LE FRÈRE RANIERI
que la foi est morte , vous ne m^avez rien appris , j'en sais là-dessus plus que je ne vous souhaite d'en savoir jamais ; et quand vous rae disiez que les hommes comme saint François ne sont plus possibles , j'ai été au moment de vous répondre qu'ils ne l'ont jamais été et que l'histoire en a menti. Je joue ici un rôle odieux, et le masque que je porte me brûle le visage ; quelle main bienfaisante me l'arrachera ? Pourtant j'étais sincère dans mon sacrifice ; ce n'est pas ma faute si le ciel ne l'a pas accepté, et si j'ai été la dupe d'une effroyable méprise. Dévoré d'un amour insensé , je voulais guérir, et je crus trouver dans ce désert inconnu le repos et l'oubli : le ciel a exaucé la première partie de mes vœux, j'ai guéri; mais tout le reste m'a été refusé ; je n'ai jamais connu le repos, et le passé s'acharne à moi sur ce Caucase de malédiction. Plût à Dieu que je n'eusse pas guéri 1 j'aurais du moins quelque chose à aimer , fût-ce même sans espoir , et ce culte mortel me tiendrait lieu de tout ce que j'ai perdu ; il comblerait ce vide affreux de mon cœur; mais je n'aime plus il y a
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longtemps , je ne me souviens même pas d'avoir jamais aimé , et je ne sens plus rien pour la lemme qui m'a jeté dans ce précipice, qu'une haine proportionnée à tout le mal qu'elle m'a fait. Non , je n'aime plus rien , le temps a éteint, même au désert , une flamme que je croyais immortelle. S'il m'arrive encore quelquefois , comme ce soir, de contempler cet Arno qui , malgré moi , et par une vieille habitude , emporte avec lui ma pensée à Pise , c'est un regard de rage et non d'amour , car je vous dis que l'amour est mort en moi. Il n'y a plus de place en mon âme que pour le désespoir. Et parce que Téclat de ma fuite et de ma résolution fatale m'a mis quelque temps à la mode, tout le monde veut de moi pour confesseur. Les coeurs malades viennent de toutes parts me demander des remèdes et des consolations , comme si je possédais le secret de l'oubli , et que le baume sacré de l'espérance coulât démon confessionnal comme une manne céleste. Oh ! s'ils savaient le mal qu'ils me font, ils neviendraient pas troubler ma solitude , ils laisseraient le vieux sanglier
250 LE FRERE RANIERl.
blessé mourir en silence dans sa baug^e ; leur présence rouvre toutes mes plaies et chacune de leurs paroles est Uh coup de poignard , car ils me reportent sans cesse à ce monde dont je me suis cru détaché et pour lequel je sens trop que j'étais hé. Je ne suis pas fait pour le renoncement, et \à solitude est un feu lent qui me consume. Moi aussi j'étais artiste, et , comme Alfîeri, quelque chose là me dit que j'eusse illustré mon ûom. Moi aussi je sentais battre mon cœur en contemplant l'œUvre des grands maîtres, et mon (feil se mouillait de saintes larnles devant les fresques du Campo Santo. Oh ! monsieur, c'est toute une vie d'art et de poésie qui s'est ensevelie darisces miirs stupides, et j'ai perdu plus qiié l'existence , j'ai perdu l'immortalité. Fuyez, vous dis-je , fuyez ces sanctuaires réprouvés , votre blessure li'est pas incurable ; puisque j'ai giiéri, moi, tout le moiidepeut giiérir, et voUs guérirez aussi. Mais, au lioni de Dieu, éclairezvous dé mon exemple, et au lieu de vous exiler au monde ainsi que vous faites , jetez-vous daiis le tourbillon; si voiis êtes artiste, ad(n*ez Part,'
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si vous êtes savant, servez la science; si vous êtes tribun, allez au forum; si vous n'êtes rien, devenez quelque chose ; mais vivez avec les hommes , et créez-vous un labeur sur la terre , n'importe lequel, pourvu que vous en ayez un. Nous n'avons pas de plus dangereux ennemis que l'isolement et l'oisiveté. Surtout, continual-il en étendant les deux mains vers le monastère en signe d'anathème , gardez-vous des séductions du cloître; c'est un serpent qui vous tente et vous flatte pour vous dévorer.
La cloche du couvent sonna tout à coup, appelant les moines à l'office. Le frère Ranieri se tut à ce bruit et laissa tomber ses bras avec un geste d'abattement, comme un prisonnier qui entend river sa chaîne après s'être cru libre. Il n'ajouta pas un mot. L'ardeur fiévreuse qui avait dicté cette terrible imprécation était épuisée ; et, tant que la cloche sonna , il l'écouta , plongé dans un silence farouche. Il y avait de l'égarement dans son regard ; on eût dit qu'il n'avait pas lui-même une conscience bien nette
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de ce qu'il veuait de dire , et qu'il cherchait à ressaisir les images à demi-effacées d'un mauvais rêve. Il ne revint à lui que lorsque la cloche eut cessé de sonner.
— Monsieur, dit-il alors en se retournant vers Chavornay , comme effrayé du secret qu'il venait de déposer dans son sein , je crois que je deviens fou , et je ne sais quel démon est sorti de l'enfer pour blasphémer par ma bouche. Quel qu'il soit , ce n'est pas, du moins, celui du mensonge ; ce que j'ai dit est la vérité , et ce qui est dit est dit. Profitez de la leçon ; gardez , en échange , un souvenir au malheureux qui vous l'a donnée ; et si , un de ces jours , à l'Ave Maria, vous entendez dire que le frère Ranieri n'a pas paru à l'office , si , le soir , il ne rentre pas au cloître, soyez sans inquiétude sur son sort , c'est qu'il aura été , je ne sais où , mais bien loin d'ici , respirer l'air de la liberté.
A ces mots , il laissa Chavornay interdit , éperdu d'une confession si spontanée , si peu attendue , et il prit le chemin de l'église , dont l'orgue harmonieux semblait l'appeler à travers
LE FRÈKE KANIEKI. 235
les bois , comme la voix plaintive des aiijjes rappelait , à travers Tabîme , leurs frères déchus et déshérités.
Tel était ce confesseur inconnu , que limagination d'Hélène lui représentait si détaché , si croyant , qu'elle venait chercher de si loin , au prix de tant de fatigues, et sur lequel elle fondait tant d'espérances pour sa guérison.
L'étrange confession du frère Ranieri causa à Chavornay un redoublement de tristesse. S'il n'avait pas cru trouver la paix au cloître, il n'avait pas cru non plus y trouver de pareils orages. Il en était consterné. Pourtant il venait de voir lin hoitime giiéri, mais à quel prix, grand dieu \ Le remède ici n'était-il pas pire mille fois qlie
le mal , et le moine n'était-il pas autorisé à maudire, ainsi qu'il faisait, une guérison si chèrement achetée? Chavornay frémissait à l'idée d'une si épouvantable cicatrice , et son mal lui devint encore plus cher. Oh! non certes , il ne voulait pas guérir, il ne Tavait jamais voulu. Tout ému des aveux du moine, il se replongea pour se calmer dans le souvenir d'Hélène , comme on se jette dans une fraîche rivière au sortir d'un désert brûlant. Il avait vers elle , du haut de ces monts solitaires, des aspirations terribles; s'il s'asseyait le soir sur quelque cime ombragée de sapins, il la trouvait devant lui, assise sur les nuages. Il sentait tous les jours davantage qu'une telle vie n'était plus possible, que l'éloignement aigrissait la blessure bien loin de la guérir , que sa passion était plus forte que ses résolutions , et qu'il n'avait pas encore la puissance de sa volonté.
La saison d'ailleurs était pleine de séductions, le printemps, toujours tardif dans ces hautes régions, était alors en pleine floraison. Les dernières neiges étaient fondues ; les mille sources ,
les ruisseaux qui jaillissent des Qancs de la saiute montagne, la sillonnaient, en descendant à T Arno qui les absorbe toutes, de longs rubans argentés. Le soleil échauffait et vivifiait les germes de la terre , et la mollesse de 1 air les faisait partout éclore. Le genêt, quiestlejasmin des montagnes, dorait toutes ces crêtes et mêlait son parfum suave et voluptueux aux parfums agrestes et sauvages du sapin , du thym , du cytise et de mille plantes alpestres fortement aromatiques. L'atmosphère était tout imprégnée de ces senteurs enivrantes , et la brise les promenait dans Tespace. D'autres , non moins exquises , émanaient de la plaine; c'était 1 époque de la fenaison , la vallée tout entière était au pouvoir des faucheurs, et les foins dispersés ou déjà tassés en meules exhalaient au loin leur rustique arôme.
