‹ ChavornayChapitre 3 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

Ï54 UNE CRÎSE.

— Ce mot, pouvais-je le dire? et ne Tai-je pas déjà fait trop entendre? Est-ce que je m'appartiens? suis-je libre de donner mon cœur? Hélas! je suis bien coupable.

— Cela encore me fermait la bouche et ces scrupules me jetaient dans le désespoir. Car ne croyez pas que j'aie oubliée jamais la chaîne que vous portez , ni que je sois homme à me glisser furtivement comme un larron , dans le lit d'un mari pour lui voler sa femme ou la partager avec lui. J'abhorre ces intrigues clandestines et ces affreux partages me font horreur. Mais au nom de Dieu , Hélène, ne me parlez pas de lui. Chaque fois que j'entends prononcer son nom , c'est un coup de couteau que je reçois au fond des entrailles. Épargnez-moi ce supplice aujourd'hui; c'est bien assez d'avoir cru tout à l'heure que le Mai più de votre romance lui était adressé. Laissez-moi l'illusion de croire , ne fût-ce qu'un instant, que puisque vous m'aimez , Hélène, vous pouvez m'aimer et que nous sommes seuls dans l'univers.

Chavornay n'avait pas changé d'attitude. Il ne

UNK CRISE. S5

touchait pas la duchesse , mais il tenait toujours renversée dans ses bras la chaise où elle était assise , ses yeux sur ses yeux et ses lèvres touchant presque son front. Dans le mouvement qu'il avait faitenla renversant, ses cheveux, mal attachés, sétaient dénoués et les inondaient tous les deux de leurs flots d'or. Hélène emprisonnée dans les bras de Chavornay , n'avait pu faire un geste pour changer de posture, et ses yeux fixés sur les siens ne s'étaient pas baissés une seule fois , comme si un charme magnétique les eût forcés à se tenir ouverts ; im sourire ineffable errait sur ses lèvres tandis qu'il parlait, et le peu de mots qu'elle avait hasardés avaient été prononcés d'une voix tremblante et mal assurée, faibles et derniers efforts d'une conscience rendue et d'une résistance impossible. Subjuguée, éperdue et trop saisie pour répoudre , elle ne put que s'écrier :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur me préparez-vous pour me rendre si heureuse?

Et, s'emparant de la main de Chavornay, elle la porta à ses lèvres, et l'appuya sur son eœur

avec transport. Quand il sentit palpiter ce sein chaste et passionné , il ne se posséda plus , il prit avec force la tête d'Hélène entre ses deux mains :

— Vous m'aimez donc , duchesse d'Arberg , s'écria-t-il hors de lui ; mais sauras-tu m'aimer comme je veux l'être , et sais-tu à quoi tu t'enp,ages? Te sens-tu la force de partager ma pauvreté , car je ne puis , moi , partager ta richesse ; pour me suivre dans mes montagnes , oseras-tu fouler aux pieds ta couronne de duchesse , affronter pour moi les mépris du monde , perdre ton nom, ta patrie, ta réputation, oui, Hélène, ta réputation ; tu joues tout cela pour moi , et tout cela je l'accepte , car je t'aime tant, que je sens en moi la force de te tenir lieu de tout ce que tu me sacrifies.

En parlant , ses lèvres s'étaient de plus en plus repprochées de celles d'Hélène; elles s'unirent invinciblement. A ce contact électrique, la duchesse bondit comme un faon blessé, et de la chaise où elle était à demi couchée, elle s'élança sur ses pieds au milieu de la chambre.

Chavornay était demeuré immobile et debout à la place qu'elle venait de quitter si brusquement; ils restèrent quelques instants en présence, sans parler , sans se regarder , tous les daux en proie aux mêmes combats.

Relevant enfin un œil humide et brillant, elle attacha sur lui un regard fixe, profond, étrange, et vint tomber dans ses bras. Se sentant tout à fait vaincue , incapable de résistance , et pleine de cette confiance passionnée de Tamour , elle cherchait en lui , contre lui-même , appui et protection. Elle cachait sa tête dans son sein , elle s'attachait à lui avec une force convulsive , elle lui appuyait la main sur la bouche pour l'empêcher de parler , car il lui disait des choses qui lui donnaient le vertige.

— Tais-toi , tais-toi , lui disait-elle d'une voix étouffée; ma tête saute; je deviens folle; ne me demande rien , je ne sais plus ce que je dis , ni ce que je fais; sois généreux, Chavornay; et puisque tu es homme , aie de la force pour nous deux.

Chavornay était, en ce moment, peu disposé

à la géuérosité; tout entier au sentiment de sa victoire , il ne songeait qu'à en jouir. Il enlaçait, il tordait dans ses bras robustes ce corps souple et gracieux qui se donnait à lui ; il passait ses doigts avec amour dans ces longs cheveux soyeux et parfumés; il couvrait de baisers cette tète chérie qui cherchait un refuge dans son sein; oe n'était plus du sang qui coulait dans leurs veines, o était du feu.

Tout d'un coup, la duchesse, faisant un effort désespéré, se dégagea des bras de Chavornay et alla tomber à genoux devant son lit.

— C'est impossible 1 s écria4-elle en cachant soa visage dans ses deux mains ; ce serait uiie trahison, et nous aurions le droit de nous mépriser. Je ne rétracte rien de ce que j'ai dit, 6 moii Chavornay , je taime , tu le vois bien ; je suis à toi tout entière , tu peux faire de moi tout ce que tu voudras , je ne me défends plus, je suis à ta merci; maisjo te demande grâce, aie pitié de ma défaite , sauve-moi de moi-même et appelle à notre secours toute l'énergie de ton cœur g^HJ el magnanime; car, pour moi . vois-tu, je

Vm CHISE. 39

suis au bout de mes forces et je u'ai plus pour me protéger que ma faiblesse et toi.

Il y eut un silence pendant lequel Chavornay fixa sur Hélène agenouillée un œil éperdu. Cette femme était si belle , enflammée des pourpres de Tamour et tout inondée de ses larmes et de sa longue chevelure , qu'il fut obligé de détourner la tète pour ne la point voir : c'était un spectacle trop embrasant , une épreuve audelà de ses forces : il y eût infailliblement succombé. Jamais , jusqu^à présent , l'amour et Thonneur ne s'étaient livré dans son âme un si furieux combat , et la victoire fut bien près de rester au premier. Tout son être physique et moral était bouleversé, et l'émotion d'une si grande lutte lui ôta longtemps la parole.

— Vous avez raison , dit-il enfin d'une voix sourde et altérée , ce serait une trahison. Nous sommes ici chez le duc d'Arberg , je suis son hôte, vous êtes sa femme, il a confiance en moi, et il a eu foi en vous ; il a laissé en partant son honneur entre nos mains, et profiter de son absence pour l^ii valer ee éépoi sacré, oui, vous

avez raison, madame, ce serait une abominable lâcheté; nous ne nous en rendrons coupables ni l'un ni Tautre. Le Ciel nous donne la force de souffrir !

Pendant qu'il parlait, la duchesse le regardait d'un œil si tendre, si passionné , qu'il lui dit :

— Hélène, au nom de Dieu, baissez les yeux; si vous me regardez ainsi je ne réponds plus de rien.

Mais Hélène ne baissait pas les yeux ; elle était fascinée.

Chavornay recueillit toutes ses forces , et, combattant l'exaltation de l'amour par l'exaltation de l'honneur , il monta , pour ainsi dire , son âme au ton du renoncement stoïque et de l'abnégation volontaire. Appelant sa mémoire à son aide . il invoqua les austères préceptes de sa première éducation et ces grands exemples de continence héroïque , ces rares et subhmes triomphes de l'esprit sur les sens qui avaient été le rêve de sa maie adolescence : il s'entoura de ces souvenirs virils , il s'en fit une égide , un rempart, et il profita de cet accès d'effervescence

INE CKISl.. Il

morale pour prendre une résolution; une fois prise, il savait bien qu il y tiendrait , et qu'elle serait irrévocable. H demeura quelque temps concentré en lui-même ; quand il sortit de sa méditation, sa résolution était prise.

