‹ Chavornay (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · I.IVOUHNK. WT · texte numérisé non relu

I.IVOUHNK. WT

ouverte , le schako sur la nuque. I.es nintelots anglais prennent possession des tavernes , et chantent le God save the king, en avalant le grog insulaire ; le Provençal poursuit de ses galants propos la Livouruaise au teint olive, aux ardentes prunelles, qui relève en fuyant son mezzaro blanc pour être mieux vue et pour mieux entendre ; un nègre ivre la coudoie en trébuchant , et va tomber sous les Maures de bronze enchaînés aux pieds de la statue du vieux Ferdinand ; plus noir que ses noirs compatriotes, et plus immobile qu'eux , l'Africain s'endort à Tardeur du soleil , et rêve du pays des négresses et des bananiers.

Telles sont les scènes qui se succèdent , se croisent, se confondent dans la capitale de Mammon. Que pouvait faire Tamant d'Hélène dans cette Babel aux mille races , aux mille voix ? On y parle toutes les langues , la sienne seule n'y trouvait pas d'échos ; on y aborde de tous les points du globe, et dans cette caravane immense, bigarrée , pèlerin de l'amour, il ne trouvait pas un frère à qui serrer

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la main, pas une âme qui servît ses dieux. Le lucre, monstre à lœil louche, au sourire faux , est l'idole au pied de laquelle se prosternent ces multitudes insatiables ; sa main crochue leur enfonce au cœur ses griffes de fer.

Ballotté pai' les flots toujours agités de ce peuple tumultueux , Chavornay était seul au milieu de la foule, comme le navire est seul au milieu des vagues. Livourne était pour lui le désert peuplé du poëte , et il s'en exilait comme lui. Tantôt , pour échapper à tout ce tumulte, il faisait l'ascension du phare; tantôt il se jetait dans une frôle barque, comme Shelley, et s'allait réfugier au sein de l'océan ; mais le premier objet qu'il découvrait du haut du fanal , c'était cette Pise qu'il avait fuie, qu il voulait oublier, et qui brillait impitoyablement à ses yeux au bout de l'horizon; en mer, il la retrouvait encore par la pensée, rappelé à elle, ou par la Gorgone, celte île dantesque qu il avait si souvent contemplée avec Hélène du haut de la Tour penchée; ou par la Méloria, écueil tragique où Pise joua deux fois avec Gènes le sceptre de la mer. Ainsi

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les lieux, les noms, tout, jusqu'aux catastrophes de rhistoire, le ramenait invinciblement à Pise, et Pise , pour lui, c'était Hélène. Que lui avait donc servi sa fuite?

Toutefois , quand son re}]ard pouvait échapper à la Gorgone et à la Méloria, il se calmait au spectacle de la mer. Celte grande image de Dieu pacifiait son âme en la plongeant dans Tinfini. x4.ssis à l'écart sur les rochers du Môle , il passait de longues heures dans ses contemplations silencieuses. Les bruits lointains du port se perdaient dans le murmure des vagues ; quelques voiles argentées élineelaieat au soleil ; rasant les flots d'une aile oblique , les mouettes blanches voltigeaient autour de sa tète, et la mer, sa grande et fidèle amie, venait lui baiser amoureusement les pieds. Toujours et jamais semblable à elle-même , elle se déployait devant lui dans son infinie variété et sa sublime monotonie; elle semblait sympathiser à toutes les émotions de son cœur, et lui parler une langue profonde, inconnue, comme un écho d un monde invisible. Un jour, calme et limpide.

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elle lui souriait avec grâce ; la veille elle était sombre et gémissait avec lui. Puis, d'autres lois, orageuse et courroucée , elle se levait dans sa colère, bouillonnait au tond de ses abîmes et se brisait en écume contre les rochers ; alors elle semblait improuver sa plainte et lui reprocher ses langueurs ; c'était assez de contemplations, assez de larmes; il fallait guérir, agir et se consoler; il était temps de faire sa destinée , de s'ouvrir une carrière et de payer enfin son tribut d'action à cette grande et douloureuse famille humaine, dont il n'était encore qu'un membre oisif et parasite.

Tandis qu'absorbé tout entier dans ces communications intimes et mystérieuses , il oubliait le temps , le canon des batteries annonçait le départ du soleil qui descendait sous l'océan comme un char de feu , le crépuscule jetait son voile gris sur l'espace , les premières étoiles s'allumaient au couchant ; tous les bruits de la terre s'assoupissaient par degrés , le silence et la solitude s'emparaient de tous ces lieux naguère encore si bruyants , si peu[)lés ., et les échos du

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port n'étaient plus troublés que par le pas égal et lent des sentinelles. Les faibles clartés des navires endormis se réfléchissaient dans Tonde obscure. Resté seul au milieu de ces vastes et muettes ténèbres , Chavornay répétait à la nuit ses confidences et redisait le nom d'Hélène aux étoiles du firmament. Panthéiste par amour, et toute passion forte est panthéiste , il associait la nature entière à ses douleurs, à ses combats, à ses remords. Hélas! il n'avait pas d'autre confident sur la terre, pas d'autre ami; isolé parmi les hommes, écrasé par le sentiment de son abandon, il avait besoin de sympathies, d'épauchements , de tendresse; dans l'ardeur de ses transports solitaires et souffrant de trop de vie , il animait de son âme , il embrasait de son souffle, comme le statuaire mythologique, toute cette inerte matière ; et parce qu'elle reflétait , miroir fidèle, son image à ses yeux , il lui prétait mie vie propre , c'est lui qui vivait en elle.

Quand la mer le fatiguait et que son cœur trop faible fléchissait sous ces robustes images de l'infini , il sortait de la ville et s'en allait errer

dans la plaine. Cette plaine est un désert aride et nu , peuplé de buffles et coupé de canaux où les banjues vont à la voile ; les buflles s'arrêtent pour les voir passer et les suivent au loin d'un œil farouche et stupide. C'est un coup d'œil unique : en voyant cette campagne toute sillonnée de voiles, on dirait que la terre n'est de ce côté-là qu'une continuation de la mer, etLivourne paraît une lie. Le cimetière des Anglais occupe le seuil de ce singulier désert, et ses tombes de marbre blanc, jetées au milieu des cyprès et des ifs, ajouleiii ù l'uiigiiialilé du paysage. Les mânes de ceux qui sont morts sur cette rive étrangère planent sur la solitudeet gémissent dans les ventsdu soir. JJu matin que Cliavornay plus triste que de coutume , avait erré au hasard dans la Maremme mélancolique , le Moulenero lui ferma le chemin: c est le lieu de plaisance des marchands livournuis, et il est tout chargé de leurs villas. Au pied, dans un site sec et découvert, est une grand maison rouge qui fut habitée parByron; or, Byroh était alors pour Tamant d'Hélène, comme la Gorgone et la Méloria , Pise et le pa-

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lais Laulranchi. Il gravit la montagne ; nue à sa base , elle est ombragée plus haut de chênes verts et d'oliviers; au sommet s'élève la somptueuse église de la Madone-de-Montenero, putroue de ces parages ; tapissée de marbres précieux et d'ex-voto de toute espèce, Téglise domine la côte et s'aperçoit de très loin en mer. La divinité qui l'habite est en grande vénération parmi les marins , tous les navires sont placés sous sa protection , tous les papiers des capitaines, rédigés eu son nom. Dans le moment mômeoù Chavonuiy était là , un bâtiment partant de Livourne tirait le canon en l'honneur de la vierge secourablc , pour obtenir d'elle un heureux voyage.

— Brûle ta poudre , mon beau navire , et si tu comptes sur la Madone , tu auras la peine de décompter !

Ces mots prononcés à demi-voix derrière Chavornay lui firent tourner la tête, et il vit un matelot qui sortait de Téglise, de mauvaise humeur.

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— Mon ami , lui dit-il, tu n'as pas l'air content de la Madone , que t'a-telle fait?

— Pardieul on serait mécontent à moins. Périr au port, cela s'est-il jamais vu? Ça n'a pas le sens commun; c'est se moquer du monde. Imaginez-vous, monsieur, un trois-mâts comme il n'y en a plus, qui filait ses six nœuds sans se gêner. Nous revenions du Levant où nous avions fait de bonnes affaires; chacun rapportait un petit pécule ; bonne cargaison , bonne santé , bon vent, jamais on n'avait fait plus heureux voyage. INous avions déjà passé la Méloria , et l'on voyait la côte comme si on y était; toutes les voiles étaient au vent, et nous sifflions comme des yogolis ; tout à coup le bâtiment toucha si fort, qu'il s'ouvrit; tout fut perdu, et nous fûmes trop heureux àe sauver notre peau. Je ne sais où notre pilote de malédiction avait les yeux , il nous avait jetés là-bas, près du Fare, sur un écueil que nous connaissons tous comme notre hameau ; un enfant de deux jours sait cela. C'est égal, il ne faut pas dire trop do n)al du camarade, il Ta payé cher : le pau-

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vre garçon était si content d'arriver , que la joie lui avait tourné la tète; il venait se marier avec la plus belle fille du port, et c'est la mort qu'il a épousée en arrivant ; le choc a été si violent, qu'il a été jeté par-dessus Tarrière, et il s'est noyé. Voilà Thistoire, monsieur, et Dieu sait si nous avions prié la Madone régulièrement soir et matin, et si nous avions brûlé pour elle de l'huile et de la poudre. Croyez, après cela, ce que vous disent ces prêtres ; pour moi , je commence à eu rabattre , je crois que les robes noires font leurs affaires avant les nôtres et avant celles du bon Dieu. Ecoutez ce que vient de me faire celui-ci. Ma mère habitait une petite maison ici près. A peine débarqué, j'y cours, je frappe , et un inconnu m'ouvre la porte. « — Ta mère est morte , me dit-il , et il n'y a » plus rien à elle ici ; on a tout vendu pour » payer les frais d'enterrement. » — Je vous demande , monsieur , si c'est agréable d'apprendre ainsi la mort de sa mère? Pauvre vieille ! elle m'aimait tant , et elle eut été si heureuse de me revoir! Une idée ajoutait à mou

chajrrin : je pensais qu'on n avait point dit de messe pour son âme , et je suis venu ce matin , chez le curé, pour le prier d'en faire dire une. « — As-tu de quoi la payer? m'a-t-il demandé; » tu sais que cela coûte deux pauls. — Hélas! » monsieur le curé, lui ai-je répondu, je » n'ai pas seulement deux quatrins. — Là-des- » sus, je lui ai conté mon aventure. — J'en » suis bien fâché , a-t-il dit en me congé- » diant; mais je n'y peux rien, c'est l'Église » qui le veut ainsi. Moi, je suis pauvre aussi, » j'ai bien de la peine à me soutenir. » — Pendant qu'il me chantait cela , il avalait un énorme plat do macaroni , et il avait devant lui un fiasque de Monlepulciano , et un quartier d'agneau à nourrir tout l'équipage d'un vaisseau de guerre. Que voulez-vous? monsieur, il a bien fallu y renoncer, puisqu'il m'a mis à la porte. Je vais vendre ma veste à Livourne , pour avoir les deux pauls , car enfin, il faut bien que je fasse dire une messe pour ma pauvre vieille mère. Je ne peux pas laisser son âme au purgatoire.