Chavornay respirait par tous les sens ces émanations fécondes, et il sentait aussi fermenter en lui les germes dévorants d'une jeunesse veuve et stérile. 11 assistait en pleurant au réveil de la
création, et le spectacle de toutes ces splendeurs printanières ne faisait que redoubler sa tristesse. Seul au sein de l'amour universel , il faisait sur lui-même d'affreux retours. Hors de lui tout renaisssait au bonheur , à la vie; en lui tout était morne et désolé : le contraste irritait sa souffrance, et il se comparait au moribond dont Je regard éteint contemple les apprêts d'une fête qu'il ne doit point voir et dont le faste insulte à ses derniers moments.
Chassés des marines par la chaleur, les troupeaux commençaient à gagner les montagnes, et le Pratomagne en était déjà tout peuplé; le tour de TAlvernia allait venir; Chavornay attendait (run jour à l'autre le pâtre de Saint-Rossore , et par lui des nouvelles d'Hélène. Tous les matins il allait au-devant de lui jusqu'au Corsalone, et , déçu dans son espoir , il rentrait tous les soirs au couvent, plus triste qu'il n'en était parti. Un jour qu'assis au bord du fleuve il fixait sur le sentier un regard mélancolique , il vit bien loin aq bas de la montagne poindre un cavalier;
la vue du cœur lui dit, malgré la distaucp , que c était l'ami si longtemps attendu. Il l'eut bientôt rejoint.
— Tu Tas vue 1 lui dit-il , avant qu'il fût descendu de cheval. Parle-moi d'elle, au nom du ciel ; dis-moi tout ce que tu en sais !
— Je lui ai remis ta lettre, ainsi que tu m'as recommandé de le faire , tandis qu'elle était seule.
— Et la réponse ?
— Quelle réponse? demanda le pâtre avec surprise. Tu m'avais enjoint de n'en point demander et de lui taire même où tu étais.
—C'est vrai , dit tristement Chavornay. Ainsi, elle ne sait pas même où je suis?
— Elle l'ignore.
— S'en est-elle au moins informée?
— Oh ! pour cela , oui ; et avec tant de chaleur , qu'il s'en est fallu de bien peu que je ne
trahisse ton secret et ne lui disse tout ce que tu m'avais défendu de lui cacher.
—Plût à Dieu que tu Teusses fait, murmura Chavornay, presque irrité d'avoir été si religieusement obéi, et nourrissant malgré lui l'arrièrepensée d'une réunion impossible.
— Ami , reprit le vieux berger sans pénétrer le sens de ce vœu téméraire , cette femme t'aime, je l'ai vu à sa sollicitude en me parlant de toi , et à l'ardeur mal comprimée de ses regards quand j'en parlais. Je comprends bien ce que vous devez souffrir à vivre ainsi séparés, en vous aimant comme vous le faites. Pauvre jeune ami ! te voilà revenu aux tout premiers temps , lorsque tu errais si triste aux Caséines , et que tu allais t'asseoirau bord de la mer pour penser à elle! Cette fois reste avec nous. Je tâcherai de te distraire , si je ne puis te consoler ; et si tu ne trouves pas en moi un savant, tu y trouveras toujours un cœur pour répondre au tien et pour l'aimer !
LES DEUX FLEUVES. a4i
— La vraie science est l'amour, et celle-là tu la possèdes ! J'accepte ton offre , cela est convenu , et je suis désormais des vôtres ; je veux passer avec vous toute la saison.
— Réfléchis cependant à l'engagement que tu prends là ! Il ne faut pas te faire d'illusions , notre vie est dure et monotone.
— C'est cette monotonie et cette dureté même qui m'en plaisent.
— Nous n'avons le plus souvent , pour toute nourriture, que le lait de nos troupeaux. Saurastu t'en contenter ?
— Pourquoi ce qui suffit à un homme ne suffirait-il pas à un autre? N'es-tu pas fort et vigoureux , malgré ta frugalité ?
— Moi, je suis accoutumé à cette vie dès Tenfance; je n'en ai jamais connu d'autre , et je n'ai pas , comme toi , pris l'habitude de la recherche et de la délicatesse.
— Plût à Dieu que je ne les eusse jamais TI. 46
242 LPS DEUX FLEUVES.
prises ces habitudes pour lesquelles je n'étais point né , et que je fusse resté fidèle aussi à la simplicité de mes premières années ! Mais puisque j'ai eu la faiblesse de m'en éloigner, j'aurai la force d'y revenir.
— Je crains que l'ennui ne te gagne.
— L'ennui n'est nulle part , c'est nous-mêmes qui le traînons avec nous. L'homme qui le porte en lui le retrouve dans le bruit du monde et des plaisirs aussi bien , et plus encore , que dans le silence de la solitude. Et puis, je te le répète , cette existence n'est pas nouvelle pour moi ; en y revenant , je reviens , pour ainsi dire , à mou berceau. Tu sais bien que je suis né parmi les pasteurs, et je reviens, en frère égaré , leur demander la paix et la sérénité de mes jeunes ans. Dieu, qui m'a fait si durement expier mon apostasie, bénira [)eut-être ce retour volontaire à ma primitive existence , et l'ombre de ma mère se consolera dans son tombeau. Peut-être oublierai-je au sein des mœurs pastorales les troubles et lejs doiileiirs dont ce monde que tu ignores,
LES DEUX FIEIJYES. 24Ô
et que j'aurais dû toujours ij^norer, a été pour moi si prodigue. Mon cœur , énervé par le contact impur d une civilisation lâche et menteuse, se retrempera dans l'air vigoureux des montagnes, et je réussirai peut-être à m'y refaire une vie selon mes vœux. Oui, ami, il me sera doux de partager avec toi le gouvernement des troupeaux et la souveraineté du pâturage. Je prendrai riiabit d^ peau et la guêtre de cuir ; tu m'initieras, comme aux Caséines, à tous les mystères de la vie patriarcale, et si quelquefois mes souvenirs m'assiègent, je me jetterai, pour leur échapper, dans les hasards et dans les dangers; de berger je me ferai chasseur. A défaut de chamois , je poursuivrai le daim sur ses dernières crêtes, et j'irai forcer le sanglier dans ses retranchements inaccessibles.
Le vieux pâtre écoutait cette idylle dans un silence grave et tranquille ; il laissait dire Chavornay , mais toutes ces choses ne lui paraissaient point aussi poétiques , car il avait depuis longtemps passé l'êge heureux où l'imagination trausfigifre la réalité Cependant il n'interrom-
pait point son ami , il le laissait s'enchanter de sou rêve , et ne voyait pas que c'était le rêve d'un homme éveillé.
Chavornay n'était point sa propre dupe ; au bout de ses forces , il cherchait à se reprendre à quelque chose , et il s'efforçait de se tromper lui-même. Il savait trop qu'il n'y a plus d'idylles que dans les poètes , et que l'âge d'or est une fiction que le contraste seul a rendue chère à nos générations tourmentées ; aussi , tout en se complaisant dans ces fraîches images, il sentait bien lui-même qu'il se berçait sur des nuages. Son rêve pourtant n'était pas une pure chimère ; il espérait quelque chose de la paix de ces lieux solitaires et du commerce journalier de ces hommes bornés et incultes. Un changement d'habitudes si brusque et si complet pouvoit produire en lui une réaction salutaire, et en réduisant la vie pour ainsi dire à son expression la plus simple , il croyait sincèrement diminuer d'autant sa capacité de soulfrir et laisser moins de prise à la douleur. La nature était une sœur tendre et fidèle qui lui tendait les bras
pour le consoler , et il se donnait à elle tout entier. Ce n'est pas que Tamour fût étranger au choix qu'il avait fait de ce lieu pour y dresser sa tente : cet Arno, qu'il pouvait voir tous les jours, était une chaîne mystérieuse qui l'unissait à celle qu'il fallait fuir et dont il ne pouvait se séparer.
