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pour frapper enfin le grand coup qu'il méditait. Voyant le duc et Cliavornay engagés dans une conversation qu'ils ne pouvaient quitter , il sortit , comme pour avertir les gens de la duchesse , et revint lui dire que sa voiture l'attendait : elle prit son bras pour descendre.
La nuit était sombre et pluvieuse; Hélène était émue : elle s'élança dans le carrosse avec précipitation , le comte s'y élança après elle, et les chevaux partirent au grand trot.
— Cette voiture n'est pas la mienne , monsieur le comte.
— Non, duchesse ; la vôtre n'était pas arrivée, et j'ai pensé que vous aimeriez mieux prendre la mienne, que d'attendre.
— Votre cocher se trompe , dit la duchesse un instant après; il ne prend pas le chemin du palais Lanfranchi.
— Le Lung'Arno sera sans doute barré , répondit Campomoro d'un air indifférent.
— Mais appelez-le donc , reprit Hélène après une pause; il est tout à fait perdu , nous voici à la porte de Lucques.
Ces paroles n'étaient pas prononcées que la porte était franchie, et le carrosse roulait en pleine campagne ; un soupçon traversa le cœur d'Hélène; elle eut un frisson d'inquiétude et tressaillit malgré elle.
— Que signifie ceci? dit-elle d'une voix un peu émue ; vous ne me conduisez donc pas chez moi?
— Non.
— Vous faites là , monsieur le comte , une plaisanterie de bien mauvais goût.
— Jamais plaisanterie ne fut plus sérieuse , madame.
— Que prétendez-vous, monsieur? m'auriezvous attirée dans un guet-apens?^
— Un guet-apens , non , mais une embuscade.
246 UINE SURPRISE.
— Vous allez me reconduire chez moi , monsieur , je vous en prie , et, au besoin , je vous l'ordonne; je suis lasse , et j'ai besoin de repos.
— Et moi aussi , s'écria le comte avec impétuosité; moi aussi j'ai besoin de repos; il faut que vous me le rendiez , car vous me l'avez ôté. C'est trop dissimuler , c'est trop me taire ; et comment avez-vous été aveugle au point de ne pas lire au fond de ce cœur qui brûle depuis si longtemps pour vous? Comment, avec votre finesse et votre sagacité , n'avez-vous pas percé vous-même les masques ridicules dont je couvrais ma passion? Car je vous aime, madame; je ne peux ni ne veux le taire. Eh! croyez-vous qu'on puisse vous approcher sans vous aimer , ^t vous aimer sans tout faire pour vous obtenir.
11 voulut prendre à ces mots la main de la duchesse; mais elle la retira et se tint retran chée au coin du carrosse , enveloppée tout entière dans un manteau d'hermine.
— Vous êtes vif, monsieur le comte, dit-elle froidement ; restons-en là , je vous prie ; vous ne voulez pas, j'espère, faire un scandale Hdi-
cule, en me forçant à me mettre sous la protection de vos gens?
— Vous le voudriez en vain; nous sommes seuls, mon valet m'est dévoué aveuglément , et mon cocher a Tordre, quoi qu'il arrive, de ne s'arrêter qu'à Lucques.
— Je vous préviens , monsieur , que vous ferez un voyage inutile.
— Oh ! que non pas , madame , répondit le comte avec autorité ; je ne suis pas venu jusqu'ici pour' reculer.
— Je vous demande pardon , monsieur , vous reculerez , et vous allez me reconduire chez moi immédiatement. Je vous porte le défi de pousser plus loin cette trahison.
— JNe me défiez pas; vous ne savez pas jusqu'où la passion peut emporter un homme , un Corse. Vous n'avez jamais aimé.
— J'aime mon mari , monsieur.
— Eh! madame, on est à son mari; mais, est-ce qu'on Taime?
— Et vous voudriez d'une femme qui ferait ce honteux trafic d'elle-même , et qui serait à un
homme qu'elle n'aimerait pas, afin d'en mieux cacher un autre?
—Mon Dieu ! madame, c'est l'histoire de toutes les femmes , et la société n'en va pas plus mal ; TOUS avez les idées du peuple, duchesse, et point du tout celles de votre rang ; votre Chavornay vous influence , comme si un homme de sa sorte entendait rien à ces choses-là.
— J'ignore s'il les entend ou non ; mais j'espère , pour son honneur , qu'il les entend autrement que vous.
— Pour son honneur, madame!
— Oui, monsieur, pour son honneur.
— Est-ce manquer à l'honneur, que d'aimer?
— Nouj mais c'est y manquer, que de se faire l'ami du mari pour séduire la femme. Si c'est ainsi qu'aiment les gentilshommes et qu'ils entendent l'honneur , je suis peu flattée de leur appartenir. Je me suis souvent plainte à Dieu de ce qu'il ne m'avait pas fait la grâce de me donner des enfants; mais je me félicite aujourd'hui de n'en pas avoir ; ils trouveraient dans leur ordre , tel que vous l'avez fait , des doctri-
UNE SUHPKlSt. ti'i!)
nés et des exemples trop peu en harmonie avec les enseignemeiUs de leur mère : en suivant mes leçons, ils souffriraient de Tabjection patricienne ; en suivant les vôtres , ils se déshonoreraient ; il vaut mieux qu'ils ne soient pas nés. Ces idées do maternité attendrissaient toujours la duchesse ; elle se tut pour ne pas laisser paraître son émotion, et retint un soupir prêt à briser son cœur , et une larme prèle à mouiller ses yeux.
— Vous êtes émue , s'écria le comte enflammé d'une folle et chimérique espérance ; je le vois, vous le nieriez en vain, ne vous roidissez pas ; laissez-vous aller aux émotions qui vous gagnent,
— Je suis émue, c'est vrai, mais de surprise, et mon émotion fait peu d'honneur à celui qui la cause : c'est la première fois que l'on me tient un pareil langage ; vous me permettrez bien de m'en étonner ; je fais plus que m'en étonner ; je m'en offense et je m'en offenserais bien davantage si , après m'avoir entraînée ici par surprise , vous persistiez dans votre triste dessein.
— Vous êtes bien de votre pays, et les glaces du nord coulent dans vos veines ; vous raisonnez comme un docteur, mais vous n'aimez pas; votre rigueur n'est que de Tinsensibilité ; vous ne savez rien pardonner à l'amour !
— De grâce , monsieur , je vous dispense de toute justification.
— Qui vous a dit que je voulusse me justifier? Non , madame , je n'ai pas besoin de justification ; si je suis coupable, ce n'est pas du moins envers vous; je suis innocent à vos yeux. Accusez-moi de perfidie , de déloyauté , d'insolence , j'accepte tous vos reproches ; je me suis lié avec votre mari afin de vous approcher à mon aise, c'est vrai ; il y a six mois que je cherche à vous surprendre et que je vous tends des pièges, c'est encore vrai , je ne m'en défends pas ; et maintenant que vous êtes ma prisonnière , je réclame le droit du vainqueur , je compte user de ma victoire sans miséricorde , tout cela est encore vrai, et je sais que vous me pardonnerez; vous en pardonneriez bien d'autres , car les femmes excusent tous les crimes, fût-ce des parricides,
UiNE SURPRISE. 251
s'ils sont commis par amour pour elles. D'après tout ce que j'ai fait pour vous obtenir et tout ce que je suis prêt à faire encore , jugez à quel point vous m'êtes chère, quel prix j'attache à vous et si je puis vous obéir.
— En sorte qu'au lieu de me plaindre il faut que je vous remercie. Vous en demandez beaucoup , monsieur.
— J'en demande bien davantage ! s'écria brusquement le comte revenu de sa feinte modération à sa violence naturelle. Je demande le prix d'une patience de six mois ; il faut que cette heure-ci paie tout le passé; il y a assez longtemps que je l'attends. Mais écoutez, je ne veux pas vous prendre en traître et je vais vous parler franchement. Vous vous conduisez avec moi non pas comme une duchesse , mais comme une pensionnaire; vous vous refusez à mes vœux avec une obstination ridicule ; vous avez des idées qui ne sont pas de votre rang, et votre tête est pleine de chimères. Je conçois que vous attachiez, jeune et belle comme vous l'êles, un haut prix à vos bontés ; on résiste, je le veux bien, mais
t252 UJNE SIKPK18E.
enfin Ton cède ; il faut un terme à tout. Si c'est le soin de votre réputa tion qui vous rend si opiniâtre , c'est une précaution bien inutile; que vous soyez à moi ou que vous ne le soyez pas , c'est la même chose pour vous , car la ville et la cour sauront demain par mes gens que nous avons passé la nuit en tête à tête dans ma voiture , et je me fie au café des Stances pour tirer les conclusions. Et puis , pourquoi vous le tairais-je , si vous n'êtes pas à moi en réalité, vous Têtesdéjà dans l'opinion ; j'ai pris mes mesures en conséquence, et s'il restait quelques doutes à cet égard, le bal d'aujourd'hui les a levés , vous voyez bien que vous ne pouvez pas m'échapper.
— Aveugle que j'étais ! moi qui prenais vos soins pour du repentir.
— Ecoutez , duchesse , Thommc et la femme vivent en état de guerre dans la société : c'est à qui des deux se dressera les embûches les plus adroites et se défendra le mieux. Je conviens que l'autre jour j'ai été battu ; aujourd'hui je prends ma revanche et nous sommes quittes.
— Comment ne rougiriez-vous pas d^une victoire due à de pareils moyens.