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— Garde ta vesle , lui dit Cliavornay , en lui remeftant un IVancescone dans la main , voilà de quoi payer le curé.

— Merci, monsieur, vous me rendez bien heureux. Je vais faire dire avec cela cinq fameuses messes, et dans la cathédrale encore; car ce mauvais prêtre n'aura pas mon francescone. Pauvre vieille , tu ne t'attendais pas à cet honneur-là î

Il était si heureux , qu'il ne pensait plus à son naufrage , et de jjrosses larmes de joie coulaient sur ses joues basanées par le soleil égyptien ; il les essuyait d'une main rude. Comme il avait déjà commencé à descendre la montagne, il se retourna vers Chavornay.

— Monsieur, lui cria-t-il, vous venez sans doute ici, comme tous les étrangers, pourvoir la vue; regardez donc là-bas, vers le sud-ouest, celte ligne bleue , c'est la Corse ; vous êtes favorisé, on ne la voit pas tous les jours si bien; c'est la madone qui veut vous récompenser de

votre action généreuse. Vous m'avez réconcilié

avec elle.

Mais la brise emporta ses naïves bénédictions; Chavornay ne Técoulait plus , un mot venait de le replonger , tout d'un coup , au plus profond des abîmes au-dessus desquels ce récit naïf l'avait tenu un instant suspendu, comme un navire endormi, qu'une brusque rafale emporta bien loin du rivage , au sein des hautes mers!

Le pauvre matelot ne se doutait pas des adieux qu'il faisait à son bienfaiteur. Le nom de la patrie de Campomoro fut pour Chavornay comme un éclair suivi de la foudre : une épaisse nuée se déchira devant lui , de nouveaux horizons se déroulèrent à ses yeux, éclairés de lueurs sinistres ; c'est comme si on lui eût dit : Voyez le Corse aux pieds de la duchesse d'Arberg. L'impression fut si vive , qu'il ne regarda pas même l'île maudite, il chercha Pise à Thorizon. Un rayon de soleil la frappait alors d'aplomb pour la lui mieux laisser voir ; elle étincelait au pied de la montagne, et se détachait plus bril-

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lante et plus belle , sur le fond noir et sévère de l'Apennin. On eût dit une ville enchantée, au milieu d'un ciel fantastique. Il vit distinctement , le dôme , le baptistère, la tour penchée, tous ces monuments consacrés ; peu s'en fallut qu'il ne vît Hélène sur son balcon.

Il fixait sur la cité de douleurs un œil sombre ; les passions infernales de la jalousie bouillonnaient en lui. Vertu stupide ! se disait-il en se prenant lui-même en pitié, conseillère des poltrons et des dupes, toi qui décores du nom pompeux d'austérité l'impuissance et qui ériges la couardise en fierté , je te rends grâce des tendres sollicitudes dont tu m'entoures , et des leçons que tu m'as si généreusement prodiguées ! Je suis vraiment magnanime , et mon abnégation peut être offerte en exemple; j'ai vaincu Grandisson. J'ai fui charitablement, de peur de gêner mon rival; et pour lui laisser pratiquer plus à son aise toutes les mines de la séduction , je cours les plaines et les montagnes, et je converse innocemment avec la mer et les étoiles. Certes , on ne saurait s'immoler de

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meilleure grâce, ni pousser plus loin Tliéroïsme (Je la niaiserie. Loin de moi, pédante imbécile! arrière , avec tes scrupules puérils et tes timides temporisations! N'as-tu pas assrz attristé ma jeunesse , et que veux-tu faire de moi? Arrière! que je marche une fois au moins dans ma force et dans ma liberté ! que j'affronte une fois le péril face à face, que je lutte avec lui corps à corps et que j'accomplisse enfin ma destinée. r^a destinée de l'homme est d'attaquer, non de fuir; et ta morale d'eunuque est indijjne de la virilité?

Une fois sur les pentes olissantes du scepticismC;, Chavornay, extrême en tout, y roulait avec une effrayante rapidité et ne s'arrêtait qu'au fond du précipice. Il poussait le doute jusqu'au blasphème , Tironie jusqu à l'imprécation. Dans ces crises rares, mais affreuses, il abdiquait tout, il s'abdiquait lui-même; il brisait d'un bras désespéré jusqu'au dernier des fils qui l'attachaient à la vertu; et quand il avait ainsi créé en lui le vide et les ténèbres, et livré son âme aux puissances infernales , il se félicitait de son

ouvrage, il s'y complaisait, et, comme Oresle , il rendait grâce aux dieux.

Dans cet état , il descendit la montagne et marcha à grands pas vers Pise.

OllIPROOUOS.

— Vous savez la nouvelle, le comte Canipomoro a quitté la Paola.

— Bah ! pour qui ?

— Chi losal

— Tout le monde le sait et ce n'est pas difficile, car il ne se gêne guère; il a quitté la Paola pour la duchesse d'Arberg, et, ma foi ! il n'a pas

perdu au change. Elle l'a pris pour cavalier servant; au théâtre, à la promenade, il ne la quitte plus, il passe sa vie au palais Lanfranchi. -Chè!

— On ne parlait que de cela hier, chez le Goufalonier. Campomoro y est venu un instant, et comme on le félicitait de sa honne fortune , il s'est défendu mollement , et n'a pas dit non.

— Ce sont des airs qu'il se donne.

— Non, le fait est positif. Soit bizarrerie, soit froideur, la duchesse avait longtemps repoussé les adorateurs; Ma!... elle a fini par faire comme toutes les autres; plus tôt, plus tard , elles en viennent toutes là ; un autre soupirant a reçu son congé , et Campomoro est resté maître du champ de bataille. Les voilà qui viennent tous les deux en calèche.

— Per Bacco! qu'elle est belle !

— Quels yeux !

— Quel teint!

— Quelle grâce ! quelle mollesse dans tout son corps !

ISO QUIPROQUOS.

— El ses cheveux, c'est de \ or lissé par la main des fées !

— Poêle, tu t'embrases !

— Tenez, en voyant celte femme, je comprends qu on achetât une nuit de Cléopatre au prix de la vie.

— L'Egyptienne tarifait haut ses faveurs, lïeureusement qu'il n y a plus (Uécliafaud à la porte des boudoirs.

— Heureux Corse !

— Il a l'air d'un triomphateur.

— Le fat, il nous écrase.

— Comme il est empressé !

— Pourtant la duchesse a Tair fatigué ou ennuyé , elle lui répond à peine.

— Purs airs de grande dame.

— Les voilà qui s'arrêtent devant le palais Lanfreducci.

— N'est-ce pas là que demeure le comte?

— Précisément.

— Elle va donc chez lui ?

— Il paraît.

— Pas |)ossible !

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— liegardez plutôt.

— C'est vrai.

Cette conversaliou avait lieu eu pleiu Lung'- Arno, dans un groupe de dandys pisans rassemblés pour prendre le frais à !a porte du calé des Stances. Presque seul dans l'intérieur et à demi-caclié dans un enfoncement obscur, un jeune étranger prenait du sorbet en silence. Il paraissait fort échauffé et ses bottes étaient couvertes de poussière : cet étranger était Chavornay. Arrivé de Livourne à pied et dans le môme état qu'il en était parti , il s'était jeté de lassitude dans le premier café qu'il avait trouvé sur sou passage, et il essayait en vain déteindre, à force de glace , l'inextinguible ardeur qui le consumait.

Il n'avait pas perdu un mot de ce qui venait de se dire; jamais criminel ne fut condamné à un supplice plus atroce et plus rafliné. Il semblait qu'on eût à plaisir fouillé dans le plus profond de son cœur , pour le torturer dans ses fibres les plus délicates, les plus sensibles. L'amour , l'orgueil , la jalousie, toutes les passions

les plus irritables , les plus saignantes de son âme avaient été appliquées , tour à tour , à cette affreuse question -, plus sa blessure était vive et douloureuse , et plus la main des bourreaux avait paru se plaire à la déchirer. Les plus secrètes retraites de son intimité avaient été violées, ses plus saints autels indignement profanés. Hélène, sa noble et chaste Hélène , avait été déflorée à ses yeux par la parole impure de ces reptiles immondes , comme un ange tombé du ciel dans les antres de Belphégor , et condamné à un lâche silence , il n'avait pas lancé au milieu de cette tourbe impudique les saintes foudres de la vérité. Son démenti eût été un aveu et n'eût fait que sanctionner la calomnie. Pris lui-même à partie, il s'était vu traîner aux pieds de cet aréopage insolent ; et humilié dans son orgueil, dans sa vertu, il avait vu livrer à la risée son amour pur et silencieux.

Puis , rappelé par la vue même de Campomoro et tout ce qu'on racontait de son triomphe à l'orage encore grondant du Montenero , M avait senti les aiguillons brûlants de lajalou

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sie rentrer un à un dans son cœur. Ses pressentiments n'étaient donc pas des imaginations vaines , c'étaient des illuminations d'en haut : il était donc bien vrai qu'il avait travaillé pour son rival , et que son imbécile retraite lui avait aplani les voies. A cette heure même elle était sous son toit : il nétait revenu que pour l'y voii* entrer.

Sans adopter les grossiers commentaires de la foule , il y avait toutefois dans ces calomnies de bas lieu une infernale complication de mensonge et de vérité d'autant plus perfide et plus alarmante , que si lout n'était pas vrai , tout n'était pas faux , et que la vérité rendait le mensonge probable, en tournant contre elle-même toutes les apparences.