Ils arrivèrent au couvent tout en causant de leurs projets. Le pâtre, qui y venait plusieurs fois l'an , y fut reçu comme une vieille connaissance; ils y couchèrent tous les deux ; le lendemain ils se mirent en campagne pour reconnaître le pays. La montagne de l'Alvernia a cela de particulièrement intéressant qu'elle sépare la source de l'Arno de celle du Tibre , de manière que du point culminant on peut voir à la fois les deux fleuves. Cette circonstance en fait un site unique en Italie : c'est du côté du Tibre que le pâtre de Saint-Rossore devait, cette année, établir ses quartiers d'été. C'est par là qu'ils se dirigèrent. Une année auparavant, la vue du fleuve-roi eùtfait sur Cfaavornay une impression profonde, elle eût réveillé violem-
meut ses instincts virils et soulevé ses passions civiques. 11 n'en fut rien alors : cette vue ne lui causa qu'uu regret amer, car en le laissant froid , elle lui prouva qu'il n^était plus le même homme et que l'amour avait fait de lui un être nouveau. Il en conçut même une sorte de remords , et il fut toute la matinée sous l'empire de celte cruelle préoccupation.
Le paysage u'était pas propre à l'en tirer. Ils cheminaient sur des plateaux nus , couverts seulement çà et là de touffes d'herbes odoriférantes, d'où s'élançaient à leur approche de gros oiseaux sauvages, les seuls êtres animés qui peuplassent ces déserts. Des ravins creusés par les eaux d'hiver coupent le sol de larges et profondes crevasses , et des pics hérissés de rochers gris et dépouillés bornent la vue de tous les côtés. Le mont boisé de l' Alvernia dépasse de toute la tête ces crêtes déchirées, comme le palmier domine au loin les bruyères.
— Voici où nous établirons nos cabanes , dit le pâtre en s'arrêtant eu uu lieu où l'horizon
s'ouvre tout d'un cou[) , et d'Où ron décôltvre le pays à plusieurs milles à la ronde.
De ce point, la vUe plonge sur la haUté vallée du Tibre , et ne s'arrête qu'aux riantes collities de Caprèse 5 non loin est une forêt de sapins dont r éternel le fraîcheur défie les ardeurs de la canicule. Le site plut à Chavornay , et il se promit là pour l'avenir des jours calmes et des nuits sereines.
Comme il revenait au monastère , il en vit sortir un moine qui se mit à gravir d'un pas rapide lé sentier qUi mène atî hbiÉ. Il reconnût le frère RaUieri et l'appela par son tabrn; mais soit que le moine n'entendît pas , soit qU'il ne voulût pas entéiidre, il fle répondit rieil, et continilasâ itiarche précipitée ; il disparut bientôt derrière les sapiUSe Ses dernières paroles , lé jour dé ià confession , revinrent alors à la mémoire de Chavornay ; il eut l'idée que Ranieri exécutait sa menace , et s'en allait , comme il le lui avait dit, respirer , loin du cloître , l'uir de la liberté.
Us rentrèrent au couvent à l'heure de la
sieste ; tout le monde dormait , excepté le frère servant , spécialement attaché au service de la Foresteria; Chavornay lui demanda , sans affectation, des nouvelles de Ranieri.
— Oh ! quant à lui , répondit le frère , il ne fera pas la sieste aujourd'hui ; il est , depuis plus de deux heures , dans Téglise à confesser une dame étrangère, arrivée ce matin même. La pauvre dame a Tair bien souffrant , car il a fallu la porter sur les bras de Chiusi jusqu'ici.
Chavornay n'en demanda pas davantage , et tut au frère servant Tapparition qu'il venait d'avoir sur la montagne. Il ne savait comment concilier la présence de Ranieri au confessionnal et sa rencontre au bord du bois, et il entra dans l'église pour éclaircir ce mystère.
lE COPESSIONMI.
Nous avoDs laissé la duchesse d'Arberg partant de Florence pour l'Alvernia avec Souqui et un seul valet j elle courut la poste jusqu'à Arezzo; là , il lui fallait quitter sa voiture, les chemins ne lui en permettant plus Tusage. Elle prit des chevaux pour elle et les gens de sa suite : cette manière de voyager la fatigua cruel-
lement ; faible et languissante comme elle était , elle fut plusieurs fois au moment de renoncer à son entreprise et de revenir sur ses pas ; Ténergie morale la soutint , et l'espoir des consolations qu'elle venait chercher lui donna la force de poursuivre. Ella arriva à Chiusi brisée et hors d'état de se soutenir , mais la tête libre et le cœur toujours ferme. Nulle femme ne peut franchir le seuil du monastère. Hélène se donna à peine le temps de prendre quelque repos dans la méchante hôtellerie de Chiusi, et seJBt porter à l'église quelques heures après son arrivée. Elle avait fait prévenir le frère, Ranieri et il l'attendait dans le confessionnal. C'était l'heure du silence, car c'était l'heure de la sieste ; tout le monde dormait au cloître et ailleurs ; le confesseur et sa pénitente étaient seuls dans l'église.
Aux premières paroles de la duchesse , le moine se troubla , les cordes que la présence de Chavornay avait fait vibrer en lui si récemment étaient encore toutes frémissantes , et ces mots d'amour , de devoir , de sacrifice , de re-
mords qui venaient de nouveau les frapper, Témurent puissamment. Au lieu de répondre, il se tut de peur de laisser éclater son émotion; retranché dans un silence qu'il n'osait rompre que par de rares monosyllabes, il réussit à se faire quelque temps violence. Le sentiment de son ministère, le lieu , la qualité même de la pénitente, lui imposaient et l'aidaient à se rendre maître de lui. Tout alla bien tant qu'il put se taire , mais quand il dut absolument parler , il en fut autrement ; il voyait bien que sa pénitente était une femme à part ; qu'elle ne se paierait pas , ainsi que le commun des dévots, de redites vagues ou de banales consolations ; qu'il lui fallait, à elle, des instructions plus délicates, plus intimes, plus senties; des directions d'un ordre supérieur; qu'elle n'était venue à lui que parce qu'elle savait son histoire, et qu'elle espérait trouver en lui la sympathie tendre et affectueuse que les cœurs à peine cicatrisés ont pour les blessures encore saignantes. Son âme ne se trouva pas à la hauteur de sa tache ; la force et la foi lui manquèrent.
— Madame , s'écria-t-il , éperdu , en s'élançant hors du confessionnal , je ne suis point ce que vous croyez , et vous ne trouverez point ici ce que vous y êtes venue chercher. Je comprends les motifs de votre choix et pourquoi vous m'avez demandé, moi, et pas un autre; vous en voulez à l'homme plutôt qu'au prêtre ; allez, madame, choisissez-en un autre; l'homme est mort en moi, et, quant au prêtre, ils le sont tous ici, et vous en trouverez beaucoup qui valent mieux que moi. Demandez-leur des remèdes à votre mal , ils en ont sans doute , moi je n'en ai point. Pauvre femme ! vous aspirez à des paroles d'espérance et vous vous adressez à l'apôtre du désespoir. Dieu vous guérisse et me pardonne ! Priez pour moi !
A ces mots il était sorti de Téglise et du cloître sans être vu de personne que de Chavornay.
Restée seule , dans cette vaste église , au pied du confessionnal où elle s'était agenouillée , Hélène fut longtemps à se rendre compte de cette scène inouïe dans les annales de la confession. Son ancre de salut venait de se casserj amè-
LE CONFESSIONNAL. 2o5
rement déçue , et retombée sur elle-même du haut de sa dernière espérance, elle demeura là, immobile , terrifiée du coup qui la replongeait dans les abîmes. Voilà donc ce qu'elle était venue chercher si loin , au prix de tant de fatigues, de tant de périls ! Autant valaient ses confesseurs de Pise ; s'ils ne possédaient pas les secrets du cœur , ils ne prêchaient du moins pas le désespoir. Une terreur superstitieuse s'empara de cette conscience timorée; elle se demanda si elle serait déjà damnée, que les ministres des autels la fuyaient , et qu'à sa vue l'auathème sortait des lèvres instruites à bénir. Elle était abîmée dans cette confusion et dans cette épouvante , lorsqu'un bruit de pas retentit derrière elle , dans l'église déserte et sonore; elle tourna la tête, espérant que c'était le confesseur qui revenait à elle. G destin ! c'était Chavornay. 11 s'arrêta pétrifié. Une pâleur de mort se répandit sur son visage, et ses genoux tremblants refusèrent de le porter plus loin. Il fixait sur Hélène un œil hagard , et il sentait ses cheveux se dresser sur sa tête ; étendant les deux mains
devant lui , il s'avança vers elle à pas lents et sur la pointe des pieds comme s'il se fût approché d'un spectre.
