LE TEMPS DES CALAMITES
La guerre de cent ans a déjà éclaté, mettant un frein brutal à une période de prospérité, de développement et d’accroissement de la population. Gens d'armes, bandes anglo-gasconnes, routiers, écorcheurs, Armagnaguais en lutte contre Bourguignons ou Bourbons s’abattent sur la Haute-Auvergne comme autant de cataclysmes, avec leur cortège de ruines, de massacres, de disettes, d’épidémies, de misère : c'est le temps des calamités. Châteaux enlevés, villages et bourgs assiégés, rançonnés, pris d'assaut, habitations pillées, récoltes incendiées, foulées aux pieds, églises mutilées, populations décimées, déracinées, bourgeois constamment en alerte dont le commerce languit, tous les habitants écrasés sous le poids des tailles de guerre et des trêves achetées à prix d'or : telle est la triste réalité de cette époque, tel est le décor lamentable de la vie quotidienne pendant des dizaines d’années. Chaudes-Aigues n'eut pas autant à souffrir que Saint-Flour, par exemple, sa situation n'ayant pas la même importance stratégique, mais elle vécut néanmoins des périodes très difficiles et ne fut pas épargnée par les troubles.
Les méfaits des gens de guerre dans le Caldaguès
Tout commence en Haute-Auvergne après la défaite de Poitiers. Le roi de France Jean le Bon fait prisonnier a dû signer le traité de Brétigny (8 mai 1360) et céder aux Anglais le Limousin, le Quercy et le Rouergue, cette dernière province à quelques lieues seulement de Chaudes-Aigues. De plus, cette trêve conclue jette sur les routes quelques reîtres privés de solde et ne sachant rien faire d'autre que batailler, piller et vivre sur l'habitant. Certains d’entre eux, réputés pour leur talents militaires et leur absence de scrupules, plus ou moins soutenus par les Anglais, se muent en chefs de bande et, à la tête de ces gens de guerre désœuvrés et cupides, envahissent le pays.
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On les appellera, suivant les circonstances, Anglo-Gascons, Routiers ou Ecorcheurs.
Face à l’Aubrac où les « Anglais » du Rouergue se sont rabattus, Chaudes-Aigues n’est toujours pas une ville close. Aucun autre moyen de défense que Château-Vieux et la tour Saint-Julien. Au midi, le château du Couffour, avec son enceinte flanquée de sept tours, domine la ville sans vraiment lui assurer une couverture défensive. Au nord-ouest, et à une lieue, le tout récent château de Montvallat n'occupe pas une position stratégique de premier ordre en raison de son éloignement des principaux axes de communication. Quant aux forts de la Roche-Canilhac, de Saint-Urcize, de Mallet, de Châteauneuf et de Miermont, ces trois derniers échelonnés le long des gorges de la Truyère, ils se trouvent trop à l'écart de la bourgade pour lui assurer une protection efficace. Contrairement à Murat, et surtout à l'imprenable Saint-Flour, Chaudes-Aigues est une ville ouverte, proie offerte aux vautours de tout acabit.