Hélène, toujours à genoux devant son lit, contemplait avec inquiétude cette lutte silencieuse. Qu'avait-il résolu? qu'allait-il faire? 11 s'approcha d'elle en silence, et, posant sa main sur sa tête comme pour la bénir :

— Je vous remercie, lui dit-il d'un ton grave, de n'avoir pas douté de moi ; votre confiance m'honore et je suis fier de la mériter. Je suis heureux et fier , ô ma duchesse ! de te voir à mes pieds , cherchant ta force et ton refuge au sein de la vertu plébéienne. A cette heure de crise elle ne fera pas défaut ; il ne sera pas dit qu'on l'aura implorée en vain et qu'elle aura failli lâchement au jour de l'épreuve. Je sais ce que je perds , Hélène , et je ne m'y résigne qu'en gémissant. Dieu m'est témoin que le sacrifice que je fais ici est le plus grand qu'un homme puisse faire, caria plus grande féhcité qu'un homme

puisse rêver sur la terre , c est de posséder la femme aimée, à cette heure unique, suprême et à jamais bénie où elle dit : « Je f aime 1 » pour la première fois. Et quelle doit être, grand Dieu 1 cette félicité , lorsque cette femme est vous! Mais, contiima-t-il avec une exaltation d'orgueil qui le soutenait dans cette terrible épreuve et qu'il s'efforçait de cacher sous un calme apparent, ce sacrifice me grandit à vos yeux , vous grandit aux miens , et nous trouverons dans les régions les plus élevées de notre être de nobles approbateurs et des consolations magnifiques. Oui , quelque chose en moi me dit qu'en nous immolant au pied de ce lit de délices, qui semblait nous attendre, nous épurons notre âme et que nous nous élevons à Dieu , tandis que le bonheur nous avilirait, et je ne veux pas dégrader mon Hélène. Non, Hélène, non, je ne veux pas plus que toi d'un bonheur dont il nous faudrait rougir; je sais qu'en respectant, à cette heure, ce corps divin que lu m'abandonnes , je m'acquiers à jamais ton âme, et que je te possède plus en ite te possédant pas.

11 se tul, sentant que rattendrissement le gagnait malgré lui. La duchesse , à genoux à ses pieds, écoulait dans un ardent et pieux silence , et la tête baissée , cette parole grave et profonde. En ce moment elle croyait entendre la voix d'un apôtre, et ses mains s'étaient jointes en signe de recueillement et de dévotion. Son amour alors était un culte et son amant un dieu. 11 la baisa au front, et, prenant des ciseaux, il lui coupa une longue mèche de cheveux , les lia avec un ruban bleu pris à sa ceinture et les cacha dans sa poitrine après les avoir portés à ses lèvres.

— Est-ce que tu songerais à me quitter ? s'écria la duchesse, effrayée de son action et en jetant sur lui un regard méfiant; tu ne pars pas, j'espère ! car hélas ! je sens bien comme toi que ce départ est nécessaire , mais il est impossible.

— Tais-toi ! répondit Chavornay en lui appuyant la main sur la bouche; ne prononce pas ces mots funestes ! ils déchirent le cœur et portent malheur.

44 UNK CRISE .

— Mais alors dis-moi que tu ne pars pas, que tu ne songes pas à partir. Jure-le moi , répétait-elle , en embrassant ses genoux , ou je m'attache à loi ; tu ne sortiras pas d'ici !

— Non 1 non ! répondait-il éperdu , et en se disant à lui-même qu'il le fallait.

11 sortit au désespoir de chez la duchesse.

— Pourtant, pensa-t-il en remontant chez lui, je médite là un coup de traître I Et il avait comme un remords.

La duchesse ne dormit pas de la nuit ; épuisée par l'insomnie , elle se leva de grand matin et sortit. Un instinct involontaire la conduisit dans sa petite église de la Spina , comme si elle eût dû trouver là les forces qui lui manquaient et la paix qui l'avait quittée. Elle s'agenouilla aux pieds de la Vierge de Nino de Pise ; absor-

bée en elle-même devant ce marbre muet , elle croyait prier, mais sa prière n'était que de la rêverie et son culte de la contemplation.

Tandis qu'elle était là, attendant que la grâce divine lui tombât d'en haut, elle crut entendre derrière elle un pas trop connu ; son cœur palpita à se briser dans sa poitrine ; ses yeux se fermèrent comme ceux du patient qui attend l'inévitable coup de la mort , et, n'osant se retourner de peur de voir celui qu'elle n'avait pas revu depuis le grand combat de la veille , elle laissa tomber sa tête sur son sein. Elle sentit quelqu'un s'agenouiller tout près d'elle , et bientôt des larmes tombèrent sur ses pieds. On n'échangea pas un mot , pas un regard ; ou ne se vit même pas, et les fidèles dispersés dans Tégîise ne purent soupçonner qu'il se jouait là, si près d'eux , un si terrible drame. Mais bientôt l'homme invisible se releva brusquement et il sortit précipitamment de l'église. Quelques instants après , le sacristain trouva une femme évanouie aux pieds de la statue de la Vierge... Cette femme était la duchesse d'Arberg.

LA SPmA. 47

Ramenée chez elle , elle se recoucha et reposa quelque temps. A son réveil , on lui remit une lettre qui la fit trembler ; elle attendit , pour ouvrir cette lettre effrayante, queSouqui fût sortie. Quand Souqui rentra , elle trouva sa maîtresse encore une fois sans connaissance , et la lettre ouverte au pied du lit. A la vue de ce visage inanimé et plus blanc que les oreillers sur lesquels il reposait comme la tête d'un mort sur son linceul, elle poussa un cri qui ne réveilla pas Hélène , et courut chercher le docteur. W vint aussitôt. L'évanouissement durait encore , et il était si profond , que c'était une véritable léthargie. A peine Vital eut-i! aperçu la lettre ouverte au pied du lit, qu'il fixa dessus un œil indiscret , et s'en empara en mettant à la place une de celles qui gisaient dispersées sur la table de la duchesse. Il avait eu la précaution de renvoyer Souqui sous un prétexte ; lorsqu'elle revint, il lui ordonna de faire du feu sur-le-cliamp , et il eut soin que la lettre qu il avait substituée à celle de Chavornay se trouvât parmi les papiers insignifiants qui lui

servirent à l'allumer. Il la suivait du coin de Tœil , sans en avoir Tair , et, quand il vit cette lettre aux trois quarts consumée :

— Que faites-vous donc , Souqui? s'écriat-il , vous brûlez , je crois , les lettres de votre maîtresse.

Souqui effrayée s'élança pour sauver la lettre du feu ; c était trop tard : elle élait détruite. Le stratagème du docteur avait réussi ; il avait dans sa poche le secret des deux amants , et Campomoro ne pouvait manquer de l'avoir aussi bientôt : il ne désirait rien plus ardemment. Tout cela n'avait pas duré une minute. Quand la duchesse commença à reprendre ses sens , elle tendit instinctivement la main pour ressaisir cette lettre qui Favait frappée au cœur : ne la trouvant pas , elle tourna un œil inquiet sur les personnes qui entouraient son lit.

— Où est cette lettre qu'on m'a remise tout à l'heure? demanda-t-elle à Souqui d'une voix faible.

— Hélas ! madame , répondit la pauvre fille, vous allez bien me gronder; j'étais si troublée

que je ne savais ce que je faisais ; je l'aurai brûlée pour allumer le feu.

— Étourdie ! dit le docteur d'uu ton hypocrite; quand je vous disais que vous brûliez les lettres de madame la duchesse ! Mais il ne s'agit pas de cela , ajouta-t-il en prenant le pouls d'Hélène , il s'agit de revenir à vous et d'éviter toute émotion.

Un soupçon traversa l'esprit d'Hélène; elle fixa sur le tartufe un regard inquisiteur. Quoiqu'il le soutînt sans se décontenancer , elle aurait pu conserver encore des doutes , si la candeur de Souqui et la sincérité de son repentir et de son aveu n'eussent achevé de les dissiper. Elle se rassura et demeura convaincue que la lettre avait été en effet brûlée par mégarde et sans avoir été remarquée. Et comme le médecin l'interrogeait sur les causes de son évanouissement , elle lui répondit que ce n'était qu'une répétition de celui du matin , qu'elle allait beaucoup mieux , et qu'elle n'avait besoin que de repos et de solitude. Elle fit tout fermer chez elle, jusqu'aux rideaux de son lit ; elle renvoya tout II. 4

le monde , et , plongée dans l'obscurité , elle passa toute la journée dans le désespoir.