— Ruse ou force , qu'importe entre ennemis? Vous avez perdu , rendez-vous de bonne grâce. Voyez-vous , chère Hélène , votre mari a raison; vous prenez les choses beaucoup trop par le côté solennel ; vous n'avez jamais pu vous défaire des préjugés de votre première éducation. Mais , mon Dieu! faites comme toutes les autres, et ne veuillez pas faire secte à part ; vous ne voulez pas réformer le monde , n'est-ce pas? eh bien ! donc, marchez avec lui. On a un amant comme on a un écrin : ce n'est pas plus sérieux que cela ; voulez-vous que je vous dise plus? vous en désirez un. Vous avez beau dire que vous aimez votre mari; vous ne l'aimez plus, il vous ennuie à la mort, et je conçois cela; votre intérieur vous est devenu insupportable, et vous n'aspirez qu'à sortir de ce tombeau. Je sais votre histoire par cœur, et je vais vous la raconter jour par jour : Vous avez épousé le duc par amour , vous avez juré d'être fidèle , et vous l'avez été tant que l'amour a
5fô4 UNE SURPKÏSK.
duré; mainleuant qu'il eslmort, tué par le mariage, vous voudriez en vain persister dans une fidélité impossible; vous lutterez quelque temps , mais Tennui vous vaincra , il en a vaincu bien d'autres , et d'aussi exaltées que vous ; vous ferez comme elles , vous calmerez vos esprits , vous descendrez du ciel sur la terre , et vous aurez des amants : ce n'est pas à voire âge et avec votre beauté qu'on s'en passe etquonenmanque. Voilà votre histoire, osez dire maintenant que je ne connais pas les femmes !
— Vous ne croyez donc à rien ! s'écria la duchesse émue par la voix du tentateur , ni à l'honneur , ni au devoir , ni à la vertu ; vous ne croyez pas en Dieu !
— Distinguons, je n'ai jamais reculé devant un duel , ni triché au jeu; je paie exactement, et je ne dois pas un sou ; je respecte ma parole , je garde les secrets que l'on me confie , que voulez-vous de plus ? Quant au dernier article, je ne sais trop que vous dire. Je ne sais pas bien moi-même si je crois en Dieu , ou si je n'y crois pas. Dans tous les cas, je ne crois
UNE SURPRISE. aSS
pas du tout qu'il s occupe de nos affaires , je le respecte trop pour le faire intervenir dans nos petits démêlés; à lui la direction générale de l'univers , à nous le monde des infiniment petits. En conscience, voudriez-vous bien mêler Dieu à nos querelles? et croyez-vous qu'il se soucie beaucoup de la voiture qui roule à cette heure sur la route de Lucques , et de ceux qui sont dedans? 11 vous a donné de l'esprit , c'était à vous à en faire usage ; ce n'est pas sa faute si vous n'avez pas su vous défendre. D'ailleurs, où est le sacrilège? Vous avez vingt ans , j'en ai vingt-cinq; vous êtes belle, je ne suis pas plus mal qu'un autre ; je ne vois pas que les lois de la nature soient si terriblement violées.
— Mais si vous ne craignez pas le jugement de Dieu , craignez du moins celui des hommes. Quand on saura votre infâme action, vous serez déshonoré.
— Vous croyez cela? Quelle naïveté! Jamais je n'aurai été plus à la mode : tous les hommes me jalouseront , toutes les femmes voudront être à moi.
:2o6 UNE SURPRISE.
— Mais enfln , monsieur , on pourra vous en demander raison.
— Qui? votre mari? lui seul en a le droit. Il ne m'assassinera pas , n^est-il pas vrai ? cet usage n'est pas dans les mœurs de votre pays ; j'en serai donc quitte pour un pauvre petit duel bien anodin; j'en ai vu bien d'autres; d'ailleurs, la chance est pour moi , je tire mieux que Fritz. Croyez-moi , duchesse , il n'y aura de déshonoré que vous , et de ridicule , que votre mari. Tous les honneurs de la guerre seront pour moi. Il n'y a plus pour vous qu'un moyen de sauver votre honneur , c'est d'être à moi. Mes gens se tairont , et je saurai bien trouver des prétextes à notre promenade nocturne. Bien loin de s'en fâcher, votre mari m'en remerciera. C'est un animal si crédule qu'un mari, et j'en ai tant vu !
— Je vois que vous éles invulnérable et que votre logique est invincible. Je ne me donnerai pas le ridicule de vous faire de la morale dans un pareil moment, mais je répugne toujours à
croire que vous vouliez pousser plus loin cette scène honteuse.
— Je vous ai dit , madame , que je la pousserai jusqu'au bout.
— Vouloir une femme malgré elle ! Quelle ignominie !
— Aujourd'hui, ,vous serez à moi par surprise, par lassitude, par nécessité; demain, vous vous donnerez avec reconnaissance. Est-ce que je ne sais pas cela? Toutes les femmes sont de même , un premier amant fait toujours un certain effet , mais elles s'aguerrissent si vite ! C est comme les conscrits au premier feu ; voyezles ensuite au second. Et puis vous êtes bien jeune, la nature est encore endormie chez vous: c'est à moi qu'était réservée la douce gloire de la réveiller. Je la réveillerai, continua-t-il en sapprochant plus près de la duchesse toujours immobile au fond du carrosse, et en sefforçant de lui prendre la main , car je vous aime , je ne vous ai jamais désirée si ardemment; vous n'avez jamais été si belle : ce soir vous étiez divine. Oh ! qu'ils seraient jaloux de moi tous vos pour-
:^58 UNK SUKPKI8E.
suivants de la soirée , s'ils savaient que vous êtes là seule, avec moi, dans votre robe de bal, telle qu'ils vous ont adorée.
— 11 n'y en a pas un qui ne mît Tépée à la main pour me défendre de vos outrages, s'ils savaient comment vous me traitez.
— Quelle ingratitude ! Pensez-vous donc que je fasse tant de façons avec les autres femmes, et que j'y mette tant de persévérance et tant d"égards? Quoi ! je me suis tu six mois , j'ai attendu toutce temps avec une patience si héroïque que je ne m'en croyais pas capable; j'ai mis plus de soin à vous conquérir qu'un général n'en met pour prendre une ville assiégée ; et maintenant encore, que je voustiens en mon pouvoir, et que vous êtes ma captive , au lieu de commander, je supplie et vous me voyez à vos genoux. Je suis las de souffrir, j'ai besoin de bonheur ; tant de silence et de combats méritent quelque chose; si vous ne voulez pas m'aimer, laissez-vous du moins aimer ; je vous enseignerai l'amour; vous êtes si jeune! Laissez-vous instruire, et, bien loin de vous en repentir, vous me remer-
Li\E SURPRISE. ^«9
cierez do vous avoir ouvert ces sources de félicités inconnues. Oh! Taniour! l'amour! mais vous ne savez donc pas ce que c^est? vous n'avez jamais rien senti; le soleil du midi n'a pu fondre encore les glaces de votre cœur! Je ne sais plus ce que je dis, je ne veux plus le savoir ; la passion m'aveugle , m'entraîne ; je n'écoute plus rien ; vous êtes belle , nous sommes seuls , je vous aime, et je suis sûr de mon pardon.
En parlant ainsi , Campomoro s'était mis aux genoux de la duchesse, et, !es embrassant fortement, il devenait de plus en plus pressant. Dans cette extrémité , Hélène appela toutes ses forces à son aide , et en trouva en eiîe plus qu'elle ne s'en était supposé. Des puissances inconnues sommeillaient à son insu au fond de cette Ame languissante; elles s'éveillèrent toutes dans ce moment d'épreuve.
— Relevez-vous , monsieur, lui dit-elle avec un froid dédain , vos instances me dégoûtent plus que vos menaces ne m'effraient.
Ce calme imposant confondait tous les plans
â60 UNE SURPRISE,
du séducteur, car il indiquait un parti inébranlablement pris et une volonté impossible à vaincre; des éclats de colère, des emportements, des fureurs l'eussent moins déconcerté ; et puis il y avait dans cette froideur passionnée un mépris qui Técrasait : il se releva incontinent, et, se rejetant avec rage sur le devant de la voiture, il attacha sur elle un œil ardent , audacieux , insolent. Quoique les rideaux fussent fermés , les lanternes jetaient dans le carrosse un demijour qui permettait de distinguer les objets. Le manteau d Hélène avait glissé ; elle était là comme au bal, les bras et les épaules nus , et son bouquet à demi caché dans son sein. Son attitude n'avait rien perdu de sa langueur, mais son teint, animé par la lutte, avait un éclat plus vif. Elle était si belle dans sa chaste immobilité que le comte, en la contemplant, achevait de perdre sur lui tout empire. Embrasé par la résistance , il promenait lentement sur toutes les beautés de ce corps voluptueux son regard impudent; il suivait avec une jBxité étrange les battements de son sein; il la déflorait par la
pensée. Hélène lut dans ce regard tout ce qui se tramait dans le cœur effréné du Corse, Ce n'était plus une séduction qu'il complotait, c'était un viol. Un long silence régna : ce moment fut terrible ; Campomoro n'était plus maître de lui ; ridée que cette proie si longtemps, si ardemment convoitée , allait lui échapper au moment où il la tenait , exaspérait sa vanité , et il devenait féroce par embarras.
— Vous aimez donc bien ce Chavornay ! s'écria-t-il avec rage; une femme ne saurait résister comme vous faites, si sou cœur n'était épris ailleurs. Cette écharpe que vous lui avez donnée à garder, poursuivit-il en écartant l'hermine que la duchesse avait ramenée sur ses épaules, il ne vous l'a pas rendue , il la conserve comme un gage d'amour , et ce bouquet , qui est à votre sein , regardez s'il n'y manque pas une feuille de laurier? Non , cela ne peut être ! continua-t-il en arrachant le bouquet et le foulant aux pieds, cela ne sera pas ! Il ne sera pas dit que tant et de si précieux trésors soient jetés à ce va-nu-pieds : ce serait une profanation.
