été créée sans frais, vers 1837, par le sieur Bonnefoy dans le moulin du Ban. Elle n'offre alors aux usagers que deux modestes baignoires et un cabinet d'étuve. Mais elle bénéficie du considérable avantage d’être alimentée par les eaux chaudes à 62° de la Grotte du moulin naissant à l’intérieur même du vétuste bâtiment, dans un bassin carré qui en contient environ un mètre cube. Elle deviendra la propriété de Jean Abrial qui lui donnera l'extension souhaitable et en fera le premier établissement thermal privé de Chaudes-Aigues. Dans les années 60, l’ancienne maison sise sur la rive droite du Remontalou, au midi de la ville, comprend : au rez-de-chaussée, et près du « caveau » où sourd la fontaine chaude, une salle d’attente à température douce, quatre cabinets de vapeur de température progressive avec douche, un appartement chauffé où sèche le linge des baigneurs; aux étages supérieurs, des chambres. Autour du moulin médiéval ou adossés à lui, les autres bâtiments abritant sept cabinets de baïns avec baignoire et douche descendante et autant de réfrigérants. Un corridor s'ouvre d’un côté sur le bas de la maison originelle, de l’autre en face d’un hôtel qu’Abrial a fait construire. Les bains y sont administrés aussi bien l'hiver que l'été, et les malades peuvent boire à l'aise et à l'abri l’eau de la source thermale. Le service est assuré, comme dans les établissements concurrents, par les domestiques de l’hôtel rémunérés au pourboire. En 1874, ils ont donné 1 500 bains à 150 curistes. Pour attirer la clientèle, le propriétaire a baissé leur prix de 1 F à 0,75 F l’un. Mais les eaux chaudes de la grotte du moulin ne suffisent plus; Abrial empiète indument sur le terrain communal de l’Estende afin de s'emparer « d’une source d’eau thermale dont le point d'émergence [se trouve] sur la fraction usurpée et qui, de tout temps et ancienneté, a servi au chauffage et autres usages des maisons habitées par les pétitionnaires ». Ceuxci, au nombre de quatre, demandent à la municipalité le rétablisse-

ment de leurs droits. Après enquête du tribunal civil, satisfaction leur sera donnée : par onze voix contre deux, la commune se déclarera propriétaire du terrain et de la source de l’Estende. Toutefois, afin de permettre à l'établissement de fonctionner correctement, Ja ville accordera, en 1887, à J.-B. Abrial un baïl pour 18 ans des deux tiers des eaux du Par, moyennant un fermage annuel de 1 800 F. A partir de 1889, il reste le seul « teneur de baïns », tous les autres ayant mis la clé sous la porte. C'est l'époque où Chaudes-Aigues connaît la décadence, le nombre total des baïgneurs étant inférieur à 300. Aussi J.-B. Abrial s’estimera très chanceux de pouvoir céder son établissement à M. Mary-Raynaud, directeur à Paris de la banque d'Etat, et escroc notoire dont nous avons déjà narré les turpitudes. Grâce à ses relations, ce dernier a réussi à drainer vers Chaudes-Aigues un flot de 1 000 curistes au cours de l’année 1890. Pourtant ses initiatives hardies, voire sauvages, inquiètent le conseil municipal présidé par A. Roussilhe : n'’a-t-il pas fait « entreprendre et se poursuivre des travaux de fouilles et de sondages dans le tènement connu sous le nom de moulin du Ban », qui ont augmenté le débit de la source mais eu également des « conséquences désastreuses » en abaissant « sa chaleur normale » par infiltrations d’eau froide. Au printemps 1891, quand Mary-Raynaud est convaincu d’escroqueries, la ville devra « rétablir les choses en l’état primitif, combler les excavations pratiquées dans l'intérieur de l'établissement, … et aveugler le trou de sondage ouvert à l'extérieur. ». Les biens de Mary-Raynaud ayant été saisis, l'établissement sera vendu en folle enchère le 8 avril et racheté par son ancien propriétaire pour 56 340 F. Ce dernier Île cèdera, un mois plus tard, à une société en voie de formation au nom de laquelle agissent MM. Flament et le comte de Bondy. Pour éviter que les forages ne soient repris, et malgré les protestations des acquéreurs, la commune obtient la délimitation d'un périmètre de protection autour de la source du Par qui englobe celles du Moulin du Ban.

« L'Auvergne thermale et pittoresque » ne tarit pas d’éloges à l'égard de « la nouvelle société »; grâce à « des prodiges d'activités », elle a « obtenu un vrai succès pour une première année d’exploitation » en attirant dans la ville « 1 500 baigneurs ou touristes ». La vérité semble toute autre que celle présentée par la revue : lorsque M. de Gouy d’Arcy meurt en 1901, le maire Ginesty déclare au conseil municipal que, « par la faute d'un directeur défectueux », le nombre de baïgneurs n’a pas dépassé 200 au cours des années précédentes. En conséquence, l'établissement du Moulin du Ban étant à vendre « judiciairement » le 3 avril à la barre du Tribunal de la Seine, sur mise à prix de 80 000 F pour les immeubles et 21 419 F pour les objets mobiliers, il propose l’achat de l’ensemble par la commune qui pourra ainsi l'affermer, service compris, 7 000 F par an et s'octroyer par la même occasion le monopole des eaux. A l’unanimité le maire sera délégué aux enchères. mais, une fois de plus, l’administration

entrave un projet qui aurait pu faire gagner bien des années à Chaudes-Aigues dans le développement du thermalisme, car la loi stipule

que les communes ne sauraient être autorisées à acquérir des immeubles en vue de spéculations...

Et on en restera là. jusqu'en 1903. Au cours de cette année, l’hôtelier Ginisty, qu'il ne faut pas confondre avec le maire Ginesty, achète l’ex-établissement Abrial et Chaudes-Aigues entre alors dans l'ère moderne du thermalisme.

B. — VERS LA CREATION D'UN ETABLISSEMENT THERMAL MODERNE OU « TOUT VIENT A POINT QUI SAIT ATTENDRE »

À l'assemblée provinciale d'Auvergne de 1787, et pour la première fois, les délégués de l'élection de Saint-Flour avaient réclamé la création d’un établissement thermal à Chaudes-Aigues. Vœu pieux sans suite. On n'en reparla plus jusqu’à la Restauration et la nomination à la tête de la commune de J.-B. Barlier. Nous avons déjà mentionné les efforts déployés par cet homme intelligent et dévoué au Caldaguès pour sensibiliser ses concitoyens à la valeur médicinale du trésor que la nature leur dispensait si généreusement et leur apprendre combien l'exploitation rationnelle des eaux thermales pouvait être le pivot de la prospérité publique et de leur fortune privée. Pour atteindre un but si louable, il obtint avec l’appui du gouvernement l'envoi à Chaudes-Aiïgues du chimiste Chevallier, intéressa au projet d’un établissement thermal de nombreux savants et gagna à cette cause le préfet Delamarre. Le succès ne récompensa pas son activité débordante et son esprit d'initiative, mais l’élan était donné qui finirait bien un jour par vaincre l'ignorance, la routine, les tracasseries d’une administration bornée et décourageante, tous les obstacles dressés par des personnalités trop soucieuses de leurs intérêts particuliers.

1833-1838 : le premier projet d'établissement thermal moderne

Il reviendra aux successeurs de J.-B. Barlier, MM. Daude fils et Podevigne de Bouschâtel, de lancer le premier projet de construction d'un magnifique établissement thermal, immédiatement au-dessus des réservoirs d’eau chaude, « afin de tirer parti de tout ce que cette disposition aura d’avantageux pour la bonne distribution de la chaleur ». Les plans conçus par l'architecte clermontois Ledru sont ambitieux : des bâtiments luxueux dans un cadre idéal, avec rez-de-

chaussée donnant sur la place. Sont prévus une salle de baïns de vapeur pris en commun et gradués « en raison de l'élévation à laquelle se place le malade », des cabinets pour transpiration forte ou modérée, des étuves pour baïns secs, des cabinets de douches avec ou sans vapeur, des piscines, des pièces « pour onctions, frictions, massages », des salles avec lits de repos et bien d’autres commodités. À chaque extrémité, — pour ne pas mélanger torchons et serviettes —, deux grandes piscines gratuites accueilleront les indigents avec douches, baïgnoires, étuves et bains de vapeur. Dans une galeriepromenoir couverte, les curistes pourront boire les eaux thermales abondamment distribuées par des fontaines jaillissantes. Une partie de l'établissement sera réservée aux jeux et distractions, une troisième étant occupée par un hôtel et des pavillons individuels. Ne lésinant pas sur la dépense, Ledru a même prévu des embellissements dans toute la ville : la traversée prévue de la route Saint-Flour-Rod:z aménagée en promenade avec plantations, le revers des montagnes jusqu'aux plateaux voisins transformé en jardins, bosquets, salles de verdure et de jeux, un étang sous la chapelle, grâce à une digue barrant le Remontalou en aval de la grotte, une petite piscine pour les nageurs alimentée par le trop-plein d’eau chaude et même un grand bassin pour « les chevaux dont les infirmités pourraient être soulagées ou guéries » entouré d’écuries chauffées à la vapeur. Sans parler du développement considérable que prendraient l’incubation artificielle des œufs et l’industrie de la laine. Le devis évalue le coût de l'opération à 4 500 000 F, somme colossale pour l'époque; le financement sera assuré par une souscription locale et par des actionnaires. Deux délibération successives du conseil municipal (août 1833 et août 1834), la première en présence du préfet Delamarre, proposent à l'association qui se chargera de réaliser ce projet la concession de Ja moitié des eaux thermales pendant cinq mois contre une indemnité de 2 000 F versée à la commune. Le député de Saint-Flour Dessauret, le baron d’Alibert de la faculté de médecine de Paris, MM. Darcet de l'institut, Roussilhe conseiller général et avocat à Saint-Flour, Barlier ancien maire de Chaudes-Aiïgues écrivent tour à tour au préfet pour qu'il soutienne le grand dessein et sollicite le concours du gouvernement. Le Conseil général alloue une subvention de 2 000 F pour créer une piscine et quelques douches en faveur des indigents de l’hospice. À la même époque, les sieurs Podevigne et Bonniol publient leurs thèses sur les eaux de Chaudes-Aigues. Tout semble concourir à la réussite. Hélas ! premier projet, premier échec ! Sans doute a-t-on vu beaucoup trop grand. et la haute administration est si éloignée de Chaudes-Aiïgues. En 1838, le plan Ledru semble abandonné: un second, « aux proportions plus restreintes », va lui être substitué.

1838-1842 : l'échec du projet de « L’estende »

Dans une délibération du 14 août 1838, le conseil municipal se plaint de ce que toutes « les entreprises jusqu’à ce jour » se sont « évanouies », tantôt en raison de plans trop ambitieux effrayant les

actionnaires, tantôt parce que les prétentions de la ville ont été exagérées quant à l'intérêt demandé en échange de la concession des eaux. Sur intervention du sous-préfet Pinoteau qui s’est rendu à Chaudes-Aigues, il décide d'accepter la concession gratuite des deux tiers des eaux du Par ainsi que la cession du terrain communal de « L’'Estende » et du lit du ruisseau si son détour s’avère nécessaire, à toute société qui envisagera la création d’un établissement thermal de bon standing. Il y met cependant deux conditions : des bains seront réservés aux indigents du Cantal et des baïgnoires installées à l'usage exclusif de l’armée. Quinze jours plus tard, l'architecte du département de la Dordogne, Catoire, qui a fait ses preuves en se chargeant du plan d’embellissement de Périgueux, vient sur les lieux dresser un avant-projet, tandis que la ville prend l'engagement d’acquérir quelques propriétés privées en recourant s’il le faut à l’expropriation forcée. Il ne manque plus que l'ordonnance royale favorable à cette création. Le coût raisonnable de l'opération est estimé à 400 000 F. L'exemple venant d’en haut, le conseil général propose l'achat de vingt actions de 500 F chacune. Le préfet intervient auprès du ministre de l’intérieur en faveur de la « société en commandite par actions pour la construction et l'exploitation des baïins thermaux à Chaudes-Aigues, chef-lieu de canton de l’arrondissement de Saint- Flour, Cantal ». Le député Dessauret, qui n’aura pas ménagé sa peine, appuie ce nouveau projet. Plans et devis sont approuvés le 24 novembre 1838 par le maire Daude et les conseillers municipaux.

Mais le 21 février 1839, le conseil des bâtiments civils, très favorable à cette réalisation, ne peut cependant l’accepter telle quelle : le deuxième étage du bâtiment manque d'éclairage et de vestiaires et certains travaux sont jugés trop dispendieux, en particulier les deux ponts prévus, un pour chaque sexe, jugés superflus. L’échange d2 lettres et des dossiers entre la municipalité, les administrations départementales, le préfet, le ministre de l’intérieur, l'architecte, va durer toute l’année. Finalement Catoire, excédé, écrit au préfet ne pouvoir travailler au projet définitif sans un décret de déclaration d'utilité publique et l'assurance qu’une société sera constituée. Cependant la commune active la procédure : enquête commodo et incommodo pour s’approprier les terrains privés, procès-verbal d’expertise, arrêté de non immixtion dans l’achat des terrains à la charge des concessionnaires. En août 1840, trente-quatre expropriations sont envisagées : cinq maisons, les moulins Lacombe et Bonnefoi, des

terres, prés et jardins, le tout évalué à 63 338 F.