Le docteur rentra chez lui comme un triomphateur. 11 ne craignait plus la duchesse maintenant qu'il avait son secret, et le moment était enfin venu pour lui d'assouvir la haine qu'il nourrissait contre Chavornay, et de lui fermer à jamais la maison du duc d'Arberg. Sa face blême s'empourpra de joie , et , tirant de sa poche la lettre qu'il venait de voler, il se mit à répéter , à la commenter syllabe par syllabe, donnant un sens impur aux mots les plus chastes. Il écrivit le jour même à son digne confident Campomoro une lettre où il l'informait de tout et criait victoire.

Il ne sera pas dit , lui mandait-il , que ce vanu-pieds garde une conquête qui n'est pas faite pour un homme de son espèce , et que la duchesse déshonore à ce point son mari. Vous aviez raison , mon cher comte, les femmes sont tout caprice. Qui aurait pu jamais imaginerque celle-là, avec ses grands airs et ses idées sublimes , tomberait si bas, et s'en irait choisir pour

LA SPIiNA. ,^1

amant un pareil être?... Les voilà bien cesspiritualistes; ils se ressemblent tous : leurs belles phrases et les visions qu'ils appellent leurs principes ne sont qu'un masque pour cacher leur immoralité. La conduite de celui-ci est infâme ; car enfin il étaitThôtede monsieurleduc, qui l'avait recueilli chez lui par bonté, on peut presque dire pai* charité ; et , pour lui témoigner sa reconnaissance, il suborne sa femme... Il est aussi poltron que jésuite; la seule annonce de l'arrivée du mari Ta fait décamper : mais puisque le voilà parti, bon voyage! Il ne repassera pas le seuil du palais Lanfranchi , c'est moi qui vous le dis. Laissez seulement arriver monsieur le duc, et vous verrez.

S'abandonnant au courant de ses interprétations charitables , rhounete docteur arrivait aux conclusions les plus injurieuses , bien sûr que les plus outrageantes seraient accueillies avec le plus de faveur et d'avidité. C'est ainsi qu'était jugé par ces gens-là l'héroïque sacrifice deChavornay, et, ce qui est triste à dire , c'est qu'ils n'étaient ici que les représentants et comme les

interprètes de la voix publique : le monde est si malveillant, si obtus, que, mis dans le secret , il n'eût pas jugé autrement qu'eux. Nos sociétés hypocrites et lâches sont constituées de telle sorte que la loyauté et la vertu déshonorent et dévouent au ridicule , quand ce n'est pas à l'infamie.

Chavornay avait vu juste ; en tout ceci , le docteur avait bien , en effet , joué le rôle d'espion , mais à son compte particulier , et point pour le compte d'autrui.

On a vu qu'il voulait faire sa carrière par le duc d'Arberg, et arriver par lui et sous son puissant patronage à une grande clientèle et aux premières chaires des universités allemandes. C'était là son plus ardent désir, et c'est dans ce but qu'il avait travaillé à captiver son esprit; il y avait réussi à force d'obséquiosité et d'adulation ; mais n'ayant pas si bien réussi auprès de la duchesse , il la craignait et s'imaginait , tant était grande en lui la préoccupation de sa fortune, qu'elle ne songeait qu'à le perdre dans l'esprit de son mari. C'était se donner gra-

tuitement beaucoup d'importance , car Hélène ne lui faisait pas Flionneur de penser si souvent à lui; elle le supportait avec résignation par égard pour son mari.

fj'arrivée de Cliavornay et son intimité avec la duchesse n'avaient fait que redoubler ses appréhensions chimériques. C'était un ennemi de plus conjuré contre lui , du moins il le croyait , et cette folle idée de rivalité , indépendamment des antipathies naturelles, le lui lit prendre dans une haine égale au mépris dont luiimême était l'objet. 11 ne rêva plus dès lors qu'aux moyens de lui aliéner le duc pour l'éloigner , et dans cette lutte inégale il avait l'avantage de la perfidie sur la loyauté. De là ce système de dénigrement et d'espionnage qu'il suivait à son égard et dont il ne s'était jamais départi. Aiguillonné par de si puissants motifs, sa surveillance n'avait pas tardé à faire des découvertes que la haine avait exagérées.

Cependant quoi qu'il eût fait jusqu'à ce jour pour avoir des preuves , il n'avait que des présomptions; on peut juger de quel prix était

pour lui, eu de pareilles coujonclures, la lettre de Cbavoruay et révaiiouissemeut de la duchesse. 11 avait le secret de ses deux enuemis; il ne les craignait plus ni l'un ni l'autre ; ils étaient à sa merci; du même coup il pouvait les frapper tous les deux.

11 ne savait pas encore l'usage qu^il allait faire de cette lettre, mais il l'avait, et il attendait l'arrivée du duc pour prendre un parti.

Quant à Gampomoro , dont il était toujours l'instrument sans le savoir , il ignorait ses prétentions sur la duchesse , et croyait n'avoir en lui qu un confident précieux pour sa vanité, mais désintéressé dans la question; il ne se doutait pas qu'il avait travaillé pour lui , qu il servait ses vues à souhait, et que le cœur de ce confident désintéressé allait bondir d'espérance et de joie à la nouvelle de cette découverte. La lettre de Chavornay lui était plus utile qu'au voleur lui-même.

Quoique si grossièrement interprétée, cette lettre pourtant n'avait rien en soi que de fort iiinocenl. Chavornay y annojiçait son (léj)art à

Hélène, en termes désolés. « A de si grands » maux , lui disait-il , il faut de grands remèdes, » et le moment est venu pour nous de n'être » pas forts à demi. 11 ne faut pas que le repen- » tir et le remords se dressent à notre chevet, » et le bonheur , pour mériter ce nom , doit » être consenti par Thonneur. Pardonne, ajou- » tait-il en terminant , je t'ai parlé de fuite , ô » mon Hélène; je t'ai demandé de partager ma » fortune, de venir avec moi f ensevelir dans » mes montagnes; oublie ces paroles et par- » donne-moi de t' avoir tentée. Sollicitées par la » fièvre , exécutées dans le délire, de telles réso- » lutions sont coupables et insensées. Je suis , » tu le vois , et je ne m'en défends point , un » mauvais séducteur ; je n'ai pas la bouche du » serpent, et ma fierté se révolte à l'idée de don- » ner un conseil intéressé. Suis ta conscience, )) Hélène, elle te guidera bien ; fais ton devoir, » et nous souffrirons ensemble. »

Mais que devenait l'épouse du duc d'Arberg, tandis que cette double trame s'ourdissait contre elle dans les ténèbres? Elle était restée couchée

tout le jour, terrassée, écrasée du coup qui l'avait frappée si inopinément. Il est donc parti! Cette idée fixe, acharnée , s'était plantée dans son cœur comme une flèche ardente, et, quelque effort qu'elle pût faire pour Tarracher , cela ne lui était pas possible. Toutes ses facultés s'étaient concentrées dans cette sensation unique , implacable ; son être tout entier s'y était absorbé. Elle n'avait plus d'autres perceptions , plus d'autres pensées , plus d'autres souvenirs. Il n'y avait plus pour elle ni duc , ni duchesse d'Arberg, ni Pise, ni opinion publique, ni palais Lanfranchi , ni honneur, ni devoir, ni passé, ni avenir; elle avait perdu , avec la mémoire , tout sentiment du monde extérieur et celui même de sa propre personnalité. Une main de fer serrait ses tempes; une montagne pesait sur son cœur, et sa poitrine se brisait en soupirs oppressés et en sanglots sans larmes, car son œil sec et brûlant ne pouvait pleurer. Si, épuisée par la violence même de sa douleur , elle tombait un instant dans l'engourdissement, une voix impitoyable passait aussitôt à

son oreille et lui disait : Il est parti ! Réveillée en sursaut par ces trois mots de malérliction , elle redevenait la proie de son affreux cauchemar.

Le tourment de l'incertitude ajoutait à son désespoir. A peine avait-elle eu la force d'achever la lettre de Chavornay ; elle n'avait vu que ce mot : « Je pars, .. » et, devinant le reste, elle avait perdu connaissance. Revenue à elle, elle ne s'était rappelé que ce seul mot de départ ; elle ne savait plus ni s'il reviendrait, ni où il allait , ni s'il lui écrirait; et cette lettre, dont elle aurait voulu commenter les moindres signes , elle lui était arrachée, une fatalité inouïe l'avait anéantie. Elle en avait conçu une telle irritation, une telle colère contre Souqui , Tauteur, à ses yeux, de cette destruction, qu'elle sortit tout à fait de son caractère de douceur et de bonté, et qu'elle la rudoya tout le jour jusqu'à la faire pleurer.