262 UNE SUKPKISE.
A ces mots , il se jeta pour ainsi dire sur Hélène comme une bête fauve, et la serra dans ses bras de géant avec une force désespérée. Elle était au bout de ses forces et resta muette et presque sans mouvement. Une joie infernale monta au cerveau du Corse; il espéra la voir s^ évanouir, parce qu'alors elle serait sans défense. Il savait bien qu'on peut outrager une femme indignement , mais qu'on ne la possède jamais malgré elle.
La duchesse eut sans doute la même pensée; la crainte de revenir à elle au pouvoir de cette brute à tète humaine la sauva d'une défaillance , et Campomoro fut déçu dans son ignominieuse espérance.
Le tête-à-tête devenait insoutenable; l'embarras du comte était au comble , il ne savait plus que dire ni que faire. 11 voyait avec rage qu'il avait niauqiié une seconde fois son coup, qu'il était à la merci d Hélène , et qu'après une pareille aventure il allait être Thonmie le plus ridicule de toute l Italie. Toutes les passions de sou île natale rugissaient dans son âme, et il lui
en aurait moins coûté de tuer Hélène que de la ramener chez elle. Pourtant il fallait bien prendre ce dernier parti.
En ce moment la voiture s'arrêta. Cette halte inattendue sauva peut-être le Corse d'un meurtre. La nuit était si sombre que le cocher avait pris un chemin pour un autre et s était égaré. Il était allé tomber dans des herbages où la voiture se trouva prise de manière à ne pouvoir ni avancer ni reculer. Les glaces furent baissées , le comte cria à son valet d'ouvrir la portière, et descendit pourvoir de quoi il s'agissait. Hélène s'élança après lui hors du carrosse , avant qu'il eût eu le temps de l'en empêcher.
Le grand air la rendit à la vie ; son premier mouvement fut de fuir, mais ses genoux fléchirent sous elle ; elle fut obligée de s'asseoir sur un tronc renversé. Elle se trouvait au milieu d'une campagne nue et déserte ; une imperceptible lumière pointait au loin dans l'ombre , comme une étoile au fond du firmament; et, dans l'espace sombre et sans bornes, elle ne découvrait pas un être humain à qui demander
protection , pas un toit où chercher un asile. Les ténèbres étaient profondes, le silence inflexible; une pluie fine descendait sans bruit comme une forte rosée. Hélène , dans sa précipitation , avait laissé son manteau au fond du carrosse, et elle se trouvait exposée dans sa robe de bal à l'intempérie de cette nuit glacée; mais loin d'en souffrir elle en recevait au contraire un soulagement. Elle aimait à sentir le contact de la pluie froide glisser sur sa peau brûlante, et ses cheveux tout imprégnés d'humidité lui rafraîchissaient le front. Qu'eussiez-vous dit, ôChavornay, si vous aviez vu là votre Hélène dans ses habits de fête?
Cependant la voiture était dégagée , le cocher déjà sur son siège et le valet à la portière. Le comte s'approcha de la duchesse et l'invita à remonter, d'une voix polie et assez haute pour être entendu de ses gens; Thomme du monde avait repris le dessus. Comme la duchesse restait immobile :
—Vous êtes une enfaut, lui dit-il à voix basse ;
UNE SURPHlSb:. 265
et je vois bien qu'il faut vous ramener chez vous.
Les chevaux étaient en effet tournés du côté (lePise , et Tintention du comte était bien delà reconduire au palais Lan franchi ; mais elle refusa de monter avec lui dans cette infâme voiture.
— J'aimerais mieux , lui dit-elle , me traîner sur les genoux jusqu'au bout de la terre. .Fattendrai ici le jour; le premier paysan qui passera me reconduira chez moi. Le comte ne se souciait pas non plus de se retrouver en tête à tête avec elle; il prit sort parti promptement.
— Sommes-nous loin de Saint-Julien? demanda-t-il au cocher.
— A cent pas tout au plus ; la lumière que vous voyez là-bas est la maison des bains.
— En ce cas , madame, dit le comte à haute voix , et toujours [)our ses gens , permettez-moi d'y aller seul , je ferai votre commission et je vous en rendrai compte demain. Je ne vous dis pas adieu , ajouta-t-il bas en se penchant à son oreille ; ceci n'est qu'une défaite et nous nous reverrons.
— J'espère bien que non.
A ces mots , elle remonta seule dans le carrosse; le comte prit à pied , avec son valet , la route de Saint-Julien, et les chevaux partirent au galop pour le palais Lanfranchi.
le DEFI.
Tandis qu'Hélène se débattait dans les bras de Campomoro , comme Andromède sous la griffe du monstre, Chavornay versait, en songeant à elle , des larmes d'enthousiasme et de ravissement. 11 Tavait vue quitter le bal au bras de ce rival , qui n'en était plus un , et il n'avait pas été jaloux ; la valse révélatrice et le regard
qui Tavait suivie avaient tué dans son cœur la jalousie; il n'y avait plus de place que pour la gratitude et l'espérance. 11 rentra chez lui dans une extase inelfable, et , tirant de son sein Técharpe et la feuille de laurier que Tamour y avait déposées , il couvrit de baisers ces doux trophées tout imprégnés encore du parfum d'Hélène.
Son ivresse pourtant fut troublée ; le spectre de la vengeance se dressa devant lui , et chassa dans l'espace les riantes visions de Tamour. L'outrage de Canipomoro lui revint en mémoire ; tant de bonheur le lui avait fait oublier; il lui fallait une réparation. Mais un scrupule s'éleva en lui : pouvait-il se battre avec le comte sans compromettre la duchesse? Ne serait-elle pas aux yeux du monde la cause d'un duel dont elle n'était que l'occasion ? Et tandis qu'il ne ferait que venger sa dignité d'homme insultée, n aurait-il pas Tair de disputer une maîtresse à un rival ? Sa tendresse se révoltait à l'idée d'immoler à son orgueil l'honneur d'Hélène : cela lui paraissait tout à la fois el de l'égoisme et de la lâcheté ; son dévouement
était si profond , si absolu , qu'il était tout prêt à sacrifler sou propre liouiieur à la réputation de celte femme trop chère pour être exposée ; il ne fallait pas que le plus léger nuage passât sur ce nom sans tache; il devait briller pur et intact comme la neige immaculée de ses montagnes.
Mais au moment de faire à Hélène le plus grand sacrifice qu'un homme puisse faire à ce qu'il aime, celui de i'opiniou publique, d'autres scrupules le retinrent : de quel front oserait-il bien se présenter à ses yeux chargé d'un affront reçu devantelleet resté sans vengeance, et quelle offrande digne d'elle qu'un cœur déshonoré? Car enfin, il y aurait au monde un homme qui pourrait se vanter de l'avoir insulté impunément et il passerait pour un lâche, et son abnégation serait de la peur. Non , non , cela ne pouvait être; on peut aliéner sa vie, on n'aliène pas son honneur. Et [)uis, n'avait-il pas de vieilles querelles à vider avec le Corse? En étouffant même la voix de l'amant, n'avait-il pas ici un double devoir à remplir et comme homme et
comme plébéien? Ce n'était pas son honneur seul qu'il avait à venger , c'était Tbonneur du peuple tant de fois outragé en lui par le praticien ; il y avait là une couronne de comte à humilier aux pieds de la valeur plébéienne ; pouvait-il hésiter? Il n'hésita plus; et, le matin venu , la porte du palais Lanfreducci retentissait sous ses coups.
Rentré au jour de son infâme expédition, Campomoro s'était enfermé chez lui . le cœur plein de rage et de vengeance. Il sentait bien que, si partiale, si injuste que soit l'opinion, les rieurs, cette fois, ne seraient pas de son côté, et que la fuite seule pouvait le sauver d une ignominie publique ; il songea donc à quitter Pise dès le lendemain , et à aller en Corse attendre l'événement. 11 se mit sur-le-champ à faire ses dispositions de voyage , et Chavornay le trouva au milieu des préparatifs.
— Vous voyez bien que je pars , monsieur , lui dit le comte; je n'ai pas le temps de vous écouter.
— Et moi , monsieur , je n'ai pas le temps
LE DÉFI. 27f
de revenir. Ce que j'ai à vous dire ne sera pas long.
— Que me voulez-vous ?
— Vous le savez bien.
Le comte était si préoccupé de la scène de la voiture , qu'il avait oublié toutes celles du bal , et le bal lui-même ; il se méprit sur la démarche de Chavornay , et crut qu'il venait lui demander raison au nom de la duchesse.
— Vous n'avez pas le droit de me provoquer, lui dit-il.
— Comment , monsieur , je n'ai pas le droit de vous provoquer ; vous comptez donc usurper impunément de celui de m'insulter?
— S'il y a eu quelqu'un d'insulté dans cette affaire , ce n'est pas vous. D'ailleurs , cette femme a un mari , et vous n'êtes pas son frère.
— De quelle femme parlez-vous ? Je ne sais pas ce que vous voulez dire ; je ne suis ici pour le compte de personne ; je viens vous demander raison pour mon propre compte, à moi, de
toutes vos impertinences du bal et de bien
d'autres.
— Eh ! monsieur , vous êtes bien susceptible pour un homme de votre état. Quand on veut vivre dans le monde , il faut savoir les usages, et ne pas se faire des fantômes de tout. L'exagération des susceptibilités personnelles ne constitue point les lois de Thonneur.
— Chacun est juge de son honneur , et ce ne sont pas des leçons que je viens chercher , c'est une satisfaction immédiate ; je n'ai pas besoin de vous éimmérer mes griefs , ils sont trop frais pour que vous en ayez perdu la mémoire.
— Avant de vous donner cette satisfaction , je pourrais vous demander si vous êtes noble, et si je puis me battre avec vous.
— Vous vous trompez de siècle , monsieur , et vous ne supposez pas, j'imagine, que je prenne au sérieux cette nouvelle impertinence,
— Monsieur , vous vous oubliez.