Mais pour la troisième fois, le 12 août, le conseil des bâtiments civils refuse le plan qui doit être modifié. Deux ans s’écoulent; le préfet de Bantel se plaint à Catoire, sur un ton sec, de sa négligence : « Je ne sais vraiment à quoi attribuer un pareil retard ». L'architecte répond que sa bonne volonté n’est pas en cause; c’est l'administration qui laisse traîner l'affaire. Enfin, le 17 septembre 1842, tout semble rentrer dans l’ordre : le plan a été revu, le devis s'élève à 424 638,67 F

non compris les honoraires de l'architecte, les immeubles à acquérir coûteront 63 338 F aux concessionnaires, le conseil général a voté une subvention de 10 000 F, les deux tiers des eaux chaudes du Par seront concédées pendant 99 ans. Reste la déclaration d'utilité publique. L'ordonnance royale qui l'officialise ne parviendra au préfet que le 24 août 1844. Les journaux locaux pensent que ce projet « raisonnable et positif » sera exécutable, parce qu'il n’est pas « absurde » comme celui de Ledru, et louent MM. de Pompignac, Daude, Barlier et surtout le sous-préfet Pinoteau de l'avoir soutenu sans réserve.

Mais, en janvier 1846, la première pierre n'est toujours pas posée. Le conseil général essaie de remettre le projet sur les rails en décidant qu'« une subvention de 15 000 F sera allouée aux capitalistes qui se rendront soumissionnaires de l'établissement thermal de Chaudesaigues ». Quant à M. Catoire, impatient — on le comprend — de se faire régler ses honoraires d'architecte et ses frais de déplacement, il reçoit 10000 F d’acomptes prélevés sur la souscription, le surplus devant lui être versé « à l'exécution de l’entreprise ». En juin, l’espoir renaît et « l'union provinciale » croit pouvoir annoncer « de source certaine » la constitution, à Paris, d’une compagnie industrielle dans le but de fonder cet établissement tant désiré. En effet, le 28 juin, sont déposés par devant M° Grandidier, notaire à Paris, les statuts de la « société pour l'exploitation des eaux thermales de Chaudesaigues » au capital de 500 000 F, dont l’administrateur gérant sera M. Henri de Serres, sous la tutelle d’un « conseil de surveillance » de cinq membres comprenant notamment le baron Pinoteau, ancien sous-préfet de Saint-Flour, et J.-B. Barlier, ancien député, domicilié à Chaudes-Aigues. Les actionnaires toucheront annuellement 5 % d'intérêt plus 4 % du dividende restant. La commune encaissera 1/20° des bénéfices, tous frais déduits. Au rythme de 1 200 baiïgneurs par an, dont « le chiffre ne pourra que s’accroître », grâce aussi à la construction récente de deux hôtels garnis, le bénéfice net d’une saison thermale étalée de mai à septembre est évalué à 21 850 F.

Pourtant, comme le précédent, ce projet plus réaliste tombera à l’eau, si l’on peut dire. Le 26 décembre 1849, le ministre de l’agriculture et du commerce ne cache pas au préfet du Cantal que de nombreux obstacles restent à aplanir avant d'intéresser le gouvernement à la création d’un grand établissement à Chaudes-Aiïgues, et il se réserve, sans prendre d'engagement, d'examiner « le cas échéant » si des crédits du budget de son ministère permettraient de seconder les efforts des associés et du département. La Seconde République vient d’être enfantée dans la douleur; d’autres préoccupations plus terre à terre occupent nos hommes politiques. Les eaux de Chaudes-Aiïgues seront une fois de plus négligées. La lettre du ministre suscitera déception et découragement au sein de la municipalité et les sociétaires reprendront leur liberté avec leurs actions. Le plan et les devis de l’établissement de l’Estende, dont la façade devait se dresser, majestueuse, face au pont de l’hôpital-hospice, resteront enfouis à tout jamais dans les cartons d'une administration déconcertante.

1853-1862 : nouveaux espoirs, nouveaux échecs, et une ville en effervescence

Heureusement, tout le monde n’a pas perdu l'espoir de voir sortir de terre ce complexe thermal en perpétuel devenir. Le Docteur Dufresse de Chassaigne, nommé inspecteur des eaux de Chaudes-Aigues, se déclare plus que jamais convaincu que la vérité finira par éclater sur les propriétés thérapeutiques des eaux chaudes et veut lutter pour leur promotion « malgré les entraves et les contrariétés de toute espèce qui ont été suscitées par quelques personnes de la localité ». À l'évidence, les « teneurs de baïns » ne voient pas d'un bon œil la présence dans la ville d’un inspecteur des eaux préposé à leur surveillance et la construction d’un établissement qui éliminerait les leurs.

En juillet 1853, le conseil municipal se manifeste à nouveau. Il se proclame «agacé » parce qu'on s'occupe depuis vingt-cinq ans d'une « œuvre capitale » sans résultat « pour avoir voulu trop embrasser au début ». À la demande du maire G. Brémont, il envisage de prendre le taureau par les cornes en se chargeant lui-même de l’entreprise. L'architecte Raulhiac est sollicité pour dresser le plan d’un établissement dont la construction est souhaitée sur un autre emplacement, entre l’hôpital-hospice et la maison Clavières, le lit du Remontalou devant être voûté à ses deux exprémités « pour une meilleure communication avec la place publique » (Gravier). Quelques riverains seront expropriés, le moulin du Ban et la propriété Verdier achetés pour supprimer la concurrence. Décision sans lendemain, car le conseil général, très divisé, n'apporte pas le concours financier espéré, malgré l'appui de la préfecture.

Demeure l'espoir de la formation d’une société par actions que le conseil municipal s'emploie à susciter pendant plusieurs années. Il renaît vers 1856 avec l'intérêt que porte à Chaudes-Aiïgues le sieur Vaissier, dont le père était originaire de Saint-Urcize, personnage ambigu « lancé dans le monde des affaires » à Paris. Après bien des atermoiements, il donne en juillet 1859 l'assurance qu'il dispose des appuis et des moyens financiers nécessaires pour constituer une société au capital de 300 000 F capable de réaliser enfin l'établissement thermal souhaité depuis un demi-siècle. Le conseil général l’approuve et garantit un minimum de 4 % d'intérêts aux actionnaires. Sous l'impulsion du maire Verdier-Chantal, la commune fait un effort pour appâter les porteurs d'actions en leur promettant 1/4 % d'intérêts supplémentaires. Vaissier apportera à la société « les études et les travaux auxquels il s’est livré, les voyages qu'il a faits, les dépenses de toute nature que l’entreprise lui a occasionnées ou lui occasionnera. ». En échange, il sera gérant avec obligation de résider à l’établissement pendant la saison des bains, recevra un salaire fixe de 3 000 F par an et une part des bénéfices. Un caissier lui sera adjoint pour manipuler les fonds et un conseil de surveillance nommé par l'assemblée générale de la société exercera sur lui son droit de tu-

telle. Le bénéfice net sera divisé en 100 parts : cinq au profit de la commune pour prix de la concession des eaux, cinq à la gérance, quarante-cinq aux actionnaires à titre de dividendes et autant au fonds de réserve pour subvenir aux dépenses imprévues et à l’amortissement des actions par voie du tirage au sort. Son excellence le ministre de la guerre sera prié « de vouloir bien aider, par une subvention, à la création d’un établissement qui peut être pour l’armée d’une grande utilité ». M. Marambat est choisi comme architecte par la « compagnie des eaux thermales ».

Mais de sérieuses divergences opposent bientôt la municipalité, le juge de paix et quelques personnalités de la ville qui tiennent à l'implantation du bâtiment sur le terrain de l’Estende, au centre de Chaudes-Aigues, et la société soutenue par une partie de la population qui désire le construire à « La Luzerne », à l'entrée nord du bourg et en contrebas de la route nationale où ont pris place aujourd’hui les terrains de jeux. Une lettre confidentielle adressée par l'architecte au promoteur Vaissier et, selon son auteur, destinée à éclairer l'administration, est révélatrice de la tension qui règne alors chez les Chaudesaiguois. Il y est question de « personnes résidant dans la localité » qui « n’ont pas hésité un instant à sacrifier les intérêts généraux à leurs intérêts propres » en fournissant au préfet des renseignements erronés. Il y critique vivement l’obscurantisme du conseil municipal qui s’est opposé systématiquement et absurdement aux idées de Vaissier, comme il s’est refusé à subventionner le projet de « salle d’asyle » formé par le curé Taïlland et destiné à apporter « le progrès de la civilisation et un peu de bien dans la classe ouvrière »; il vilipende « le mauvais esprit dont se trouvent imprégnées beaucoup de personnes de Chaudesaigues », ajoutant, avec méchanceté, que « les étrangers, qui restent seulement vingtquatre heures à Chaudesaigues, se demandent s'ils sont dans une ville de Cochinchine, et sont à se demander également comment cet état de choses peut exister sous le règne de Napoléon III »; il stigmatise les bourgeois du pays qui ne veulent pas plus de l'établissement thermal que de l'instruction de la classe ouvrière afin de rester « les premiers à la ville et les maîtres de tout ». Si ces derniers ont figuré sur la liste des souscripteurs c’est, assuret-il, dans le but « d’anéantir de l’intérieur la compagnie en portant le ver dans le fruit ». Il balaïe les arguments d'ordre financier invoqués par les adversaires du projet en affirmant que l'implantation à la Luzerne » ne coûtera que 300 000F au lieu de 462 208 F à « l’Estende ». Marambat met donc en garde l'administration contre ceux qui excitent la population en répandant le bruit que les agents de la compagnie ont incité les propriétaires des immeubles de « l’Estende » à exagérer leurs prétentions. Il répond à l'accusation portée contre les principaux actionnaires de vouloir construire à « La Luzerne » sans acquérir le Moulin du Ban : comment Abrial pourrait-il rénover son établissement et concurrencer ainsi celui projeté alors qu'il ne possède pas l'argent

ne,

nécessaire à une pareille opération et que chacun connaît « son incapacité notoire » à le tenir ?

L'essentiel de ce rapport dit « confidentiel » tombe « clandestinement et furtivement » entre les mains des Chaudesaiguois opposés à la société Vaissier, ce qui n’arrange pas les choses. Au cours de l’année 1860, ce dernier agit comme s’il avait obtenu la concession des eaux et commence les travaux sous la direction de l'architecte. Pour faire face aux premières dépenses, Vaissier a prélevé des sommes considérables sur le versement consenti par les actionnaires. Plaintes en escroqueries sont alors déposées contre lui et la dissolution de sa société réclamée. Un vendredi du mois d’août 1861, le promoteur se rend à Chaudes-Aiïgues où, écrit le sous-préfet dans son rapport au préfet, il « a été l’objet d’une manifestation concertée sans doute pour agir sur l'opinion politique en vue de l'emplacement choisi par la compagnie », et qui a semblé dirigée « contre l’administration municipale ». Manifestement, précise-t-il, Vaissier et ses agents cherchent « par de sourdes excitations à soulever le sentiment public » contre le maire Chantal et le conseiller général Podevigne qui se défient d'eux, après avoir encouragé leurs projets. Le 1% septembre, le maire s'adresse à son tour au préfet pour l’informer des actes d’hostilité suscités contre lui par Vaissier et ses nombreux partisans. Ne prétendent-ils pas que le maire souhaite un établissement « devant sa porte », à un « endroit impossible » qui exigerait « une dépense de 600 000 F » ? N’affirment-ils pas, à qui veut les entendre, avoir obtenu du préfet la concession des eaux ? Ce dernier dément catégoriquement cette assertion puisque seule la commune, propriétaire, peut donner son accord. Il s'ouvre d’ailleurs au maire de ses doutes quant au succès d’une entreprise au-dessus des forces de Vaissier et approuve son « attitude prudente et ferme. à l'égard de cet individu ».

De nouveaux incidents éclateront à Chaudes-Aigues début septembre : l’assemblée des actionnaires a été orageuse; le président du conseil de surveillance s’est rendu chez Podevigne pour lui annoncer sa destitution de sa place de juge de paix et sa traduction en police correctionnelle sous prétexte qu'il a diffamé Vaissier; des inscriptions ont été placardées à la dérobée pour ameuter les habitants; enfin, la compagnie a employé une vingtaine d'ouvriers sur le chantier de « la Luzerne ». Le verdict du procès pendant devant la cour supérieure de Riom est rendu le 19 novembre 1862. Il constate que la « compagnie des eaux thermales de Chaudesaigues » a été constituée légalement et la reconnaît. Le tribunal correctionnel de Paris déboute quelques actionnaires des plaintes lancées contre Vaissier. Ce dernier marque donc des points et veut pousser son avantage en attaquant le maire pour diffamation, malgré le blâme du préfet.

De toute cette agitation stérile à laquelle le ministre de l’intérieur veut mettre fin, il ne restera que les pans de murs construits sans autorisation, présentés sur une carte postale du début du siècle,

avec une imagination débordante, comme les ruines des thermes romains et toujours debout à la fin de la dernière guerre, avant la. mise en chantier du terrain de sports. Encore une occasion de perdue pour Chaudes-Aigues quels qu'en fussent les vrais fautifs. De plus, ces querelles ont certainement nui à l’image de marque de la ville auprès d’une haute administration si rétive à l’idée d'apporter une aïde active et substantielle à la réalisation de son établissement thermal. Toutefois, une nouvelle parue dans les journaux de février 1872 atténuera ces regrets : Paul Vaissier, « ingénieur, homme d'affaires, homme de lettres à ses heures, homme de bourses quelquefois et avant tout homme d’expédients et de ressources », est condamné à la déportation et à la dégradation civique pour avoir « profité » de la commune de Paris. Sans commentaires.