Toute cette première journée se passa ainsi entre 1 idiotisme inerte d'une idée fixe, toujours la même, et la folie furieuse d'une souffrance

58 LA SPIJNA.

aijyiië longtemps prolongée. La nuit fut pire encore, car les ténèbres sont mauvaises aux cœurs malades , et l'insomnie a d'affreux spectres. Chavornay était mort, son cadavre se levait sanglant devant elle , et l'invitait à le suivre avec tant d'instances et d'autorité, qu'elle était assiégée des tentations les plus étranges et les plus funestes. Ses cris étouffés épouvantèrent toute la nuit Souqui , qui, malgré ses ordres , s'était obstinée à la veiller.

Le matin du second jour, Hélène se crut tout à fait folle; elle se dressa sur son séant d'un air égaré , et , autant elle était restée la veille immobile et repliée en elle-même , autant le besoin de mouvement et d'expansion devint alors impérieux en elle et irrésistible. Elle fit seller son cheval , et partit pour les Caséines au galop. Quelque chose lui disait que Chavornay avait dû chercher un asile dans ces retraites consacrées ; mais elle le chercha en vain , son espoir fut déçu.

Trompée de ce côté , elle se mit alors à chercher le pâtre de Saiut-fiossore dans toutes les

LA SPINA. m

parties de son empire: par là peut-être elle saurait des nouvelles de Chavornay, et , si elle n'apprenait rien de lui, du moins elle en pourrait parler. L'amour se plaît à confondre tous les rangs, tous les âges , et il réduisait en ce moment-là la duchesse d'Arberg , cette femme si élégante , si enviée , si adorée , à chercher un pauvre berger des Maremmes comme le seul ami qu'elle eût alors au monde. Mais de ce côté encore son espoir fut déçu : le pâtre de Saint-Rossore n'était pas encore descendu des montagnes du Casentino.

Retombée du haut de ses espérances dans toute l'horreur de son isolement et de ses incertitudes, cette Hélène si languissante et si molle se mit à galoper avec fureur comme si à force de vitesse elle eût pu s'échapper à elle-même. Vain effort! elle portait la peine en croupe , comme dit le poëte , et son cheval était rendu , elle en eût lassé bien d'autres , avant que ce calme qu'elle poursuivait eût seulement approché de son cœur. C'était son tour maintenant de baigner de larmes ces solitudes où son amant avait tant

pleuré na{Juère aux jours du doute et des premiers combats. Elle rentra au palais Lanfranchi dans le môme état qu'elle en était sortie.

La santéd'Hélèneétaittrop délicate pourrésister à de pareilles émotions; le troisième jour elle était au bout de ses forces ; la nature était aux abois. Ce jour-là elle garda le lit par nécessité: ce n'était plus le moral seulement qui souffrait, c'étaient les organes qui n'en pouvaient plus ; les douleurs furent poignantes, continues, et les palpitations, auxquelles elle était sujette dès le berceau , pensèrent la suffoquer plusieurs fois. Le docteur, effrayé des rapides progrès du mal, ne la quitta pas un instant ; et comme il était , malgré sa bassesse , un babile médecin , il parvint à la soulager. Elle en eut peu de reconnaissance , car la mort lui eût paru une délivrance dans un pareil moment.

La poste du quatrième jour lui apporta un remède plus efficace et plus actif que tous ceux du docteur : c'était une lettre de Chavornay.

Pistoie.

Hélène! j'ai tort de vous écrire, il eût été mieux d'accomplir le sacrifice jusqu'au bout, et d'ensevelir mon exil dans un silence éternel. Mais j'ai eu la force de fuir, je n'ai pas la force de me taire , et avant de vous dire un dernier

62 JOURNAL DE CHAVOKNAY.

adieu, je viens pleurer encore une fois à vos pieds. Pardonnez à ma faiblesse et ne me méprisez pas: c'est en fuyant qu'on sent la force des liens qu'il faut rompre et tout le prix des biens qu'on a perdus.

Fuir, fuir, toujours fuirl c'est donc là ma destinée ! Mais quoiqu'un espace bien long déjà nous sépare , je n'ai pu m'accoutumer encore à cette horrible idée , et vous-même, Hélène, vous y accoutumez-vous? Notre séparation ne vous semble-t-elle pas un mauvais rêve? A cette heure même où elle est accomplie , la croyez-vous [)()ssible , et chaque fois qu'on frappe à votre porte n'est-ce pas moi toujours que vous vous attendez à voir paraître?

Mais laissez-moi vous raconter cet affreux départ, les heures qui l'ont précédé, les siècles qui l'ont suivi , et pardonnez-moi encore si je trouve une égoïste consolation à faire couler vos larmes. Tu ne pleures pas seule, ô mon Hélène!

Le laquais à qui je remis ma lettre d'adieu pour vous me dit que vous étiez déjà sortie ; je vous croyais encore endormie. Soit pressenti-

ment , soit hasard , soit qu'il me fût doux de prendre congé au départ d'un lieu où nous avions été souvent ensemble et que je savais vous être cher , j'entrai en passant devant la petite église de la Spina : je vous y trouvai , et vous savez ce qui s'y passa. J'ignore où je puisai la force de me taire dans un moment pareil , et de vous quitter après vous avoir revue. Je sorlis de l'église hors de moi.

Vous vous rappelez ce compatriote que je rencontrai un jour sur le Lung'Arno : il venait à Pise pour sa santé, et je ne m'attendais pas à l'y voir. Quoique notre liaison eût toujours été fort légère , sa brusque présence fît sur moi un effet inouï ; lui-même en fut étonné ; il était loin de s'attendre à un pareil accueil : je lui sautai au cou et je le serrai dans mes bras avec une tendresse qui n'avait jamais existé entre nous. Hélas ! ce n'était pas lui que j'embrassais, c'étaient mes montagnes, c'était la patrie absente , c'étaient les souvenirs de ma première jeunesse, tout ce passé qui était si loin de moi , et qui, tout d'un coup, semblait revivre et

m'apparaître sous la figure de ce compatriote oublié. Cet instant nous lia plus que dix ans n'avaient pu faire , et , sans vous le présenter , de peur qu'il ne pénétrât notre secret , je vous en parlai presque comme d'un ami.

Le hasard me le fit rencontrer encore comme je partais; il voulut m'accompagner ; j'acceptai son offre : frappé d'une sorte de superstition , je le regardai comme un préservatif que Dieu m'envoyait pour me sauver de moi-même dans le délire du premier accès ; n'étant pas mon confident , car mon secret est à moi , nul œil humain ne l'a pénétré, il me forçait par sa présence à faire bonne contenance dans ce moment suprême ; je ne pouvais, sans me trahir, laisser paraître devant lui de la faiblesse ou de Tirrésoluliou; habitué à composer mon visage et à dissimuler mes tortures , je franchis avec lui la porte de celte ville de douleurs , sans qu'il se doutât que je laissais mon cœur et ma vie dans ces tristes murs dont il me voyait sortir avec un œil sec, un front impassible.

Je me soutins assez bien pendant les premiers

milles. Nous étions à pied; j'avais préféré cette manière de voyager , espérant que la fatigue physique ferait une diversion violente à mon mal, et que l'épuisement de mes forces engourdirait ma douleur, au moins pour quelques instants. Nous arrivâmes à la Chartreuse : tandis que mon compagnon de voyage admirait la magnificence de cette demeure princière bien plus que monacale , et qu'il parcourait avec curiosité les cellules et les jardins , j'étais resté seul sur une terrasse d'où la ville de Pise m'était apparue tout d'un coup au milieu des oliviers. Pise , hélas ! c'était vous ! A la vue de ces lieux oîi j'ai tant souffert, tant pleuré , où vous pleuriez alors sans que je fusse là pour recueillir vos larmes , je tombai dans une mélancolie inconsolable ; le découragement et le doute s'emparèrent de moi.