— Pas d'éclat , je vous prie , et donnez-moi la satisfaction que vous me devez , autrement
je pourrai croire que le préjugé n'est ici que le masque de la lâcheté-
— Vous êtes un insolent , et c'est moi, maintenant , qui vous demande raison des insultes que vous venez me faire chez moi.
— Enfin! il est heureux que vous vous décidiez. Mais avant de prendre heure , je vous préviens que tout ceci doit se passer entre nous et dans le plus profond secret. Vous savez que le duel est interdit en Toscane ; si le nôtre s'ébruitait, nous serions renvoyés tous les deux , et il ne me convient pas de quitter Pise en ce moment. Je compte en cela sur votre honneur. J'ai besoin de la journée pour arranger mes affaires , demain matin je vous attendrai aux Cascines avec un témoin sur; venez-y avec le vôtre. Je vous laisse le choix des armes.
— Je choisis le pistolet.
Le rendez-vous pris , ils se séparèrent. Le combat aurait pu avoir lieu le jour même , mais Chavornay s'était donné ce délai afin de revoir Hélène , et pour entendre de sa bouche ce que ses yeux lui avaient laissé deviner au
bal; car il pouvait être lue dans la rencontre, et mourir sans Tavoir revue, mourir au seuil du bonheur , une telle ironie du sort eût été atroce ; elle était impossible, 11 voulait vivre maintenant, il aimait la vie; Tespérance avait tout d'un coup mis dans cette âme iutrépide la crainte de la mort.
Du palais Lanfreducci, il passa au palais Lanfranchi ; il était malin ; on lui dit que la duchesse dormait encore; il alla attendre son réveil dans les lieux pleins d'elle ; deux heures après il revint , même réponse ; même réponse encore deux heures plus tard. Enlin , à la quatrième tentative, le duc lui dit qu Hélène ne voulait recevoir personne.
— Pas même vous , a-t-elle dit. Jugez par là si la consigne est sévère ; mais elle est indisposée. Le docteur dit qu'elle a pris froid eu revenant du bal.
Que lui ai-je donc fait? se demai^dait Chavornay en sortant pour la quatrième fois du palais Lanfranchi , car il se refusait à croire que cette indisposition fût sérieuse, et il cherchait d'autres
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causes à son exil ; se repentait-elle de l'avoir rendu trop heureux? voulait-elle en l'exilant de sa présence lui donner à lui et se donner à ellemême le temps d'oublier? voulait- elle se recomposer un visage indifférent et un froid maintien avant de le recevoir? elle rougissait donc d'en avoir trop dit la veille, et c'est lui qu'elle condamnait à expier le crime qu'elle avait commis. Et il se répétait à !a fin de toutes ses argumentations , de toutes ses hypothèses: Mais que lui ai-je donc fait? Il ne se sentait coupable que de trop d'amour , et ce n'était pas à elle à le punir d'un pareil crime.
Son imagination s'absorbait tout entière dans cet insoluble problème; il n'avait plus d'autre soin, plus d'autre pensée que de chercher le sens de cette cruelle énigme. Etait-ce une épreuve ou un châtiment? sa fierté se révoltait contre la première idée , sa conscience le rassurait contre la seconde. Flottant entre le reproche et la douleur,* il [lassait des larmes à la colère, delà colère aux larmes, et il en vint à regretter que le duel eût été remis au lendemain ; une balle était une
solution. Il passa et repassa à toutes les heures de cette longue journée de vide et d'anxiété sous la fenêtre d'Hélène, elle demeura tout le jour sévèrement fermée ; les fleurs qui Tornaient étaient flétries. Rentré chez lui après sa quatrième tentative , il lui avait écrit pour la prier de le recevoir dans la soirée, parce qu'une affaire importante le forçait à quitter Pise le lendemain matin. La lettre suppliante était restée sans réponse , et le soir, comme il allait pour la cinquième fois frapper d'une main désolée à la porte du palais inflexible , elle lui fut refusée comme le malin, et il se retira confondu, frappé au cœur, désespéré.
La duchesse était rentrée au palais Lanfrauchi avant son mari. Emmené au jeu du Grand-Duc après le bal, le ducy avait été retenu jusqu'au matin, et, rentré après sa femme, il ne s'était aperçu de rien. Résolue par pudeur à ensevelir dans un profond mystère cette nuit de honte et d'infamie , elle s'était imposé un inviolable silence. Souqui l'attendait dans sa chambre j l'indisposition que la pauvre fille avait
gagnée en allant au-devant de sa maîtresse, avait été plus grave qu'on ne Tavait cru d'abord ; sa voix s'était tout à fait perdue , et elle était restée au lit sans pouvoir parler. Hélène, qui l'avait laissée alitée et muette en parlant pour le bal , fut agréablement surprise de la trouver levée au retour et avec l'usage de la parole. Souqui paraissait moins heureuse de sa guérison , elle était toute en larmes.
— Qu'as-tu donc, mon enfant?
— Hélas ! madame la duchesse, je n'oserai j mais vous le dire; mais avant il faut que je vous demande pardon de vous avoir menti.
— Menti? Quand?
— Quand vous avez pris la peine de venir, ce matin , savoir de mes nouvelles , je pouvais déjà parler, et je vous ai trompée en faisant semblant d'être encore muette. J'avais bien envie de rompre le silence; mais, quoique la langue me démangeât terriblement, je me suis retenue, et je n'ai ouvert la bouche à qui que ce soit. J'avais mes vues. Pendant que vous étiez
au bai avec monsieur le duc, le docteur est entré dans ma chambre. « Monsieur le docteur , » lui ai-je dit quand il a été près de mon lit, » il y a plus de douze heures que je ne suis » plus muette, grâce à vous! mais je n'ai » voulu parler à personne , pas même à ma- •) dame la duchesse ; puisque c'est vous qui » m'avez guérie, il est bien juste que le premier » usage que je fasse de ma voix soit pour vous » remercier de me Tavoir rendue. » — J'étais bien heureuse en disant cela.
— Il n'y a rien là , en effet , répondit Hélène attendrie d'une si exquise délicatesse, et d'un raffinement de reconnaissance si touchant, qui doive te rendre triste. Pourquoi donc pleures-tu ?
— Oh! c'est que, voyez-vous, madame la duchesse, la chose a mal tourné. Mais je n'oserai jamais vous dire cela. Enfin voici : Il m'a embrassée, et, comme je croyais qu'il était heureux , lui aussi, de m'avoir guérie, je me suis laissé embrasser tant qu'il a voulu. Mais c'est qu il nen finissait pas, et il m enibrassait d'une
certaine manière qui me faisait rougir. Je me suis retournée , et j'ai caché nia figure dans Toreiller ; mais il m'a dit que je n'^étais qu^me enfant, que j'étais une sotte, que je n'avais qu'à me laisser faire , qu'il me donnerait de l'argent, des bijoux, et m'apprendrait des choses que je ne savais pas, Je ne comprenais pas trop ce qu'il voulait dire ; mais il a bien fallu comprendre quand il s'est mis tout d'un coup à m'arracher mes couvertures. Alors j'ai eu peur, et j'ai poussé un cri si perçant, qu'il a eu peur aussi, et il est sorti sur-le-champ. Restée seule, je n'ai pas osé demeurer dans ma chambre , et je suis venue vous attendre dans la vôtre. Mais ne parlez de rien au docteur, et ne lui faites pas de reproches ; car enfin il m'a rendu la voix, et je lui dois de la reconnaissance.
— Ils se ressemblent donc tous! murmura la duchesse avec amertume, et la science n'élève pas plus leur âme que la naissance. Rien n'est sacré pour eux: l'honneur, le devoir, la grâce, l'innocence, ils immolent tout à leurs grossiers penchants! Plus la victime est pure, plus elle
irrite leur convoitise et flatte leur brutalité. Va , mon enfant , tu n'es pas la seule qui aies à souffrir de ces lijches outrages. Pas une femme n'est à Tabri de ces indignités! Nous sommes en état de guerre et entourées d'embûches. On nous adule pour nous mieux surprendre : les uns jouent la passion , les autres essaient de la vénalité; mais leur but à tous est le même! Tous les moyens leur sont bons , et si nous tombons dans leur piège, pauvres femmes que nous sommes, ils rient et abusent de notre crédulité. Garde ton âme pure, mon enfant, et Dieu te donnera la force de résister à tous les tentateurs !
Il n'y avait plus ici ni grande dame , ni fille du peuple , il y avait deux femmes également indignées, et réunies toutes les deux dans un commun outrage; les rangs étaient confondus dans l'égalité du sexe. On eût dit que les deux séducteurs s'étaient donné le mot pour déshonorer, à la même heure, l'un, dans la maîtresse, l'autre , dans la servante , cette maison sans tache !
— Mais , mon Dieu , madame , qu'avez-vous?
dit à son tour Souqiii , épouvantée de Feint où elle revoyait sa maîtresse. Cette toilette si fraîche, si élégante, était dévastée. Le voile d'Hélène était déchiré ; ses cheveux ruisselaient de pluie , sa robe n'avait plus de forme , et ses souliers de satin blanc étaient souillés de boue. Souqui crut que sa maîtresse avait versé ; la duchesse la laissa dans son erreur; elle était trop émue, trop frémissante encore pour parler, et puis elle avait pris la résolution de se taire; elle fit allumer un grand feu et y jeta tout ce qu'avait touché Campomoro ; elle aurait voulu s'y jeter elle-même afin de se purifier dans les flammes de son impur contact. Tout fut brûlé aux regards étonnés de Souqui. L'incendie ne cessa qu'après avoir consumé tous les monuments de cette affreuse aventure ; Hélène voulut voir détruire et disparaître jusqu'au dernier; c'était bien assez des souvenirs. Un bain fut commandé sur-le-champ, et Souqui dut laver et peigner cent fois cette chevelure profanée. Alors seulement , et quand tous ces soins eurent été minutieusement accomplis, la duchesse consentit à se coucher.