La passion de Campomoro pour Hélène n'avait jamais été, comme toutes les passions d'hommes à bonnes fortunes , que du désir et encore plus de vanité ; ces gens-là n'aiment pas. L'universelle réputation de beauté , dont jouissait en Italie la duchesse d'Arberg l'avait enflammé plus que sa beauté même. Quelle gloire

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qu'une telle conquête ! et quels cœurs seraient rebelles au Paris de cette nouvelle Hélène? Quoique mis hors de combat à une première tentative , il ne s'était pas tenu pour battu ; il s'était trop avancé pour ne pas s'avancer encore ; il ne pouvait plus reculer sans s'avouer vaincu ; et quelle honte pour lui s'il y avait au monde une lonime qui pût se vanter de l'avoir éconduit ! C était un homme déshonoré.

Dès qu'il eut attaché à sa défaite une idée de déshonneur, il se jura à lui-même de triompher et il se crut tout permis. Il était convaincu, d'ailleurs , que l'attaque une fois commencée , on offense bien plus les femmes par la retraite que par l'insistance ; elles pardonnent plus difficilement un petit outrage qu'un grand ; et il n'y a de salut avec elles que dans l'excès même de I audace. 11 s'accusa d'en avoir manqué, de n'avoir été , contre sa coutume , ni assez entreprenant ni assez pressant , d'avoir perdu trop de temps en paroles , d'en avoir laissé trop à la réflexion , d'avoir en un mot manqué à tous ses principes. 11 s'était tenu dès lors à l'écart pour

réparer ses pertes ; et il attendait une occasion lavorable de rouvrir la campagne avec avantage.

Les hostilités suspendues, il n'avait pas perdu Tespoir d amener Hélène à composition, et de la réduire, comme il disait, par la douceur. 11 savait par expérience que les jeunes femmes ne se rendent pas au premier coup , qu'elles résistent longtemps, et que ce premier pas est difficile. Elle n'est pas si loin de moi qu'elle se l'imagine , pensait-il pour s'encourager ; elle n'a pas raconté la scène à son mari , car il m'a reçu comme à l'ordinaire. Elle ne lui dit donc pas tout : elle ne l'aime plus. Et il disait , comme Hélène : Une femme sans amour est à demi vaincue.

Chavornay l'inquiétait bien un peu , mais par boutades ; il ne faisait pas à un homme comme lui l'honneur de prendre au sérieux sa rivalité ; il ne craignait qu'un caprice féminin : les femmes sont si bizarres ! Au reste , ce rival avait battu en retraite et abandonné la partie.

C est sous l'empire de ces préoccupations machiavéliques que le comte avait repassé le

seuil du palais de Lanlranchi. Elle sera à moi ! s^était-il dit en en sortant; et il s'était répété en y rentrant : Elle sera à moi ! Il lui en avait bien un peu coûté de se présenter à elle après le tête à tête en question ; mais il avait triomphé de ces premières répugnances. Le but le faisait passer sur les moyens, et il espérait toujours qu'Hélène n'avait pas bien compris. Depuis ce jour, il s'était conduit vis-à-vis d'elle avec une exquise politesse ; il n'est pas de soins dont il ne l'eût entourée , de prévenances qu'il n'eût eues pour elle. 11 semblait vouloir fair^ oublier une faute : Hélène le crut ; il ne voulait que ressaisir une position perdue.

Mais tandis qu'il affectait pour elle un si grand respect dans le particulier , il la déshonorait en public. Il se montrait avec elle plus qu'il ne l'avait jamais fait, l'accompagnait partout, et provoquait, par ses assiduités empressées , des commentaires qui servaient ses desseins. Il voulait la compromettre , c'était pour lui une demipossession. A ceux qui lui demandaient s'il était heureux, il ne répondait pas oui, mais il ne

répondait pas non j il faisait le modeste , et paraissait un homme discret quand il n'était qu'un lâche imposteur. Afin de donner mieux le change au monde , il avait rompu , d'une manière éclatante et sans motif apparent, une intrigue où il était engagé depuis son arrivée à Pise, voulant indiquer par cette rupture , sans le dire positivement , que nul ne peut servir deux maîtres. La maîtresse disgraciée était cette Paola dont il avait été question au café des Stances, une fille de théâtre, moitié courtisane , moitié comédienne. Hélène mise dans la balance avec Phryné ! Mais le Corse n'y regardait pas de si près.

Et quant à la visite de la duchesse au palais Lanfreducci, elle n'avait rien en soi que de fort innocent, et il fallait que la rumeur publique fût déjà bien prévenue pour l'incriminer. Le palais Lanfreducci , qu'habitait Campomoro , est l'un des plus beaux de Pise , sinon par l'architecture (sous ce rapport , il est bien inférieur à la sévérité bramantesque du palais Lanfranchi)

du moins par la magnificence ; il est de marbre blanc ^ et la matière remporte de beaucoup sur Tart. On l'appelle vulgairement le palais de la Journée, à cause du mot Alla Giornata gravé au frontispice , et une chaîne de ier suspendue audessus de la porte est , dit-on , un monument de Thumilité du fondateur , qui aurait été prisonnier des Sarrasins au temps des croisades. Les appartements sont spacieux ; mais leur plus bel ornement est un magniOque tableau du Guide , représentant TAmour divin frappant d'une flèche mortelle l'Amour profane. Le nouveau locataire aurait pu tirer de la contemplalion de ce grand symbole une moralité salutaire ; mais il n'était pas homme à s'élever à l'intelligence des mythes , il ne voyait là que deux enfants qui badinaient. La duchesse ne connaissait pas ce chef-d'œuvre; il avait été souvent question de l'aller voir , et elle y allait alors; voilà tout le crime. Seulement le comte avait eu soin de choisir l'heure où il savait tout le troupeau doré de Pise rassemblé devant le café des

QUIPROQUOS. ]m

Stances, afin de donner à l'innocente démarche de la duchesse un parfum de scandale. On a vu qu il avait réussi selon ses vœux.

Quant à Cliavornay , il aurait dû deviner Tobjet de sa visite , car il en avait été parlé plusieurs fois devant lui , et il devait être lui-même de la partie; mais Texcès de la douleur lui avait ôté la mémoire , et la rage le rendait crédule. Loin de chercher des excuses , la jalousie cherche partout des crimes ; accusatrice impitoyable , elle les suppose , elle les crée.

Le soleil s'était couché , le crépuscule couvrait le Lung'Arno , la calèche avait repassé devant le café, en butte aux mêmes interprétations , aux mêmes impuretés , et Chavornay n'avait pas quitté sa place. Il n'avait pas osé se montrer , de peur d'ajouter à toutes ses angoisses celle d'être reconnu. C'est une dernière épreuve à laquelle il n'avait pas eu la force de s'exposer : tapi dans sa niche , il se cachait dans l'ombre ; la moindre clarté l'irritait ; il eût voulu plonger l'univers entier dans les ténèbres, afin d'y ensevelir sa honte. Enfin , le groupe

insolent qui le tenait assiégé se dispersa , tout l'essaim de frelons pisans s'envola au théâtre, où il y avait une représentation extraordinaire, et où la duchesse et son cavalier ne pouvaient manquer d'assister. On se promettait bien d'avoir l'œil sur eux , et d'enrichir la chronique d'une abondante moisson d'observations scandaleuses.

Ahi , Pisa Tituperio délie genti !

s'écria en lui-même Chavornay lorsqu'il les vit s'éloigner , que tu as bien mérité l'anathème du vieux Florentin ! ô Pise, tu es l'opprobre des nations! Et, saisi d'indignation à la vue de ce vil troupeau d'oisifs et de calomniateurs , il se demandait ce qu'avait servi à leur mère , la vieille république , de dominer les mers , de régner au Bosphore , de tailler en églises et en palais le marbre des montagnes , et de peindre les murs immortels duCampo-Santo, s'il devait sortir de ses flancs magnanimes de pareils enfants. Donnez à ces générations déchues , donnez-leur des fuseaux, puisque le ciseau de l'artiste et l'épée du

citoyen sont trop lourds pour leurs mains efféminées ; qu'elles aillent filer au fond des boudoirs le linceul du génie et de la liberté !

Rendu à lui-même , Cbavornay prit à peine le temps de rentrer chez lui, et il vola au théâtre. Placé en observation de manière à ne rien perdre de ce qui se passerait dans la loge de la duchesse; il attendit. Ellene tarda pas à paraître, si belle que son entrée fit sensation : il s'éleva de toutes les parties de la salle un nmrmure d'admiration. Le cœur de Cbavornay battit violemment. Le duc accompagnait sa femme , mais étant sorti dès le commencement du spectacle , il ne tarda pas à être remplacé par Campomoro , à cette même place que Cbavornay lui-même avait si souvent occupée. C'est alors que ce drame commença pour lui.

L'œil attaché sur les acteurs avec une fixité dévorante , il ne perdait pas un de leurs gestes , pas un de leurs regards. Hélène était calme et plutôt silencieuse ; le comte , au contraire , agité et très empressé. 11 travaillait visiblement à at-

192 QLIPHOQUOS.

tirer l'attenlioii sur lui, el il voulait qu'on le vît là, seul avec la duchesse d'Ârberg. Accoudé sur le bord de la loge , il se penchait vers elle , en lui parlant de cet air moitié familier , moitié respectueux , qui veut faire deviner plus qu'il ne cache; Hélène n'y prenait pas garde ; elle ne changeait ni de visage ni d'attitude: mais Chavornay était dans sa fournaise ardente. Jusque-là , cependant, rien dans la duchesse n'avait justifié les airs que se donnait le Corse ; seulement elle les souffrait , elle semblait les autoriser par sa tolérance, et puisqu'on les lui permettait, n'était-ce pas qu'il avait le droit de les prendre? Voici qui devenait plus significatif. Le mouchoir de la duchesse étant tombé, Campomoro le ramassa avec empressement , et Chavornay crut voir, il viten effet, qu'en le lui rendantil le porta à ses lèvres. Dansée moment Hélène parut émue, son sein battit fortement , ses yeux devinrent inquiets, et son teint paie s'anima tout d'un coup ; elle venait d'apercevoir Chavornay , et c'est la joie , la surprise de ce retour inattendu qui avaient produit en elle ce trouble et cette agita-

tion. Mais Cbavornay ne s'en doutait pas , il se croyait invisible , il ignorait son bonheur.

Us s'aiment ! ils s'aiment ! se répétait-il avec rage, et, victime de cette amère dérision du destin , il était réduit au désespoir par ce qui devait le combler de félicité. Il quitta brusquement la salle et s alla renfermer chez lui : il n'en pouvait voir davantage , il en savait assez. Hélas î il en avait trop vu, plus même qu'il n'avait craint d'en voir.