J'avais à mes pieds le cimetière du couvent. Les longues herbes ont déjà envahi le champ funéraire et couvrent la pierre des morts ; au milieu coule une fontaine où personne ne vient puiser et dont le murmure continu est déjà, dans ce IL â

66 JOURNAL DE CHAVOKNAY.

pi-ofond silence du dernier sommeil, comrtie «ne voix de l'éternilé. Absorbé dans une muette contemplation,je me misàsongeraux saints hommes couchés dans cet angle de terre ignoré, et il me semblsit voir leurs mânes éperdus briser un à un la pierre qui les scelle et se dresser autour de moi. Dieu ! quel mécompte et quel désespoir ! quel épouvantable concert de plaintes, de reproches , de blasphèmes ! Ils redemandaient à Dieu , Tun sa maîtresse offerte en holocauste , l'autre les honneurs foulés aux pieds pour son service ; celui-ci les richesses qu'il avait méprisées , celui-là les plaisirs mondains qu'il avait flétris , tous le bonheur et la liberté. Christ ! Christ ! s'écriaient en gémissant ces ombres consternées, puisque tu nous a trompés, rends-nous les biens que nous t'avons sacrifiés !

Qu'a donc servi, ô Hélène! aux lévites de ces temples désertés de s'être exilés du monde, d'avoir enseveli leur ardente jeunesse dans l'austérité du cloître, immolé toute leur vie sUr les autels d'une foi douteuse et passagère? II y a eu fà cïes renoncements héroïques , de stoïques si-

lenccs , des ambitions combattues , des passions éloulïées sous le cilice, au sein de la prière et du jeûne. Pauvres martyrs déçus, révetlrs enthousiastes , que vous ont produit vos sacrifices solitaires et vos silencieuses abnégations? Le monde voiiseri à-t-il seulement su gré? Vos dévouements sont méconnus , on raille vos croyances, et notre dédain superbe vous traite d'enfants crédules et abusés. Sublimes dupes, votre Dieu lui-même vous a manqué de parole , car le Dieu du lendemain n'est pas le Dieu de la veille, et, comme les générations , les croyances passent et n'ont qu'un jour. Il vous avait promis, ce Dieu détrôné , que les siècles ne prévalidraient point sur rÉglise qui avait votre amour et vos vœux , et l'herbe croît aux parvis du temple où. vous avez tdnt prié, où se sont consumées dans l'abstinence austère vos longues vies de mystère et d'attente. Et moi , qui n'ai pas même les croyances de tous ces martyrs sans noms ; moi , que la foi ne soutient pas dans ma fuite, et à qui pas une étoile ne luit dans ce grand naufrage de mes espérances, ne suis-je pas dupe comme eux et

bien plus qu'eux , puisqu'en s'immolant ils avaient du moins en vue les palmes éternelles et les béatitudes des élus , tandis que , moi , je m'immole en doutant? Mon Dieu est sourd, mon ciel est vide, et c'est à peine si je crois au lendemain. Victime d'une éducation rigide et timorée, j'obéis en esclave à des instincts nobles, mais vagues. Ce que je prends pour des principes ne sont que des habitudes, peut-être, des opinions ou des préjugés, et je n'ai , pour me consoler dans mon exil volontaire , ni la satisfaction d'un devoir accompli , ni ce calme intérieur qui suit l'irrévocable. Je proteste par mon désespoir contre ma propre vertu ; je m'exécute de mauvaise grâce , et le murmure ôte à mon sacritice tout son mérite , tout son prix. Quel triste assemblage de contradictions, et quelle condition misérable !

L'honneur, le devoir, l'hospitalité sainte, la fidélité, tous ces scrupules impérieux qui m'avaient sollicité à la fuite , s'évanouissaient comme autant de fantômes , et mon sacrifice ne me parut plus que le délire d'un insensé. Car

enfin, me disais-je, pourquoi ^ir? pourquoi nous quitter? pourquoi vous avoir déchiré le cœur par une perfide rupture? pourquoi me déchirer moi-même , et quel si grand crime est-ce, après tout, de nous aimer? Quoi de plus libre au monde que les affections , de plus involontaire que les sympathies , et aux premières atteintes du mal féroce et doux qui nous consume , ne l'avons-nous pas bravement et sincèrement combattu? Est-ce notre faute s'il a été plus fort que nous? Est-ce ma faute, à moi, si votre mari n'a pas su se faire aimer, et si le Ciel , qui nous a créés l'un pour l'autre, nous a fait rencontrer? Le premier coupable, n'est-ce pas lui , et sommes-nous responsables de ses desseins?

A mesure que le doute sapait ainsi mes principes et démolissait mes convictions, l'amour s'élevait sur leurs ruines, toujours plus puissant et bientôt irrésistible. Il me montrait mon Hélène dans toute sa grâce et sa beauté ; il me peignait avec une énergie invincible, fatale, ces trésors inconnus, ces biens mystérieux dont je fuyais la possession, et alors, ô mon Dieu! et vous , Hé-

70 JOLMNAl DE GllAVOUNAY,

lèue, pardonnez-le-moi, le crime fut commis

dans mou cœur.

Mon compagnon de voyage me vint rejoindre sur la terrasse. 11 ne lut pas sur mon front ce qui se passait en moi, et il me crut absorbé dans la contemplation du paysage. Le moine qui l'accompagnait se mit à nous en détailler, avec complaisance, toutes les beautés; mais je ne voyais rien de ce que sa naïve admiration signalait à la nôtre , ni ses bois d'oliviers , ni ses vastes collines, ni sa forteresse de la Verrucola , antique boulevard de la République ; je ne voyais que Pise qui brillait toujours à mes yeux comme une étoile, et toute mou âme était là. J'avais vers vous, à cette vue, des aspirations si puissantes, si terribles, que je fus au moment de rendre les armes et de me traîner à vos pieds comme un esclave; et si je ne revins pas alors sur mes pas , le mérite n'en appartient ni à ma force , car vous avez vu combien cette force est faible , ni à ma vertu , car elle était vaincue; c'est qu'un bras invisible me repous-

JOUUNAL DE CliAVORNAY. 7i

sait loin de vous fatalement , et m'entraînait impitoyablement au sein du désert.

Je m'arrachai de la terrasse , et nous repartîmes : au sortir d'un bois d'oliviers, je retrouvai l'Arno , cet Arno qui était vous encore, et qui , plus heureux que moi , allait passer , en me quittant , sous les fenêtres du palais Lanfranchi. Je le chargeai d'amoureux messages, et , tout en le côtoyant d'un pas lent , j'y jetai des branches d'oliviers , me berçant de la folle espérance i[ue vous devineriez , en les voyant passer sous votre balcon , la main qui les avait cueillies et les pleurs qui les avaient baignées. Il m'était doux de penser que par là j'établissais entre nous des communications mystérieuses.

Je passai cette première nuit dans une modeste hôtellerie du village de Bientina. C'est là que mou compagnon de voyage devait me quitter pour retourner à Pise. Le lendemain il voulut faire encore avec moi quelques pas sur la route de Pistoie. La matinée était froide, et l'hiver en fuite semblait être revenu sur ses pas et s'être ressaisi (\g la natui^ comme d'une proie prête

à lui échapper. Le vent du nord était vif , le ciel gris , la campagne terne et mélancolique , le lac solitaire de Bientina était d'un bleu noir et opaque , et son onde épaisse et inerte ne réfléchissait rien ; elle avait perdu sa transparence et sa mobilité; les marais qui entourent le lac étaient gelés , les montagnes clairsemées de neige, et les bois encore dépouillés. Çà et là s'élevaient quelques oliviers dont la pale verdure était comme un premier ou un dernier sourire du printemps à cette nature morne et glacée. Nous traversâmes les marais sur une longue et étroite chaussée, et un chemin montant et couvert nous conduisit à une maison isolée sur un petit plateau nommé Saint-Michel-Archange-à-StafoU. Je n'oublierai jamais ce nom ; il est lié à l'une des crises les plus effroyables de ma vie.

Nous entrâmes dans la maison, et tandis que la ménagère empressée nous préparait un déjeuner champêtre où je ne pus toucher, car j'avais l'estomac trop serré pour manger , nous avions jeté des brassées de sarments dans la

JOURNAL DE GHAVORNAY. 75

cheminée rustique. Nous étions, mon ami et moi , assis aux deux coins, suivaiît de l'œil , sans parler, la flamme vive et pétillante. Il n'avait pas mon secret , mais il voyait ma tristesse et sympathisait par son silence à mes secrètes souffrances. 11 me laissait à moi-même j et ne cherchait , ce dont je lui savais un gré extrême, ni à m'interroger ni à me consoler. C'est un homme délicat et sensible qui a souffert et que ses propres chagrins ont rendu discret et patient. Tout à coup il me vit éclater en sanglots, et pour toute réponse il se mit lui-même à pleurer. Cet étrange téte-à-tête dura longtemps sans que nous songeassions à rompre le silence , lui pour me demander la cause de mes larmes, moi pour la lui confier. La ménagère en rentrant nous trouva dans cet état ; elle se retira discrètement en s'essuyant les yeux. L'accès se prolongea, et nous sortîmes de la maison sans avoir échangé une seule parole.