1868-1879 : le roman de « La Luzerne » (deuxième épisode)

Loin de nous l'idée de prendre parti dans la lutte qui a opposé la compagnie de Vaissier à la municipalité de Chaudes-Aïgues. Mais force est de constater que ce projet de « la Luzerne », jugé si désastreux, va être repris six ans plus tard par les sieurs Podevigne Germain et Delfieux, enfants du pays, avec cette fois la bénédiction du: conseil municipal. Il est vrai que le maire n’est plus Chantal mais: Abrial Jean-Baptiste. De 1868 à 1879, onze années de gestation aboutiront à un nouvel avortement.

Le plan de l'établissement thermal conçu par l'architecte Ledru, à la demande des susnommés, est soumis en mars 1868 à la commission d’architecture du Cantal qui ne l’accepte pas tel quel, critiquant en particulier sa disposition générale et son éclairage. De plus, le devis estimatif de 182 000 F ne paraît pas correspondre à la réalité. Tout doit être revu, avec bien sûr les encouragements d'usage.

Le nouveau plan soumis au conseil des bâtiments civils le 4 août 1878, avec un devis de 183 000 F, est approuvé, malgré quelques réticences et bien qu'il concerne seulement le rez-de-chaussée et le premier étage. L'établissement sera divisé en trois parties : un hôtel à deux étages; deux sections de baïns, une pour chaque sexe, au rezde-chaussée; des chambres à coucher par dessus communiquant avec l'étage correspondant de l'hôtel proprement dit. Dans sa séance du 10 juin, le conseil municipal a accordé la concession des eaux à la société fondée par Podevigne et Delfieux, « animés du plus pur patriotisme », réunissant « toutes les conditions désirables de moralité, d'aptitude et de fortune », et adjudicataires des terrains, terrassement et constructions exécutées jusqu’au premier étage par la défunte compagnie Vaissier. Les édiles locaux trouvent cette fois « l’emplacement de la Luzerne, à l'extrémité nord de la ville, … admirablement choisi, surtout au point de vue de la salubrité publique, car le Remontalou coulant du sud au nord et traversant la ville ne sera pas infecté par les eaux souvent malsaines après certains bains sulfureux et corrosifs s'échappant des baïignoires ». La concession con-

cerne pendant 99 ans et 5 mois par an les deux tiers des eaux du Par pour lesquelles les administrateurs devront construire à leurs frais un réservoir hermétique avec deux robinets, « l’un du calibre du tiers, l’autre des deux tiers du volume de la source », le premier destiné à desservir le bassin d'alimentation de la ville, le second celui du futur établissement pendant la saison des baïins. Pour chaque baiïigneur traité, la société s’engagera à verser à la commune 1 F jusqu’à concurrence de 600 F. L’excédent sera laissé à sa disposition tant qu'elle n'aura pas épongé la somme de 2000 F avancée par la municipalité pour couvrir le montant des frais et démarches. L'’établissement devra être achevé en quatre ans et une partie réservée aux indigents. L’'unanimité des conseillers s’est réalisée autour de ce projet; le conseil général l’approuve, renouvelle sa subvention de 15 000 F et émet le vœu que son excellence le ministre des Travaux publics aide financièrement les concessionnaires et que le ministre de la Guerre envoie en cure des militaires dès le fonctionnement des thermes.

Les eaux chaudes seront captées dans un réservoir en béton enduit de ciment d'une capacité de 300 m° et acheminées de celui-ci à l'établissement par des canalisations en fonte. Le cahier des charges, adopté en juin 1869, prévoit que la société devra se charger de ces travaux, accueillir en mai et septembre un certain nombre de militaires et d’'indigents soignés gratuitement, supporter le traitement du médecin-inspecteur qui assurera « la police médicale », rétribuer les gens de service, porteurs y compris.

Alors que tout semble réglé, vont recommencer les gaîtés de l'administration. De 1868 à 1870, le dossier se promène toujours du ministère des travaux publics à celui de commerce, de là au comité consultatif d'hygiène, à l'ingénieur en chef des mines, à la commission d'architecture, et nous en passons. Le 30 mai 1870, le préfet ne peut que faire part au maire de son impuissance à secouer tous les hauts fonctionnaires. Il faudra attendre deux ans avant que l'enquête d'utilité publique ne soit ouverte. Des objections sérieuses seront alors formulées par plusieurs propriétaires de terrains à « la Luzerne », notamment par le notaire Roussilhe très monté contre les promoteurs du projet. Ce qui n’empêchera pas le préfet de donner, le 6 août 1872, le feu vert à la déclaration d'utilité publique. Le notaire et quelques autres personnes menacées par l’expropriation s'opposeront à cette déclaration en usant de toutes les ressources juridiques, en particulier de la loi qui interdit toute expropriation « en vue d'intérêts privés ». Une délibération du conseil municipal (6 avril 1873), approuvée par Podevigne et Delfieux, va tourner la difficulté : bien que payés par ces deniers, les terrains deviendront propriétés communales; à la fin du bail de 99 ans, l'établissement thermal appartiendra à la commune. À la suite de cette décision, le décret d'utilité publique est signé par le Maréchal de Mac-Mahon, premier président de la III: République. Le 9 juin 1874, l’expropriation des

terrains est prononcée; les plus réticents finissent par traiter à l'amiable avec les acquéreurs.

À vous de jouer, MM. Podevigne et Delfieux ! Mais les dés sont pipés. En 1875, les deux compères se querellent lorsqu'il s’agit de verser les 160 000 F à dépenser sur le champ. Delfieux paraît avoir présumé de ses disponibilités financières et veut recourir à des capitaux privés. Podevigne le somme de respecter immédiatement « leur traité » et, devant son refus, le poursuit en justice. Le 14 novembre, il obtient du conseil municipal une délibération qui le rendrait seul propriétaire des terrains acquis et lui attribueraïit la maison Delfieux, à titre d’indemnité. Ce dernier écrit alors au préfet : Podevigne « n’a nullement envie de faire les baïins, mais son intention était et est encore de me déposséder de tout ce qui m’appartient; il vient de me faire vendre la maison, lui seul l’a poussée et aujourd’hui il s’en trouve le propriétaire ». Ne jugeons pas ! mais constatons une fois encore qu’un projet d'établissement sur le point d'aboutir échouera par la faute et l’impéritie des hommes. « Qui trop embrasse mal étreint » : Podevigne et surtout Delfieux auraient dû méditer cette maxime.

L'affaire va traîner pendant quatre années supplémentaires et les esprits s'échauffer à nouveau. La commune excédée accuse d’incurie le maire Abrial, absent le plus souvent de Chaudes-Aigues et suppléé par son adjoint Chassany. Le conseil municipal vote même, en décembre 1878, une motion à la quasi-unanimité pour affirmer que « M. le maire ne jouit pas de sa confiance ». Réparation est demandée au conseil d'Etat « des dommages que lui cause l’inexécution des engagements contractés » par les deux associés. Mais, en juin 1880, la commune est déboutée : le conseil d'Etat estime qu'aucune indemnité ne lui est due, car elle n’a reçu aucune promesse expresse de Podevigne. Le conseil municipal ne cachera pas sa stupéfaction : « à l'annonce de ce désastre, lit-on dans une délibération datée du 4 juillet, et sous le coup de la patriotique émotion qui nous agitait, nous avons tous été sur le point de résigner le mandat dont le suffrage universel nous avait honorés », mais « la réflexion a fait aujourd’hui son œuvre ». Le 8 août, il se résoudra à rembourser au pharmacien Podevigne les frais de procédure.

La leçon sera dure maïs salutaire. Le conseil municipal ajoutera prudemment au cahier des charges un certain nombre d'articles destinés à préserver désormais ses droits. En particulier, tout adjudicataire des eaux thermales sera tenu de verser une caution de 50 000 F jusqu’à ce que l'édifice soit construit aux trois quarts, et tout concessionnaire devra remettre à la commune les terrains, bâtiments et travaux effectués en cas de déchéance.

1879-1881 : les mirages de M. Calmette

Avec le projet Calmette, l'historique des thermes de Chaudes- Aigues s'enrichit d’une nouvelle page tragi-comique. En septembre

1879, alors que la commune est encore en procès avec G. Podevigne et attend le jugement du Conseil d'Etat, un certain M. Calmette va s'intéresser à Chaudes-Aigues et à son devenir. Ingénieur conseil à Paris, il s'occupe depuis plusieurs années des eaux de Vic-sur-Cère et se prétend « à la veille d'organiser une compagnie pour l’exploitation des eaux thermales et minérales du Cantal ». Une longue et fiévreuse correspondance avec l’adjoint Chassany nous révélera quelques facettes d’une personnalité difficile à saisir : tour à tour enthousiaste ou pessimiste, flatteur ou menaçant, vénal ou désintéressé, rêveur ou pragmatique, il tentera de réaliser l’irréalisable et, convenons-en, il ne ménagera pas sa peine. Après avoir refusé d'acheter à Delfieux sa part dans le procès qui l’oppose à la commune, il propose au conseil municipal d'utiliser les terrains de « la Luzerne » pour y établir un parc avec pavillon d'été, magasins, fontaine alimentée par la source ferrugineuse de la Condamine, et de couvrir le ruisseau, entre les deux ponts de pierre, pour y construire un établissement thermal et deux pavillons en fer garnis de plantes exotiques : l’un en face de l’hospice servant de salon de conversation et de jeux; l’autre, en face de la maison Clavières, à usage de restauration et de café. À Paris, il multiplie les démarches pour obtenir les capitaux nécessaires et la délimitation d’un périmètre de protection des eaux du Par « dans l'intérêt de la commune ». De Chaudes-Aigues, il se fait expédier des caisses d’eau thermale aux fins d'analyse. Mais le bourg souffre de sa situation à l'écart des grands moyens de communication, et il pense que la construction d’un chemin de fer, méme à voie étroite, le reliant à la ligne projetée entre Murat et Mende, lèverait tous les obstacles : « On n'aurait plus besoin, écrit-il au maire, de chercher le capital, c’est lui qui vous rechercherait ». Ce sera son grand souci. Il réclame à la commune 10 000 F pour payer les études indispensables à la réalisation d’un tel projet. Pour abourtir, il n’hésite pas à donner à l’adjoint Chassany des conseils politiques où se mêlent intimement flatterie et intérêt : « Si vous êtes sur la liste prochaine, vous serez nommé maire. Si vous obteniez de faire construire les thermes, on vous offrirait la place de juge de paix... Pour arriver à vos fins, jouez un coup, proposez au conseil la laïcité de vos écoles. Les congréganistes s’en vont et vous proposez les immeubles qu'ils occupent pour un hospice d’indigents et un hôpital militaire »; et il ajoute avec un optimisme communicatif : « L'hôpital, vous l'avez. dans une des maisons des congréganistes; la voie ferrée, vous l'aurez si vous voulez engager le conseil à me garantir la somme demandée pour les études. ». Malgré une certaine méfiance bien compréhensible, le conseil municipal consent, le 14 mars 1880, à lui confier la tâche « de faire revivre l'établissement thermal aux conditions stipulées dans cette délibération ». Le Docteur Biron, médecin-inspecteur, a promis la rédaction d’un mémoire sur les eaux de Chaudes-Aigues indispensable pour arracher une aide substantielle de l'Etat, appuyer la demande du périmètre de protection et accélérer la construction d’un chemin de fer à voie étroite dans le bassin de la Truyère. MM. Oudoul, député, et Abrial, conseil-

ler général, sont mis à contribution, tandis que M. Roussilhe est chargé de suivre l'affaire relative à la voie ferrée demandée.

Mais l'adjoint Chassany reste prudent : il argue de la pauvreté de la commune pour refuser sa participation à des frais d’études trop coûteux; il ne peut proposer la laïcisation des écoles congréganistes, car il doit compter avec « de faux frères dans le couvent ». Pourtant, W. Calmette ne désarme pas : dans sa réponse, il en appelle aux sentiments républicains de son correspondant et lui fait miroiter un avenir politique mirobolant s’il entre résolument dans la gauche. En mars 1880, il se rend en personne à Chaudes-Aigues et se déclare prêt à accepter les clauses du cahier des charges établi pour l'établissement de « la Luzerne », à quelques modifications près. Quant au chemin de fer à voie étroite, il pourrait se greffer sur la ligne Murat-Mende à Garabit, emprunter la vallée de la Truyère à 200 mètres des rives, parvenir à une centaine de mètres en aval du pont de Lanau avant de remonter le vallon du Remontalou, soit 15 à 17 kilomètres de parcours. Deux autres idées ont germé dans son esprit fertile : utiliser les eaux en excédent pour chauffer des serres où s’épanouiraient « toutes sortes de plantes exotiques, si recherchées aujourd’hui »; installer des couveuses artificielles conçues par un grand marchand de volailles les « ayant manufacturées » dans les villes du Mans, de Paris et de Nantes. Et W. Calmette imagine déjà Chaudes-Aigues transformée en station hivernale, estivale, militaire, horticole et avicole. Il manie tantôt l’encensoir — « Vos citoyens mettront sur le frontispice des thermes le nom béni du maire qui en aura pris l'initiative » —, tantôt le bâton du mépris — « La commune, dont les intérêts sont si gravement en jeu, ne peut rien prélever sur son budget, c’est honteux ! » ou encore « nous sommes en Auvergne, les masses sont élevées par les ignorantins dont la devise est : à bas le progrès ! ». Et il ne manque jamais l’occasion de mettre en avant des arguments politiques qu'il croit susceptibles de secouer les énergies : si M. Abrial veut retrouver son siège de conseiller général, qu'il avance les fonds pour les études de la voie ferrée; si M. Roussilhe, autre candidat, veut conserver une chance d'être élu, qu'il ne s'oppose pas, au sein du conseil municipal, à l'inscription au budget de 500 F par an pour payer les frais engagés au profit des thermes. Mais ce double appel ne trouve guère d’écho. Dans une lettre privée à l’adjoint Chassany, il confie sa déception et son découragement : « Je suis à bout de toutes ressources et comme j'ai besoin de travailler, je vais vous mettre de côté si vous ne me donnez pas un encouragement quelconque... Prêtez-moi quelques mille francs... Je suis fatigué et vous serre la main ». Il s’indigne des propos blessants tenus sur son compte par M. Roussilhe, de l'attitude de « certains brouillons » qui vivent à Chaudes-Aigues. Il veut pourtant s'y rendre si on lui paie ses frais de déplacement et d'études et se fera accompagner par des banquiers. Il souhaïte que les communes situées sur le tracé de la voie ferrée à laquelle s'intéresse Léonard Paupier constructeur, cèdent leurs communaux et propriétés privées.