Son Hélène était donc comme toutes les autres, et voilà ce qu'elles aiment! des hommes qu'au fond du coeur elles méprisent etdontellesne voudraientpaspourleur ami. Mais ils sontbeaux, présomptueux, entreprenants, ils sont gentilshommes, et lui! Qu'avait-il faitdevenir s'atteler à ces chars patriciens comme un captif qui sert au triomphe du vainqueur? Était-ce là sa place? était-ce là son rôle parmi les hommes? Dieu ne lavait-il doué d'un cœur droit et fier que pour I humiiierauxpiedsdes femmes etpour le fausser au contact des grands? Pourtant son Hélène était si belle , elle avait des instincts si nobles! Quel l- 13

Dieu l'avait donc aveuglée? quel vertifre Tavait jetée au pouvoir d'un tel homme? Et lui qui s'était jugé indigne d'elle , lui qui s'était tenu à l'écart par modestie autant que par honneur , se voir préférer un Campomoro ! Quelle humiliation ! quelle ironie !

Mais peut-être ne l'aimait-elle pas? peut-être s'était-il mépris et ses yeux prévenus i'avaientils trompé? Vain sophisme ! il n'avait que trop bien vu. Ces regards inquiets, cette rougeur, ce trouble , ce sein palpitant , n'était-ce pas là de l'amour? n'était-ce pas cet amour qu'il avait si ardemment rêvé et dont la pensée seule lui avait donné , dans son infortune , tant d'heures d'enthousiasme et de ravissement? Si du moins elle n'aimait personne , si son cœur fût resté libre, il aurait pu se résigner à l'aimer en silence , à vivre par elle et pour elle , à son insu ; il aurait élevé dans le secret de son àme nn autel saint et mystérieux dont elle eût été le dieu , lui le prêtre, et il fût mort fidèle à son culte ; mais son dieu était profané , un encens étranger brûlait sur son autel.

Il perdait son Hélène, et en la penianl il n'avait pas pour se consoler dans ce grand abandon le sentiment du sacrifice ; il n'avait pas renoncé à Hélène , on la lui avait arrachée. 11 ne lui restait plus qu'à fuir, qu'à dire un éternel adieu à cette Pise , hélas ! qu'il ne pouvait maudire, car s'il y avait bien souffert, il y avait aussi connu d'ineffables douceurs.

Fortifie donc ton âme et reprends ton bâton de voyage, agreste fils des montagnes : retourne au paysdesaiglesetdeschamois;pauvreenfant perdu retourne au milieu des tiens. L'air des palaisn'est pas fait pour toi, et tu ne saurais courber ta tête sous le joug de ce monde inique et frivole. N'estu pas né sous le chaume libre des Alpes? N'as-tu pas grandi parmi les bergers? Voilà tes pairs, c'est là ta patrie ! Hélas! pourquoi l'as-tu quittée? Pourquoi faut-il que le retour au pays natal soit un exill

La douleur de Chavornay avait pris un caractère plus calme et moins âpre ; ce n'était plus les orageux transports du Montenero , mais une mélancolie grave et profonde ; son cœur s'était

19(> t^UIPKOQUOS.

brisé. Un bruil de voix et de pas le lira de sa rêverie ; il ouvrit sa fenêtre et vit une procession traverser la place des Cavaliers ; c'était la Misécorde qui venait de ramasser un moribond ou un mort dans quelque carrefour. La procession passa sous ses yeux en chantant des litanies , et se perdit dans les ténèbres de la rue Saint-Frediano. Minuit sonnait lentement à Thorloge voisine d'Ugolin. Ces chants funèbres, ces robes noires, ces torches rouges et fumantes firentsur l'esprit de Chavornayune impression funeste et presque superstitieuse; il lui sembla voir des ombres venues des tombeaux pour lui en montrer la route et qui l'invitaient à les suivre dans les silencieux royaumes de Toubli. Cette imagination s'empara de lui violemment , et le spectre du suicide passa devant ses yeux. Sans liens sur la terre, sans famille, seul au monde, condamné à survivre à toutes ses espérances, à tous ses rêves , il se comparait à Ugolin seul dans sa tour, vivant encore après avoir vu périr tous ses enfants, et ilse demandait si une prompte mort ne valait pas mieux qu'une pareille agonie.

Cette tragique idée le tyrannisa au pointqu'elle lie le lâcha plus ; elle le suivait comme une ombre obstinée , marchait avec lui , s'asseyait avec lui , et s'il se jetait sur son lit pour lui échapper, elle se dressait à son chevet. Connne Jacob au désert, il passa la nuit tout entière dans ce terrible combat , luttant corps à corps avec Tesprit de ténèbres.

APOLOCliE.

La duchesse n'était pas sortie du théâtre plus calme que Chavornay. Effrayée de rimpression qu'avait faite sur elle sa présence inattendue , elle avait employé tout le reste de la soirée à combattre son émotion et à reprendre sa sérénité. Campomoro , qui n'avait pas vu son rival , j)renait complaisamment pour lui le

ti'oul)le et 1 agitation d'Hélène. Entin elle vient à moi ! se disait-il avec un sentiment de triomphe. Jamais elle n'en avait été si loin ; elle ne Técoutait pas ; et quand il avait baisé son mouchoir , elle était si absorbée dans la pensée de Chavornay , qu'elle n'avait pas même vu celte impertinence.

Elle s'attendait d'un moment à l'autre à voir Chavornay entrer dans sa loge, et son unique occupation était de se composer pour le recevoir. Elle redoutait son arrivée autant qu'elle la désiraii; et, ne le voyant pas paraître, elle ne savait si elle devait se féliciter ou se plaindre de son indifférence. Elle espérait au moins le voir chez elle après le spectacle ; il ne vint pas. Elle passa toute cette nuit dans les larmes. Que signifiait cette rupture, et que lui avait-elle donc fait? Elle évoquait tous ses souvenirs , elle les passait tous en revue et n'y trouvait rien qui justifiât une si étrange conduite. Peut-être l'avait-elle blessé involontairement? Mais non , elle ne pouvait le croire : eu cherchant dans son cœur , elle n'y trouvait pas Tombre d un senti-

^iOO APOLOGUE.

iiieiil hostile à son égard; ils l'étaient si peu, qu'elle n'osait déjà pas descendre jusqu'au fond, de peur d'y trouver plus de tendresse pour lui qu elle ne s'en voulait avouer à elle-même.

Une affreuse idée lui traversa la tête. La brusque disparition de Chavornay coïncidait si exactement avec la tentative et les assiduités de Campomoro , qu'elle se refusa un instant à voir dans cette coïncidence un pur effet du hasard , et elle se livra à d'effroyables interprétations. Ces deux hommes se seraient-ils ligués coutre elle? L'un Taurait-il cédée à l'autre en vertu d un pact ignominieux? Aurait-elle été Tenjeu d'une partie ijifame? Serait-elle restée au gagnant?... Ces horribles soupçons lui percèrent le cœur , comme autant de flèches empoisonnées; mais ils étaient si injurieux pour Chavornay , qu'elle ne s y arrêta pas longtemps et les chassa comme le cauchemar d'une nuit troublée.

Elle passa presque toute la journée sur son balcon , et son œil , plein d'une seule image , croyait la voir dans tous les passants : mais

Chavornay ne passa pas , et Hélène rentra triste el découragée.

— Cbavornay est de retour , lui dit le duc à dinar.

— Ah!... lit la duchesse avec une profonde dissimulation.

— 0 est singulier qu'il ne soit pas venu nous voir; cela frise même Timpolitesse. Partir sans rien dire , ne pas donner une seule fois de ses nouvelles et revenir comme il est parti; tout cela est pour le moins fort étrange. Quand je vous disais , ma chère , que les gens sans naissance sont aussi sans usage. Vous avez beau être démocrate à faire trembler : qu'avez-vous a répondre à cela?

— Qu il se peut que vous vous trompiez, et qu'il n'est peut-être point de retour,

— Il était hier au théâtre.

— Ah!... fit encore Hélène avec la même dissimulation.

— Vous ne Tavez donc point vu?

— Non.

Un mensonge ! Hélène , femme d'honneur et

a02 APOLOGUE,

de loyauté ; un uieusouge ! Et pourquoi ce mystère? Pourquoi;, au théâtre , pourquoi, le lendemain , avoir fait un secret du retour de Chavornay? Pourquoi, dans vos perplexités et vos doutes, ne lui avoir pas écrit tout simplement à lui-même , puisqu'il est votre ami , afin de lui demander l'explication d'une conduite en effet si extraordinaire? Hélène, vous agissiez là on femme coupable. Où donc étaient vos pensées? Aimiez- vous déjà tant cet homme , que vous n'osassiez plus prononcer son nom?

Honteuse de son mensonge , le premier qu'elle eût fait de sa vie , la duchesse fut prise d'un grand remords et au moment d'en demander pardon à son mari et de lui avouer à genoux les troubles de son cœur. Cet acte de courage l'eut soulagée, peut-être : une fausse honte la retint. Son mari, d ailleurs, l'eût-il comprise? Qui sait s'il n'eût pas ri de ses terreurs? El qu'avait-elle, après tout, à lui avouer , puisqu'elle ne s'avouait rien à elle-même ?

Le soir elle se retrouva seule , en présence de ses trois ennemis , dans le vaste salon désert

du palais Lanfranchi. Aucun de leurs sentiments n'était en harmonie avec les siens, aucune de leurs paroles n'allait à son âme. Que vouliezvous qu'elle fît contre trois? qu'elle setùt. Ainsi faisait-elle , semblable à une aigle blessée, tombée de la nue dans une basse-cour. Le Corse dressait la crête comme un beau coq , le duc faisait la roue comme un paon débonnaire, le docteur barbottait dans l'eau sale , et tous les trois , chacun dans son espèce , poussait le cri qui lui était propre.

Plus dégoûtée que jamais de ce concert de voix discordantes, elle allait se retirer, lorsque tout à coup Chavornay entra. Elle le reçut tacitement comme un libérateur, et jamais ange envoyé du ciel ne trouva un plus doux accueil sous la tente du patriarche. Si la bouche ne dit pas tout ce que le cœur pensait , le trouble des yeux fut sensible. La réception du duc fut polie mais un peu pincée ; Campomoro fit un salut bref et en reçut un plus bref encore; Chavornay s'excusa en deux mots sur son absence : des affaires imprévues l'avaient appelé à Livournc

inopinément , et le temps !ui avait manqué pour

prendre congé.