Le moment de la séparation était définitivement venu; ce fut là le moment affreux. En quittant cet homme , qui pourtant n'était pas

même mon confident et qui n'était pour ainsi dire qu'un ami'd'oceasion , il me semblait quitter tout ce que j'aimais sur la terre et le quitter pour jamais; je rompais le dernier fil qui m'attachait à Pise, c'est-à-dire à vous; il allait vous revoir, et moi je ne vous verrai pas. Un avenir de solitude et de malheur s'ouvrait devant moi , et je reculais avec terreur devant l'effroyable vide où j'allais me plonger. Emporté loin de vous par une fatalité que je n'ose appeler providence, je songeais aux jours d'ivresseet de ravissement passés à vos pieds , et , comme la veuve inconsolable des livres saints , je ne voulais pas non plus être consolé, parce qu'ils n'étaient plus. Je m'attachais à mon compagnon de voyage, je le serrais dans mes bras , je ne pouvais consentir à me séparer de Pise en me séparant de lui. Toutes mes affections étaient en ce moment concentrées sur cette tête, qui la veille encore m'était presque indifférente. Je ne sais ce qui se passait alors en lui , ni ce qu'il comprit ou devina ; mais il fut plein de bonté, plein de support [)our une douleur dont le silence aurait dû le blesser ou pour

le moins le fatiguer. Il ne me témoigna aucune impatience, il respecta toutes mes bizarreries, et continua de répondre à mes larmes par un attendrissement sincère et discret.

Un instant vaincu par les regrets et les doutes qui m'avaient assailli sur la terrasse de la Chartreuse, je foulai tous mes scrupules aux pieds, je saisis violemment le bras de mon compatriote et je revins sur mes pas presque jusqu'au ma rais. Il crut que j'avais changé d'idée et que je retournais à Pise avec lui; mais tout à coup je m'arrête ; un dernier effort , un effort surhumain m'arrache d'auprès de lui; le laissant seul et interdit au milieu de la chaussée , je le quitte brusquement sans même lui dire adieu, et je m'élance eu courant sur la route de Pistoie.

Ne me demandez pas ce queje devins quand je fus seul ; vous m'aimez, et cela vous ferait trop de mal. Que serais-tu devenue , ô mon Hélène, si un mauvais génie t'eût fait voir ton Chavornay couché tout en larmes au bord des fossés et se roulant comme un insensé dans la poussière du chemin? (i'ost ainsi que se passa pour moi cette

exécrable journée. Je n^aurais jamais cru que le devoir fût si cruel et si dur à accomplir. Je fus bien des fois au moment de me trouver mal et de perdre tout à fait connaissance. Je ne sais même si je ne la perdis pas sans .m'en apercevoir , tant parfois j'avais peu conscience de ma propre vie , abîmé que j^étais dans la tienne. Le temps était froid toujours , le ciel sombre et la tramontane battait les pinsetles bois dépouillés. Enveloppé dans mon manteau , je marchais d'un pas précipité sans rencontrer personne ou sans voir ceux que je rencontrais. La nature, cette amie si chère jadis , si adorée , était alors pour moi comme une lettre morte où mes yeux ne savaient plus lire. Sur le soir , je gravis la montagne de Serravalle et j'arrivai de nuit à la porte de Pistoie. Elle était déjà fermée, et je suis venu me jeter épuisé sur le lit d'un mauvais cabaret de campagne, où je n'ai trouvé ni repos ni sommeil , et d'où je t'écris pour tromper les longues heures de l'insomnie.

Et maintenant , Hélène , pardonnez-moi l'inévitable égoismc de cette lettre toute pleine de

JOURNAL DE GIÏAVORNAY. 77

mes souffrances ; n'est-ce pas parler de vous , que de parler de moi? et mes souffrances ne sont-elles pas les vôtres , comme les vôtres sont les miennes? Nous ne faisons plus à nous deux qu'une intelligence et qu'une ûme ; et , malgré r horreur d'une séparation si brusque et si furieuse , l'absence , je le sens , ne peut diviser ce que l'amour a lié si étroitement. Le retour de ce mari fatal , la loyauté , Thonneur , ont bien pu séparer nos corps , mais nos esprits et nos cœurs sont unis en Dieu ; il n'est plus en notre pouvoir de les séparer; ils vivent désormais d'une même vie , et la mort de l'un serait la mort de l'autre. Notre tâche est maintenant de travailler à supporter l'existence que nous nous sommes faite , et à ne nous pas laisser écraser lâchement sous le poids de notre infortune. Elle est immense, elle est affreuse; l'imagination la plus sombre , la plus cruelle , ne saurait inventer une torture plus froidement atroce. Tâchons de ne pas fléchir et de la souffrir jusqu'au bout , puisque nous l'avons voulue. Deux vies s'offraient à nous, nous avons choisi

78 JOURNAL DE CFIAVORNAY.

celle-là : acceptons-la donc tout entière; soyons fidèles à nous-mêmes et constants dans notre choix , puisqu'il a été volontaire et que nous en pouvions faire un autre. Dieu veuille que nous nous soyons décidés pour le meilleur , et que nous n'ayons ni trop présumé de nos forces , ni pris pour la vérité son simulacre.

Adieu ! adieu ! 6 mon Hélène ! ne doute jamais de moi ; je t'aimerai vaillamment.

Toute sombre qu'était celle lettre , ce n'en fut pas moins pour la duchesse un immense soulagement; la plus terrible de ses incertitudes était levée : Chavornay vivait. Son premier mouvement fut de lui répondre, mais la plume lui tomba des mains : elle ne savait où écrire. Il ne lui donnait point d'adresse ; il ne lui c)î-

sait pas seulement où il allait en quittant Pistoie : peut-être Tignorait-il lui-même. Il ne lui disait pas non plus s^il lui écrirait encore ; mais quoique plusieurs phrases de sa lettre pussent faire entendre que c'était la dernière qu'elle recevraitdelui, elle ne putle croire : il y a dans l'amour un fond d'espérance qui résiste et survit à tout. Un silence éternel était impossible : c'était bien assez d'une si cruelle séparation.

Rassurée sur l'existence de son amant , Hélène se replia sur elle-même, et se mit à songer avec plus de calme qu'elle n'en avait pu avoir jusqu'alors, à cette vie de renoncement et de lutte dans laquelle il l'avait entraînée avec lui ; elle se trouvait bien faible pour une pareille vie , elle admirait Chavornay de 1 avoir affrontée, elle l'estimait plus encore, s'il était possible; mais elle soupirait tristement, et la force lui semblait bien dure. Il ne m'aime pas comme je l'aime! pensait-elle , car l'honneur et le devoir avaient beau parler, jamais je n'aurais pris l'initiative d'une si terrible exécution. Elle ne pouvait pas même s'y résigner; Sa raison approuvait, mais

son cœur protestait et se révoltait malgré elle.

Elle eut même une mauvaise pensée. Elle imagina un instant que Chavornay n^était pas sincère , que sa fuite était une feinte et qu'il ne voulait que l'éprouver. Mais ce doute injurieux ne fit que traverser son esprit ; il ne pouvait y séjourner; un regard jeté sur la lettre de l'accusé suffit pour l'absoudre.

Retombée sur elle-même, Hélène eut peur. Son avenir l'épouvantait. Il était plus effrayant , en effet , que celui de Chavornay, et des deux amants , le plus à plaindre n'était pas lui . Le plus malheureux n'est pas celui qui part, c'est celui qui reste. Si encore elle fût restée seule; mais son mari revenait, il était en route, il lui écrivait chaque jour des lettres pleines de tendresse, il ne lui parlait plus maintenant que des douleurs de la séparation et du bonheur de se revoir ; tout son amour lui était revenu dans l'absence.