Un coup fatal lui sera porté par son ancien seigneur, Marquès de Beaufort-Canilhac, traître à la cause française, qui livre le château de Saint-Urcize à Bertucat d’Albret, aventurier gascon à la solde des Anglais, cantonné jusque là à Mur-de-Barrès. Les émissaires envoyés de Saint-Flour (21 juillet 1383) à La Roche-Canilhac ne réussissent pas à convaincre Marquès qui profite de la situation pour commettre toutes sortes d’exactions aux dépens de ses voisins, y compris du Dom d’Aubrac. Et, en 1368, ce qui devait arriver arrive. Arnaud-Guillaume, bâtard d’Armagnac, déferle avec ses « Anglais » sur le sud-est de la Haute-Auvergne, brûle Pierrefort et occupe Chaudes-Aigues sans coup férir malgré les messages envoyés de Fournels pour prévenir l'attaque. Acte de vengeance sans doute, car les Anglais tiennent pour vassal rebelle Guy de Séverac, coseigneur de Chaudes-Aigues, parce qu’il chevauche contre eux aux côtés du comte d’Armagnac. Onze ans plus tard, Garcie de Caupène, autre chef de bande gagné à la cause anglaise, entre en pourparlers avec le comte d'Armagnac et accepte de vider la forteresse de Carlat moyennant le versement en deux fois de 5126 livres. La ville de Chaudes-Aigues bénéficiera de cet accord et sera évacuée en cette même année 1379. Mais elle ne tarde pas à sentir peser sur elle la menace de nouvelles bandes installées à la Roche-Canilhac, toujours avec la complicité du comte de Beaufort. La libération de Chaliers par Duguesclin lui-même appelé à la rescousse ne procurera à tout le pays sanflorain qu'un court répit. Le connétable meurt quelques semaines plus tard devant Châteauneufde-Randon, en Gévaudan. Aussitôt tous les forts constituant les glacis défensifs de Saint-Flour tombent aux mains des Routiers, y compris Chaliers.
Au sud-est, Pierre de Garlande saisit cette occasion pour monter une expédition contre Chaudes-Aigues : le 7 août 1381, il se rend maître de Château-Vieux, assis à l'entrée de la ville sur cette butte baptisée depuis « Four des Angles », c’est-à-dire « Fort des Anglais ».
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Cette position favorable sur le chemin ferré de Saint-Flour lui permet de rançonner les habitants et de conclure avec eux d’avantageux patis ou trêves achetées à prix d'or, jusqu’à ce que Béraud de Dienne, commandeur de Celles, ne reprenne le château et ne délivre la ville.
Les d’Armagnac, derniers recours, pour le meilleur et pour le pire
À qui se fier pour redresser la situation sinon aux comtes d’Armagnac, vaillants capitaines, possessionnés aux marches du Rouergue et de l’Auvergne et trop heureux de s’introduire dans ce Caldaguès qu'ils rêvent de réunir à leurs domaines languedociens. Nous sommes en 1383; les routiers chassés d’un côté surgissent de l’autre. L'événement capital sera la prise d’Alleuze que son seigneur, l'évêque de Clermont, a laissé sans défense. Venu de Miermont — paroisse d'Espinasse —, Bernard de Garlan, celui que les Sanflorains surnommeront « le méchant bossu d’Alleuze », s’en empare et, de là, mène des raids dans les campagnes environnantes, compromettant le ravitaillement de Saint-Flour. Ce coup d’audace coïncide avec la réoccupation des châteaux de Turlande — paroisse de Paulhenc — et de Mallet sur la rive gauche de la Truyère.
Le duc de Berry et d'Auvergne se complait dans l’inaction et le luxe, incapable qu'il est de concevoir et de mener à bien un plan de dégagement. Les états provinciaux et Charles VI comprennent alors que le salut doit venir de l'extérieur. Or, la famille d'Armagnac s’est assurée depuis 1373 de solides positions dans le sud-est des Montagnes d'Auvergne grâce à ce même Jean de Berry, beau-frère de Jean II d’Armagnac. Ce dernier, qui possède les quatre châtellenies du Rouergue, a reçu du Roi la suzeraineté sur les fiefs auvergnats de Mallet, Châteauneuf, Anglards, Montchanson, Château-Vieux, La Garde-Roussillon, etc. La noblesse reconnaît en lui son chef. Son successeur, Jean III, sera donc considéré par les Etats comme le mieux placé pour servir d’intermédiaire entre eux et les Routiers, à la fois parce qu'il sait se montrer énergique, que son audience est grande dans le sud-est de la Haute-Auvergne où il reçoit l'hommage du baron de Peyre pour Chaudes-Aigues et le Couffour, que des intérêts puissants l'ont incliné parfois à frayer avec les Anglais et que la « vuide» des Montagnes, c’est-à-dire le rachat des places fortes occupées à prix d'argent, l'obsède depuis quelque temps. Le 3 juillet 1387, les Etats intéressés, ceux du Quercy, du Rouergue, du Gévaudan et de l’Auvergne se réunissent chez lui, à Rodez, et le chargent de négocier directement avec les Compagnies. Par un nouveau traité signé à Mende (28 juillet 1390), Jean III d’'Armagnac s'engage à délivrer 34 forteresses contre le versement d’une forte somme. Cette fois les résultats sont spectaculaires : Alleuze, Saïllans, Turlande, Chaliers… sont libérés et, en 1394, on fête un peu partout la «vuide» des places. En dehors de quelques rébellions locales, la Haute-Auvergne va connaître
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trente ans de répit, que rompra l'affrontement de deux factions rivales : celle des Armagnacs et celle des Bourguignons.