— Vous ici ! s'écria-t-il d'une voix sourde et profondément altérée j et il lui serrait le bras , pour s'assurer que ce n'était point un fantôme. Est-ce bien vous, Hélène? Hélène, parlez-moi donc.
Mais Hélène ne parlait point; également incapable d'articuler un mot et de faire un geste, elle était demeurée dans l'attitude où elle avait été surprise , froide , pâle , immobile comme ces statues du moyen âge, agenouillées sur les tombeaux. Ce silence et cette immobilité durèrent longtemps ; le saisissement était égal des deux côtés , et l'émotion leur ôtait la voix. Leur premier mouvement , lorsqu'ils eurent réussi à rompre le charme qui les tenait enchaînés , fut de tomber dans les bras l'un de l'autre en fondant en larmes.
Ravie et consternée d'une pareille rencontre ,
Hélène cachait sa tête dans le sein de son amant, en murmurant les mots de fatalité, de miracle, de hasard.
— Non , non ! répondit Chavornay ; non , ce ne sont point là des coups du hasard : il n'y a point de hasard. C'est Dieu lui-même qui nous a conduits dans les bras Tun de l'autre, parce qu'il a eu pitié de nous et qu'il ne veut pas notre mort. 11 a vu l'immense effort que nous avons fait pour nous fuir ; notre sincérité Ta touché ; mais ce sacrifice lui a paru au-dessus de nos forces , au-dessus de la force humaine ; il n'a pas eu la cruauté de l'accepter , et il n'a pas voulu qu'il s'accomplît jusqu'au bout. Luimême , en nous réunissant , nous a relevés de notre vœu. Hélène, tu m'appartiens , et je sui§ à jamais à toi.
— Ne parlez pas de Dieu : ce prodige m'épouvante comme une tentation du démon; vous ne savez pas par quelles voies tortueuses sa formidable ironie m'a conduite ici; j'y venais cher-
cher des armes contre vous , et c^est à vous qu'il me livre. Le confessionnal est resté sourd à mes prières ; j'ai mis en fuite les ministres de ce Dieu que vous croyez pour nous , et ses autels se taisent à mon approche. 0 mon ami , je crains tout ici , et moi-même plus que tout le reste. Ou fuyez-moi , ou donne-moi la force de restera toi.
Ses sanglots la suffoquèrent, et la voix lui manqua; ses lèvres étaient blanches, son œil fixe et fébrile , son front brûlant , ses mains froides, et le tremblement de tous ses membres annonçait une effroyable crise intérieure. Chavornay en fut alarmé. Il soutint dans ses bras ce beau corpsdéfaillant ; il appuya contre luicette tête charmante qui penchait courbée par l'orage. Ces soins a tien tifs rappelèrent promptemeut en elle la vie qui menaçait de fuir; elle releva lentement les yeux humides, et jeta sur son amant un regard tendre , ardent, inquiet, ravi; un de ces regards ineffables , tels qu'une femme n'en a qu'une fois dans sa vie, qui révèlent le ciel, et que nul mot ne saurait peindre à qui n'en
porte pas un pareil gravé dans sa mémoire. Chavornay en eut la respiration coupée, et, tout le sang affluant au cœur , il put craindre un instant de perdre connaissance. Cette crise pas- * sée, il redevint calme ; Hélène le redevint aussi, et au tumulte inévitable de ces premiers transports succéda comme par enchantement la douce et paisible intimité de leurs plus belles journées; quand on s'aime, on s'habitue si vite à être ensemble , qu'il leur sembla bientôt qu'ils ne s'étaient jamais quittés.
La duchesse raconta à Chavornay l'étrange scène qui venait de se passer entre elle et Ranieri dans ce confessionnal où l'amour l'avait amenée comme en un dernier refuge , et la terreur superstitieuse qui s'était emparée d'elle après cette fuite inexplicable.
— C'est une faiblesse, dit-elle, et je sens bien que mon effroi n'est que le rêve d'une imagination malade; je ne suis point assez croyante pour avoir sérieusement de pareilles alarmes. Plût à Dieu que j'en fusse capable ! car alors
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j'aurais la foi , et n'aurais pas frappé en vain à la porte de tous les temples. La religion m'eût donné les armes que je lui demandais sincère- ' ment contre moi-même, contre vous , et qu'elle m'a si impitoyablement refusées. Car enfin, pourquoi ce moine a-t-il pris la fuite?
— Parce qu'en voulant fermer vos plaies, vous avez rouvert les siennes. Vous vous êtes crue damnée, parcequ'il vous a fuie à 1 heure suprême de la confession , et il ne vous fuit que parce qu'il se croit lui-même damné. Allez, si vous saviez sa vie, au lieu de trembler pour vous, vous auriez pitié de lui , et vous prieriez Dieu pour son salut. Savez-vous ce qu'il eût fait , s'il l'eût osé? Vous voulez guérir, vous aurait-il répondu , moi , je vous dis : Ne guérissez pas ; vous ne savez pas ce que vous demandez ni dans quel affreux vide vous voulez vous plonger. Puis, vous effrayant du récit de sa propre guérison , il vous eût fait chérir votre mal et bénir Dieu d'avoir échappé jusqu'à présent au remède. ]Ne pouvant vous dire cela, il a mieux aimé
LE CONFESSIONNAL. aS9
ne vous rien dire ; il a préféré la tiiite à une sincérité impossible. Après cela, Hélène, voulezvous encore guérir?
— Je ne sais pas ce que je veux. Je ne veux plus rien. A quoi m'a servi ma volonté? Elle m'a trahie toujours ou a été trahie , et mes résolutions les plus fermes , les plus sincères, n'ont été suivies que de chutes et de déceptions.
— Ne nous obstinons donc pas plus longtemps dans une lutte où nous sommes vaincus. Nous avons fait ce qui était humainement possible ; nous n'en saurions faire davantage. N'aije pas fui , Hélène? Ne nous sommes-nous pas condamnés volontairement à la plus atroce des séparations? Ne l'avons-nous pas exécutée bravement, loyalement, sans arrière-pensée? Estce notre faute si nous nous retrouvons ici? Je ne vous y attendais pas plus que vous ne m'y cherchiez. Nous sommes innocents; c'est Dieu qui a fait tout le mal, tout le bien, veux-je dire, car c'est lui qui nous rend l'un à l'autre, malgré nous-mêmes. Vous voyez bien que nous
ne pouvons vivre séparés, et que nous sommes unis par des liens indissolubles ; c'est en vain que nous voulons nous fuir , les efforts mêmes que nous faisons pour nous éviter ne servent qu'à nous faire rencontrer; un charme invincible nous attire à notre insu , comme ces astres qui ne s'éloignent un temps les uns des autres que pour se rapprocher ensuite. Nous traverserions comme eux les champs du ciel , qu'après nous nous retrouverions encore. Résignons-nous donc , ô mon Hélène ! au bonheur de vivre unis, comme nous nous étions résignés à réternelle douleur de la séparation.
— C'est affreux, disait la duchesse en cachant sa tête dans ses deux mains , d'avoir tant lutté, tant souffert pour rien, et de se retrouver, après tant de larmes , au point d'où l'on était parti. C'est là ce qui me semble une amère dérision et une ironie du destin.
— Hélène , je comprends ce qui se passe en vous; vous vous indignez de devoir notre réunion au hasard d'une rencontre , après avoir
tant combattu pour l'éviter. Mais écoutez-moi , il faut bien que vous sachiez que cette rencontre était inévitable; elle n'aurait pas eu lieu ici, que c'eut été ailleurs ; malgré ma fuite et mes résolutions désespérées, je sentais bien que l'entreprise était au-dessus de mes forces , et tôt ou tard , n'en doutez pas , Tamour m'eût traîné à vos pieds, vaincu. Ne vous étonnez ni de mes lenteurs, ni de mes doutes, ni de mes longues temporisations ; mon entreprise me rendait timide et circonspect ; je savais que je me lançais dans les hautes mers, et l'on ne part pas pour les Jndes comme pour un trajet d'une heure. J'avais en vain espéré trouver l'oubli dans l'absence ; je ne connais pas Toubli ; ce que j'ai aimé une fois je l'aime toujours , et je veux toujours ce que j'ai voulu une fois, car avant tout je suis fidèle et constant. Non , Hélène , non , mon cœur n'est pas de ces sables mouvants dont les impressions fugitives disparaissent au moindre souffle, c'est un dur granit où lesempreintes se gravent lentement, mais pour ne plus s'effacer.