Avec quel front allait-elle, épouse détachée, recevoir ce mari qu'un autre avait détrôné dans son cœur? Ce retour la faisait frémir ; tout son sang se glaçait à l'idée des empressements qu'il

^ HKTOUR.

lui faudrait subir de la part de cet homme qu'elle avait aimé, qu'elle n'aimait plus, mais qu'elle ne voulait pas tromper. Elle ne pouvait se résoudre à cet affreux partage d'elle-même : laisser le corps à qui n'a plus le cœur lui semblait un compromis ignominieux et lâche, un accommodement de la faiblesse et de la duplicité : ce divorce de l'esprit et des sens était à ses yeux une véritable prostitution, et à cette seule image toute sa nature se soulevait d'horreur. Elle n'avait pour se soustraire à cette formidable épreuve que l'alternative de la fuite ou d'une confession sincère et complète.

Dans cette extrémité, elle tressaillait à tous les coups de l'horloge qui lui annonçait rapproche de ce moment redouté; chaque heure qui sonnait luisemblaitTheure fatale, chaque voiture qui passait était celle du duc. Cette préoccupation de tous les instants était une sorte de distraction qui l'empêchait de s'absorber , de s'anéantir dans cet ennui sourd, rongeur, inerte, qui suit d'ordinaire les séparations, lorsque le premier délire est passé , et où viennent

peu à peu s'éteindre toutes les facultés. C'était une fièvre ardente et continue qui la préservait du marasme, de la langueur, et qui lui donnait la force de supporter ces premiers jours de Tabsence si longs et si vides.

Mais c'était là une énergie factice qui la menaçait pour la suite d'une prostration plus profonde; car cette surexcitation fébrile forçait pour ainsi dire sa nature et achevait d'épuiser son corps, en sapant et minant eu elle les fondements de la vie. Sa santé, loin de se fortifier, s'affaiblissait visiblement tous les jours davantage. Les palpitations étaient fréquentes et parfois si violentes que le docteur avait des alarmes sérieuses. Les crises passées , elle ne souffrait plus et n'avait que de la faiblesse; mais elle gardait le lit malgré les recommandations du médecin qui ordonnait l'exercice ; le lit lui plaisait parce qu'elle y était plus recueillie , plus seule, plus concentrée en elle; il lui fallait ce repos, cette immobilité, et puis par une arrière-pensée facile à pénétrer, elle marquait peu d'empressement à guérir ; plus le retour du

duc approchait , plus elle éloignait sa convalescence ; elle se réfugiait dans la maladie comme <lans un lieu de sûreté. Seulement elle aurait voulu se délivrer du docteur, dont la présence l'obsédait ; mais elle n'avait pas de prétextes pour l'écarter; son assiduité au contraire servait ses vues , puisqu'elle voulait passer aux yeux du duc pour plus malade encore qu'elle ne l'était; force lui était donc de subir l'affreux supplice d'être soignée par un médecin antipathique; et quant à Souqui, le seul visage qu'elle souffrît volontiers autour d'elle , sa faute supposée était pardonnée et la mauvaise humeur tout à fait dissipée ; la seconde lettre de Chavornay avait fait oublier la perte de la première.

Le cœur d'Hélène était bien plus malade que son corps, et ses longues journées de solitude se traînaient avec une lenteur désolante ; flottant toujours entre le murmure et la résignation , elle n'avait la force ni de se révolter contre le sacrifice de Chavornay, ni de s'y associer. Tantôt , électrisée par son exemple , elle s'imposait le renoncement stoïque et s'élevait à

riiéroïsme ; tantôt , vaincue par son amour , elle s'amollissait dans les regrets , et redemandait à Dieu tout ce qu'il lui avait ôté. Elle ne savait pas trouver de consolation dans un pareil abandon ; elle avait des accès de désespoir où elle accusait son amant d'égoisme et de dureté pour avoir fui sans elle , où elle lui reprochait d'avoir manqué tout à la fois d'audace pour l'entraîner , et de tendresse pour lui épargner les angoisses d'une si épouvantable solitude et d'une si amère douleur. Il n'avait songé qu'à lui, qu'à sa dignité, qu'à sa vertu, et à la satisfaction d'un devoir accompli; elle ne venait, elle, qu'après tout cela. Puisqu'il ne voulait pas l'emmener avec lui , pourquoi était-il parti ? pourquoi n'était-il pas resté auprès d'elle pour la fortifier par sa présence , et pour la protéger contre elle-même ? Il avait donc eu peur ; il avait douté de lui, douté d'elle, de tous les deux peutêtre? sa fuite n'était qu'une lâcheté , et cette force si altière n'était que de la faiblesse. La vraie force était de rester.

Dans le calme qui suivait l'accès, elle revenait à de meilleures pensées et à des jugements plus

équitables et plus sains. Elle rendait plus de justice au fuyard; elle reconnaissait quele tête-àtête était devenu impossible , et que demeurer plus lonfjtemps était tenter Dieu et vouloir succomber. Chavornay avait agi en bomme intelligent et fort; c'est elle qui était faible et bornée ; sa passion désordonnée l'aveuglait. Alors elle prenait de bonnes résolutions , elle s'imposait à elle-même , comme une expiation juste et nécessaire, de revenir franchement à son mari , et de convertir son coupable amour en une amitié chaste et paisible. Elle voulait se montrer digne de son amant ; il lui avait ouvert la route du devoir , elle saurait bien y entrer et y persévérer; le devoir était bien plus sacré pour elle que pour lui, car il n'était pas lié, lui , comme elle l'était, par un serment volontaire , et par un pacte indissoluble et consenti. Si elle avait épousé le duc d'Arberg, c'est qu'elle l'avait voulu; personne ne l'avait contrainte ; il avait été loisible à elle de le faire ou de ne le faire pas. Celait un motif de plus pour être iidèle, et une faute de sa part serait doublement

HETOllK. 87

condamnable. C'est bien le moins qu'on tienne les engagements pris spontanément , et qu'on respecte la foi qu'on a donnée librement et sans sollicitation étrangère. C'était à elle à ne pas s'engager , et à ne rien jurer , puisqu'elle se savait si faible et si misérable ; il était trop tard maintenant pour se raviser. Oh ! si seulement elle avait eu des enfants pour s'affermir dans ces résolutions sincères mais chancelantes et pour lui servir d'auxiliaire dans la lutte ! Mais elle était seule , et son sacrifice ne devait servir à personne, pas même à elle , puisqu'elle le faisait sans joie , presque malgré elle, parce que Chavornay lui avait donné l'exemple, et ne lui avait pas en partant laissé d'autre alternative. L'initiative ne lui appartenait pas ; quoi qu'elle fît , elle n'aurait jamais que le mérite inférieur de Timitation.

Un soir qu'elle était dans ces louables pensées, une voilure de poste s'arrêta sous ses fenêtres; le tremblenient la prit, ses yeux se fermèrent , et son visage , déjà pâle , le devint tellement, que Souqui , effrayée, lui posa la

main sur le cœur , pour s'assurer qu'il battait encore. Un moment après , le duc entra dans la chambre. Il savait Tindispositiou de sa femme, mais en gros , et il était bien loin de la croire sérieuse ; accoutumé à ces indispositions fréquentes, mais passagères, il ne s'en alarmait plus. La trouvant alitée et à dea\i-morte , il demeura interdit et jeta sur le docteur , qui était resté à la porte, un regard d'étonnement et de reproche. Comme il s'approchait d'Hélène pour Tembrasser ; elle détourna son visage , comme machinalement et sans ouvrir les yeux : elle avait gardé sur ses lèvres le premier, Tunique baiser de Chavornay , et permettre qu'un autre l'effaçât lui semblait une profanation telle, qu'elle n'y put consentir, malgré toutes ses bonnes résolutions et ses intentions héroïques. Elle échappa , mais par un mensonge : fidèle à ses premiers plans , elle feignit , par un instinct de ruse féminine qui se retrouve au fond des cœurs les plus droits , d'être beaucoup plus mal qu'elle ne l'était en effet, afin de parer , sous ce bouclier , les premiers embrassements de sou

KETOUK. 89

mari. Elle verrait plus tard à prendre un parti , et Timprévu lui viendrait en aide.

Cependant elle ne poussa pas la feinte jusqu'à jouer l'évanouissement; elle rouvrit les yeux , accueillit le duc par des paroles douces et amicales , et lui tendit sa main , qu'il baisa tendrement. 11 interpréta à son gré cet étrange accueil. Était-ce surprise, caprice, saisissement, rancune, ou si le mal était réellement aussi grave? 11 put croire tout ce qu'il voulut , et il supposa tout , excepté la vérité , dont il était bien loin. C'était un homme froid et point jaloux , qui s'étonnait peu et s'alarmait difficilement. Il ne fit ici ni l'un ni l'autre. 11 aimait sa femme d'une affection calme , égale , confiante ; et , dans son imperturbable sécurité , il laissait toujours au lendemain le soin de lui expliquer les énigmes de la veille.