Il était grave, sérieux, et Ton sentait en lui le calme d'une résolution fixée; son parti était pris : après avoir triomphé du suicide , il avait triomphé de l'amour, du moins il le croyait. H avait appelé n son aide la fierté, Thonneur, tous les éléments de la dignité humaine; il s^en était fait une triple cuirasse , il jugeait son cœur désormais invulnérable. Il avait en lui un iond de stoïcisme où il se réfugiait dans les grandes circonstances , et qui lui manquait rarement au jour de l'épreuve. (Vest là qu il s'était retiré , et il y avait trouvé une retraite sûre , inviolable. Comme un vieux lion blessé dans sa tanière , il attendait de pied ferme les coups de la destinée et défiait la douleur. Cette attitude intérieure donnait à son maintien quelque chose de raido et d'un peu tendu.

On ne peut prévoir Tefiet qu'eût produit sur lui la duchesse s'il l'eût vue seule, mais Campomoro était là, et sa présence était pour l'œil prévenu de Chavornay un correctif salutaire.

APOLOGUK. 205

La conversation reprit son cours, il s y mêla peu, il Défaisait guère à ces gens-là l'honneur de discuter avec eux, il les laissait à leurs préjugés, à leurs systèmes, à leur imbécillité. Le docteur pérorait à son ordinaire sur Fidentilé de l'âme et du sang; le duc développait tout à son aise sa théorie du convenable et du terre-à-terre intellectuel ; le comte soutenait l'indifférence des quatre-xingt dix-neuf centièmes des actions humaines, faisant même fort bon marché du dernier centième.

Lui et le duc n'étaient guère matérialistes que par ton , par ignorance , par imitation , par timidité d'esprit, par faiblesse d'intelligence, parce qu'ils avaient la vue courte et ne voyaient pas plus loin. Le duc même l'était sans savoir qu'il l'était, il faisait du matérialisme comme M. Jourdain faisait de la prose, sanss'en douter. Le docteur seul en faisait sciemment par système autant que par instinct.

Les trois adeptes se partageaient ainsi, selon leur capacité et leur position sociale , le royaume inférieur de la matière. Hidiculisant l'idéal,

l'héroïsme, renthousiasnie, ils les Iraitaienl de folie , de duperie , de vertige , et reléguaient au rang des chimères les attributs les plus augustes de rhumanité, tout ce qui fait qu^elle est, qu'elle vit, qu'elle marche sous l'œil de Dieu à l'accomplissement de ses laborieuses destinées; ils s'appliquaient à Tenvi à dépouiller Thomme de ce qu'il y a en lui de divin, et, lui arrachant le sceptre de la création, ils leprécipitaientavec une joie sacrilège du trône de l'esprit dans l'abjection des brutes; on eût dit les compagnons d'Ulysse, changés en bêtes , vantant les douceurs de leur nouvel état. Mais Ulysse , c'est-à-dire Chavornay, s'était gardé du philtre malfaisant, et les croassements du troupeau stupide ne montaient pas jusqu'à lui. Ce calme les irritait : il était seul , ils se sentaient en nombre , ils devinrent agressifs.

Les matérialistes le sont toujours avec leurs adversaires ; comme s'ils avaient la conscience de leur propre infériorité et du dégoût qu'inspirent leurmorale et leurs doctrines, ils se vengent du mépris par la haine. Ils traitent le principe

spiritualiste en ennemi naturel , s'acharnent à lui et le poursuivent à outrance jusque dans ses hommes, faisant d'une question de philosophie une querelle personnelle. Cette hostilité éclate à tout propos dans le monde, et ensanglante toutes les pages de l'histoire. Dans cette lutte éternelle, opiniâtre, le beau rôle appartient à Tesprit, rôle de mansuétude, de charité, de martyre.

Cihavornay était spiritualiste ardent, convaincu, passionné; à ce titre et indépendamment même de tout autre motif de jalousie et de division , il était donc naturellement antipathique aux trois acolytes. Ce soir-là , ils étaient particulièrement animés et avaient le propos aigre et blessant , Chavornay de son côté n'était pas d'humeur patiente. Tant de luttes, de douleurs, de mécomptes, lui avaient laissé au fond du cœur une irritation sourde qui ne demandait qu'à éclater. Il était ameret caustique ; s'il se fût livré, il eût été violent, impétueux; mais il mit sa force à se contenir et il réussit à renfermer sa colère dans les limites de l'ironie.

i>O.S APOLOGUE.

— Mon cher monsieur , lui disait le docteur, il ne faut pas vous monter la tête , ni vous repaître d'illusions , il faut voir les choses comme elles sont. Notre pauvre humanité n'est qu'un pende matière or.f]fanisée, et il est démontré, je vous l'ai dit bien des fois, que ce qu'on appelle pensée n'est qu'une sécrétion du cerveau. Il n'y a pas si loin que vous voulez bien vous I imaginer de nous au singe, et l'orang-outang , croyez-moi , n'est pas loin de passer homme.

— Cela fera , dit la duchesse , un charmant modèle à' Ecce-Homo ! 11 est dommage que ni le Guide ,ui Raphaël ne l aient fait poser ; mais patience! leurs successeurs seront plus heureux.

— Madame la duchesse veut rire , mais si elle savait l'anatomie elle verrait que la différence n'est pas si grande ; elle est même imperceptible. Pour moi, je ne sais en vérité auquel des deux donner la préférence , ni de quel côté est l'avantage ; Boileau a raison :

Le plus sot animal à mou avis c'est l'homme.

— Au moins, ajouta-t-il en essayant de don = ner à sa face blême un air de malice, messieurs les idéologues ne m'accuseront pas cette fois de partialité ; je les bats avec leurs propres armes , je cite un poëte.

— Chacun conclut pour soi , répondit Chavornay , et permis à chacun de se regarder comme Thomme de Boileau. Mais puisque le docteur a cité un poëte , je vais vous citer une espèce d'apologue que j'ai lu je ne sais plus dans quel livre oriental, et dont vous ferez vousmêmes l'application. — <(Un jour les hommes se plaignirent à Dieu et lui dirent : Vous nous avez donné la raison pour nous conduire , la pensée pour vous comprendre , le cœur pour nous aimer les uns les autres et pour vous bénir ; mais à quoi bon ? toutes ces choses nous fatiguent fort; voilà les animaux qui n'ont rien de cela, et cependant ils vivent , ils sentent , ils jouissent , ils sont plus heureux que nous ; nous voudrions être comme eux. Dieu répondit: Qu'il soit fait ainsi qu'ils désirent! Et les hommes retournèrent à Tétat d'animaux.

2io apol(h;iik.

» MaishieiUôtilsseplaignirenteldirentà Dieu : Vous nous avez donné des yeux pour voir , des membres pour marcher, des voix pour nous appeler, des oreilles pour nous entendre; mais à quoi bon? toutes ces choses nous fatiguent fort; voilà les plantes qui n'ont rien de cela, et cependant elles TÏvent , elles sont plus heureuses que nous; nous voudrions être comme elles. Dieu répondit: Qu'il soit fait ainsi qu'ils désirent! Et les animaux retournèrent à l'état de plantes.

» Mais bientôt elles se plaignirent et dirent à Dieu : Vous nous avez donné des racines qu'il faut enfoncer en terre , des feuilles que le vent agite , des tleurs qu'il faut laisser épanouir , des fruits qu'il faut porter ; mais à quoi bon ? toutes ces choses nous fatiguent fort; voilà les pierres qui n'ont rien de cela , et cependant elles existent, elles sont plus heureuses que nous ; nous voudrions être comme elles. Dieu répondit : Qu'il soit fait ainsi qu'elles désirent ! Et les plantes retournèrent à Tétat de pierre; et le monde nefut plus qu'une masse inerte, sans voix, sans Ame, et il roulait en silence dans les espaces , et le gé-

APDLOGDK. 2il

nie de la morl s'assit sur cette matière intorme , et il émana de lui comme une vapeur humide et corrosive qui consuma lentement la pierre, et Dieu permit que son œuvre rentrât dans le néant d'où il l'avait tirée. » — C'est à vous, messieurs, de voir où vous voulez vous arrêter.

A ces mots il quitta la conversation et s'alla jeter sur un sofa , en face de la duchesse.

Tandis qu'il parlait , elle avait tenu les yeux fixés sur lui sans les en pouvoir détacher. Jamais il ne lui avait paru si heau , c'est-à-dire que jamais elle nel'avaittant aimé. Toute sa personne respirait une dignité froide et sévère ; tout en lui était distingué; miroir fidèle de son âme, son visage était empreint d'une fierté peut-être un peu superbe, mais point arrogante, et l'ironie rendait sa bouche encore plus belle. Si gentilhomme veut dire homme noble , certes , le gentilhomme ici n'était ni le duc avec sa physionomie terne , effacée ; ni le comte , avec son œil effréné et sa lèvre sensuelle ; c'était le plébéien Chavornay; il avait, lui, la vraie noblesse, celle de l'urne, et la vraie beauté , celle qui vient

du dedans et quUIluaiine la pensée. Il était en tout le contraire du duc, et, passant de l'un à Tautre, les regards d'Hélène faisaient malgré elle de tristes rapprochements et des comparaisons alarmantes.

Assis en face d'elle , Chavornay ne la perdait pas de vue ; il la contemplait en silence avec une ardeur magnétique , et si ses yeux la quittaient un instant , c'était pour se porter sur Campomoro qui était près d'elle , et qui prenait , pour en imposer à son rival , les airs dégagés d'un conquérant. — Il est donc vrai, se disait alors Chavornay , en reportant ses regards sur la duchesse ; elle a rendu son cœur à cet homme ! Hélène succède à la Paola!... Cela lui paraissait une telle ignominie , une telle profanation ; tous les instincts délicats et nobles lui semblaient tellement outragés par cette union sacrilège , toutes les harmonies de la nature tellement faussées , que des voix s'élevaient en lui et lui (lisaient : INon, cela ne saurait être, cela n'est pas ; cet homme n'est qu'un fat et un menteur.