362 LE CUNFESSIONÎNAL.
— En peignant votre amour vous peignez le mien ; la flamme insensée que vous avez allumée en moi m'a révélé Tinlini; je sens bien qu'elle est éternelle et que rien ne peut plus l'éteindre; mais laissez-moi vous dire un doute qui me tourmente, et pardonnez-moi de vous parler d'un autre dans un pareil moment : hélas ! vous savez trop que vous n'avez le droit d'être jaloux de personne. Voici ce qui me trouble. Je crus autrefois sentir pour le duc d'Arberg quelque chose de ce que je sens aujourd'hui pour vous , et quand je l'épousai je crus sincèrement que c'était pour toujours ; et aujourd'hui je ne l'aime plus, je ne me souviens pas même d'avoir pu Taimer, et c'est vous que j'aime. Si c'était encore une illusion, si jedevais un jour ne vous plus aimer, si j'allais en aimer un autre! que deviendrais-je, grand Dieu? Cette idée m'épouvante, et je n'ose plus répondre de moi , je n'ai plus le droit d'en répondre ; tout me paraît possible après ce que j'ai vu. Ce irein brisé, quel autre me retiendra? Infidèle à mon premier choix , serai-je fidèle au second ? quelle
garantie avez-vous de ma foi? 0 mon ami! si j'étais une de ces femmes mobiles et cban}jeantes qui sont incapables de se fixer et qui n'aspirent qu'aux émotions de la nouveauté? Quelle épouvantable perspective s'ouvre devant moi ! A quel bonteux avenir suis-je donc réservée? Fuyezmoi, rejetez-moi , je ne suis pas cligne de vous.
— Rassure-toi , Hélène , et ne te laisse pas aller à ces mauvais rêves. C'est encore là un délire de ton imagination troublée. Tu te calomnies, et moi je te réponds de toi. Fie-toi à ton cœur et descends au fond , tu verras bien que ce n'est pas la même chose ; que tu te crées des fantômes , et que tu ne sens ni ne penses ce que tu dis.
— Oh! non, ce n'est pas la même, tu as raison , ô mou Chavornay ! tu me connais mieux que moi ! J'étais alors une enfant crédule , maintenant je suis une femme éprouvée, et je sais ce que j'aime et pourquoi je l'aime. Eu Bohême , c'était un trouble vagUe, un instinct nouveau , un rêve , un délire ; c'était l'éveil de la
nature , le cri de la jeunesse , une aspiration violente , involontaire , vers Tinconnu ; c'était le besoin de vivre , de me révéler, comme le papillon qui frémit encore captif dans sa crysalide. Dans cet état d'isolement et d'ignorance, j'étais dévouée fatalement , non pas au plus digne , mais au premier qui s'offrirait à moi. Mais toi , ce n'est plus cela, c'est toi que j'aime, c'est bien toi , et il n'y a plus de méprise ! Je t'aime, parce que je te connais; je t'aime avec toutes mes facultés, avec toute mon expérience. C'est une tendresse intelligente, un abandon volontaire et complet. Ta tristesse et ton isolement m'ont touchée , et le rôle de consolatrice m'a paru noble et doux auprès de toi. Tu n'es pas un simulacre d'homme, un masque comme tous les autres ; tu es un homme , toi , et jusqu'au jour où je t'ai connu , je n'avais rien vu 'de pareil dans le monde étroit et banal où j'ai vécu. Il y a en toi une grandeur naturelle qui impose et qui m'a séduite. Ta vertu commande le respect, et la force s'allie en toi à une adorable bonté. Il faut bien que je te dise tout cela
LE COINFESSIONNAL. 265
devantDieu, car il faut bien qu'il sache pourquoi je t'aime , afin qu'au moins il m'excuse , s'il ne veut pas m'absoudre. C'est égal! ajouta-t-elle tristement; il eût été plus beau de persévérer et d'accomplir le sacrifice dans toute sa rigueur.
— Cela eût été plus beau , peut-être , mais cela n'est pas possible.
— Ne me le dites pas , car je le sens trop moi-même, et je n'ai pas la force d'affronter de nouveau cette horrible vie de séparation et de contrainte. Je ne puis pas vivre ainsi , je ne suis faite que pour l'amour , je ne vis que par l'amour, et sans lui je péris comme une plante sans rosée et sans soleil. Mais j'ai beau me dire qu'on ne saurait aller contre sa destinée , nous n'en sommes pas moins vaincus.
— Eh ! croyez-vous donc que je n'eusse pas , moi aussi , trouvé le sacrifice absolu plus beau ? Croyez-vous que je n'aie pas aussi nourri en moi l'orgueil du renoncement et de l'éternelle absence? Oui , Hélène , j'ai rêvé tout cela; comme
vous j'ai l'instinct du grand, le fanatisme de l'honneur, et en vous fuyant, j'ai jeté à l'impossible un défi téméraire ; comme les Titans , j'ai voulu escalader le ciel par mes propres forces ; mais pour soutenir Thomme en de pareilles luttes il faut plus que des instincts, il faut des croyances fixes ; abandonné à lui-même il n'est pas assez fort, et retombe à tout moment du haut de ses rêves altiers dans les abîmes du doute et du murmure ; c'est ce qui vous est arrivé à vous-même comme à moi. Vous avez frappé à la porte de tous les temples, et les vieux oracles sont restés muets , et les prêtres effrayés de leur propre incrédulité ont fui devant vous. Tous les dieux s'en sont allés; jetée sans culte et sans foi dans ces ténèbres et dans ce vide , l'humanitéymarcheauhasard, sans guideetsans appui. Ici même dans cette église, rien ne parle à nos cœurs pour les fortifier, et notre intelligence rougit et s'indigne devant ces grossiers symboles de la superstition populaire. Que devenir dans ce silence et dans cet abandon ? Chaque homme se fait ses dieux , chacun met sur Taulel et érige
LE CONFESSlOiNlNAL. 267
en culte ses vertus , ses désirs , ses espérances, ses vices mêmes et ses passions. Soyons de notre siècle , Hélène , puisque nous y sommes nés ; à défaut de la religion qui nous manque , faisonsnous-en une de Tamour ; car Tamour peut seul suppléer Dieu ; il fera plus , il nous y ramènera.
— Le devoir m'eût ramenée à lui plus sûrement; Dieu ne m'a quittée que parce que je Tai quitté la première. Mais tout en vous disant cela j'ai la conscience que ce devoir est impossible. Je n'aime plus mon mari, je ne puis donc plus être à lui sans me dégrader et sans le dégrader lui-même , puisqu'il sait que j'en aime un autre ; je ne peux plus rien pour son bonheur ni pour son repos. En m'obstinant à rester auprès de lui je le trompe, car j'entretiens en lui des espérances de retour qui ne se réaliseront jamais j ma présence fait plus de mal que mon absence, au lieu d'un malheureux j'en fais trois. Je ne puis plus rentrer au palais Lanfrauchi et je n'y rentrerai jamais. Pourtant ma parole me lie. Hélas! je l'ai donnée cette parole sans sa-
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voir ce que je faisais ni à quoi je m'engageais; j'ai étourdiment enchaîné l'avenir qui ne m'appartenait pas; mon serment a été celui d'un enfant , il fut dicté par l'erreur et fondé sur une illusion; l'homme à qui j'ai juré fidélité était un rêve qui s'est évanoui ; cet homme-là n'existe plus , c'est un autre qui survit dans mon époux. Mon Dieu ! c'est une loi bien terrible que celle qui sanctionne l'erreur et lui immole des martyrs !
Chavornay gardait le silence, comme s'il lui eût répugné de plaider sa propre cause.
— Je ne voulais pas vous dire toutes ces choses , reprit-il enfin ; mais, puisque vous les dites vous-même , je n'ai pas la force de les combattre. Errant et pauvre comme je le suis , il ne m'appartient pas de forcer vos résolutions ; je n'ai à vous offrir qu'une vie obscure et misérable. Le dévouement, l'abnégation, tout le beau rôle est de votre côté ; je ne vous sacrifie rien, et vous me sacrifiez tout. Vous savez que je vous aime , que sans vous la vie est impossible pour moi , et qu'avec vous je suis mai-
tre du monde; mais vous êtes libre ; j ^attends votre arrêt, prononcez-le sans contrainte : quel qu'il soit , je tâcherai de trouver en moi la force de l'accepter.