— Vous ne m'aviez point mandé , dit-il au docteur, quand il fut retiré dans son appartement, que la duchesse fût aussi mal. Vous auriez dû m'épargner une aussi cruelle surprise.

— Madame la duchesse u est point aussi mal

qu'elle paraît , seulement elle a l'imagination frappée.

— Depuis quand est-elle alitée?

— - Depuis le départ de Chavornay , répondit le docteur avec malignité.

— Ah ! oui , à propos , reprit le duc sans entendre malice à la réponse du docteur ; j'ai bien regretté qu'il ne put attendre mon retour , c'était une distraction pour la duchesse ; mais ses affaires l'ont forcé à quitter Pise, et j'ai trouvé une lettre de lui à Mantoue où il s'excusait de partir avant mon arrivée.

— Et vous a-t-il dit quelles affaires si pressées le chassaient de chez vous? continua le docteur, qui avait dans sa poche la lettre volée et qui brûlait de la produire.

— Je ne me mêle des affaires de personne , répliqua le duc assez sèchement, parce que je n'aime pas qu'on se mêle des miennes ; je ne hais rien tant que la curiosité et j'écarte les indiscrets.

Quoique jetée indifféremment dans la conversation comme une proposition générale, cette phrase tombait si bien d'aplomb sur la tête du

HETOUR. 91

docteur , qu'il fut étourdi du coup et demeura court. Il n'osa souffler mot et renfonça la lettre dans sa poche. Le cœur lui manqua. Une mauvaise action n'est pas toujours si facile à faire quand il faut payer de sa personne , et au moment de l'exécution la résolution manque à plus d'un. Le courage n'était pas la vertu du docteur et puis il réfléchit , c'était s'y prendre un peu tard, que son rôle frisait l'odieux ; il aurait beau se couvrir comme d'un masque, d'un dévouement aveugle, sans bornes aux intérêts du duc , il le connaissait pour un homme probe et loyal , il ne savait trop par conséquent de quelle manière il prendrait la révélation qu'il voulait lui faire, et, en perdant son ennemi, il craignait de se perdre avec lui . La démarche était délicate, et, tout bien pesé, le pas lui sembla si hasardeux qu'il n'osa le faire. Il songea dès lors à le faire faire par un autre. 11 voulait brouiller le duc avec sa femme afin de régner sur lui sans partage ; il voulait éloigner à jamais Chavornay, comme on lève un obstacle incommode et comme on conjure une influence hostile; mais peu lui importait le

moyen pourvu qu'il arrivât à ses fins. Ce n^était point un hom me passionné qui aimât la vengeance pour la vengeance , et qui trouvât à l'exercer ; la volupté farouche de ces âmes ardentes, implacables , qui ne s'estimeraient pas vengées si leur ennemi > quoique mort, avait péri d'une autre main que la leur. Il n'était point capable d'aussi hautes colères , et les motifs de son inimitié n'étaient qu'une petite ambition misérable et un bas calcul d'argent et de vanité.

L'homme qui lui vint naturellement à l'esprit, pour le suppléer en cette circonstance , fut le comte Campomoro, qui déjà était son confident. 11 résolut de lui confier cette lettre, pour en faire l'usage qu'il voudrait, pourvu qu'en er. faisant usage, il tût la source d'où il la tenait. Le hasard, un laquais, Souqui même, pouvaient passer pour les auteurs de l'infidélité, et les soupçons dans tous les cas resteraient vagues et incertains. 11 se trouvait ainsi à l'abri, il ne se risquait poiht, il marchait à couvert et atteignait son but plus sûrement. 11 attendait le comte d'un jour à l'autre , et remit tout à sou retour à Pise.

Il ne pouvait rien faire qui fût plus agréable à Campomoro et qui servît mieux ses desseins, car cette lettre était la chose du monde à laquelle le Corse attachait alors le plus de prix , et dont il désirait le plus ardemment la possession. Il ne quittait son île^et ne revenait en Italie que pour travailler à se rendre maître de ces lignes précieuses, sur lesquelles son âme vindicative fondait tant d'espérances. Il craignait seulement que le docteur ne refusât de s'en dessaisir, et en traversant la mer , il ne songeait qu'aux moyens de vaincre ses résistances. Le docteur , de son côté , craignait celles du comte , et il songeait aussi aux moyens d'en triompher. Ainsi , tout en méditant le mal, chacun de son côté, ces deux profonds égoïstes se méprenaient l'un sur l'autre , et se flattaient mutuellement , à leur insu , en se supposant des scrupules , dont ils étaient tous deux également incapables. Ils n'avaient qu'un scrupule; c'était la crainte de ne pas réussir.

Le duc, en quittant rAllemagne, avait laissé son procès aux mains des hommes d'affaires. Le prince *** était mort enfin, et, bien que chaudement contestées , les prétentions de la maison d'Arberg à la succession du défunt étaient appuyées par le cabinet de Vienne. Les probabilités étaient par conséquent pour elle, et le duc

AVEU. m

se considérait comme une altesse sérénissime in petto. Il exposa lon>juement à sa femme ses espérances et ses projets, et il s'étonna de la trouver si froide et si indifférente aux chances de sa nouvelle fortune. Le fait est qu'en tout temps , avant même qu'elle ne fût détachée de son mari, la perspective de ce qu'il appelait fastueusement sa fortune lui avait semblé ridicule; car cette fortune se bornait à un titre purement nominal, et à la souveraineté éventuelle d'une poignée de bourgeois et de campagnards tassés comme des moutons à l'ombre d'un pauvre château démantelé. Depuis que l'amour, s'emparant d'elle , lui avait bouleversé le cœur et les idées , son indifférence était encore plus profonde , et toutes ces puérilités lui paraissaient des hochets bons tout au plus à amuser les enfants ; Tamour a cela de grand qu'il va droit au fond des choses, replace chacune à son vrai point de vue, en fait prendre en pitié beaucoup , et met à nu la vanité des chimères dont se berce l'orgueil humain .

Le duc jugeait autrement. Allemand dans

l'âme , épris de toutes ces distinctions, et nourri dans l'étiquette, il attachait un grand prix au titre d'altesse, si creux qu'il fût d'ailleurs, et l'insouciance un peu moqueuse d'Hélène pour tout ce qui était rang et dignités, était de toutes ses prétendues bizarreries celle qu'il lui pardonnait le plus difficilement ; il ne trouvait pas ce détachement convenable dans sa position , il le lui reprochait sans cesse, et il s'affligea sérieusement de le trouver, à son retour, plus rebelle, plus absolu que jamais. C'était à ses yeux une infirmité véritable, et il commença à se repentir d'avoir encouragé son intimité avec un homme si peu propre à la guérir.

— Franchement , ma chère , lui dit-il , moitié sérieux, moitié riant , j'incline à croire que votre ami Cbavornay vous a convertie , et j'ai été bien imprudent de vous laisser si longtemps seule avec lui. Mais songez donc à la différence des positions ! Que lui ait ces idées-là , c'est tout simple : chacun a les idées de sa classe , et je l'estime plus que s'il affectait celles de la nôtre sans en être. Il fait preuve de bon goût en res-

tant , lui , dans un monde qui n'est pas le sien : il n'a ainsi rien du parvenu. Nous l'avons accueilli chez nous , soigné dans sa chute , je dirai même un peu gâté , parce qu'il vous plaisait , que c'est un homme distingué , très-convenable , quoiqu'un peu absolu , qu'en voyage on n'y regarde pas de si près, et qu'en ce temps de confusion et de révolution , il faut bien voir un peu tout le monde. Mais les concessions ont des bornes et la condescendance ne saurait aller jusqu'à l'abdication de soi-même et à l'abandon volontaire de ses propres opinions; gardons les nôtres en vivant avec ces gens-là , comme ils gardent les leurs en vivant avec nous. Ils nous donnent un bon exemple à suivre , et il serait honteux pour Taristocratie d'être moins constante et moins ferme dans ses principes que ses ennemis.

Tous ces aphorismes et beaucoup d'autres du même genre étaient dits par le duc sans aucune amertume et sans la moindre arrière-pensée de jalousie. Ses paroles étaient l'expression sincère de ses opinions; elles ne cachaient rien et ne

Page 1