L'attitude de la duchesse semblait donner un

xVPOLOGUE. 215

démenti à tout ce qu'il avait cru , à tout ce qu'il croyait encore. Elle était , selon sa coutume , à demi couchée sur son divan , la tête appuyée sur sa main, et elle répondait auxempressements du comte par une froideur marquée; elle lui parlait à peine et ne le regardait pas ; mais Cliavornay était trop prévenu pour se rendre à ces apparences. — Comme elle a vite appris à dissimuler ! pensait-il ; la ruse est donc entrée dans ce cœur loyal , digne compagne d'un si indigne amour ! Et il retombait dans sa triste certitude. Cependant Hélène était si ravissante qu'il n en pouvait arraclier ses yeux , et pourtant il se prétendait guéri. Sentant son inconséquence, il se mentait à lui-même et voulait se faire croire qu'il ne contemplait cette femme que comme une statue qu'on regarde parce qu'elle est là , et qu'on admire parce qu'elle est belle. Placé sous l'égide de cet ingénieux sophisme , il ne songea plus à détourner les yeux et poussa presque jusqu'au vertige son ardente contemplation. Immobile , muet, il ne pensait plus, il respirait à peine ; absorbédans une impression vague, pro-

fonde, iudétinissable , uuique, il paraissait avoir perdu la faculté de la parole et du mouvement; toute sa personne était comme paralysée , c'était une véritable , une invincible fascination. Et il appelait cela une guérison. 0 stoïque vertu! sublime auslérilé du j)orlique ! voilà donc vos victoires , et c'est ainsi que vous gardez vos conquêtes !

Tout à coup la pensée qu on pouvait l'observer le réveilla en sursaut. Il fut pris d'un accès de timidité excessive , et son regard fit avec inquiétude le tour du salon. Il se rassura : le duc était à une partie d'échecs avec Campomoro ; le docteur venait de sortir. Cbavornay reporta son regard sur Hélène; leurs yeux se rencontrèrent, elle rougit beaucoup.

— Elle a honte d'elle-même! se dit l'implacable inquisiteur; elle n'ose plus soutenir mon regard Et faisant sur lui un puissant effort, il se leva brusquement, et passa sur le balcon, sans lui avoir adressé la parole.

Le grand air le soulagea ; la nuit était fraîche et le ciel si limpide, qu'il distingua à la

clarté des étoiles la neige de l'Apennin. Cette vue le reporta aux Alpes, à ces Alpes qu'il allait revoir, et il se rappela alors ce qu'il avait oublié , c'est que son départ était irrévocablement fixé, et qu'il n'était venu ce soir au palais de Lanfranchi que pour prendre congé de la duchesse et du duc. Comme il se disposait à rentrer dans le salon pour remplir enfin l'objet de sa visite, Hélène se leva du divan, où elle était restée , et fit quelques pas vers le balcon ,• mais elle s'arrêta , parut hésiter , et se décida enfin à avancer. Chavornay lut impitoyable; il vit son embarras, et ne fit pas un pas vers elle; il la laissa venir jusqu'à lui.

— Que vous avons-nous donc fait, pour nous traiter ainsi? lui dit-elle sans préambule et d'une voix dont Tassurance forcée déguisait mal la timidité. Vous partez sans rien dire, vous n'écrivez pas , et nous apprenons votre retour par hasard. Vouo avons-nous fait quelque chose, ou bien est-ce un caprice?

— Oh ! madame , vous voulez rire en vérité, le caprice me siérait mal.

t21b APOLOGUE.

— Alors c'est de la bizarrerie.

Chavornay , un peu surpris de cette brusque

et franche interpellation , balbutia quelques excuses banales.

— Ne vous excusez pas , car vos excuses sont des défaites; tout le monde a des affaires , tout le monde fait des voyages , mais on écrit à ses amis, et l'on ne part pas en traître comme vous l'avez fait. D'ailleurs , on vous a vu hier au théâtre , pourquoi n'êtes-vous pas venu dans ma loge comme à l'ordinaire? Vous ai-je fait quelque chose?

— Rien , répondit-il d'un air qu'il essayait de rendre dégagé et même ironique ; mais hier, au théâtre, vous aviez l'air si bien occupée, que je me serais fait scrupule de vous déranger.

— Au nom de Dieu , pas d'ironie ; vous savez que je n'entends rien à demi-mots, et que je n'ai su de ma vie deviner une énigme. Si vous voulez que je vous comprenne , il faut dire les choses par leur nom. Pourquoi n'êtes-vous pas venu dans ma loge?

— El bien ! niadanie , pour vous parler frau-

apoixjgll:. ^17

chement, parce qu'on avait l'air tl'y désirer la solitude; et moi , je ifaime à être de trop nulle part. C'est de la bizarrerie, peut-être, mais je suis fait ainsi , moi.

— Je ne vous comprends pas encore , répliqua la duchesse qui commençait pourtant à comprendre, à moins que vous n'ayez Fintention de me faire une plaisanterie de mauvais goùl.

— Je ne plaisante pas ; on se comportait avec vous de manière à faire croire que toute visite serait importune , et qu'on avait le droit d'exiger le tête-à-tête.

— Exiger le tête-à-tête ! Que voulez-vous dire? Ceci passe la plaisanterie et devient sérieux .

— Au fait , je ne sais pas pourquoi je vous dis cela ; vous êtes bien libre de vos actions , et je n'ai rien à y voir; n'ayant aucun droit sur vous , je n'ai ni reproches ni observations à vous faire , et toutes plaintes de ma part seraient ridicules. Je conçois que les assiduités d'un [^entilhonime, beau, élégant, à la mode, flattent infiniment une feninie , et lui soient plus agréa-

blés que celles de tel homme pauvre , obscur, sans nom ; mais quand on est tout cela , madame, et que de plus on est fier , on se relire , de peur de se rendre incommode. Vous m'avez demandé mie explication franche , la voilà.

— Elle est franche, en effet, elle Test même beaucoup, mais elle n'est pas claire, et je n'ai pas encore saisi le sens de cette brusque sortie.

— Vous avez aujourd'hui l'entendement dur; je m'exprime , ce me semble , en termes assez catégoriques.

— Monsieur , dit la duchesse blessée , vous en avez dit trop pour n'en pas dire davantage , je m'offenserais de vos réticences , et personne n'a le droit de m'offenser.

— Eh ! madame , quand un homme baise en public le mouchoir d'une femme, et que cette femme le souffre, on peut bien supposer qu'elle désire être seule.

— Baiser mon mouchoir ! à moi 1 Qui vous a fait un pareil conte?

— Personne.

APOLOGUE. âl9

— C'est donc vous qui l'inventez ?

— Madame , je n'invente rien , je l'ai vu.

— Où? qui? Que voulez-vous dire enfin?

Expliquez-moi toutes ces énigmes.

— Dispensez-moi , au contraire , d'en dire davantage , j'en ai déjà plus dit qu il ne me convenait d'en dire; il me siérait mal de vous demander vos secrets.

— Je n'ai point de secrets , monsieur.

— En effet, ce que j'ai vu , toute la salle a pu le voir comme moi.

— Mais qu'avez-vous donc vu?

— Je vous dis , madame , que j'ai vu le comte Campomoro baiser votre mouchoir dans votre loge, et c'est la raison pour laquelle je n'y suis point allé.

— Alors je suis aveugle , car je ne l'ai pas vu. L'insolent!

— Vous êtes la seule , madame ; et voire émotion avait pu faire croire qu'il en était autrement.

— Mon émotion ! Je me souviens , en effet , que j'ai été émue , nmis par une tout autre

cause; puisque nous eu sommes venus jusqu'ici, je puis bien vous dire que cette cause était vous. -Moi!

— Je vous avais aperçu , et, ne vous voyant pas venir dans ma loge , j'ai été si alfectée de ce procédé et de votre départ et de votre silence, que je n'ai pu me remettre durant tout le spectacle, .le me trouvais bien folle d'avoir pris tant d'amitié pour vous , et je n'en ai pas dormi de la nuit. Voilà la cause de mon émotion ; soyez à l'avenir plus circonspect dans vos commentaires , et moins téméraire dans vos juge ments.

Cet aveu noble et touchant , et surtout le regard qui l'accompagna, firent tomber la colère de Cliavoniay; il avait été révolté de ce qu'il avait d'abord pris pour une dissimulation profonde et un mensonge flagrant ; mais les paroles d'Hélène portaient avec elles un si grand caractère de vérité, que ses soupçons injurieux s'envolèrent, et avec eux toutes ses terreurs ; il ne doutait plus, il aimait.

— Serait-il possible, madame? s'écria-t-il

éperdu, eu prenant la main delà duchesse , je ne suis qu'un rustre et un brutal ; je ne suis pas digne de mon pardon.

— Allez! répondit Hélène sans retirer sa main , ne péchez plus.

Ici ils furent interrompus , et ils ne purent plus se parler seuls le reste de la soirée ; mais ils échangèrent des regards imprudents qui les consolaient du silence : Je la calomniais , se disait Chavornay repentant ; elle ne l'aime pas, et je ne suis qu'un é[re inquiet et soupçonneux.

— Il est jaloux, pensait Hélène, m'aimeraitil vraiment? Et cette idée, au lieu de Teffrayer, faisait battre son cœur d'une joie ineffable et nouvelle.

Chavornay était entré au palais Lanfranchi , septique , indigné , jaloux , il en sortit croyant , apaisé , plus amoureux que jamais , et ne songeant plus à un départ, dont le nom n'avait pas même été prononcé.

Le grand principe de Campomoro, en fait de séduction , était de frapper vite et fort afin d'étonner; il aimait à \aincre par surprise, et à prendre d'assaut les femmes , comme il disait, et par un coup de main. Ce qu'il voulait d'elles peut être pris en effet de cette manière. La loi des âmes, au contraire, est la liberté; elles ne

se violentent pas , elles se rendent ; elles ne veulent rien accorder , comme elles ne veulent rien devoir qu'à la persuasion ; il n'y a de douceur pour elles que dans Tabandou volontaire , et leur union ne saurait s'accomplir qu'en vertu du contrat libre , amoureusement consenti. Le Corse ignorait ces doux et tendres mystères ; aucune femme encore ne Ty avait initié , et il les confondait toutes dans un mépris stupide et brutal. Pour lui , Tamour était tout entier dans la possession ; et , comme au fond de ses désirs il y avait toujours un fond de férocité , il était homme à se porter aux dernières extrémités pour arriver à ses fins. Si sa vanité surtout était en cause, il était capable de tout.