— Au nom de Dieu , mon ami , ne brusquez pas les choses ; laissez-moi le temps de me reconnaître. Une résolution prise dans un pareil moment n'aurait pas de valeur ; et vous êtes trop fier pour abuser de l'état où vous me voyez. Avant tout, j'ai une prière à vous faire. J'ai besoin de solitude, [)r<)mettez-moi de me laisser partir seule.
— Vous n'allez pas au couvent , j'espère.
— Vous savez bien que non : je ne suis ni assez croyante , ni assez détachée. Je pars pour le château que ma mère m'a laissé en Allemagne. Quand j'y serai arrivée, vous viendrez m'y rejoindre : c'est là que je vous donnerai ma réponse. Jusque-là je désire être seule.
— Puis-je consentir à vous laisser faire seule
UD si long voyage , surtout dans l'état de faiblesse où vous êtes ? Hélène , c'est impossible !
— Je ne crains pas le voyage ; Souqui m'accompagnera , et j'ai avec moi un vieux serviteur de confiance. Et puis , si je meurs en route, ce sera une délivrance, et j'en rendrai grâce à Dieu.
— Osez-vous bien, devant moi, faire un vœu si féroce ? Vous avez l'imagination pleine de ténèbres !
— Pardon , mon ami , je vous afflige ; mais je suis à la fois si beureuse et si malheureuse , que la mort qui finirait ce combat me semblerait douce. Accordez-moi la grâce que je vous demande. Ne comprenez-vous pas le besoin que j'ai d'être seule pour me recueillir après une pareille crise ? et ne vous ai-je pas laissé trop voir que vous n'avez rien à craindre de ma solitude ni de mes résolutions ?
La cloche .sonna en ce moment : la sieste
LE CONFESSIONNAL. ^27i
était finie et Theure des vêpres était arrivée. L'église allait se remplir des habitants du cloître : les deux amants n'y pouvaient rester plus longtemps.
— Vous me le promettez, n'est-ce pas? reprit la duchesse.
— Puisque vous le voulez , il le faut bien ; mais c'est parce que vous le voulez : un si long voyage m'épouvante.
— Je vous remercie , répondit Hélène en lui tendant la main.
Les premiers moines arrivant déjà au chœur, ils sortirent de l'église et redescendirent lentement à Cliiusi , sans qu'on pût rien soupçonner des deux scènes qui venaient de se passer au confessionnal.
La santé de la duchesse était profondément altérée depuis longtemps; mais, nerveuse et passionnée comme elleétait, toute secousse morale , toute émotion, quelle qu'elle fût, lui rendait une éiiergiefactice qui retrempait, pour ainsi dire, en elle les ressorts de la vie et leur prêtait une vigueur II. 18
nouvelle; elle revint à Chiusi beaucoup mieux en apparence, et infiniment plus forte qu'elle n'en était partie. Chavoruay s'y trompa comme elle ; cette révolution inespérée adoucit les regrets de ce départ solitaire auquel il avait fallu consentir, et lui fit envisager avec moins d'inquiétude ce long voyage où il ne devait pas raccompagner. Les adieux furent doux et tristes , mais sans amertume : ce n'était plus une séparation, ce n'était qu'une absence momentanée; on savait qu'on allait bientôt se revoir, et quon ne se quittait quelques jours que pour s'unir ensuite plus étroitement. Chavornay du moins n'en doutait pas. Ce désir de solitude qui s'était tout d'un coup emparé d'Hélène aurait pu paraître à tout autre un caprice et une bizarrerie, tout autre aurait pu s'en blesser; inais il avait, lui, une trop profonde connaissance du cœur humain, et une intelligence trop intime, trop éprouvée des passions pour s'étonner ou s'alarmer , encore moins s'offenser. N'était-ce pas au contraire le présage d'un bonheur sûr et prochain? Quel ' cœur fier et délicat s'y lût mépris et n'eût rougi
PUÉPAIIAIIKS. 275
de se montrer ombrageux et pressant dans un moment pareil ?
Les résolutions d'Hélène étaient prises ou bien près de Tôtre ; elle avait fait un premier pas ; avant d'en faire un second, elle avait senti Timpérieux besoin de mettre un espace entre la vie d'où elle sortait, et celle où la passion Tentraînait irrésistiblement. Ce dernier tête-à-tête avec elle-même était un dernier hommage que l'amour rendait en elle au devoir, le dernier et sublime effort d'une conscience effrayée et défaillante : c'était une halte forcée, un temps d'arrêt involontaire au milieu d'une course impétueuse, aveugle, dont la rapidité troublait la vue, et comme le point fatal entre deux existences qui toutes les deux l'épouvantaient, l'une parce qu'elle lui semblait impossible, et l'autre inévitable. Arrivée là elle hésitait entre ces deux mour des également formidables, et n'osait, dans sa perplexité, regarder ni devant elle ni en arrière; semblable à un voyageur que le vertige prend au sommet d'une montagne et qui ne sait plus
comment descendre , ne voyant autour de lui
que des précipices.
Et puis , dans toutes les vies, et indépendamment de toutes les positions , il est des jours de crise et de combat où Tame , et c'est là peut-être une des plus douloureuses infirmités de la nature humaine , a une si grande soif de solitude , qu'il lui faut le désert à tout prix. L'ami le plus intime , la femme la plus chère perdent leur charme dans ces moments terribles ; leur présence attriste plus qu'elle ne console; on ne la recherche plus , on Tévite ; tout importune, tout pèse, tout obsède, et Dieu lui-même ennuie, c'est Fénelon qui l'a dit.
La duchesse repartit de Chiusi comme elle y était venue ; seulement , à défaut de Chavornay , qui tint sa promesse dans toute sa rigueur, en restant à T Alvernia , elle ne put refuser l'escorte du pâtre de Saint-Rossore , jusqu'à Arezzo. Sur le soir, et comme elle traversait un lieu sauvage et désert , elle aperçut de loin , à travers les demi-lueurs du crépuscule , trois cavaliers
PKÉPAHATIFS. 277
arrêtés au milieu du chemin. Ils avaient Tair d'attendre quelqu'un , et ils ne se dérangèrent pas à son approche. Lorsqu'elle ne fut plus qu'à une centaine de pas d'eux , ils vinrent au-devant d'elle au petit trot , et, dans le premier qui Taborda, elle reconnut Campomoro.
— Me trouvant à la campagne ici près chez un ami, lui dit-il d'un air dégagé, j'ai reconnu votre voiture à Arezzo ; on m'a dit que vous étiez allée en pèlerinage à l'Alvernia, et je venais au-devant de vous avec nos gens pour vous offrir mes services. Je ne vous croyais pas si bien accompagnée, poursuivit-il d'un ton ironique , en jetant sur le vieux pâtre un regard où la colère se mêlait au mépris. Ceci est pour vos gens , continua-t-il plus bas , et de manière à n'être entendu que de la duchesse; mais vous, vous savez bien ce que je viens faire. Vous m'avez porté un défi, j'ai relevé le gant. Je vous ai annoncé que je m'attachais désormais à vos pas , et que vous me verriez paraître au moment où vous vous y attendriez le moins ; je
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tiens parole, nievoici. Je viens savoir si vous avez bien fait vos réflexions, et si vous ne vous seriez point ravisée. J'ai toujours à votre service la lettre de votre amant; quand vous la voudrez , vous savez que vous me trouverez toujours disposé à vous la rendre. Vous n'avez pour cela qu'un mot à dire.
Tout en parlant, il s'était approché fort près de la duchesse , et avait mis son cheval au pas du sien. Et comme Hélène ne lui répondait pas, et s'efforçait de dissimuler son effroi sous le masque de l'indifférence et de la froideur :
— Vous n'avez rien à craindre , lui dit-il , je ne ferai point ici de scène ridicule, et vous n'aurez pas besoin de recourir à la protection du noble chevalier qui vous escorte à défaut de son digne ami. J^ai voulu seulement vous prouver que j'ai l'œil ouvert sur vous , que je suis toutes vos actions, toutes vos démarches, que je ne suis point un fanfaron de paroles et que je fais ce que je dis. Oui , madame , je vous suis pas à pas comme un génie invisible , et je me
trouve à vos côtés alors même que vous me croyez le plus loin de vous; je vous répète que ma persévérance vous étonnera et vous vaincra si elle ne vous désarme pas. Vous ne m'attendiez pas : eh bien ! vous me trouverez partout de même. Cette rencontre n'est que la première, et le prélude de beaucoup d'autres. Soyez sur vos gardes et toujours prête à me recevoir. Aujourd'hui je ne prolongerai pas ma visite; je vous rends votre liberté , et je retourne chez mon ami imaginaire.