Les premiers ont accru leur influence en même temps que leurs possessions dans le Pays des Montagnes en usant de la violence ou de la ruse. Bernard d’Armagnac, successeur de son frère Jean, a épousé Bonne, fille du duc de Berry, et reçoit de son beau-père la vicomté de Carlat (1394) avec la suzeraineté sur Murat. Sans doute rêve-t-il de dominer un jour toute la Haute-Auvergne ? Malgré les reproches timides de Jean de Berry, il entre en campagne contre ses voisins, occupe Chaudes-Aigues en dépit des molles protestations de Guy VI de Séverac, pâle seigneur de la ville après la mort de son père.
La folie du roi Charles VI aiïiguise les appétits du duc d'Orléans qui intrigue pour récupérer à son profit un trône chancelant; dans l’autre camp, Jean sans Peur, duc de Bourgogne, affiche les mêmes prétentions. Les partisans du premier se groupent autour de la famille d'Armagnac; ceux du second seront appelés tout naturellement « Bourguignons ». Heureusement, la guerre civile qui les oppose ne trouvera que peu d’échos en Haute-Auvergne, les nobles restant dans une prudente expectative tandis que Chaudes-Aigues et le Caldaguès ne se sentent pas concernés par des événements bien lointains.
Chaudes-Aigues, enjeu d’une lutte pour l'exercice de la justice
Des préoccupations plus immédiates agitent alors les Chaudesaiguois. Bernard d’Armagnec a occupé militairement la ville; il veut aussi y installer sa justice : unilatéralement, il décide que ses officiers y connaîtront en appel des causes jugées par les juridictions seigneuriales, entre autres celles de Guy de Séverac. Mais son beaupère, duc d'Auvergne, continue à revendiquer ce droit. Et voilà nos Chaudesaiguois nantis de deux justices supérieures en lutte ouverte, les sergents de l’une et de l’autre se disputant les justiciables soumis à des pressions rivales et à des actes d’intimidation. Dans les quartiers, les armes des seigneurs sont alternativement placées, abattues, remplacées. La ville connaît l’anarchie lorsque Guy de Séverac se décide enfin à recourir au Roi. En 1400, Charles VI retire aux deux compétiteurs le droit d’appel jusqu’à ce que le Parlement ait statué. Jean de Berry produit à l'appui de sa demande l’état des usurpations de son gendre, notamment dans le Caldaguès, à savoir « la ville et baronnie de Chaudesaigues et appartenances et, avec ce, toute la terre et mandement du Couffour et ce que le seigneur du Couffour tient au lieu dit de Chaudesaigues », mais aussi les mandements de La Garde-Roussillon (Lieutadès), de Mirmont (Espinasse), les lieu et terre de Montvallat, et nous en passons. Mais l'affaire restera en suspens pendant quatre-vingts ans, avec des alternatives de conflits et de trêves, jusqu'à ce que l’énergique Louis XI, excédé, porte un coup fatal à la maison d’Armagnac.