Il avait mal débuté avec la duchesse , et cette idée Timportunait. Il avait besoin de se réhabiliter à ses propres yeux ; il ne lui suffisait plus de compromettre Hélène , il fallait qu'il la possédât ; mais Toccasion qu'il épiait avec tant d'angoisse ne se présentait pas , et menaçait de ne pas se présenter de longtemps , car il pouvait supposer qu'Hélène , malgré son pardon et son

im LE BAL.

apparent oubli , était sur ses gardes et partant difficile à surprendre. Le retour de Cliavornay , qu'il s'était flatté d'avoir éloigné à jamais, rendait sa position plus délicate et le tête-àtête presque impossible ; mais cet obstacle même était un aiguillon ; il ne pouvait plus reculer sans passer pour avoir été supplanté par son rival ; et quelle honte pour un homme comme lui , si le monde , après Tavoir cru vainqueur , le voyait vaincu , et vaincu par un Chavornay ! Et puis Tattente commençait à lui paraître longue : ce rôle de dissimulation et de contrainte qu'il s'était imposé , lui pesait ; ses instincts violents lesoUicitaientpuissamment, il fallait en finir , même au prix d'un scandale public ; aussi bien n'est-ce pas le scandale qui l'effrayait; il le recherchait, bien loin de le fuir. Il se reprochait toujours d'avoir échoué la première fois par sa faute , et de s'être mépris sur le véritable caractère de la duchesse; maintenant il la connaissait mieux. C'est une tête romanesque, se disait-il , il faut l'étonner par un coup audacieux, imprévu, saisissant, quelque chose

qui la frappe , Tentraîne et la détermine immédiatement , avant qu'elle ait eu le temps de la réflexion. Mais pour tenter ce coup décisif, il fallait une occasion , et c'est cette occasion qui n'arrivait pas. 11 l'attendait de sou habileté , le hasard la lui présenta.

Sur ces entrefaites , la cour élait venue de Florence à Pise pour passer la saison d'hiver, et le gonfalonier lui donna un bal , dont la duchesse d'Arberg devait être le plus bel ornement. Un bal italien est un bal comme tous les autres. On est là à Paris , on est à Vienne , à Moskou , on est partout , excepté en Italie. Le génie de l'imitation règne en despote dans les salons italiens , et le plaisir y vit d'emprunt. Toutes les nations de l'Europe lui font l'aumône: la France lui envoie sa contredanse aux mille trames, l'Allemagne sa valse indolente, la Russie sa sauvage mazurka , mais les danses nationales sont proscrites comme roturières ; nées sous le chaume , elles sont sévèrement consignées à la porte des palais. Une seule a trouvé grâce , la montferrine; encore n'oserait-elle se 1. m

sfâ6 LE BAL.

présenter tous les jours. Modeste et simple villageoise , elle entre d'un pied furtif et se glisse au milieu du beau monde avec timidité. Mais le joyeux trescone , mais la volcanique tarentelle sont à l'index; on les relègue au village. Les exilées sont bien vengées par la monotonie et l'ennui qui débordent à pleine coupe dans ces salons si dédaigneux ; et tandis qu'on baille sous les lustres , le tambour de basque , la guitare et les castagnettes enivrent le peuple d'harmonie et de joie sous les oliviers de la Lombardie , et sous les orangers napolitains.

Le bal du gonfalonler était un bal comme tous les autres. Il n'est pas besoin de dire quelle en était la reine ; toute comparaison même eût été injurieuse , tant la distance était immense entre elle et les autres femmes. On peut trouver les étoiles brillantes tant que durent les ténèbres, mais quand le soleil a paru, cherchez les étoiles. La duchesse d'Arberg n'était pas de ces météores impétueux qui emportent bruyamment dans leur tourbillon des nuées d'adorateurs. Les adorateurs se rangeaient de-

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vaut elle; ils bordaient la haie sur son passage, et se prosternaient par la pensée, frappés de silence et de respect. On eût dit un de ces auges bénis de Dieu qui visitaient la terre en sa jeunesse; les hommes s'agenouillaient devant eux, les adoraient, baisaient la trace de leur aile, et quand l'ange s'envolait au ciel ils le suivaient de l'œil avec amour dans le sentiment de leur indignité. Telle était l'impression que produisait sur le cœur des assemblées , cette beauté calme , idéale , languissante. Sa présence était une faveur dont on était toujours reconnaissant et fier. Ce soir-là sa toilette était d'une simplicité qui contrastait avec les gros atours des beautés indigènes ; elle avait voulu se faire pardonner, par la modestie de sa parure . la supériorité de sa beauté. Elle était en blanc et ne portait sur elle ni diamants ni bijou d'aucune espèce; il faut être bien sûre de soi pour se risquer ainsi; mais Hélène pouvait tout oser; l'éclat de sa peau, la fraîcheur de son teint lui permettaient ces défis hasardeux ; et plus l'épreuve était délicate et périlleuse, plus son triomphe

était assuré. Rejeté derrière la tête, sans pourtant cacher sa magnifique chevelure , un léger voile de tulle hlanc, comme sa robe, donnait à celte poétique figure je ne sais quoi de fantastique, d'aérien qui épurait les rêves des imaginations les plus audacieuses et les plongeait en de mélancoliques extases. Pour effleurer seulement d\me pensée profane cette raphaëlesque image de grâce et de pureté, il fallait être la brutalité même, ou Campomoro.

Quelle occasion pour lui d'afficher Hélène et de réhabiliter, par les apparences du bonheur, sa vanité vindicative! Il se constitua, dès le commencement de la soirée, son cavalier servant; il la suivait pas à pas, l'accablait de ses soins intéressés , éloignait d'elle , par son assiduité opiniâtre , tous les danseurs ; et le fat impudent joua son rôle de mensonge avec tant d'aplomb et tant de persévérance que personne ne douta plus qu'il ne fût en effet ce qu'il feignait d'être ; l'essaim bourdonnant du café des Stances recommença ses commentaires et ses sarcasmes.

LE BAL. ±tJ

Chavornay même , ô néant de la certitude ! fragilité des convictions ! Chavornay, qui avait presque reçu les confidences d'Hélène , Chavornay fut encore ébranlé. Comme elle l'accueille! murmurait-il en lui-même ; et le doute se dressa une seconde fois dans son âme, armé de ses soupçons et de ses tortures. Hélas ! il aimait , il aimait en silence , et Tamour qui ne s'est pas encore révélé est ce dieu mystérieux des mages enfanté dans l'éternité pour dire : Peut-être. Peut-être sans aimer le comte était-elle vaine de sa conquête , flattée de ses hommages ; peutêtre était-elle , comme toutes les femmes , plus avide d'encens que d'amour, et moins blessée de l'audace entreprenante qui se risque et livre des otages , que du respect timide et fier qui se réserve et reste à l'écart; peut-être avait-elle pour lui à sou insu un secret penchant ; peutêtre se mentait-elle à elle-même ; peut-être l'aimait-elle; peut-être la femme loyale avait-elle dissimulé?

L'attitude de Chavornay dans le monde était haute et froide ; mais ce dédain n'était souvent

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qu'une coiitenaiice et une timidité déguisée, li voulait imposer d'autant plus qu'il se sentait plus mal à Taise. Il arriva tard au bal. A demi caché dans l'angle d'une croisée où il n'avait pas encore été aperçu par la duchesse , il attachait sur elle et sur sou faux cavalier un œil sombre et jaloux , un de ces regards funestes tel que Lancelot en dut attacher sur Paul et Françoise de Rimini , le jour où ils n'en lurent pas davantage. Ses dents et ses lèvres serrées donnaient à sa physionomie une expression sinistre ; il avait quelque chose de Satan précipité du ciel dans les abîmes. L'épreuve était trop forte; il n'y put résister longtemps, et, quittant la place, il se mit à errer comme une âme en peine à travers les salons.

Il s'alla réfugier au fond d'un petit boudoir perdu au bout des appartements; il était désert , personne ne poussait jusque-là , et cette solitude semblait plus profonde, plus recueillie, comparée au mouvement età la presse dessalons. Une lampe d'albâtre suspendue au plafond par une chaine d'argent répandait une lueur douce

et voilée sur les tentures bleues de Tamoureux sauctuaire , et reposait la vue des lustres éblouissants. Ce lieu semblait préparé pour Chavornay et l'attendre ; il se jeta en entrant sUi' un divan voluptueux , et tomba dans la rêverie. La musique affaiblie du bal arrivait à lui en Soupirs mélodieux , mêlée au parfum des fletirs et des femmes , dont les salons voisins étaient émaillés.

Serré par la jalousie , son cœur s'amollit et s'ouvrit par degrés, non pas à Tespérance, mais à une mélancolie moins âpre. Il fut saisi au milieu de ces fêtes étrangères, où il se trouvait si seul , d'un immense regret de la patrie absente, et, comnle un aigle prisonnier qui rompt sa chaîne , son âmé s'envola vers les montagnes. Que le faste de ce monde où Forage Tavait emporté , lui paraissait pauvre et mesquin , comparé aux agrestes beautés de eett« nature où il était né , où il avait grandi , qu'il n'aurait jamais dû quitter I et cet orchestre ambitieux qu'était-il auprès des simples harmo-

nies des Alpes? 11 entendait le vent gémir dans les sapins parfumés, Tavalanche tonner au lond des vallées , le cor des hautes cimes rappeler autour du chalet les troupeaux égarés ; il voyait la cascade ondoyer dans l'espace comme une écharpe blanche , ses lacs bercer au soleil leur mobile azur, ses glaciers dresser au ciel leurs pyramides aiguës et se teindre en rose au sourire du matin. 11 assistait comme jadis à ces fêtes de la nature dont il avait été si longtemps Thôte le plus assidu; et, se rappelant ses joies d'alors, ses généreux enthousiasmes , les mâles et fières pensées où il trempait son âme , il se demandait pour la millième fois , comment le montagnard pauvre et frugal était devenu Thôte des grands du monde, et quel vertige l'avait précipité du sommet libre des Alpes , dans les fers d'une duchesse.

Qu'elle l'aime donc, se disait avec amertume l'ombrageux plébéien , qu'elle aime son gentilhomme, et toi, mon âme , apaise-toi et sois toi-même. Reine détrônée, ressaisis l'empire et

va régner sur les montagnes! Puis, se rélugiant de la tristesse dans Torgueil , il s'écriait avec le vieux Corneille :

Je connais mes défauts , mais après tout je pense Etre pour elle encore un captif d'importance.