Malgré les promesses de W. Calmette que soutient le député Oudoul, la prudence reste la règle à Chaudes-Aïgues. De plus, les élections municipales de janvier 1881 ont été favorables à ceux qu'il appelle les « mauvais génies ». Bientôt Calmette perd la confiance des administrateurs de la ville. Le maire Vaissier s'inquiète du fait que les deux associés, Calmette et Hacquart, ont pris option sur l'établissement du Moulin du Ban, ses sources et les terrains avoisinants, et qu'ils semblent donc abandonner le projet initial. En février 1882, il adresse « à cet individu », c’est-à-dire Calmette, une sommartion énergique demeurée sans réponse. Et le projet de « la Luzerne » capotera définitivement.

1890. L'établissement du Moulin du Ban aux mains d'un financier véreux

Rappelons pour mémoire, en y ajoutant quelques précisions, l'épisode Mary-Raynaud, homme d’affaires véreux, qui a pris en charge l'établissement Abrial, dit du Moulin du Ban. Ce dernier ne pouvait tomber en de plus mauvaises mains. Celui qui s'appelle en réalité Raynaud Mary Hippolyte est né au Saillans d’Andelat dans une famille qui acquerra le château. Sa vie sera semée d’escroqueries, de banqueroutes frauduleuses et de démêlés avec la justice. Son cabinet d'affaires parisien est déclaré en faillite en 1878. Réhabilité en 1880, Mary-Raynaud fonde la « Banque de la Bourse » qui sombre dans un krak mémorable quatre ans plus tard. Sur plainte de ses créanciers, il est condamné à trois ans de prison, puis grâcié. Nullement complexé, il crée la « Banque d'Etat » en 1887. Bénéficiant, on ne sait trop pourquoi, d’une popularité usurpée, il se présente à la députation dans la circonscription de Saint-Flour, est élu le 14 septembre 1890 avec de nombreux suffrages chaudesaïiguois. N'a-t-il nas, grâce à ses relations, attiré dans le bourg un millier de curistes ? N'est-il pas arrivé dans la ville des projets pleins la tête ? Acquéreur du château du Couffour, il veut créer avec le Moulin du Ban un grand complexe thermal. Malheureusement pour lui, sinon pour Chaudes-Aiïgues, le 29 novembre, sa banque « saute » et il s’enfuit à l’étranger. Son élection est invalidée, ses biens saisis et vendus aux enchères, et nous avons raconté comment son ancien propriétaire, Abrial fils, racheta le moulin du Ban. Un an plus tard, le château du Couffour est à son tour enchéri.

Les rêves du trop célèbre financier s’évanouissent en même temps que les espoirs mis en lui par une grande partie de la population. Mais comme le proclame le proverbe patois « Tchat estchalda crint l’aïa frida » — chat échaudé craint l’eau froide — et la municipalité s’est montrée réservée à son endroit d'autant plus que les sondages sauvages entrepris à son initiative pour augmenter le débit des sources du Ban ont fortement déplu. Malgré tout la déception a été grande, tant on avait cru un instant avoir déniché l'oiseau rare

capable, avec ses capitaux et ses relations, de prendre la tête d’une société thermale solide et fiable.

1891-1897 : Après l'escroc, un comte et deux marquis

En mars 1891, Abrial fils revend le Moulin du Ban et sa source à une société au nom de laquelle agit Ch. Flament. A sa tête, de grands noms : le comte de Bondy, les marquis de Beauvwir et de Gouy d'Arcy. Nous avons raconté, à propos de cet établissement, leurs démêlés avec la commune. Malgré leur opposition, le 21 février 1895 celle-ci obtient un décret ministériel qui délimite un périmètre de protection englobant toutes les sources de Chaudes-Aïgues. Ayant cependant reçu l'assurance de la municipalité que le baïl de la source du Par, consenti en 1889, sera reconduit à leur profit pour 18 ans, moyennant une indemnité de 1 800 F, les copropriétaires décident de persévérer. Pour cela, ils sollicitent en 1893 l’autorisation d'exploiter outre leur source particulière de « la Grotte du Moulin » celle toute proche de « la Bonde du Moulin ». Deux ans passent; l'administration reste muette, ils s’en plaignent au préfet. Ce dernier tance vertement le nouveau sous-préfet, M. Ramondou qui active les recherches afin de retrouver le dossier en souffrance. Le 5 novembre, il le découvre enfin, classé par mégarde dans un carton « au milieu des préparatifs du départ de M. Fazulhes » son prédécesseur. Finalement, l’exploitation et la vente de l’eau minérale des deux sources ne seront autorisées par décret ministériel que le 14 janvier 1897. Par contre, le projet d'aménagement de serres, imaginé par Ch. Flament, ne verra pas le jour : il aurait nécessité pendant sept mois (d'octobre à avril) 3 500 h1 d'eaux chaudes.

La construction, à partir des bâtiments du Moulin du Ban, de thermes modernes reste toujours d'actualité; et l’affaire urge si l’on en croit le journal « La Haute-Auvergne ». Car tout va de mal en pis à Chaudes-Aigues depuis quelques années. Bernard Clavières, candidat en 1895 au conseil d'arrondissement, est pris à parti : le rédacteur l’accuse d'être un protégé du maire Roussilhe qui laisse « somnoler la commune ». Qu'on en juge : seulement trente à quarante baigneurs ont fréquenté Chaudes-Aigues au cours du mois d’août. Certains malades couchent « comme au régiment » à quatre ou cinq par chambre. La ville est mal entretenue, le Remontalou une véritable poubelle. Même si on tient compte de l'esprit partisan bien naturel à la veille d’une élection, il n'y a pas de fumée sans feu. Clavières est battu par le maire de Saint-Urcize Bergounhon, ce qui n’arrange pas les choses. Nous avons dit ce qu'il adviendra de l'établissement du Moulin du Ban après le décès en 1901 d'un des associés, M. Gouy d’Arcy. Vendu aux enchères, il ne pourra être acquis, au nom de la commune, par le maire radical Ginesty. Et Chaudes-Aigues perdra une nouvelle occasion de s'ériger en station thermale de premier ordre, par la faute d’une administration intransigeante.

1903-1934 : Avec l'établissement Ginisty commence l'ère moderne du thermalisme à Chaudes-Aigues

J. Ginisty a suppléé la commune impuissante et achète pour son propre compte l'établissement du Moulin du Ban. Il modifie de fond en comble les installations, aménage un hôtel-restaurant, un parc, un kiosque de repos, une salle de jeux, s’assure le concours d’un médecin spécialiste et ouvre la saison le 1 juin 1903. Alimenté en hiver par sa source d’un débit de 44 1/mn et, du 1% mai au 30 septembre, par les deux tiers de la source du Par, l'établissement rénové met à la disposition des malades vingt-trois cabines de bains, cinq douches écossaises, deux douches à la lance, treize douches descendantes, six douches latérales, une douche ascendante, six étuves individuelles dont l’une, surnommée « l’enfer », atteint 65°. Les prix pratiqués — logement, nourriture et traitement compris — varient de 5,50 F par jour en 2° classe à 10 F en première. Rapidement, le nombre de baïgneurs s'élève de 163 en 1903 à 328 en 1905.

Pourtant, J. Ginisty connaîtra quelques difficultés lorsqu'il voudra obtenir de la commune le renouvellement du baïl des deux tiers des eaux du Par, venu à expiration en cette année 1905. Car Henry Hamel, propriétaire de trois maisons sises en haut de la place du Marché et de l’ancienne maison Felgères, connue alors sous le nom d’« Hôtel Notre-Dame », rêve d'exploiter un autre établissement thermal avec les eaux chaudes émergeant dans ses immeubles, mais en quantité insuffisante. Pour mener à bien son projet, il faut qu'il obtienne de la commune l'autorisation d'installer 20 mètres de canalisations dans le sous-sol de la place et la division des eaux du Par entre ses futurs thermes et ceux de Ginisty. Une vive polémique oppose au sein du conseil municipal et dans la population les partisans de H. Hamel, groupés autour de l’adjoint Legrand, et ceux de J. Ginisty, soutenus par le maire Brémont. Par 6 voix contre 4, les conseillers décident d’adjuger à nouveau la concession des deux tiers des eaux du Par à Ginisty, moyennant 1 600 F de location annuelle, et refusent à son éventuel concurrent le droit de percer le sous-sol communal. La mort accidentelle de M. Hamel, l’année suivante, apaisera les esprits; et pour éviter à l’avenir toute surprise désagréable, J. Ginisty se rendra lui-même acquéreur, en 1907, des « thermes de César », autre périphrase pompeuse et inexacte dont on affublait parfois le vétuste « Hôtel Notre-Dame ».

Alors que la liaison quotidienne Paris-Saint-Flour par le P.LM. la mise en service des lignes d’autobus entre cette dernière ville et Chaudes-Aigues, le développement des automobiles semblent assurer la prospérité de son établissement, Ginisty est sur le point de le revendre, entre 1910 et 1912, à un banquier de Lyon, G. Jourde, qui souhaite construire en ses lieu et place des thermes plus vastes et plus modernes avec « hôtel spécial, hôtels pour voyageurs, casino et place publique ». Le bâtiment principal, imaginé par l'architecte

Chauchon, dessinerait un fer à cheval entre la route de Saïint-Chély et le ruisseau couvert sur toute la surface nécessaire. Sur proposition d’un ingénieur agricole parisien, Joseph Bonneville, on envisage même un instant d'y adjoindre des « forceries » ou cultures sous verre de fruits et primeurs grâce à la chaleur dégagée par les eaux du Par dont un tiers serait concédé hors saison, soit du 15 octobre au 15 mai. Le cahier des charges et la concession des eaux sont approuvés conjointement par Jourde et le Docteur Brémont, maire, le 21 octobre 1910. Le 3 novembre, le préfet donne son accord. Mais une fois de plus — la dernière —, après deux ans de tractations et de tergiversations, le projet mirifique capote. Le 6 novembre 1912, une délibération du conseil municipal annule « le traité » conclu avec ce promoteur comme n'ayant eu « aucune exécution », car da commune ne veut pas laisser ses eaux « improductives ». Elle demande au Tribunal civil de Saiïint-Flour de prononcer la déchéance de G. Jourde. Entre temps, J. Ginisty est décédé; sa veuve a pris la direction de l'établissement dont le renom va grandissant. Le 15 juillet 1914, le président de la République Poincaré érige, par décret, la ville de Chaudes-Aigues en station hydrominérale; une chambre d'industrie thermale y est instituée : c’est le couronnement d’un long et parfois déroutant processus.

Paradoxalement, la guerre 1914-1918 contribuera à lancer la station, en la faisant connaître à un public très vaste. En effet, l’armée a songé tout naturellement à utiliser les installations thermales pour hâter la guérison de certains blessés. Une enquête minutieuse menée de mai à août 1915 sur les propriétés thérapeutiques des eaux chaudes et les possibilités d'accueil offertes par la ville se révèlera concluante. Le 5 août, un accord est passé entre la commune, Mme Ginisty, M. Thomas transporteur et la Direction du service de santé de la 13° région militaire. Le conseil vote une subvention de 1 000 F pour indemniser les officiers délégués du service de santé; Mme Ginisty met son établissement à la disposition exclusive des-soldats blessés tout en restant gestionnaire; M. Thomas se chargera du transport des convalescents de Saint-Flour à Chaudes-Aigues moyennant 4 F par homme; l’hôpital-hospice est aménagé pour abriter une quarantaine de lits. Ainsi, des hommes originaires de régions très diverses et issus de milieux différents vout pouvoir apprécier l'efficacité des eaux chaudes et élargir l’audience de la station thermale.

L'entre-deux guerres et la construction du premier établissement moderne Febvret-Virolleau

À la fin de la grande guerre, l'établissement Ginisty retrouve sa destination première : soigner les malades civils. La saison reprend du 1% mai au 15 septembre à partir de 1919. Pour promouvoir .le thermalisme local, un syndicat d'initiatives a vu le jour. Il demande et obtient en 1920, après avis favorable donné par le Docteur Besson,

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commissaire-enquêteur, l'autorisation de percevoir une taxe de séjour dont le produit sera affecté à l'entretien et l’amélioration de la station. D'autre part, la chambre d'industrie thermale reprend ses activités : elle comprend quatre membres de droit (le préfet, l'ingénieur des mines, l'agent voyer cantonal, le maire), deux délégués du préfet, deux représentants du conseil municipal et six élus par les habitants exerçant une profession plus ou moins dépendante du thermalisme. Son assemblée générale de 1926 nous apprend que Chaudes-Aigues dispose d’un médecin, d’un pharmacien, de six hôteliers-logeurs en sus de l'établissement, d’un transporteur et de soixante-treize commerçants sédentaires. En 1928 est créé le lavoir public alimenté par la source chaude de l’Estende.