Mais quelle nuit ! quel sommeil I A peine s^assoupissail-clie un instant , vaincue par la fatigue de tant d'émotions , de tant de luttes , qu'elle se réveillait en sursaut dans les bras du Corse , et ce hideux cauchemar s'asseyait en ricanant sur sa poitrine enflée de sanglots. Elle arriva ainsi au matin lasse et brisée; la fièvre de ses esprits passa dans son sang , et le docleur déclara ingénieusement que le froid l'avait saisie à la sortie du bal.
L'état physique de la duchesse n'était que le miroir de son état moral , et l'irritation de son corps n'était rien auprès de l'irritation de sor» âme. Elle déversa sur tous les hommes le mépris, la haine, le dégoût que lui inspirait le Corse; elle les confondait tous dans un commun anathème ; son indignation passionnée ne souffrait pas d'exception. Elle n'en voulait plus voir , et le docteur Vital lui était si odieux, qu'elle refusa absolument ses soins, et lui ferma sa porte. Souqui seule avait accès auprès d'elle , et ne la quitta pas de la journée.
Victime innocente de cette réaction impétueuse , Chavornay fut enveloppé dans la tempête : elle prit dans son emportement la résolution de ne le plus voir. Il était sans doute comme l'autre , ils se ressemblent tous; il n'y a de différence entre eux que dans les formes , le but est le même ; ils sont tous égoïstes et grossiers; et, poursuivant sa muette invective, elle lui rendit au centuple les calomnies tacites dont lui-même, en ses jours de jalousie et de doute , Tavait abreuvée. Le bal , la feuille de laurier, Fécharpe confiée, la valse implorée, le regard imprudent, elle avait tout oublié; Torage avait tout emportée. Tout le jour elle avait persisté dans sa consigne inflexible , et n'avait pas même voulu répondre à sa lettre. Qu'il parte, s'était-elle dit , puisqu'il veut partir : ce n'est là peut-être qu'un piège qu'il me tend ; et qui sait si ce brusque départ n'est pas , comme l'autre , une boutade de jalousie et un caprice puéril? A la vue de tous les périls qui l'environnaient , elle fit un retour en arrière , comme pour se replacer sous sou égide naturelle . c'est-
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à- dire sous 'a protection de son mari. Elle s'accusa de Tavoir jugé avec trop de rigueur , car enfin il Taimait; elle n'avait pas à se plaindre de lui, et après tout, il valait mieux que tous les Campomoros du monde. Elle se promit de re- Tenir sincèrement à lui , et, ramenée, par une brusque expérience . du monde idéal au monde positif, elle s'imposa de porter moins d'exigeance dans ses affections, de ne plus rêver de perfections impossibles, et de travailler sur ellemême , afin de se rendre plus propre à la vie. Tant d'autres s en accommodent , pourquoi ne s'en accommoderait-elle pas aussi? Ainsi tous les profonds calculs du séducteur avaient eu pour résultat de ramener à son mari la femme qu'il voulait pour lui.
Ces retours sont si naturels, qu'il est bien peu de femmes qui ne les aient essayés. Malheureusement ils sont chanceux quoique sincères : opérés par réaction et sous l'empire de préoccupations passionnées, ils offrent peu de garanties, surtout quand les natures sont antipathiques. On pardonne une faute , on oublie une injure; mais
quand la division est dans l'essence même des êtres artificiellement réunis , il ne s'agit plus de pardon ni d'oubli : c'est un pont à jeter sur un abîme, entre deux rivages qui ne sauraient jamais se rapprocher. Au premier orage, le pont est emporté.
Hélène revit Frédéric sous l'impression de ses résolutions nouvelles; en le voyant , elle retrouva dans son cœur quelque chose des premières amours; elle avait tout d'un coup rajeuni de deux ans ; un instant elle put se croire transportée au château de Bohême et revenue à ses plusbeaux jours : dernier éclat d'un flambeau mourant qui se rallume une seconde avant de s'éteindre à jamais. La douceur de cette péripétie intérieure fut perdue pour le duc; Téloignement de sa femme lui ayant échappé , il ne pouvait remarquer son retour ; privé de l'esprit d'analyse, il manquait de ce coup d'œil de l'âme, qui sonde les abîmes de l'invisible ; les mystères du monde interne étaient insolubles pour lui. Il attribua l'aménité d'Hélène à son retour à la santé.
Elle venait lui raconter la scène du matin ,
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non la sienne, elle était résolue à la taire, mais celle de Souqui. Malgré elle , et à son insu , les deux événements s'étaient confondus dans son esprit, au point de n'en faire plus qu'un; en disaiil Vital, elle pensait à Campomoro , et Souqui , c'était elle. Cette confusion lui fit mettre dans son récit toute la chaleur d'une histoire personnelle ; et heaucoup de ses commentaires s'appliquaient moins à l'aventure qu'elle racontait qu'à celle qu'elle taisait. Le duc , qui n'était pas dans le secret , prenait l'affaire moins au sérieux ; il lui arriva même de défendre le docteur trop durement traité par Hélène; c'est-à-dire qu'il plaidait, sans le savoir, la cause de Campomoro contre lui-même. Ce malentendu bizarre aurait pu faire en d'autres circonstances une excellente scène de comédie , mais Hélène était peu disposée à rire ; son mari même le lui reprochait.
— Vous prenez les chose.'i , ma chère , lui disait-il , beaucoup trop à cœur et toujours par le côté solennel. Entre nous le crime n'est pas si grand. Je conviens que le docteur a manqué
aux couvenaiices ; mais c'est riiiconvéuieiit de prendre à son service de trop jolies chambrières : on s'expose à ces désag[réments-là , même de la part des valets , et le docteur vaut mieux qu'ur^ laquais : c'est une conquête dont Souqui n'a pas à rougir. 11 ne nous convient pas trop de nous mêler de ces choses-là; nous ne pouvons pas nous commettre ainsi , à tout propos, avec nos gens : tant qu'il n'y a pas d'é clat public , il est plus convenable de fermer les yeux et d'éviter un scandale qui , dans ces choses-là , est toujours ridicule.
— Si je suis trop sévère , répondait la duchesse , vous êtes en revanche beaucoup trop indulgeut. Un médecin peut-il commettre une plus grande faute que d'abuser, dans des vues de séduction, de la confiance qu'on accorde à son caractère? Et puis , que ce soit public ou secret , qu'il s'agisse des valets ou des maîtres , est-ce que le mai n'est pas toujours le mal ? Y at-il en morale deux poids et deux mesures? Une action infâme est infâme partout, Fritz; il n'y a pas deux honneurs.
— Je ne vous dis pas le contraire ; mais, en supposant même qu'il fût arrivé malheur , il n'y a pas si loin après tout du docteur à Souqui qu'un mariage n'eût fort bien pu arranger l'affaire. 11 ne serait pas si disproportionné , et il n'y aurait pas mésalliance ; car enfin , Vital est mon médecin , c'est vrai : c'est un habile homme , j'en fais cas; mais il n'en est pas moins fils d'un cordonnier. Le père de Souqui, le vieux Breton de votre père , a été soldat ; ainsi elle est même supérieure au docteur par la naissance, et c'est elle qui se mésallierait. Quant à sa condition chez vous , elle est bien moins votre femme de chambre que votre pupille , et vous l'avez élevée beaucoup au-dessus de son état. Qu'en dites-vous, ma chère? si nous faisions ce mariage? Je doterais votre protégée de bien grand cœur, et elle ferait, sur mon honneur j^ une excellente ménagère.
— Y pensez-vous , Fritz? une enfant si jeune et si jolie , à cette vieille face blême 1
— Ce serait un sort pour elle.
~ Un sort fort triste, je vous assure; die
serait fort malheureuse avec un pareil mari. Elle n'est guère savante , c'est vrai, mais elle a des sentiments élevés, une ame distinguée , et elle souffrirait de la grossièreté de cet homme.
— Voilà comme vous êtes, répliqua le duc , un peu piqué. Vous ne voyez jamais les choses comme elles sont , et vous êtes toujours dans les espaces imaginaires. Ce serait un sort bien dur en vérité pour une femme de chambre que d'épouser un médecin! Car enfin, son père a beau avoir été soldat , elle n'en est pas moins servante, et, quoique fils d'un cordonnier. Vital est médecin. Quant à ces sentiments si raffinés que vous prêtez à cette petite fille , ils n'existent que dans votre imagination : ce sont là des délicatesses des gens comme il faut ; les gens du peuple n'y comprennent rien , et si haut qu'ils s'élèvent , ils se ressentent toujours de la bassesse de leur origine. Tenez, par exemple, vous savez que j'estime Chavornay autant que vous; c'est un homme bien élevé, instruit, môme distingué ; il est de nos amis en un mot : eh bien! en conscience, le comparerez-vous I. 49
^90 Ui DÉFJ.
pour la noblesse des sentiments au comte Cam-
poraoro ?
— Je m'en garderai bien, répondit Hélène. Mais le duc prit sa phrase à rebours.
— J'entends le docteur , reprit-il ; ne lui parlez de rien, laissez- moi arranger cela. Vous y mettriez trop de solennité, trop de chaleur et cela ne serait pas convenable; il vaut mieux prendre la chose en badinage.
— Si vous voulez la prendre de cette manière, vous ferez bien, en effet, de vous en mêler seul. Pour moi je ne saurais jamais rire avec les gens que je méprise.
L'arrivé de Vital mit fin à la conversation ; il en était temps; elle avait pris une tournure assez aigre et déjà fait évanouir toutes les belles résolutions d'Hélène. Elle avait revécu dans cette demi-heure les deux ans dont elle s'était senti rajeunir; elle repassaitbrusquementet sans transition du château de Bohême au palais Lanfranchi. Les antipathies naturelles avaient renversé le pont qu'elle avait jeté sur l'abîme.