A ces mots , il salua poliment la duchesse , comme s'il eût pris congé d'elle de la manière la plus naturelle, et, se jetant dans un chemin de traverse , il disparut bientôt , suivi de ses deux valets.
Ce qu'il n'avait pas dit à Hélène, c'est qu'il avait manqué son coup. Informé par le doc teur Vital , qui le servait toujours à son insu , qu'elle devait faire seule le voyage de PAlvernia, il n'avait fait qu'un saut de Livourne, où il était resté depuis sa dernière aventure, à Arezzo
où elle devait nécessairement passer. C'est un enlèvement, cette fois, qu'il venait tenter. Il comptait avoir raison du vieux serviteur d'Hélène , au moyen de ses deux acolytes , et s'emparer d'elle aisément dans ces lieux solitaires. Une fois maître d'elle , il l'aurait cachée dans quelque solitude des Maremmes , en attendant de la pouvoir conduire clandestinement dans son île. Ses mesures et ses informations bien prises, il s'était mis en embuscade avec ses deux braves; mais la présence inattendue du pâtre de Saint-Rossore avait renversé tous ses plans. Il n'avait pas osé se risquer avec un pareil champion , et remettant à une autre rencontre l'exécution de son projet audacieux , il était retourné comme on l'a vu.
La duchesse n'avait pas été sa dupe. Instruite par tant d'expériences , elle avait pris l'alarme et pénétré ses mauvais desseins au premier coup d'œil. Le regard instinctif qu'elle avait jeté sur le pâtre lui avait donné l'éveil à lui-même, et, sans comprendre nettement la nature du danger, ni de quoi il s'agissait, il était sur ses gardes, prêt
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à se faire tuer, s'il le fallait, au premier geste de la duchesse. Toute cette scène avait été fort rapide; Campomoro avait brusqué le dénoûment et battu en retraite avec célérité ; mais Hélène craignait que ce ne fût qu^une feinte, et que, battu sur un point , il ne revînt l'attaquer sur un autre.
— Vous ne savez pas le service que vous venez de me rendre , dit-elle au pâtre quand le Corse eut disparu; mais j'ai encore une grâce à vous demander, c'est de m'accompagner jusqu'à Florence.
On devine la réponse du pâtre. Reconnaissant d'une si grande faveur, il se mit aux ordres et à la discrétion de la duchesse , et, le lendemain, ils couraient la poste sur la route de Florence,
Chavornay s'était résigné plus qu'il n'avait consenti à ne point accompagner Hélène ; à peine fut-elle partie qu'il se repentit de sa condescendance et se reprocha Ténormité de sa promesse. Quand il se vit seul sur cette montagne
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déserte, il lui parut impossible de supporter vingt-quatre heures cette solitude, que, la veille encore , il se préparait à supporter des mois , des années , et Tardeur de son regret lui fit exagérer les dangers du voyage d'Hélène. — J'ai consenti à ce qu'elle fut seule , pensat-il, mais je n'ai pas promis de ne point la protéger. Je la suivrai de loin , sans qu'elle s'en doute ; sa solitude ne sera point troublée , et il me sera doux de veiller sur elle à son insu.
Ce compromis avec lui-même lui parut tout concilier, et sa résolution fut prise à Tinstant. Il partit le jour même par la route des montagnes, beaucoup plus courte que celle d'Arezzo, et arriva à Florence avant la duchesse. Il épia son arrivée à la porte San-Niccolô , et la vit entrer sans en être vu. Elle était seule; le pâtre de Saint- Rossore l'avait quittée à la dernière poste, car il n'y avait plus de danger, et elle n'avait pas voulu entrer à Florence avec lui , de peur d'attirer l'attention sur elle. Elle désirait échapper à tous les regards , et s'alla cacher dans une pe-
tite hôtellerie , où Chavornay ne la perdit plus de vue, voyant tout sans être vu.
Elle ne resta à Florence que le temps nécessaire aux préparatifs , elle ne se donna pas même celui du repos ; le mieux de TAIvernia se soutenait et la saison était magnifique; elle voulait profiter de ces deux circonstances heureuses pour hâter ce redoutable voyage et pour le l'aire vite. Au reste elle n'en était pas trop effrayée et ne partageait pas toutes les alarmes de Chavornay; elle ne doutait point d'elle, elle touchait au moment critique de sa vie et se refusait à supposer que sa force put la trahir dans cette grande conjoncture. Une seule chose Tinquiétait : elle appréhendait une nouvelle rencontre de Campomoro , et , sous l'empire de cette préoccupation , elle avait songé à se faire accompagner jusqu'à sa destination par le pâtre de Saint- Rossore. Mais avec lui elle n'était plus seule ; ce n'était pas Chavornay , et pourtant c'était lui ; cette vivante image eût tyrannisé ses pensées durant tout le voyage et forcé ses résolutions. Autant aurait valu Chavornay lui-même, et
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peut-être eût-elle eu recours à sa protection si elleTavait su si près d'elle. Toutefois l'idée d'un enlèvement ne lui était pas venue, elle craignait seulement une insulte , et, pour se mettre à l'abri de quelque nouvelle tentative , elle prit un second domestique et un courrier sûr , fit armer tout son monde, et se crut assez bien gardée , sur une route d'ailleurs si fréquentée. Ces précautions n'étaient point inutiles , et les craintes d'Hélène étaient fondées. Campomoro l'avait suivie de près à Florence, et là il avait découvert sa retraite. Il ignorait sa rencontre à l'Alvernia avec Cbavornay et son prochain départ pour l'Allemagne; mais l'absence de son mari, qui l'attendait à Pise , et le soin qu'elle mettait à se tenir cachée lui parurent suspects; il soupçonna quelque mystère , et l'épia si bien qu'il finit par pénétrer les apprêts d'un départ clandestin. 11 sut même qu'un courrier avait été engagé. Il fit chercher ce courrier comme s'il eût eu l'intention de le prendre à son service, et, le sondant adroitement, il apprit de lui que la duchesse partait seule , et que son iti-
néraire était tracé pour l'Allemagne, en passant par Bologne, Ferrare, Trévise, et les Alpes Carniques. Il n'avait pas besoin d'en savoir davantage, son instinct jaloux lui révéla tout le reste.
— Elle fuit son mari , pensa-t-il immédiatement; elle a donné rendez-vous en Allemagne à son amant , où il est sans doute déjà, puisqu'on n'en a plus entendu parler; mais elle n'y est pas encore et elle me trouvera sur son chemin.
Sa première idée fut une nouvelle tentative d'enlèvement au passage de l'Apennin , mais les précautions d'Hélène lui prouvèrent qu'elle était sur ses gardes , et ce moyen lui parut trop chanceux. — Il faut qu'elle passe le Pô, se dit-il tout d'un coup : elle est à moi ! — Il se frappa le front à ce trait de lumière, et il partit immédiatement pour Ferrare, avec une avance de douze heures sur la proie qu'il croyait déjà tenir.
Avant de partir , il usa d'un stratagème diabolique pour dérouter le duc , dont il crai-
gnait que Tinquiétude et bientôt la poursuite ne vinssent déranger ses plans; il écrivit à son fidèle docteur Vital , non point que la duchesse s'envolait avec son amant , il s'en fût bien gardé , mais qu'elle était tombée malade à TAlvérnia; qu'il l'avait appris par un voyageur qui en revenait , et que le mal paraissait sérieux. Tandis qu'ils iront la chercher là-haut, pensait-il en écrivant ce cruel mensonge , moi je ferai mon affaire sur le Pô.
Ce qu'il avait prévu ne manqua pas d'arriver. Le duc était inquiet de sa femme ; elle ne lui avait point écrit, et ne voulait le faire, maintenant, que d'Allemagne , alors que ses résolutions seraient irrévocablement prises et ses destinées fixées à jamais. Vraie et sincère comme elle l'était, que pouvait-elle lui écrire auparavant, et quelle assistance espérer d'un homme dont elle avait tant de fois expérimenté la petitesse de cœur et l'incurable médiocrité? Certaine de n'être point comprise en disant toute la vérité, et ne voulant pas la déguiser , elle aima mieux se (aire tout à lall. C'est ce silence qui inquiétait
PRÉPAKATIF8. 287
le duc ; l'avis imposteur de Campoilioro , dont Vital lui laissa ignorer la source , redoubla son inquiétude : il fallait qu'Hélène fut déjà bien mal , pour n'avoir pu lui écrire elle-même ; et si elle ne lui avait pas fait écrire par un autre , c'était sans doute pour ne pas Palarmer. Il partit en ton le hâte , accompagné de Yital.