Mais le modeste établissement Ginisty freine désormais un développement devenu inéluctable. Un jour peut-être, Chaudes-Aigues donnera les noms indissociables de MM. Febvret et Virolleau à l’une de ses rues. Ils le méritent amplement puisqu'ils seront les créateurs du premier établissement moderne de la ville. Avec eux, gens sérieux et de parole, Chaudes-Aigues matérialisera un rêve centenaire. L'achat de l’ancien établissement Ginisty sera la première étape de cette réalisation, favorisée par le mariage, en 1912, de Paul Febvret avec Jeanne Papon, une proche parente des Ginisty; la construction d’un bâtiment neuf, que beaucoup de Chaudesaiguois ont connu et dont une partie sera conservée et intégrée aux thermes actuels, sera la seconde et décisive étape. La nouvelle société conserve les constructions du Moulin du Ban et l’hôtel annexe qui accueilleront les baigneurs en 2° classe. La nouvelle bâtisse rectangulaire, au crépi ocre, avec son entrée en rotonde et ses deux tours modernes engagées dans la façade, se ceinture d’un parc verdoyant égayé par le chant du Remontalou : elle sera réservée aux curistes de la 1" classe. Conçues par MM. Déligny père et fils, architectes à Clichy, les « Thermes du Par » entrent en service fin juin 1934. La société Febvret- Virolleau s’est pliée de bonne grâce à toutes les exigences de l’administration pour le captage, l’acheminement et la réception des eaux chaudes du Par : réparations à ses frais de la niche abritant le bassin de distribution et construction du dit bassin; fermeture par des portes métalliques cadenassées et étanches; prise d’eau de l'établissement sur le réservoir extérieur, isolé de la niche, au moyen d’un robinetbonde à lanterne; canalisations en plomb gainées de bois et enterrées sauf dans la traversée du ruisseau; pompe d'accélération surplombant ce dernier, près de l’école publique de filles — aujourd’hui siège de l'Office du Tourisme —; réservoir aménagé pour recevoir l’eau chaude dans l'établissement où elle est refoulée avant d'être redistribuée par des tuyaux en cuivre vers la fontaine, les salles de bains et de douches, les étuves. La mise en exploitation des thermes, approuvée seulement le 17 janvier 1935, fait prendre un essor nouveau à Chaudes-Aigues au moment où elle en ressent l’impérieuse nécessité. Les petites industries locales meurent les unes après les autres, victimes du progrès; le canton se dépeuple, sa jeunesse émigrant vers

Paris; la ligne de chemin de fer Saint-Flour-Rodez ne sera jamais construite; une torpeur de plus en plus pesante étreint la cité thermale pendant les longs hivers. Mais, grâce à ses thermes, le Caldaguès renaît à la vie et à l'espoir quand arrive le joli mois de mai : les autobus déversent sur la place du Gravier des flots de curistes et, sur les côtes raides et arides, le genêts se parent de fleurs d'or pour leur souhaiter la bienvenue; les rues s’animent; l'établissement thermal devient une ruche où se fabriquent des litres de sueur aussi bonne pour la santé que le miel; la truite farouche n'hésite plus à sortir de sa cave pour participer à l'allégresse générale, tandis que le Remontalou murmure de plaisir; et Chaudes-Aigues peut se proclamer sans ostentation la « providence des rhumatisants ».

Fontaine à eau chaude et eau froide.

Le temps des épreuves 1939-1945

1939-40 — La drôle de guerre et l'exode

Le 3 septembre 1939, alors que la saison thermale va son petit train, soudain le tocsin sonne au clocher de l’église : la guerre est déclarée. Certes ce n’est pas une surprise, mais on eût tant aimé pouvoir espérer encore. Les visages se rembrunissent ou se couvrent de larmes, les cœurs se serrent; les jeunes mobilisés rejoignent leurs unités, d’autres Chaudesaiguois plus âgés, qui ont déjà combattu en 1914-18, sont appelés comme réservistes; les curistes se raréfient; les provisions s'accumulent dans les caves ou greniers de ceux « qui ont les moyens »; les oreilles attentives se collent aux postes de radio, les yeux avides parcourent les journaux à l'affût de la moindre nouvelle rassurante; les véhicules utilitaires sont réquisitionnés et payés en « bons d'armement », véritable monnaie de singe; les rues de la petite station se vident. Ainsi commence « la drôle de guerre ». Jusqu'en mai 1940, « à l’avant », il ne se passera rien ou presque; « à l'arrière », on s'organise et la vie reprend ses droits après quelques jours de stupeur. Les femmes suppléent les hommes dans les boutiques, les ateliers ou aux mancherons de la charrue; certains retraités reprennent du service; les enfants affluent dans les écoles publiques et privées dont les effectifs sont gonflés par l’arrivée de petits Parisiens; le maire Brémont, son conseil municipal et le conseiller général Besson poursuivent leur mission d’administrateurs. Pour les soldats, on organise ker-

messes, tombolas, quêtes, on tricote des vêtements chauds, on confectionne des colis. Bientôt règne même une certaine béatitude : aucune tuerie comparable aux hécatombes de 1914-18; la moindre escarmouche favorable à nos couleurs est amplifiée en communiqué de victoire; les permissionnaires confirment que la ligne Maginot est imprenable et notre matériel de guerre irrésistible; la radio, les journaux, les affiches insistent sur l'étendue et la puissance des empires anglais et français et répercutent les phrases-chocs de nos dirigeants : « La route du fer est coupée », « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».

Quel réveil brutal en ce mois de mai 1940 où la foudroyante offensive allemande à travers les Ardennes laisse présager la défaite ! En trois semaines, les « Boches » percent le front, coupent l’armée française en deux, foncent sur Paris. Le 10 juin ils reçoivent l'appui des Italiens; quatre jours plus tard ils occupent la capitale, franchissent la Loire le 16 et encerclent les troupes de la ligne Maginot. À « la drôle de guerre » succède sans transition « la débäcle » et « l'exode ». Pour les gens du Nord, de l’Est et de la région Parisienne, une seule obsession : gagner coûte que coûte, le plus vite possible, par n'importe quel moyen, cette terre promise, la France du Centre et du Sud où, pense-t-on, les ennemis ne s’aventureront pas. Jamais, dans toute son histoire, Chaudes-Aigues n’a connu un tel afflux de véhicules hétéroclites, de charrettes hippomobiles, de bicyclettes, de landaus, de marcheurs harassés, de chiens, de chats, d'oiseaux en cage. Troupeau pitoyable d'émigrants qu'aucun Moïse ne conduit; cohortes disparates de soldats perdus qu'aucun chef ne guide. Mis en congé prématurément, car les écoles ont été aménagées en centres d'accueil, les gosses de Chaudes-Aigues tracent en courant des arabesques, heureux d'aller plus vite que les voitures surchargées qui s’étirent en une file ininterrompue, parechocs contre pare-chocs. Insouciants, ils s'amusent de ce spectacle insolite; étonnés et ravis, ils ne partagent pas la désolation générale. Il faudra attendre le 23 juin pour qu'ils comprennent et versent à leur tour des larmes de chagrin et de dépit : l'armistice. est signé, la guerre perdue, la défaite consommée; l'exode ne leur apparaît plus comme un divertissement.

La plupart des réfugiés de Paris se sentent en pays de connaissance : ils sont reçus par leurs parents, trouvent un toit pour les abriter, redécouvrent dans les champs des gestes ancestraux. S'ils ne craignaient pour leurs biens, s’ilstne redoutaient une longue occupation allemande, ils se croiraient presque en vacances. Maïs les autres ? Beaucoup poursuivent leur migration forcée vers le Midi. Quelques-uns, trahis par leur véhicule, épuisés, attendus nulle part cherchent un abri provisoire à Chaudes-Aigues où l'accueil a été cordial. Le vieil hôtel Notre-Dame, malgré son délabrement, suffira au bonheur immédiat des plus déhérités.

À l'amertume de la défaite, à l'humiliation de la déroute s'ajoute

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pour beaucoup de familles l'angoisse quant au sort de leurs soldats. Quelques réservistes ayant échappé à l’encerclement ont réintégré leur foyer. Les nouvelles sont longues à parvenir au pays : trois combattants seulement — si l’on peut dire — sont tombés au champ d'honneur; les autres ont pris l’'éprouvant chemin de la captivité. Tristesse et soulagement se bousculent dans le cœur des mères, des épouses, des enfants. Mais on espère tout de même : Pétain a pris en main le destin de la France; chacun parie sur la stature et le patriotisme du vainqueur de Verdun pour en imposer aux Allemands. Grâce à la signature de l’armistice, ceux-ci n’ont pas poussé au-delà de Clermont-Ferrand. La ligne de démarcation, qui coupe la France en deux, laisse l’Auvergne et Chaudes-Aigues en zone libre. Après le flux, c’est le reflux : l'attribution d’une allocation d’essence ou l'inscription dans un train de rapatriement avec soixantedix kg de bagages par personne et trois jours de vivres — on est prudent ! — permet à la plupart des réfugiés de regagner leurs pénates en zone occupée. Seuls les enfants demeurent nombreux dans le pays de leurs ancêtres. Au creux de sa douillette vallée, Ja petite ville se laisse gagner par un engourdissement rassurant, bercée par la douce mélopée du Remontalou. En cette oasis de paix, personne n'aurait alors osé prédire qu'un jour les Allemands viendraïent y livrer combat, à moins de passer pour un cynique farfelu.

Vie quotidienne et système D

Soyons honnête ! Qui ne se sent pas un tantinet pétainiste en ce deuxième semestre de l’année 1940 ? Quel Chaudesaiguois a prêté attention à l'appel lancé depuis Londres par un général pratiquement inconnu ? Combien regrettent cette III: République défunte que le gouvernement installé à Vichy a remplacée par « l'Etat français » ? En août, la condamnation à mort de De Gaulle par un tribunal militaire siégeant à Clermont-Ferrand n’est pas perçue comme un événement tragique de première importance et, en octobre, la trop fameuse poignée de main de Montoire choque et rassure tout à la fois : le Maréchal ruse avec les Allemands ou, au pire, cherche aïnsi à sauver les meubles. Longtemps la rumeur publique entretiendra cette illusion qu’une entente tacite, une connivence secrète existent entre Pétain et la France Libre. La devise « Travail, Famille, Patrie » ne déplaît pas aux très traditionnalistes habitants du Caldaguès; revoir les frères du Sacré-Cœur et les sœurs de la Présentation en costume religieux dès la rentrée des classes. leur paraît plutôt un bon signe. Quant à la légion française des Combattants, créée le 29 août pour redonner à la Nation un élan brisé par la défaite, elle reçoit à Chaudes-Aigues l'adhésion de la majorité des anciens combattants des deux guerres. Réunis à la mairie, en décembre, ces derniers élisent le comité de la section présidé par M° Barbès et composé de médaillés militaires et de croix de guerre. Main levée, le serment est prêté d’une seule voix par tous les légionnaires. Beaucoup de Chaudesaiguoïis leur font

confiance, car ils reconnaissent leurs mérites passés, et adhèrent à certaines de leurs activités présentes. Leur bureau d'entraide organise quêtes, tombolas, séances récréatives, arbres de Noël, confectionne des colis au profit des soixante-quinze prisonniers de la commune, de leur famille et des réfugiés les plus démunis. Leurs manifestations de masse à la gloire du « sauveur de la France », la fête du 1% mai, jour de la Saint Philippe, suscitent une curiosité sympathique. Heureux et naïfs, les enfants des écoles publiques et privées y entonnent le hit-parade de l’époque : « Maréchal, nous voilà. ». La dernière grande cérémonie patronnée par la légion des combattants, qui sera marquée par une certaine ferveur populair», se déroulera en août 1942, sur la place du Gravier. Venues de tout le canton, des délégations portent un peu de terre de leur commune que, le 30, le Maréchal mêlera aux échantillons prélevés dans toutes les autres. Symbole dérisoire et fallacieux d’une union des cœurs et des esprits derrière Pétain que les épreuves endurées, les déceptions accumulées, les actes politiques réprouvés ont rompue. La légion elle-même s'effrite. Quelques adhérents lui resteront fidèles jusqu’au bout par conviction personnelle, par entêtement ou par aveuglement. On les traitera de « collaborateurs » et certains recevront par la poste le sinistre cercueil miniature destiné à tempérer leur ardeur. Rendons-leur justice : ils ne deviendront jamais des délateurs et aucun Chaudesaiguois ne connaîtra les affres de la déportation. Beaucoup perdront peu à peu leurs illusions, se détacheront du régime de Vichy et prendront leurs distances avec « la révolution nationale ». D’autres encore, persuadés d’avoir été bernés, basculeront carrément dans l'opposition, voire la résistance active, partageant ainsi les sentiments de la majorité de la popurlation.