Elle passa le reste de la journée et tonte la
LE DÉFf. ^
soirée seule avec Soiiqui. Le temps était affreux ; le vent gémissait dans les croisées , la pluie tombait par torrents et TArno enflé battait ses rives çivec fracas. Souqui ayant ouvert le balcon pour fermer les persiennes , rentra précipitamment :
— Madame , dit-elle avec émotion , il y a làbas , sous votre croisée , un homme en manteau appuyé contre le mur du quai.
— Serait-ce encore lui! s'écria la duchesse en songeant à Campomoro.
— Oui , madame , c'est lui , répondit naïvement Souqui; il regardait les croisées de madame la duchesse, et je Tai bien reconnu. Voyez plutôt vous-même.
— Que m'importe? ferme tout.
Et les rideaux, entr'ouverts un instant, retombèrent impitoyablement.
— Madame la duchesse est bien dure ce soir pour ce pauvre monsieur Chavornay ; il aime pourtant bien madame.
— Que dis-tu là? ce n'est donc pas le comte?
— Non , madame , c'est l'autre.
— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
— Madame ne me l'a pas demandé. J'ai cru qu elle avait compris.
Eh quoi ! ce Chavornay qu'elle exilait, qu'elle calomniait; cet homme si ombrageux, si fier, il était là sous sa fenêtre à cette heure, par ce temps désastreux; il y était pour elle, il y était en silence, pour elle il souffrait tous les outrages delà nuit, et voilà l'homme qu'elle comparait au Corse ! Le sentiment de son injustice lui navra le cœur ; toutes les voix de la tempête lui reprochaient sa dureté, et ses entrailles s'émurent de ces ardentes compassions del'amour que l'amour seul inspire. Elle était désarmée et fondit en larmes.
— Souqui ! Souqui! s'écria-t-elle,va, mon enfant, descends et, si c'est lui, ramène-le.
Souqui vola au bas de l'escalier; elle arriva trop tard, Chavornay n'y était plus.
Le fier enfant des Alpes élait resté longtemps à ce poste d'humilité, pareil à un chevalier de l'Arioste au pied d'une tour enchantée; épiant un mot , un soupir , il avait en vain interrogé du
regard cette inexplicable demeure dont la niasse noire plongeait dans l'ombre comme un sphinx gigantesque et muet. Elle sait que je suis là , s'élait-il dit avec amertume en voyant rentrer Souqui et retomber le rideau , et elle me laisse en butte aux inclémences de l'orage. Oh! dures patriciennes ! nos cœurs sont trop tendres pour vous ; il vous faut des Cainpomoro. Et il songeait avec désespoir que dans quelques heures il allait tomber peut-être sous les coups du Corse, et qu'il périrait sans avoir revu la femme qui était la cause de sa mort.
Chavornay rêva toute la nuit d'Hélène ; Hélène rêva de Chavornay; il la revoyait dans sa robe de fête, sous l'éclat des lustres; elle le voyait enveloppé d'un manteau, seul au milieu d'une nuit d'orage.
im ÉPREUVE.
— Eu vérité, ma chère, je ne vous eoinproiuls plus; vous êies tous les jours plus bizarre , et je désespère sérieusement de votre guérison. Quel est, je vous prie., ce nouveau caprice? Autrefois, on ne pouvait dire un mot contre Chavornay , sans que vous prissiez sa délense; aujourd'hui ce n est plus cela; vous
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êtes à son égard d'une froideur qui n'est pas naturelle. Vous a-t-il fait quelque chose? Pourquoi lui avoir fermé votre porte le lendemain du bal? Et le jour de sa chute , vous aviez l'air contrariée que je le fisse transporter ici ; vous y avez mis peu de bonne grâce ; peu s'en est fallu que vous ne vous y soyez opposée. J'aurais cru, au contraire , vous déplaire beaucoup , en agissant autrement que je n'ai fait. Eh quoi! vous savez qu'il est voyageur , qu il n'a pas de maison à Pise , qu'il n'y connaît que nous , et vous auriez pu consentir à l'abandonner dans une auberge, seul aux mains de mercenaires ! Mais, Hélène , vous n'y pensez pas , et je ne reconnais pas là votre bonté accoutumée. Ce n'est pas seulement une question d'humanité, c'est une question de convenance. Qu'aurait-on dit de nous , si on nous avait vu traiter ainsi un ami de la maison ? Allons , ma chère , s'il vous a fait quelque chose, pardonnez-lui pour l'amour de moi; et maintenant qu'il est notre hôte, redevenez aimable avec lui.
Hélène écoutait en silence , et la tête baissée ,
ces étranges reproches de son mari j elle avait le cœur trop gros pour parler ; au premier mot, elle eût éclaté en sanglots ; elle fut au moment de s'écrier: Homme aveugle! vous ne voyez donc pas que je l'aime ! que ma froideur est un masque; et que ce caprice que vous me reprochez, n'est que le soin de votre honneur confié à ma vertu. Le cœur lui manqua pour faire cet aveu magnanime ; il était sur ses lèvres , mais la médiocrité de son mari le refoula au fond de sou cœur. La grandeur appelle la grandeur, la trivialité d'esprit la glace et la réduit au silence.
— La présence de Chavornay , reprit le duc , nous dédommagera de l'absence de Campomoro, que des affaires de famille viennent de rappeler en Corse. H m'écrit pour que je l'excuse auprès de vous de son départ précipité. Je le regrette vraiment : c'est un homme parfaitement convenable, et un galant homme. J'aurais compté sur lui au besoin
Hélène garda le silence: le duc la quitta pour aller chercher des nouvelles du malade.
Mais comment Chavornay se trouvait-il tout à
UNE KPKELVE. lW
coup rhôle (lu palais Lanfraiichi? Voici ce qui s'était passé : le duel avait eu lieu aux Caséines avec un profond mystère. Chacun des deux champions n'avait qu'un seul témoin ; Campomoro le docteur Vital, Chavornay son ami le pâtre de Saint-Rossore. Les choses s étaient passées dans toutes les règles. On avait échangé deux coups de pistolet ; le comte avait été touché à Tépaule , mais légèrement; son adversaire avait reçu une balle dans le bras droit. La blessure de Campomoro ne l'empêcha pas de partir le lendemain pour Livourne , d'où il passa en Corse immédiatement, sous le prétexte que nous avons vu. La blessure de Chavornay était plus grave ; il fut convenu , afin d'en cacher la cause , de la faire passer pour une chute de cheval , et le docteur promit d'en parler dans ce sens à tout le monde. Comme on ramenait le blessé à Pise , le duc l'avait rencontré à la porte des Caséines, et , par bonté autant que par convenance, il s'était opposé à ce qu'on le reconduisît dans son logement solitaire de la place des Cavaliers, et il l'avait fait transporter au palais Fjanfranchi.
Vaincu par le premier accès de la douleur , Chavornay avait perdu connaissance. Quand il revint à lui , il se trouva dans un lit qui n'était pas le sien.
— Où suis-je? murmura-t-il en ouvrant les yeux.
— Chez moi , répondit une voix trop chère. La duchesse était à son chevet : c'est ainsi
qu'il l'avait revue après son exil. Quel rêve et quel réveil ! Quelle péripétie dans sa fortune ! II était dcftic sous le même toit qu'Hélène , soigné par elle, respirant le même air , la voyant à toute heure dans la familiarité de la vie domestique et de la maladie , et il ne savait encore s'il devait bénir ou maudire la Providence de cette redoutable faveur.
Sa position était fausse; il en souffrait. 11 était chez la duchesse , mais il était aussi chez le duc; et plus l'hospitalité de son hôte était cordiale , sa sollicitude affectueuse , plus cette ambiguité de rapports lui était insupportable, plus elle blessait sa droiture. Il recevait ses soins avec gratitude , parce qu'il avait l'âme recon-
naissante; il les recevait avec désespoir, car c'étaient autant de barrières ajoutées à toutes les barrières , hélas ! déjà si nombreuses , qui le séparaient d Hélène. Ainsi , riiospitalité creusait entre l'honneur et l'amour un précipice toujours plus protond.
Plein de ces scrupules , il recevait les visites de la duchesse avec une joie profonde , mais contenue , et il s'armait devant elle d'une gravité impassible ; Hélène , de son côté , était si réservée , si froide , que son mari lui-même le lui avait reproché. Chavornay aurait pu s'étonner , le passé , un passé de la veille lui en donnait le droit, et les otages du bal l'autorisaient à espérer davantage ; mais il était résolu à ne plus douter, et à s'abandonner à sa destinée. D'ailleurs , il jugeait des scrupules d Hélène par les siens, et ces deux nobles âmes étaient d'intelligence. C'était comme une trêve tacitement conclue ; ils la respectaient d'instinct , et ils eussent rougi d'y manquer. Ils se voyaient rarement seuls ; les visites d'Hélène étaient fréquentes , mais courtes; jamais ils n'avaieut paru si étran-
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gers l'un à fautre, que depuis qu ils vivaient sous le même toit : c'est que jamais ils ne l'avaient été moins ; ils en avaient tous les deux la conscience ; et , commentée par l'amour , leur réserve réciproque n'avait rien de blessant pour l'un ni pour l'autre.