J'oublie de dire que, sur ces entrefaites, il avait gagné son procès , et que , devenu altesse sérénissime , son premier acte de souveraineté avait été d'élever son fidèle docteur à la haute fonction de conseiller aulique.
Couime le duc parlait de Pise pour l'Alvernia , la duchesse sortait de Florence par la porte de Bologne. Ainsi les deux époux se tournaient le dos sans le savoir. Hélène était seule dans la voiture ; Souqui occupait le siège de devant , et les deux domestiques celui de derrière. Le courrier galopait en avant , mais avec ordre de ne jamais s'éloigner trop j et de revenir sur ses pas à un signal convenu. La duchesse courait la poste à six chevaux , aliii d'aller vile, et les trois
postillons étaient un renfort utile à tout événement.
On atteignit bientôt les premières pentes de r Apennin. La matinée était fraîche et sans nuage ; des myriades de lauriots et de chardonnerets chantaient dans les pins ; le grenadier des haies épanouissait au soleil son aigrette étincelante , le chèvrefeuille et le jasmin parfumaientl'air : la création tout entière n'étaitqu^une hymne d'allégresse. Çà et là , seulement, quelques cyprès dressaient , au milieu de ce joyeux paysage , leur pyramide mélancolique , comme une pensée triste traverse le cœur au milieu d'une fête.
La voiture volait, plus qu'elle ne roulait, à travers cette nature enchantée. Complètement rassurée quant à une surprise du Corse , Hélène n'y pensait plus. Tout entière à elle-même, absorbée dans le sentiment de l'action qu'elle commettait, elle tournait et retournait en tous sens cette terrible idée; elle aimait à se dire qu'elle élait toujours libre et maîtresse de l'ave-
nir , qu'elle tenait sa destinée dans sa main , que rien encore n^était perdu, et elle croyait avoir gagné beaucoup en ajournant les solutions; noblement dupe de ses dernières illusions , elle ne s'apercevait pas que son cœur aspirait à ces solutions différées avec une telle impatience , que la rapidité des six chevaux lui paraissait d'une lenteur désespérante. Son château de Bohême lui apparaissait de loin comme la terre apparaît aux marins dans Forage, quoiqu'ils sachent que mille périls , et la mort peutêtre , les attendent sur cette terre si ardemment souhaitée.
A quelque distance derrière elle , tantôt plus près , tantôt plus loin , mais jamais devant, courait une chaise légère et fermée qui paraissait régler sa marche sur la sienne. Un homme seul l'occupait; cet homme était Chavornay.
Ainsi la duchesse , qui se croyait si seule ,
voyageait à son insu entre son ennemi, qui ne la II. 19
précédait que de quelques heures, et son ami qui la suivait à vue , comme entre son bon et son mauvais génie.
La matinée avait été chaude , et , quoique le soleil commençât à décliner, la chaleur était encore ardente. Le Pô coulait silencieusement dans son large lit, entre un double rideau de saules et de peupliers, et pas une barque ne peuplait la solitude des flots. Un vaste champ de mais s'étendait sur la rive du fleuve , et quef-
ques bouquets de bois formaient çà et là, au milieu de ces plaines caniculaires, des oasis d'ombre et de fraîcheur. La vigne, suspendue aux rameaux, suivant l'usage italien, serpentait d'un arbre à l'autre, et retombait en guirlandes gracieuses. La campagne était déserte comme le fleuve ; les laboureurs faisaient la sieste , et les bestiaux étaient à Tétable ; les oiseaux même se cachaient sous les muets ombrages , et l'on n'entendait dans l'espace que le cri aigu et métallique des cigales qui ne faisait que rendre plus profond le silence universel.
En ce moment, une péote remontait le Pô, en rasant la côte. Quand elle fut arrivée près de l'endroit où la route de Ferrare débouche au bord du fleuve, elle s'arrêta; un homme sauta sur la rive.
— ïu m'as bien compris , dit-il au patron, et tu exécuteras mes ordres ponctuellement?
— Votre seigneurie peut être tranquille , elle sera contente de moi.
— Je me fie à toi , et tu peux compter sur ma parole; mais, écoute-moi bien , je vais le répéter encore une fois mes instructions , de peur que tu ne les aies oubliées et que tu ne fasses quelque confusion. Une dame arrivera tout à l'heure de Ferrare en poste.
— Je sais cela.
— Tandis que la voiture passera sur le bac , tu feras monter la dame dans ta péote.
— C'est convenu avec les bateliers ; je leur ai payé la moitié d'avance afin qu'ils ferment les yeux et les oreilles.
— C'est bien ! Quand cette dame sera à ton bord , qu'elle soit seule ou avec sa femme de chambre, tu sais ce que tu as à faire?
— Je gagnerai le large à force de voiles et de rames, jusqu'à ce que votre seigneurie m'ait rejoint.
— C'est cela même. Si, par hasard, la dame prenait peur et qu'elle se mît à crier. . .
)2fM LE PO.
— Eh bien 1 je la laisserais crier , et je redoublerais de vitesse ; d'ailleurs elle aura beau appeler à son aide , personne ne viendra ni même ne Tentendra ; le fleuve est large ; à cette heure-ci il est désert, et ses cris n'arriveront pas jusqu'au rivagej je réponds de l'affaire.
— Je ne tarderai pas à te rejoindre , et alors le reste me regarde. Tu n'auras plus qu'à faire ce que je te commanderai. Mais, dis-moi, ta péote est-elle en état de tenir la mer ?
— Oh ! pour cela , vous pouvez être tranquille, elle en a vu bien d'autres, et ce n'est pas l'Adriatique qui me fait peur.
— Nous verrons. En attendant, il faut sortir du fleuve, c'est l'essentiel. Que je sois content de toi , et tu le seras de moi.
Ces instructions données , Campomoro , car c'était lui , monta sur la levée du fleuve , et son œil inquisiteur resta fixé longtemps avec inquiétude sur la lioutede Fcrrare ; mais rien ne poin-
tait à IMiorizon. La route poudreuse était déserte comme le fleuve et la campagne. Dans son anxiété , le Corse se promenait à grands pas sur la levée qui lui servait de belvéder.
11 se trouvait là , sans y songer, en un lieu consacré par la poésie et par l'amour : un soir, un voyageur , venu de Ferrare à pied , se mit à remonter le fleuve à pas lents ; il était seul ; il portait sous le bras son léger bagage, et il marchait la tête basse, Toeil fixe, absorbé profondément dans ses pensées. Ce voyageur solitaire était le Tasse fuyant la princesse ÉTéonore. C'est dans ce lieu même que le Corse vindicatif complotait un rapt. La duchesse devait traverser le Pô en cet endroit pour regagner les Alpes. 11 le savait et l'attendait au passage pour se rendre maître de sa personne. Une fois dans la péote , elle était à sa merci ; il comptait toujours l'emmener dans son île , et là avoir raison de ses dédains : le coup était audacieux, et tout si bien calculé , qu'il semblait impossible que sa proie lui put échapper.
1' était là depuis une heure , dévoré d'impatience , et rien n'avait paru ; tout à coup il se précipita au bas de la levée, et s'élançant vers la péote :
— La voici 1 dit-il au patron ; de l'agilité , de l'audace, et ta fortune est faite.
A ces mots il se jeta dans une barque légère amarrée à la rive , et , faisant force de rames , il alla attendre un demi-mille plus bas l'exécution de son hardi projet.
A peine s'était-il éloigné , que le courrier de la duchesse et, bientôt la duchesse elle-même arrivèrent au bord du fleuve. On s'arrêta pour attendre le bac qui se trouvait à l'autre rive , et les postillons se mirent en devoir de dételer. Hélène, était seule, comme au départ, plutôt couchée qu'assise au fond de sa calèche. Comme elle ne paraissait pas disposée à descendre , quoiqu'il le fallût pour embarquer la voiture, un marinier s'approcha de la portière, son bonnet à la main.
— Si madame veut prendre les devants , dit-