Car entre 1940 et 1942 l'état d'esprit évolue lentement mais inexorablement. Le soir venu, quand une sorte de couvre-feu exige que les volets soient clos et les rideaux opaques tirés afin qu'aucune lumière ne filtre à l'extérieur, les Chaudesaiguoïs se barricadent chez eux, tournent le bouton du poste de radio et, malgré un brouillage savant — Tilali, Tilali, Tilali.. — écoutent les voix chaudes, chaleureuses, réconfortantes des Français libres qui « parlent aux Français ». Ils fredonnent avec eux « Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand », frémissent à la litanie des mystérieux messages personnels, apprennent à mieux connaître De Gaulle et ses hommes qui leur ont rendu l'espoir. A l'impact de cette propagande s’ajoutent les difficultés de la vie quotidienne qui dressent la population contre les Allemands et le gouvernement de Vichy accusé de gérer la pénurie au profit des occupants.

Restrictions, réquisitions, contrôle économique, troc, ravitaillement au prix fort — le marché noir — des parents ou amis moins favorisés de la zone occupée, personne n'échappe à ces dures contraintes. Se nourrir convenablement, se vêtir et se chausser confortablement, boire agréablement, fumer à sa convenance, laver, se

laver, cuisiner, écrire, voyager relèvent de la gageure avec les seules cartes de rationnement et les maigres ressources légalement mises à la disposition des usagers. Chacun suivant son âge et sa fonction — enfants, J!, J?, J*, adultes, travailleurs, cultivateurs, vieillards — reçoit une carte d'alimentation correspondant à sa catégorie et scientifiquement calculée pour que les ventres ne crient pas trop famine et que le taux de cholestérol reste au-dessous de la moyenne. Sans tickets, pas de pain, pas de viande, pas de fromage, pas de matières grasses, pas de sucre, pas de café, pas de savon... et malheur à ceux qui n'ont pas su assurer leurs fins de mois ! Riz et tapioca sont réservés aux tout jeunes, le chocolat aux enfants et adolescents, le vin aux adultes. Le pain, dont le taux de blutage avoisine 95 %, est noir et compact. Heureux encore s’il ne contient pas quelques balayures ou crottes de rats. Le pain blanc, que le troc ou le système D permet de temps en temps de se procurer, est savouré comme une gourmandise rare, même si le moulin de Filhon moud pendant la nuit le grain soustrait aux contrôles et aux réquisitions, même si les fours de village ne chôment pas. Tuer clandestinement un porc, étouffer ses cris de désespoir, le transporter, le dépecer, camoufler saucisses, jambons et petit salé, relèvent des coulisses de l'exploit. Dans toutes les pensions et sur de nombreuses tables familiales, les rutabagas et les pois cassés sont rois. Contre des tickets de textile, on peut se pourvoir de mauvais vêtements en rayonne, de pantoufles en mince feutrine et de souliers en cuir avachi ou en carton pâte; avec des relations, de quelques kilos de laine du pays que la filature travaille en cachette. La galoche est promue au rang de chaussure nationale avec semelle de bois renforcée par des lames de pneu clouées. Les écoliers se font un devoir de porter des sabots et la gibecière imitation cuir trop fragile pour abriter longtemps leurs cahiers à feuilles grisâtres. A la veillée, commerçants et restaurateurs collent inlassablement sur les imprimés adéquats les tickets collectés dans la journée et indispensables pour se réapprovisionner. Les fumeurs ont droit en principe à deux paquets de tabac ou quatre de cigarettes par décade. Ceux qui ont horreur de l’herbe à Nicot sont l’objet de sollicitations multiples et peuvent troquer leur ration. Quant aux intoxiqués, ils se muent en planteurs de tabac cultivé dans les parterres de fleurs et le long des allées pour ne pas empiéter sur le terrain réservé aux précieux légumes. Les larges feuilles sont cueillies, séchées, macérées, découpées en fines lamelles, roulées, grillées au four puis brisées. Le liquide noir et sirupeux, obtenu après macération, servira à tuer les doryphores (les Allemands hériteront de ce surnom pour leur amour immodéré des pommes de terre). Dans des grilloirs à manivelle, audessus d’un feu de charbon de bois, tournent inlassablement les grains d'orge destinés à remplacer le café : en les infusant, on obtient un liquide pâle appelé « café d'orge » et sucré avec une pastille de saccharine. En fait d’« ersatz », chacun rivalise d’ingéniosité avec les Allemands et fabrique de la colle, du savon, de la mayonnaise sans huile ni œuf, du sucre de châtaigne, du vin avec

des cassis ou même des cosses de petits pois, de la confiture avec: des carottes et nous en passons.

Seules la nécessité ou la soif d'aventure peuvent pousser au voyage, car les trains sont rares et bondés, les autobus surchargés, les voitures particulières mises sur cales dans les garages, les: formalités administratives décourageantes pour franchir la ligne de démarcation. Les gazogènes, adaptés aux carosseries des véhicules utilitaires, transforment véritablement les conducteurs en « chauffeurs » et redonnent vie à un métier disparu, celui de charbonnier. Les re: prises sont médiocres, les côtes gravies au pas. Il faut voir, certains jours d’affluence, le départ de l’autobus sur la place du Gravier : les voyageurs les plus prévoyants prennent d'assaut les places assises: les derniers arrivés se serrent debout dans l'allée centrale: d’autres préfèrent se hisser sur l’impériale au milieu des valises et des colis; les plus hardis s'installent entre les aïles avant et le capot. Quelques conduites intérieures, équipées de curieuses bouteilles de gaz n’épousant des fusées que la forme, servent de taxis. Le cheval détrône le cheval-vapeur et la bicyclette redevient la petite reine. La rareté des pneus donne lieu à tout un trafic; on les use jusqu'à la corde et on les rafistole comme on peut.

De l'opposition larvée à la résistance ouverte

1942 marque un tournant décisif dans l’évolution de l'esprit public des Chaudesaiguoiïis. Le Docteur Brémont, maire pendant. trente-trois. ans, démissionne le 1% mars suivi par l’ensemble du: conseil municipal. Le conseil général ne se réunit plus; le Docteur Besson F., représentant du canton, est d’ailleurs suspect pour som: républicanisme. Toutes élections étant suspendues, le préfet nomme d'autorité une nouvelle municipalité présidée par M° Barbès. Les. réquisitions sont de plus en plus ressenties comme des brimades alors que la population manque de tout : au printemps, les maires du canton doivent se réunir à Chaudes-Aigues pour fixer les quotas. de blé et autres céréales que chaque commune versera aux. services. du ravitaillement après la prochaine récolte; à intervalles réguliers, les paysans du Caldaguès sont astreints à livrer une fraction. de. leurs bovins rassemblés sur la place du Gravier et conduits à. pied. par quelques courageux jusqu'aux quais d'embarquement de Neussargues. C'est ce qui s'appelle travailler pour le roi de Prusse. De: nombreux juifs traqués ont cru trouver dans ce coin reculé de. l'Auvergne un havre sûr. Ils se leurrent; aucun espoir pour. eux. d'échapper à la gestapo. A l'entrée de Chaudes-Aiïgues, une. inscription tracée par une main indigne, « Chaudes-Aigues, gheto: juif !. », dénonce leur présence. Et je me souviens encore de. ces nuits. tragiques au cours desquelles les gendarmes venaient réveiller mon. père, l’accompagnaient jusqu’à son car réquisitionné et râflaient les. malheureux Juifs portés sur une liste. Ensuite, c'était le tragique voyage, la mort dans l’âme, jusqu’à Clermont-Ferrand où les attendaient les trains spéciaux de la déportation.

Finalement, trois événements graves vont déciller les yeux de ceux qui voulaient encore croire en l'esprit de résistance du chef de l'Etat, malgré leur écœurement. Le 11 novembre 1942, après le dé:barquement allié en Afrique du Nord, les armées du Reich franchissent la ligne de démarcation et, au mépris des clauses de l'armistice, envahissent la zone dite libre : l’hydre étend ses tentacules sur tout le territoire français; Saint-Flour, la « ville vierge », connaît pour la première fois de son histoire les affres de l'occupation; finie la relative quiétude de la zone non occupée. Et Pétain se contente d'une timide et inefficace protestation. À ce honteux camouflet succède le décret sur le service du travail obligatoire, imposé par l'occupant avec la complicité des autorités de Vichy. Frappant 1ss jeunes gens de plusieurs classes d'âge, il est ressenti par les familles concernées comme la pire des mesures autoritaires, qui les atteint dans leur chaïr vive. Quelques-uns obéiront; d’autres s'y soustrairont comme ils pourront, conscients d’être considérés désormais comme des hors-la-loi. En échange, les Allemands ont promis de libérer des prisonniers de guerre : c’est ce qu'ils appellent « la relève ». Cruelle déception ! Deux Chaudesaiguoïs seulement rentreront de captivité en janvier et février 1943. Enfin, la création de la milice, plus haïssable que la Gestapo, menace directement la région puisqu’une dizaine de miliciens s'installent en juin — pour peu de temps, il est vrai — à Saint-Flour. Autant de décisions brutales et arbitraires qui révoltent l'opinion publique hostile à toute dictature, illustrent la duperie du régime de Vichy, accroissent le nombre de sympathisants gaullistes. Le Caldaguès va entrer à son tour dans l’ère de la résistance ouverte et organisée.

La naissance du premier maquis de Chaudes-Aigues

Dans cette guerre pas tout à fait comme les autres, l’imprévu, l'imimaginable pouvaient se produire à tout moment. Jusqu'à l'été 1943, les Chaudesaiguois n’ont connu les Allemands que par la propagande, le récit de leurs exploits ou de leurs turpitudes, les contraintes et privations imposées à chacun. Mais en ce mois de juillet, ils doivent se faire une raison : les «frisés» sont là, installés à Chaudes-Aigues, et l'occupation prend un caractère plus concret que jamais. Certes, elle n’a rien de sauvage et de tyrannique. Les soldats d'Outre-Rhin ne se comptent qu’une dizaine, assez corrects, tantôt distants, tantôt obséquieux à l'égard de la population plus agacée qu'inquiète. Leur rôle consiste à surveiller de jeunes travailleurs français occupés à enterrer un câble téléphonique reliant Toulouse à Paris, le long des Nationales 9 et 121. La plupart des éléments de cette compagnie, dirigée par des techniciens français, ont souscrit un engagement volontaire pour échapper au S.T.O. A la fin de l’entreprise, ils suivront l'organisation Todt sur d’autres chantiers de France. ou d'Allemagne. Perspective peu réjouissante que certains se refusent à envisager. Un matin de septembre 1943, trente-deux d'entre eux manquent à l'appel, mais aussi plusieurs véhicules et

le contenu des magasins de vivres et d’habillement. Pendant la nuit, ils ont déserté le chantier pour aller se réfugier dans les bois des Vaissières-Basses, commune de Lieutadès. Ainsi naît le maquis de Chaudes-Aigues dont l'effectif grossira par la suite dans des proportions considérables. Parallèlement, quelques militaires en rupture de ban sont accueillis à Maurines dès le 6 octobre 1943, détachement précurseur d’un centre de résistance active. Des patriotes locaux ont facilité leur installation : MM. Paulin, contrôleur des indirectes, Lacoste, chef de district, Roux, receveur des postes, Touly, commerçant. Bientôt arrivera Fournier, dit Tito, chef civil de la sixaine cantonale. Hébergé, ravitaillé, renseigné par la population, le maquis « Revanche » est placé sous les ordres du commandant Crevon (Pasteur) et, un peu plus tard, de son adjoint, le capitaine Mancarelli (Marius), réfugié et ouvrier mécanicien à Chaurdes-Aïgues, qui — hélas ! — manifestera, en une circonstance au moins, une cruauté dont on aurait aimé réserver l'exclusivité aux Nazis. Grâce au concours des habitants et avec 25 francs d'allocation par jour fournie par la Résistance, les réfractaires du S.T.O. franchissent tant bien que mal la rude période hivernale. Le 22 février 1944, l'alerte est donnée car leur emplacement est découvert. Insuffisamment armés, ils doivent se replier en catastrophe sur la Gravière (Jabrun), bravant la tempête de neige avec l’aide des Ponts-et- Chaussées. Leur cantonnement changera encore plusieurs fois et s'établira tour à tour au Chazal (Anterrieux), aux Deux-Verges et enfin à Fridefont.

Le 25 mars, le sergent Franoux, au nom des trente-cinq hommes de « Revanche » qui présentent les armes, reçoit des mains mêmes du chef régional des F.F.I. d'Auvergne, Henry Ingrand (Rouvres), le fanion à croix de Lorraine confectionné par Mme Fournier, marraine de guerre. Ce dernier a conçu un grand projet : faire de ces combattants de l'ombre le noyau d’un maquis plus important. Dans la perspective d'un débarquement prévu sur les côtes de l’Atlantique, les services britanniques et les membres les plus éminents de la résistance française avaient envisagé sérieusement de constituer en Auvergne trois « réduits militaires » capables d'’accueillir les réfractaires du S.T.0. de tous les départements concernés et de se muer en centres « mobilisateurs » de toutes les forces vives de la région 6 : le premier au Mont-Mouchet, aux confins de la Haute-Loire, de la Lozère et du Cantal; le second dans le Caldaguès, particulièrement accidenté, sur les plateaux dominant les gorges profondes et sinueuses de la Truyère, du Bès et du Remontalou, au milieu des rocailles, landes à genêts et à bruyères, taillis et bois pentus; le troisième dans la somptueuse forêt du Lioran. Une opération baptisée Caïman ou force C parachuteraït, au moment opportun, une division française aéroportée pour encadrer et renforcer les maquisards. Les buts étaient nobles : assurer la liaison entre les zones de débarquement nord et sud, couper les lignes de retraite et retarder l’acheminement des renforts allemands, voire même cons-

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tituer le siège du gouvernement provisoire de la France dans une zone libérée et contrôlée par les Français.