Cependant , si les actions de Chavornay et ses paroles étaient réservées, ses pensées ne Tétaient pas toujours autant. Le tentateur visitait parfois ses insomnies ; il ne lui offrait plus Hélène comme l'ange des chastes désirs et des amours idéales , il la faisait comparaître à ses yeux , comme JMéphistopliélès montrait à Faust rimage de Marguerite endormie dans la maison de la magicienne ; il ne lui parlait plus de cette noble intelligence ouverte à toutes les grandes choses , de ce cœur droit et loyal que l'honneur avait choisi pour son temple, mais il lui détaillait avec complaisance toutes les merveilles de ce corps jeune et voluptueux , il lui en révélait insolemment tous les mystères , il lui dévoilait un sein gouilé de soupirs, des épaules blanches, inondées d'une chevelure parfumée; il embra-
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sait son sang par ces images , il égarait son âme en d'audacieuses convoitises ; puis il lui disait que cette femme était là, tout près de lui , que quelques pas seulement les séparaient , que tout dormait autour d'eux, qu'elle l'aimait en silence, qu'elle l'attendait peut-èlre , et que résister à de telles provocations du destin était de l'ingratitude et de la démence. Une nuit la tentation fut si forte que, pour n'y pas succomber, il s'enferma dans sa chambre, et jeta la clef dans l'Arno.
Mais si profanes que fussent les rêves de la solitude, la présence d'Hélène les chassait toujours et purifiait ses pensées. Une fois pourtant, ils parurent s'oublier. La duchesse apportait à l'infirme je ne sais quel calmant ordonné par le docteur.
— C'est moi-même qui l'ai préparé, lui ditelle gracieusement en le lui offrant,
Chavornay le prit avec un silence expressif, et, gardant dans la sienne la main qui le lui avait présenté , il la porta à ses lèvres avec une émotion mal déguisée ; elle y resta longtemps ;
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on ne songeait pas à la retirer. Debout devant le lit du malade , comme un ange de consolation , Hélène fixait sur lui un œil attendri; une larme brillait à sa paupière.
— Vous pleurez ! s'écria Chavornay éperdu , et il Tattirait à lui pour étancher ces larmes précieuses; tout à coup il sentit l'anneau d'alliance passé au doigt de la duchesse. 11 rejeta brusquement cette main chargée de la chaîne nuptiale , et , s'enfonçant la tête dans les oreillers , il fondit en larmes ; cette bague lui rappelait tout ce qu'il allait oublier : la foi jurée , l'honneur inflexible, l'hospitalité sainte, tous les fantômes de l'impossible se dressèrent à la fois devant lui. La voix manqua à la duchesse pour répondre; aussi bien, que pouvait-elle dire? Elle avait compris.
— Ma foi ! dit ie docteur en entrant brusquement, madame la duchesse ferait une sœur de charité vraiment parfaite , et l'on se casserait le bras tous les jours pour être soigné par de semblables garde-malades.
Le regard dont Vital accompagna celte facétie
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leur déplut, et sa face blême avait quelque chose de plus faux qu'à l'ordinaire . On eut dit qu'il venait là pour les espionner : l'idée en vint à Chavornay.
— En effet, docteur, répondit-il de l'air le plus naturel qu'il put prendre et en recomposant sa voix et son visage, je compte bien me casser le bras gauche quand vous m'aurez guéri le droit.
De ce jour les visites de la duchesse au malade furent plus rares , les entrevues plus circonspectes ; sans se rien dire ils s'en étaient trop dit. Hélène était triste, mais toujours calme et douce; Chavornay était sombre et taciturne. Son humeur avait changé; la jalousie s'était emparé de lui et rongeait de son feu sourd et lent celte âme inquiète qui cherchait le trouble et voulait l'orage. A défaut de Campomoro qui avait disparu, c'est le duc dont il s'était fait un bourreau. Que le cœur d'Hélène eût cessé d'être à son mari , c'est ce dont Chavornay était maintenant convaincu ; le doute à cet égard était impossible; mais cette conviction ne lui suffisait plus; ses
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exigences avaient grandi avec son amour , elles étaient devenues de plus en plus impérieuses à mesure que ses espérances lui avaient semblé moins téméraires. Et voilà qu'un coup dedé lejetaiten tiers au milieu de ce tête-à-tête dont la seule idée était pour lui une insupportable torture, et qu'il était condamné à voir ce qu'il n'aurait pas même voulu supposer. C'en était trop et l'épreuve était trop dure ; à quoi donc avait songé la fortune en la lui infligeant? Cependant il n'en était encore là qu'au prélude; une plus raffinée lui était réservée.
La cbambre à coucher d'Hélène était exactement au-dessous de la sienne ; aux heures de silence, on pouvait, en prêtant l'oreille, entendre ce qui s'y passait : ce voisinage était doux à Chavornay , il lui devint funeste. Une nuit qu'il était en proie à ses visions jalouses et qu'il ne dormait pas , il entendit une voix d'homme au-dessous de lui; il écoute; le duc était dans la chambre de sa femme. A cette pensée Chavornay s'élança de son lit comme un homme en délire , il se roula nu sur les dalles froides ,
il y colla son oreille avec une attention frénétique, et, s'acharnant contre lui-même, il retint son souffle, il aurait retenu, s'il Teùt pu, les battements deson cœur afin de surprendre jusqu'aux moindres mots , jusqu'aux inflexions les plus insaisissables de ce barbare entrelien. Poussé par ce tyrannique instinct des âmes passionnées qui leur fait poursuivre en tout la perfection dans la douleur comme dans la joie , l'amant d'Hélène voulait que son malheur fût complet , qu'il n'y manquât rien ; il aspirait à épuiser, à savourer jusqu^à la dernière goutte ce calice infernal , comme s'il eût trouvé je ne sais quelle sauvage consolation dans l'excès même du désespoir. Ses vœux furent exaucés : en vain prêta-t-il une oreille obstinée , implacable , il n'entendit plus rien ; tout était rentré dans le silence ; ce silence était affreux.
Chavornay croyait avoir depuis longtemps atteint les bornes de la douleur : à cette heure-là seulement il les atteignit. H avait fait de la domination de lui-même une si longue étude et l'habitude de se contenir était si forte en lui , L 20
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qu'il s'abandonnait bien rarement, même seul , aux dénionstra lions extérieures ; tout se passait en dedans , rien ne paraissait au dehors , comme ces mers profondes dont les abîmes sont bouleversés et la surface immobile et calme. Revenu de son premier transport , il s'assit sur le bord de son lit, et, les bras croisés , la tête basse , il chercha à ressaisir d'une main stoïque les rêves de sa volonté. Mais il n'y pouvait parvenir ; il s'échappait sans cesse à lui-même ; une image fixe était devant lui; quoi qu'il fît pour la chasser, elle était toujours là, c'était toujours une chambre à coucher , un mari , une femme , et cette femme était son Hélène.
Rien pourtant n'était moins propre à exciter sa jalousie que la scène qui se passait sous ses pieds; s'il avait pu saisir les paroles de ce mari si heureux dans sa pensée , il eût entendu des reproches , et celte femme , qu'il croyait au bras d'un autre , il eût entendu ses larmes , si les larmes avaient une voix. Plus agitée ce soir , et plus amoureuse que jamais, elle avait été saisie d'un remords si énergique , si passionné ,
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qu elle avait pris encore une fois la résolution d'ouvrir son âme à son mari et de se placer sous sa protection. Dans Texaltation de son héroïque dessein , elle l'avait fait prier de passer chez elle sur-le-champ. Mais à peine Tavait-elle vu franchir le seuil de la porte que son courage avait défailli, et comme toujours sa présence seule avait suffi pour faire évanouir ses magnifiques résolutions. Si le duc eût été son égal , un homme grand , intelligent , magnanime , nul doute qu'elle ne l'eût pris pour confident et pour égide , ou plutôt lui-même eût tout deviné, tout compris ; mais il était si vulgaire, si borné , si incapable d'apprécier une pareille démarche, que, désespérant de l'élever jamais jusqu'à elle , elle ne pouvait , malgré tous ses efforts et ses remords, serésignerà descendre jusqu'à lui. Elle se tut donc cette fois encore comme toutes les autres , et se réfugia dans des prétextes assez gauches , qui justifiaient mal une si grande instance. Le duc vit là une nouvelle bizarrerie, et, mécontent de sa visite , il retomba dans ses éternelles plaintes. Elle était incorrigible , un
véritable enfant gâté ; elle se refusait à tous les conseils de la raison , el il commençait vraiment à s'alarmer sur l'état de son esprit et à désespérer de sa guérison. Il mit dans ses reproches une aigreur qui ne lui était pas familière, et la quitta presque durement; elle en fut toute troublée : c^était la première fois depuis leur mariage , qu il se montrait tout à fait mari ; elle craignait que ce ne fût pas la dernière.
Restée seule avec son secret , et attristée encore plus que blessée d'être à ce point méconnue, elle serait, par une réaction trop naturelle, à songer à Chavornay , le seul homme qui pût la comprendre , qui pût l'aimer comme elle aurait voulu Têtre; le seul qu'elle pût aimer. Et il fallait feindre avec lui, se taire , jouer la froi- 'deur, s'envelopper à ses yeux d'un voile de mensonge ; et il était là, au-dessus de sa tète ; elle entendait ses moindres mouvements ; et il avait Pair si fier, le cœur si tendre, la bouche si belle; un si noble visage ; peut- être à cette heure veillail-il aussi et pensait-il à elle comme elle pensait à lui. Son imagination l'emportant
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toujours , elle tombait en d'ardentes rêveries , et son front se couvrait tour à tour de pourpre et de pâleur.
Pendant ce temps , Chavornay pensait en effet à elle , mais non pas comme elle pensait à lui ; il n'aspirait qu'à s'en détacher , et il fit pour y parvenir un effort si puissant , qu'il crut y avoir réussi. Dieu soit béni ! s'écria-til , la lutte est finie , et j'en sors vainqueur. Je n'aime plus cette femme. Un autre Ta possédée, il la possède encore; qu'il la garde, je n'en veux plus. Son premier sentiment avait été de sortir sur-le-champ du palais Lanfranchi , en avouant à son hôte qu'il aimait sa femme, et que l'honneur et la reconnaissance lui faisaient un devoir de quitter sa maison. Quelle folie ! se dit-il ensuite : à quoi bon cette démarche, puisque je ne l'aime plus? Tous les scrupules tombent avec mon amour. Je puis bien la voir maintenant seul sans danger, à toutes les heures du jour et de la nuit; elle serait là , seule , au chevet de mon lit, que je ne lui baiserais pas seulement la main. Non, ce
n'est plus là mou Hélène ; on me Ta profanée ;
elle n'est plus maintenant pour moi que la
femme du duc d'Arberg. Grâce au ciel ! je suis
guéri.