Cette conformité de situation et d'émotion avec le poëte de Ténergie et de la grandeur le flattait ; il y puisait des consolations, des forces, et il rêvait des femmes moins dédaigneuses de ses dons. Comme il était là, plonge dans ses morues rêveries, il vit tout d'un coup paraître à la porte du boudoir, uue ligure blanche, c'était la duchesse; il fut si ému . elle était si belle, que la force lui manqua pour se lever et Taller recevoir; il resta immobile sur le di\an. Son premier mouvement fut de tomber à ses pieds , et cette tentation devint chez lui un besoin si impérieux qu'il lui fallut recueillir toutes ses forces pour n'y pas succomber.

— On vous cherchait , lui dit-elle de cette voix douce et pénétrante qui descendait au fond des entrailles.

— Moi! madame, et pourquoi?

Mais avant d'avoir reçu la réponse , il s'aperçut qu'elle était accompagnée de Campomoro. La tête abhorrée du Corse lui apparut par-dessus Tépaule d'Hélène comme une vision sinistre. A cette vue il se leva brusquement, et prenant un air insouciant :

— Ce boudoir est charmant ; qu'en ditesvous , duchesse? Ne dirait-on pas que le maître de la maison l'a réservé tout exprès...

— Pour les solitaires , dit Hélène achevant la phrase.

— Et pour les vaincus , ajouta le comte , en jetant sur Chavornay un regard railleur.

Chavornay pâlit de rage à ce mot insolent ; mais il feignit de n'en pas comprendre l'application, et, après quelques instants d'une conversation insignifiante , il laissa dans le boudoir la duchesse avec son satellite et s'alla plonger dans le tourbillon du bal.

Hélène était loin de s'attendre à un pareil accueil , elle en fut blessée et plus encore contristée, car le sentiment qui 1 avait amenée jus-

que là, à la recherche deChavornay, était plein de douceur et d'amour. Depuis rexplication qu'elle avait eue avec lui sur son balcon et les demi-confidences qu'elle lui avait faites, elle s'était montrée beaucoup plus réservée encore que par le passé ; quoiqu'elle n'eût parlé que de son amitié, elle craignit d'en avoir trop dit, et de lui avoir donné des espérances. Elle s'était donc appliquée dès lors à tenir la balance égale entre les deux rivaux , et s'était fait pour ainsi dire contre Chavornay un rempart de Campomoro.

D'ailleurs, elle avait pardonné au Corse sa tentative en considération de la retenue qui l'avait suivie. Il est de ces hommes , pensait-elle , qui croiraient offenser une femme en n'essayant pas ; mais il a eu du moins le bon esprit de ne pas insister. Elle lui en savait gré et l'outrage était de ceux qui trouvent grâce auprès de toutes les fenmies. Cependant ce mouchoir baisé eu plein théâtre lui avait donné à penser et lui rendait suspectes les assiduités du faux repenti.

A ce bal surtout elles lui étaient importunes; mais l'absence de Chavornay , qui était arrivé si tard , l'avait laissée à la merci du comte.

Perdue au milieu de ces étranjjers, dont pas un ne lui était sympathique , elle avait accueilli les soins du seul homme qu'elle connût là , par ennui , par usage , par distraction ; et certes , il n'y avait pas là de quoi éveiller la jalousie. Chavornay, moins que personne , avait le droit d'en avoir : on donnait le bras à son rival ; le cœur était ailleurs : on en cherchait un autre dans ce salon vide, on s'étonnait de son absence , on s'en demandait compte. Serait-il reparti brusquement? ou si ce long retard n'était qu'un calcul de coquetterie? On avait les yeux sur la porte, on épiait les nouveaux venus, et à chaque mécompte succédait une espérance nouvelle. Ne voyant rien paraître , on était allé à la découverte , de salons en salons , jusqu'au fond de ce boudoir où l'on avait trouvé un accueil si brusque et si peu mérité. 0 sympathies silencieuses! secret accord des âmes! jeux du destin ! Tandis que le jaloux enfant des Alpes , injuste par amour , ingrat par ignorance , déplorait son abandon , il était élu entre tous pour régner sur la reioe de cette fêle où il se croyait si seul.

A peineétait-il replongé dans le tourbillon qu'il vit reparaître la duchesse, suivie de son obstiné champion. Elle dansait avec lui , et , soit hasard, soit préméditation , elle vint se placer près de Chavornay, assis seul à l'écart, et presque enveloppé dans les plis d'un rideau , où il semblait vouloir se perdre à tous les yeux. Hélène dansait à ravir : elle unissait à la grâce et à l'élégance françaises la mollesse et la langueur allemandes, et cette union des deux races était adorable en elle. Chavornay suivait d'un œil morne les mouvements de ce corps souple et majestueux , et il s'enivrait d'une volupté sombre. Hélène était silencieuse et triste ; elle ne parlait pas à son danseur, elle ne regardait pas Chavornay. Moi, qui le cherchais avec tant d'affection , se disait-elle , et qui lai trouvé avec tant de joie, me recevoir ainsi ! C'est un homme bizarre et hautain. J'étais bien folle de supposer qu'il pouvait aimer; il n'aime pas! Et elle se promettait bien de lui garder une longue rancune. En concluant avec elle-même ce pacte de vengeance, elle se retourna vers lui, comme pour le sceller par un regard de reproche et de

menace. 11 avait Tair si malheureux, si souffrant, qu'elle lut désarmée, et sa colère tomba comme une vague assoupie. Une légère écharpe de tulle blanc était jetée sur son cou; elle Tôta, comme si elle Teùt gênée pour danser, et, allant droit à lui, elle la lui donna à garder.

— Au nom de Dieu , ajouta-t-elle d'une voix plus basse, délivrez -moi de cet homme, il m'obsède! Je vous donne la première valse, ou plutôt donnez-la-moi.

Sans attendre la réponse, elle reprit sa place dans la contredanse.

Chavornay grandit de deux coudées. Il se leva par un mouvementinvolontaire, comme s'il eût voulu dominer la salle de toute la hauteur de son orgueil.

— Elle ne l'aime donc pas ! se répétait-il avec ravissement. Et c'est sous ma protection qu'elle vient se placer !

Honoré d'un si haut mandat , son âme s'éleva jusqu'à Dieu dans les élans d'une gratitude sans bornes. Quant à l'écharpe remise entre ses mains , elle fut bien gardée, il la glissa furtive-

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ment sur son cœur, et Ty oublia si bien, qu'il ne la rendit pas à la ducbesse.

Après la danse et quand Hélène eut regagné sa banquette, il s'approcha d'elle avec tant d'empressement qu'en l'abordant il coupa brusquement la parole au Grand-Duc, qui causait alors avec elle. Il ne s'aperçut de son infraction à l'étiquette, qu'à la rumeur improbatrice partie de la tourbe servile des courtisans rangés respectueusement en cercle autour du prince. De ce moment, aucun ne parut reconnaître l'insolent étranger ; le plus courageux lui serra furtivement la main , en la lui tirant plus bas que le genou, afin de mieux cacher son audace. 0 monarchie ! c'est donc là ce que tu as fait de ces fiers républi^ cains du moyen âge ! Abjection et douleur ! Chavornay n'avait été que distrait : il avait l'âme trop fière et trop fondamentalement républicaine , pour se permettre jamais ces puériles bravades. Il fit au prince une inclination muette , en signe d'excuse , comme il aurait fait à tout homme qu'il eût de même interrompu , et il continua à entretenir la duchesse ;

mais la valse attendue avait recommencé : ils

s'élancèrent dans le flot des danseurs.

Quelle ivresse! quelle épreuve! Jamais Chavornay n'avait été si près d'Hélène, jamais Hélène si près de Chavornay. Il enlaçait de son bras éperdu cette taille adorée; elle s'abandonnait à son étreinte sans résistance , et il la rapprochait toujours plus près de lui , jusqu'à sentir les battements de son sein contre sa poitrine. Leurs mains tremblaient, leurs haleines se confondaient, leurs lèvres se touchaient presque , et la mesure , de plus en plus précipitée , achevait d embraser leur sang ; leur âme nageait dans l'extase ; ils ne voyaient plus rien , n'entendaient plus rien ; et ils tournaient dans les bras l'un de Tautre , emportés par le vertige et l'amour.

Tout à coup la musique cessa : la valse était finie. Que devinrent-ils dans ce repos subit et plein de périls? Immobiles , muets , leurs yeux se rencontrèrent : ils se dirent tout. Un long silence régna. La duchesse tenait entre ses doigts une feuille de laurier détachée de son bouquet;

elle la portait à ses lèvres par contenance , et la laissa tomber machinalement à ses pieds. Chavornay s'en empara avec un empressement qu'il ne chercha pas à dissimuler , et la porta à ses lèvres avec une ardeur muette et concentrée qui corvrit de rougeur le noble front d'Hélène. La feuille consacrée alla rejoindre l'écharpe où l'amour l'avait mise et ne la quitta plus.

Campomoroavait tout vu et tout compris. Supplanté à la face du bal , il avait la rage au cœur. Jaloux de reprendre sa position perdue , il s'approcha brusquement de la duchesse , pour lui offrir le bras , et il éloigna , en passant , son rival , d'un coup de coude si violent , qu'il le poussa deux pas en arrière. 11 faut avoir été insulté en présence de la femme aimée , pour comprendre ee qui se passa alors dans Chavornay , déjà irrité profondément par le mot du boudoir. La colère , la jalousie , la vengeance , toutes les passions meurtrières se mirent à bouillonner dans cette âme hautaine. Il jeta sur l'agresseur un œil fauve , homicide ; et son premier mouvement fut de le terrasser , de l'écraser sous I- 16

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ses pieds. Le comte avait bien murmuré une espèce d'excuse banale ; mais elle n'avait été n\ acceptée ni môme entendue : il fallait du sang.

Une seule personne s'était aperçue de cette tragédie muette : Hélène avait lu dans le regard de rolfensé qu'une scène de violence était inévitable , et elle en avait pâli d'effroi. Elle n'eut plus , dès-lors , qu'une pensée , ce fut de séparer les deux champions. Quoique Chavornay eût, à cause d'elle, poussé la retenue jusqu'à l'héroïsme, elle craignait un éclat public , et travailla à le prévenir. Dans ce but, elle feignit une grande fatigue , et , quoiqu il fût peu séant de quitter le bal avant la cour , elle demanda sa voiture -, elle espérait qu'un des deux rivaux l'accompagnerait; peu lui importait alors que ce fut l'un ou l'autre , pourvu qu'elle les séparât. Il était de bonne heure , la voiture de la duchesse n'était pas encore arrivée : Campomoro s'empara de cette circonstance avec transport , et , avec une présence d'esprit et une promptitude admirable , il jura de la mettre à profit

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