Trop longtemps contraints à une inaction lénifiante, les hommes du maquis « Revanche » se préparèrent à jouer le rôle qui leur était dévolu. Depuis le 1* avril, sur l’ordre d’Ingrand, beaucoup de résistants du Puy-de-Dôme et de l'Allier étaient venus l’étoffer. Quelques coups de main lui permirent de compléter un armement défectueux. Ainsi, le 1% mai, ils attaquèrent au lieu dit « le Lac » (Jabrun) un convoi de camions transportant à Rodez des armes, 200 000 cartouches et des couvertures, tuèrent l’un des gardes et regagnèrent leur cantonnement avec tout leur butin. Une quinzaine de jours plus tard, le réduit de la Truyère abritait mille hommes et confirmation de son importance stratégique fut apportée par le major anglais Farmer, de la mission « Freelance », qui le choisit comme zone privilégiée des parachutages prévus, en raison de sa situation et de la conformation des plateaux propices à ce genre d'opérations.

Le 20 mai, suite à une réunion du comité régional de libération présidé par Ingrand, le colonel Coulaudon (Gaspard), chargé de diriger la concentration des résistants dans les trois réduits cités plus haut, lance l’ordre de mobilisation générale des volontaires. C’est la montée en masse en voiture, en camion, en car, à bicyclette, à pied d'hommes venus de toute l’Auvergne et des départements voisins. Le Mont-Mouchet se prépare à accueillir en quelques jours 3 000 hommes: le Caldaguès, qui servira de force de soutien, 1 500 sous le commandement militaire du colonel de carrière Mondange (Thomas). Malheureusement, le colonel Coulaudon n’a pas été pré:venu à temps par le comité d'Alger que l'opération Caïman était abandonnée. Or, la concentration ne pouvait se justifier et s'inscrire comme une page glorieuse de la libération du pays qu'avec l’appoint indispensable de la force C. Sinon elle risquait de se révéler dangereuse, coûteuse en hommes et en matériel, douloureuse aux populations civiles. Goguenards, les Allemands de la feldgendarmerie installés à Saint-Flour se contentent d'observer le vaste rassemblement qui s'opère sous leurs yeux et de renseigner leur état-maior de Clermont-Ferrand : le mot d'ordre semble être de laisser faire afin d’écraser en bloc la résistance auvergnate. Fort heureusement pour les maquis du Mont-Mouchet et de la Truyère, leurs ennemis commettent des erreurs capitales. La première consistera à mésestimer le courage et la capacité de résistance du maquis du Mont-Mouchet et, le 2 juin, un bataillon de S.S., parti de Mende, est contraint de se replier après de violents combats et avec des pertes sévères. Mais le 6, le général Jesser gagne le P.C. opérationnel de Saint- Flour tandis que les maquisards fêtent le débarquement allié sur les plages de Normandie. Le 10, avec des moyens énormes en hommes et en matériel, les Allemands attaquent à nouveau. Deux jours leur suffisent pour venir à bout d’un maquis trop faiblement armé

et désorganisé par l'afflux de combattants novices, mal entraînés faute de temps. C'est alors que les assaillants commettent leur -seconde erreur : leur méconnaissance du terrain et des voies de repli possibles ne leur permettra pas d'écraser la résistance auvergnate. Ils tuent une centaine d'hommes, massacrent des blessés, fusillent quelques civils, brûlent plusieurs villages, détruisent les réserves, s'emparent du matériel qui n’a pu être saboté, mais la plupart des combattants de l’ombre, avec ou sans leurs armes, parfois avec leurs véhicules, réussiront à leur échapper en direction du Caldaguès où une seconde et brève concentration va préluder à la bataille de la Truyère. Comme celle du Mont-Mouchet, elle apparaîtra, selon l’expression de R. Aron dans son « Histoire de la libération de la France », comme le résultat « d’une illusion stratégique ».

La bataille de la Truyère et la prise de Chaudes-Aigues

Depuis le 24 mai, le maquis « Revanche » a installé son nouveau P.C. dans la mairie de Fridefont. Là se réunissent et se concertent Fournier, responsable civil, Mondange, conseiller militaire, les commandants Lacoste, Franoux, Hoareau, le capitaine Lévy (Gilles). Mancarelli (Marius) dirige les corps francs, le capitaïnemédecin Alcalay le service de santé dont l'infirmerie occupe ‘une ferme de la Brugeire; l'abbé Julhes, diacre, assure un semblant d’aumônerie. Dans un réduit de 45 km de pourtour environ, s'étirant des gorges de la Truyère au nord et à l’ouest à celles du Bès à l'est et à la RN 589 au sud, 1 500 hommes ont été répartis en quatorze puis quinze compagnies numérotées de 21 à 35 et armés avec les moyens du bord. Il faudra attendre le 1 juin pour que les parachutages réclamés instamment par le radio de la mission « Freelance » fournissent des équipements et des armes en quantité appréciable sinon en puissance de feu. Plusieurs compagnies, sous les ordres du colonel Mondange, ont bien tenté de prendre à revers les troupes allemandes lors de la bataille du Mont-Mouchet, maïs n'ont pu intervenir efficacement sauf pour préserver la voie de repli vers la Truyère.

Deux jours plus tard, Chaudes-Aigues se serait cru revenue aux jours pénibles de l'exode. En ce 12 juin 1944, la station thermale grouille de tout un monde hétéroclite d'hommes armés ou sans armes, en uniformes, en blousons de cuir ou en civil, de véhicules surchargés, de voitures déposant des blessés dans l'établissement thermal transformé en hôpital provisoire. Selon les ordres reçus ou au gré de leur fantaisie, les rescapés du Mont-Mouchet rejoignent les 1 500 hommes de « Revanche » à Fridefont, Maurines, Saint-Martial, Anterrieux, les Deux-Verges. Quelques-uns logent à Chaudes-Aigues dans des immeubles réquisitionnés ou chez l'habitant. Du 14 au 18 juin, le terrain « Veilleuse », aménagé près de Saint-Martial, reçoit

dans des containers des tonnes d'armes et de matériel tombées du ciel.

Pendant ce temps, une atmosphère lourde d’inquiétude-et parfois de réprobation plane sur la petite ville promue au rang de capitale du maquis d'Auvergne. La population connaît tous les actes de vengeance commis par les Allemands à Murat, Ruynes, Clavières, Paulhac, et s'attend à de terribles représailles : :sa ville brûlée, ses hommes fusillés ou déportés, ses biens pillés, ses terres dévastées, ses jeunes massacrés. Car les Chaudesaiguois dans la force de l'âge ont répondu à l’ordre de mobilisation générale :et pris eux aussi le maquis dès le 6 juin. Devant ce qu'il faut bien appeler une certaine pagaille, le réduit n'ayant pas été prévu pour accueillir, loger, nourrir, armer, encadrer, entraîner plus de 5000 volontaires, certains ont rejoint rapidement leur foyer, ‘surtout les fils d'agriculteurs à une période de l’année aussi active, et leur retour précipité n'entretient pas l’optimisme. De plus, les bons de réquisition, pas toujours ‘justifiés, obligent commerçants, artisans et paysans à livrer leurs produits ou marchandises aux résistants sans être convaincus qu'ils seront payés par la suite. Il y.a pourtant peu de réticences, soit par désir de servir, soit par crainte de vengeance. Les « truands » n'ont-ils pas arrêté, le 1: juin, M: Menesclou, avocat parisien retiré chez sa mère à Fridefond, et un réfugié nommé Rouchevarguin, domicilié à Chaudes-Aïgues, le premier accusé d’avoir expédié des listes de Juifs au gouvernement de Vichy, le second de les lui avoir fournies. Le bruit court que tous deux ont été exécutés d’une balle dans la tête. La réalité se révèlera plus triste encore. Le corps de M: Ménesclou, exhumé en 1952 à la demande de sa famille, en présence du maïre de Chaudes-Aigues J. Julien et du parquet, sera autopsié : aucune trace de balle dans ce cadavre, maïs une émasculation horrible ayant vraisemblablement entraîné la mort. Le capitaine Mancarélli (Marius), jugé par le tribunal militaire de Lyon, sera condamné et sa victime réhabilitée avec l’ordre intimé au maire de la commune de graver sur sa pierre tombale l'inscription « Mort pour la France ». Bavures regrettables, avec quelques autres plus ou moins graves, qu'un témoin impartial se doit de déplorer, car elles ne jettent aucune ombre sur la vaillance et l'intégrité de ceux qui ont vraiment combattu pour la liberté et l'honneur de la patrie. Bavures inévitables, dirons-nous, comme il s’en produit dans toutes les époques troublées. Reconnaïssons d’ailleurs que chez les « truands » une certaine exaltation génératrice d’actes parfois irréfléchis ou désinvoltes a été transcendée par le sang généreusement versé puisque plus des deux tiers d’entre eux sont tombés lors des combats de la Margerdie et du Caldaguëès. Bref, les habitants du canton vivent, sans oser le manifester, dans la hantise du lendemain, partagés entre leur sympathie agissante pour les maquisards, l’appréhension d’une dénonciation possible pour collaboration et l'angoisse d’une attaque allemande en règle. Une chape de plomb semble peser sur toute la région.

Quant au problème qui se pose à l'état:major de la résistance, il peut se résumer dans cette question : comment organiser rapidement et digérer cet afflux imprévisible de 4000 maquisards au moins ?

On pare au plus pressé dans l'éventualité d'un assaut imminent. Le P.C. du colonel Coulaudon s'est logé dans l'école de Saint-Martial, celui du colonel Mondange à Fridefont; les pionniers occupent la ferme du Puech; le corps franc « Eloy » du capitaine Geneïx celle du Crouzet; les transmissions s’affairent au Vialaroux; le service de santé, animé entre autres par le Docteur Mallet, l’un des fondateurs de la résistance sanfloraine, a installé son antenne à Maurines. Outre les crêtes dominant Chaudes-Aiïgues, les différentes compagnies tiennent les ponts de Lanau, de Saint-Juéry et le Pont-Rouge sur les routes principales. La Nationale 121 de Saint-Flour à Chaudes-Aigues sera rendue inutilisable par des charges d’explosifs qui feront sauter un pan de la côte de Lanau et le petit pont de la Brauze sur le Remontalou. Dans la nuit du 16 au 17 juin, vingt-huit bombardiers alliés déversent une pluie de parachutes qui déposent en douceur sur le sol de quoi équiper 5 800 hommes. Le 18, sur la petite place de Saint-Martial, en présence du maire et du curé, l'anniversaire de l’Appel lancé depuis Londres par de Gaulle est célébré avec solennité : un lever des couleurs, une allocution d’Ingrand, commissaire de la République, et un défilé impeccable sont à peine troublés par quelques rafales de mitrailleuse que lâche un avion de reconnaiïissance allemand.

Avertissement sans frais ! car les Teutons ne restent pas inactifs. Le maquis d'Auvergne qu'ils n’ont pu écraser au Mont-Mouchet, ils espèrent bien l’anéantir dans le Caldaguès. Le général Jesser en a reçu l'ordre à Saint-Flour en même temps que la recommandation expresse de respecter les femmes et enfants et d'éviter les atrocités. Le 19, le P.C. de Saint-Martial prend connaissance d'informations qui laissent prévoir une offensive ennemie pour le lendemain. On envoie alors un jeune séminariste de Chaudes-Aïgues, Léon Cornut, à Saint- Flour en qualité d'agent de liaison pour essayer de se renseigner sur les forces allemandes : grâce à sa soutane, il peut se promener à travers la ville, circuler dans les établissements religieux occupés par les soldats du Reich et évaluer incognito l'importance de leurs 2ffectifs et leur puissance de feu. Il rentre le soir même rendre compte de sa mission qui ne laisse subsister aucun doute sur l’imminence d’une attaque contre le maquis.

Douze heures se sont à peine écoulées que les premières rafales de mitrailleuses crépitent du côté du Pont-Rouge. Nous sommes le 20 juin au petit matin. Le colonel Garcie n’a pas eu le temps d’achever la mise en état de défense du réduit. Il faut pourtant faire front à des assaiïllants super-armés : 2 000 fantassins, asiates pour la plupart, des engins blindés, de l'artillerie, des avions. C'est presque l'équivalent d’une division qui converge sur le réduit de la Truyère de quatre côtés à la fois : en direction de Chaudes-Aigues par le pont de Tréboul, Lieutadès et le Pont-Rouge; sur Anterrieux par La Chaldette et la Barre de Fer; sur Maurines par Saint-Juéry; sur Fridefont par Auriac et le cirque de Mallet. Le premier combat sé-

rieux se livre au Pont-Rouge : ce dernier, hâtivement miné, saute à moitié seulement quand la première automitraiïlleuse s’y engage. Sept maquisards se feront tuer sur place pour ralentir la progression allemande; les autres, après une héroïque résistance, se replieront sur le bois de Védrines où trois d’entre eux trouveront la mort. La brèche ouverte dans le pont n'empêche pas une moitié de la colonne ennemie d'atteindre le bois du Couffour tandis que l’autre, revenant sur ses pas, incendie le hameau de Maison-Neuve avant d'emprunter la voie secondaire conduisant à Réquistat et à Saint-Rémy en direction d’Anterrieux et de Chaudes-Aigues.