En ce moment, ses yeux tombèrent sur une glace ; il s'y vit à la faible clarté de sa veilleuse; il fut effrayé de sa pâleur , tant elle était livide; et, tout en se félicitant de sa guérison et de son calme , il regarda si ses cheveux n avaient pas blanchi.
Le lendemain, il entendit venir la duchesse sans émotion : elie entra ; sa présence ne le troubla pas : elle s'approcha de son lit, son cœur ne palpita pas; à peine lui adressa-t-il quelques mots de politesse. L'œil de l'amour est pénétrant ; Hélène s'aperçut au premier coup d'œil qu'il s'était passé en lui quelque chose ; un accueil si froid , après une nuit si amoureuse et si pleine de lui , lui serra le cœur; et elle gémit sur ces éternels chasses-croisés de l'amour, qui refoulent violemment les émotions les plus vives, et empoisonnent les plus belles heures.
Le docteur ayant permis une promenade le
lendemain , la duchesse prit le malade dans sa calèche, et ils allèrent lentement jusqu'à Saint- Michel. La promenade fut triste et silencieuse. Plein de ses rêves et de ses résolutions de la veille , Chavornay était morose ; Hélène était patiente , résignée , attentive , et elle mettait un soin touchant à éviter les secousses , et à prévenir les cahots, Chavornay souffrait cruellement ; sou état moral n'avait fait qu'envenimer sa hlessure; mais il ne disait rien ; son âme stoïque luttait intrépidement contre la douleur; sa pâleur seule disait malgré lui ses souffrances. La duchesse en fut alarmée.
— Vous souffrez, lui dit-elle d'une voix émue, vous souffrez horriblement, je le vois bien. Et, pleine de tendresse et de sollicitude , elle soutenait légèrement dans ses deux mains le bras du blessé. 11 y avait dans son regard une pitié si ardente et tant d'amour , que le ciel s'ouvrit de nouveau pour Chavornay.
— Que parlez-vous de souffrance? réponditil d'une voix ravie. Mais le mal était plus fort que lui ; ses yeux se fermèrent; le froid de la
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mort glaça son visage ; sa tête se pencha sur le
sein d'Hélène, et il s'évanouit dans ses bras.
0 péripéties des passions ! mers capricieuses et tourmentées ! on s'endort au fond des abîmes, on se réveille sur TOlympe, à la table des dieux.
L'ËGUARPE,
Tant d'agitations étaient peu propres à hâter la guérison de Cliavornay ; aussi* s'opérait-elle lentement. A peine eu convalescence , il courut au-devant d'une rechute avec Tiniprudence d'un amant. Un jour , la duchesse se plaignait à déjeuner qu'une parure de diamants , qu'elle avait compté mettre le soir pour aller diner à la cour, se trouvait en mauvais état.
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— Et n'y a-t-il persoune à Pise , disait le duc, qui puisse la réparer?
— Personne ; il faut l'envoyer à Livourne.
— 11 n'y faut donc pas penser , car il est midi tout à l'heure, et jamais, si peu d'ouvrage qu'il y ait, vous ne l'auriez à six heures. D'ailleurs , on ne, pourrait confier cela qu'à une personne sûre et intelligente, afin que ces juifs de Livourne n'aillent pas vous changer vos diamants contre du stras. Nous n'avons personne sous la main.
— Je le regrette , car j'avais compté dessus , et j'en ai parlé hier à la grande-duchesse.
— Vous en serez quitte , ma chère , pour vous en passer.
Six mois plus tôt, le duc fût monté à cheval à l'instant, et eût porté lui-même à Livourne les diamants de sa femme; il suffisait alors qu'Hélène laissât soupçonner un désir pour qu'il fût prévenu. 11 n'en était plus ainsi; le mari n'était plus galant. Cette conversation avait eu lieu en présence de Chavornay, qui n'y
L'ÉCHAKPE. 315
avait pris aucune part; mais en sortant de table, il appela Souqui dans sa chambre.
— Allez me chercher, lui dit-il , la parure de votre maîtresse, et attendez mon retour pour commencer sa toilette.
Deux heures après , il était à Livourne , malgré son bras en écharpe et une pluie comme il n'en tombe que là. Il porta les diamants chez un joailler juif , assista par prudence à la répalion, qui ne dura guère plus d'une heure, et repartit à l'instant. Il n'avait pas cessé de pleuvoir une seconde, et Chavornay n'avait trouvé sous sa main qu'une voiture ouverte; il était mouillé jusqu'aux os. Comme il débouchait de la grande place dans le faubourg qui mène à la porte de Pise , il tomba au milieu d'un embarras. Une charrette était au travers de la rue , et fermait absolument le passage; le voiturier refusait de se déranger, les instants fuyaient et la duchesse n'aurait pas sa parure. Chavornay , qui voyait la nuit s'avancer à grands pas , avait donné ordre au postillon de passer par une autre rue, plutôt que de perdre le temps en dis
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putes, lorsqu'un matelot , qui descendait la rue en se dandinant, saisit Tobstiné voiturier, le jeta dans le ruisseau , et , tirant ses chevaux par la bride , fit place à la voiture de Chavornay.
— Bon voyage, monsieur, lui cria-l-il; ne me reconnaissez-vous pas? Je vous ai bien reconnu tout de suite , moi. C est à moi que vous avez donné un francescone Tautre jour, sur le Monteuero , pour faire dire des messes pour Tâme de ma mère ; je suis bien heureux d'avoir trouvé celte petite occasion de vous marquer ma reconnaissance.
Au moment où la duchesse commençait sa toilette, Souqui entra, et, lui remettant une cassette :
— Voilà la parure de madame, que le joail- 1er de Livourne renvoie en bon état. Elle pourra la mettre aujourd'hui.
Au coup Hélène reconnut la main. Par ce temps et avec son bras malade ! pensa-t-elle avec une tendre émotion. Quelle grâce affectueuse! quel dévouement raffiné! Et cela, pour satisfaire à un pur caprice! Que serait-ce doue, s'il
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s'agissait de quelque chose d'important? Mais la satisfaction d'un caprice est plus douce au cœur des femmes que la satisfaction d'un besoin , et les soins conquièrent plus sûrement que les bienfaits ; les bienfaits s'acquittent par la reconnaissance , les soins par l'amour. Et puis, qu'importe le fait? c'est l'intention qui touche , et l'intention était si tendre , si amoureuse, que la duchesse en était toute troublée. Elle voulait porter ses remerciements à Chavornay à Tinstant même; elle tenait à ce qu il la vît ornée de sa parure, mais il avait eu soin de se rendre invisible ; il lui sufOsait , pour le payer de sa fatigue, d'avoir prévenu un désir d'Hélène, et de lui avoir procuré une ombre de plaisir. Il n'en demandait pas davantage ; et , cette fois, il fut bien payé : les diamants consacrés par l'amour furent pour la duchesse, pendant cette longue soirée de cour , un talisman de bonheur et de joie. Ces attentions délicates, ces gracieuses prévenances auxquel les les femmes de tous les rangs sont si sensibles, faisaient d'autant plus d'effet chez Chavornay , qu'elles cou-
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Iraslaieiit avec sou air froid et sa j>ravité; on ne s'y attendait guère de sa part; mais l'enthousiaste entant des Alj3es cachait sous la rude écorce du montagnard une Ame courtoise et chevaleresque.
Le lendemain matin , comme il était encore dans son appartement , ne songeant déjà plus à la galanterie de la veille et cherchant dans son cœur quelque nouveau désir d'Hélène à prévenir , on frappa à sa porte d'une main légère et timide ; i! n'entendit pas. Il avait tiré de son sein l'écharpe qui ne le quittait jamais, et, absorbé dans les souvenirs qu'elle lui rappelait , il la couvrait de baisers. 11 avait la tête cachée dans ses deux mains, il la releva par hasardet vit Hélène debout et immobile au seuil de sa porte ; elle venait d'entrer doucement après avoir frappé. Elle était vêtue en villageoise: un rustique chapeau de paille couvrait sa magnifique chevelure et un tablier modeste ceignait sa taille majestueuse; on eût dit une reine travestie en contadine. Elle portait au bras un petit panier de
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jonc plein d'oranges et l'offrit à Cliavornay avec un sourire ineffable.
— Je viens de les cueillir pour vous, dans mon jardin; elles sont tout humides encore de la pluie qui vous a mouillé hier sur la roule de Livourne.
— La pluie reçue au service de si noble dame, répondit Chavornay en prenant le panier des mains de la duchesse, est une rosée délicieuse. Puis, changeant de ton et fixant sur Hélène un œil ravi : Hélas! madame, dit il avec mélancolie ; que n'étes-vous née sous cet habit champêtre qui vous sied si bien et qui vous rend plus belle que tous les diamants des joailliers livournais ! Que n'êtes-vous , comme ma mère , une humble fille des champs ! Et pourquoi Dieu n'u-t-il pas abrité voire berceau comme le mien sous le chaume de nos vallées ! Nous aurions pu nous connaître, nous aimer peut-être ; vous m'auriez encouragé par votre exemple aux vertus simples, aux mœurs frugales, et nous n'aurions su de la vie que ce qu'il en faut pour être heureux. Mais vous êtes une grande dame et moi je ne suis qu'un