Aux premiers échos de la bataille, la population civile, persuadée qu'elle sera vouée au martyre si elle reste sur place et que la ville sera livrée aux flammes, a bouclé rapidement quelques valises, emporté ce qu’elle possède de plus précieux et gagné les côtes voisines, notamment la colline de Radoundet où n’aboutit aucune route et dont le versant nord-ouest dégringole jusqu'à la rive gauche de la Truyère. Du plateau du Couffour, les canons et les mortiers allemands arrosent la périphérie de Chaudes-Aigues et l'allure des fuyards doit s'accélérer pour éviter d’être pris sous ce feu roulant. Bientôt les premiers stukas survolent la ville à basse altitude et tous les Chaudesaiguois craignent l’apocalypse. Mais à 12 h 45, les troupes allemandes investissent la station et tendent sur la place du Gravier un large drap à croix gammée pour signaler leur présence aux aviateurs. À cette occupation rapide, au bon sens de l'état-major de la résistance qui n’a pas voulu défendre à tout prix Chaudes-Aigues, celle-ci doit en grande partie d’avoir échappé à une destruction totale. En grande partie, écrivons-nous, car bien malin qui serait capable aujourd’hui d'évaluer la part de mérite évolue à deux hommes de devoir : Me Barbès, maire de Chaudes-Aiïgues, et M. le chanoïne Coutarel, curédoyen, qui sont restés à leur poste, décidés à sauver ce qui pouvait l'être et conscients du risque encouru. Comme le maire de Clavières, ils s’offriront au besoïn en holocauste pour éviter le pire. Leur abnégation et leur sens des responsabilités trouveront leur récompense : interrogés sans aménité par les officiers allemands furieux d’avoir investi une ville vidée dee ses habitants, ils sauront apaiser leur colère et préserver les biens de la population. Quelle part aussi attribuer à la Vierge de Pitié dans cette protection quasi miraculeuse de la station thermale ? Beaucoup de Chaudesaiguois seront persuadés que le triduum de prières promis à Notre-Dame si elle sauvait la ville et ses habitants a été déterminant. Le moment venu de tenir la promesse solennelle, on verra les Chaudesaiguoïs, même parmi les plus réticents, pavoiser leurs maisons afin de saluer la Pieta portée à dos d'hommes à travers les rues de la bourgade.

Anterrieux ne bénéficiera pas du même privilège. Tandis que le chef-lieu de canton est pris, les camions de la 7° compagnie stationnés près de l’église sont soumis à un violent bombardement pour éviter

un décrochage rapide des maquisards. 58 hommes, dont le capitaine Coupat, resteront sur le champ de bataille et.le village sera détruit.

Par Auriac de Faverolles, une troisième colonne allemande atteint la rive gauche de la Truyère. Près du village de Mallet, noÿé depuis par le lac artificiel, elle installe ses 77 et ses 105 qui arrosent d'obus Fridefont par-dessus les gorges de la rivière. Des Heïnkel lâchent leurs bombes sur Saint-Martial et le Vialaroux dont les habitants se réfugient dans le bois de Sapinou : ils y passeront, dans l'angoisse, trois jours et trois nuits moralement soutenus par la présence de leur curé, l’abbé Bréchet. Leurs villages brûlent, l’église croule sous les bombes, les caveaux du cimetière sont éventrés tandis que certaines unités du maquis résistent sur les crêtes malgré le pilonnage de l'aviation et des pièces d'artillerie mises en batterie près de la chapelle Notre-Dame de Pitié. Sous le commandement du colonel Mondange, elles se battront jusqu’au matin du 21 juin, permettant au gros des troupes de se replier pendant la nuit. Beaucoup de maquisards devront leur salut aux jeunes du terroir qui leur servent d'éclaireurs : ainsi de l'état-major lui-même qui franchit la Truyère dans la nuit du 20 au 21, guidé par les gendarmes de Chaudes-Aigues, gravit les flancs du Puy Montbrun, près de Lavastrie, et gagne sans encombre la forêt du Lioran. D'autres s'égaillent dans la vallée du Bès qu'ils remontent depuis l'usine électrique du Vergne en .direction de la Lozère. Les jeunes Chaudesaiguoïs se regrouperont pour la plupart près de Lanau et longeront les gorges de la Truyère jusqu'au bois du Fleis, sous Espinasse. Quelques jours plus tard, alors qu'ils ont décidé de rentrer à Chaudes-Aigues et approchent d’Espinasse, ma cousine et moi-même serons assez heureux pour les prévenir à temps .de la présence des Allemands en patrouille dans le village. Cinq minutes plus tard, ils seraient tombés dans la gueule du loup.

Le 21, à une heure du matin, les corps francs font sauter le dépôt de munitions de Fidefont. Maïs quatre-vingts morts restent sur le terrain, ainsi que des armes, des toiles de parachutes, des véhicules, des approvisionnements et des équipements de toutes sortes... pas perdus pour tout le monde. Une Chaudesaiïguoise, Mile Laurore, a été tuée par une balle perdue. M. Plantade et son fermier J.-M. Charbonnier arrêtés comme terroristes et sur le point d’être exécutés ont cherché leur salut dans une fuite éperdue : le premier échappe par miracle au feu nourri des Allemands, mais le second est fauché en pleine course, laissant une veuve et quatre enfants. Un jeune Pari- ‘sien, Marius Roger, victime de la même méprise, est abattu de sangfroid. Au demeurant, la population civile s’en tire assez bien.

Les épisodes les plus tragiques de cette brève bataille affecteront l’héroïque service de santé. Tandis que l’infirmerie du groupe Mondange, sous la direction de l’abbé Julhes et des séminaristes ‘de Chaudes-Aigues, réussit à se mettre à l'abri dans la vallée de Brezons avec tous les blessés, celle de Maurines subira des pertes

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sérieuses. Le 20, dès 21 h, le commandant R.-M. Menut lui a donné l'ordre de repli. 65 blessés, dont 23 gravement atteints, sont portés à dos d'hommes ou transportés en chars à bancs et la plupart parviennent à franchir les gorges de la Truyère en direction d’Albaret-le- Comtal (Lozère). Mais le convoi de grands blessés, immobilisé quel: ques heures à Saint-Just par un violent orage et repéré par un avion mouchard, va être intercepté peu après le pont d’Estremiac sur l’Arcomie. Tous sont massacrés, ainsi que le Docteur P. Reïiss (Raymond) de la faculté de Strasbourg, et le vétéran F. Lafaye qui les accompagnent, accomplissant leur devoir jusqu’au sacrifice suprême. La: fille de ce dernier, Anne-Marie Menut, blessée en essayant de les protéger, sera conduite à Chaudes-Aigues d’où le curé-doyen Coutarel, jugeant son état très grave, la fera évacuer sur le dispensaire de Saint-Flour. La Gestapo viendra l'y cueillir, la transportera à Clermont-Ferrand et la torturera à mort. Quant au prêtre, accusé par certains résistants de l’avoir volontairement livrée aux tortionnaires, il sera par la suite emprisonné à Riom avant d'être libéré sans jugement sous la pression de la population de Chaudes-Aigues scandalisée. Le corps du Docteur Reïss figurera sous l’arc de Triomphe à la veillée funèbre du 11 novembre 1946 avec ceux de neuf autres universitaires morts pour la France.

Glorieux et tragique sera le destin du Docteur Mallet et de son fils Etienne, inexpliquée leur arrestation. Ils ont soigné avec dévouement les blessés du maquis, tout sacrifié à la résistance, et les voilà qui errent dans les gorges de la Truyère en compagnie du gendarme Aubert, tentant sans doute de rejoindre leur maison familiale du Barry d'Alleuze. Le 22 juin, le gendarme est tué; le Docteur Mallet et son fils sont capturés dans les ravines, quelque part entre Anterrieux et Fournels. Conduits à Chaudes-Aigues où le maire Barbès essaie en vain de les sauver en feignant de ne pas les reconnaître, tous deux seront fusillés le 24 à un kilomètre de la ville, au tournant de Pratviel, en même temps que trois jeunes maquisards. Comment a-ton pu laisser à la dérive cet homme généreux qui avait appris quelques jours auparavant la mort de son jeune fils Pierre, fusillé à Saint-Flour, à l’âge de 17 ans, et l'arrestation de son épouse et de sa fille déportées ? Le mystère reste entier. Il serait tout à l’honneur de la Résistance de pouvoir éclaircir ce point d'histoire demeuré obscur.

Le 22 juin, la bataille du Caldaguès a pris fin. Son importance peut se mesurer au fait qu’un représentant des services allemands de. sécurité de Paris, le commandant S.S. Hans Duffner, y a participé et n'a regagné le P.C. de Saint-Flour qu’au matin du 24. Du 21 au 23, les. opérations de nettoyage se poursuivent et quelques prisonniers seront encore fusillés du côté de Neuvéglise. Dans la commune de Chaudes-Aigues, les assaïllants se sont contentés de piller quelques maisons, d'incendier la ferme du Chirol où, affirmeront-ils, ils ont découvert: un dépôt d'armes et un poste émetteur, et d’endommager

deux maisons du village de Pussac. Ayant fait savoir que les habitations inoccupées seraient détruites, propriétaires et locataires en reprennent possession avec d'autant plus de zèle que les occupants se sont montrés relativement modérés : les vieillards restés sur place n'ont subi aucune brutalité et les biens meubles et immeubles n'ont guère souffert. Une fois rentrés, quelques habitants éprouveront une peur rétrospective en découvrant dans leurs greniers ou leurs caves des blousons de cuir, des toiles de parachutes, des armes et des mu nitions dont ils ne soupçonnaient pas la présence. Des hommes charitables — mon père a été de ceux-là — se porteront volontaires pour enterrer les victimes, planter sur leur tombe une rustique croix de bois et déposer un bouquet de fleurs sauvages sur la terre arrosée de leur sang. Au bout de neuf jours, les Allemands qui campent sur les places de Chaudes-Aigues ou occupent les hôtels vident les lieux, dépités de n'avoir pu, une fois pour toutes, anéantir les forces vives du maquis d'Auvergne. Instruit par l'expérience, ce dernier se dispersera désormais et continuera la lutte sous la forme de guérillas locales plus efficaces que les deux grandes concentrations trop légèrement ordonnées par des chefs animés des meilleures intentions, mais pressés par le temps et vite dépassés par les événements.

Quelques résistants reviendront à Chaudes-Aigues, les uns portés par l'élan de leur cœur qui les fera convoler avec des filles du pays, d'autres pour y reprendre la guérilla avec leur chef Fournier, d’autres encore pour vivre aux crochets des habitants. Plusieurs femmes, accusées d’avoir copulé avec les Allemands, sont tondues sur la place du Gravier : spectacle plutôt dégradant qui ne se renouvellera pas. Le curé-doyen Coutarel, arrêté pour le motif déjà signalé, est extrait de sa prison riomoise par un commando de Chaudesaiguois, dirigé par J. Julien, résistant lui-même, qui exige sa parution rapide devant le tribunal ou sa libération immédiate. Le commissaire de la République Henry Ingrand juge l'acte d'accusation si peu convaincant qu'il donne tout de suite satisfaction aux quémandeurs : le curé Coutarel fera le jour même sa rentrée à Chaudes-Aigues sous les applaudissements d'une population gagnée à sa cause.

Auparavant, le 17 août, alors que Saint-Flour est encore occupée par les Allemands, un hommage solennel est rendu aux cinq fusillés de Pratviel : à l'initiative de Fournier, les cercueils sont portés à bras jusqu’à l'église paroissiale où une messe est célébrée par M. l'abbé Bréchet, curé sinistré de Saint-Martial, en présence des corps constitués et d’un détachement en armes. Après l’absoute, le cortège funèbre se rend au monument aux morts. Puis les dépouilles du Docteur Mallet et de son fils aîné sont transportées à Faverolles et inhumées dans le caveau familial. Les trois autres martyrs vont dormir de leur dernier sommeil dans la terre du cimetière de Chaudes-Aigues qu’ils ont contribué à régénérer de leur sang.

Le 24 août, sous un terrible orage, les Allemands évacuent Saint- Flour après avoir refusé de se rendre aux hommes du colonel Mon-

dange. Le Cantal est libéré; Chaudes-Aigues respire à nouveau; la vie reprend son cours normal malgré les restrictions qui dureront deux ans encore. À l'initiative du chanoine Coutarel, 175 000 F, des vêtements et des objets utilitaires de toutes sortes sont récoltés dans tout le canton au profit des 41 familles sinistrées. La Croix-Rouge du Puy, qui a fait appel aux étudiants jésuites de Vals et aux Routiers, a envoyé pour sa part deux cars équipés de matériel sanitaire et placé sur chaque tombe une croix de bois. Paradoxalement, la bataille qui a fait rage sur son territoire a moins touché la commune que la saignée 1914-18. Ses prisonniers une fois rentrés au pays, elle retrouve son potentiel d'activité après avoir redouté le pire. Dans tout le Caldaguëès, stèles et monuments jalonnent, année après année, les routes du martyrologue de la Résistance auvergnate. Sur celui élevé à Saint-Flour à la gloire de tous les héros de l'arrondissement, sont gravés les noms de onze habitants du canton victimes des combats de la Truyère. Six gendarmes de Chaudes-Aigues seront décorés de la croix de guerre avec citations à l’ordre du régiment ou de la brigade pour leurs faits d'armes et, le 4 mars 1945, MM. Julien, Soulhard, Paulin et Vaissade, personnalités du pays, seront délégués au comité local de la Libération.

En attendant les prochaines élections, le Docteur Brémont a retrouvé sa mairie. Signe des temps ! « L'Etat français » a vécu, la IVe République se profile à l'horizon.

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