‹ ChavornayChapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

voulaient dire, à la lettre, que ce qu'elles disaient. Hélène ne s'y méprit pas : elle connaissait trop son mari pour ne pas lire eu lui mieux encore que lui-même , et elle vit bien qu'il était sans soupçons. Mais ce nom de Ghavornay, si imprudemment prononcé , la fit pâlir , et un œil plus pénétrant que celui du duc d'Arberg aurait pu remarquer une altération sensible sur ce pâle visage. Elle n'osait regarder son mari j et, taudis qu il parlait, elle avait, malgré elle, des réminiscences redoutables. Que Tesprit de ce mari était pauvre et trivial auprès de Tesprit mâle et indépendantqui l'avait séduite 1 Et ces doctrines de convention , qu'elles étaient vulgaires et misérables , comparées aux sentiments magnanimes et aux fières pensées dont un autre l'entretenait! Ce terre-à-lerre lui était d'autant plus odieux , qu'il était raisonné avec une certaine logique, et qu'érigé en système, avec un aplomb à fermer la bouche , il avait Tair de quelque chose , et , tant bien que mal , se tenait sur ses pieds. Épris de l'idéal et de la grandeur, son cœur souffrait dans ces régions basses; il lui

fallait, pourrespirer, une atmosphère plus pure, plus subtile, semblable à ces habitants des montagnes qui dépérissent et s'éteignent dans Tair épais et grossier des plaines.

Elle ne répondit pas un mot au long monologue du duc, et le laissa parler tant qu'il lui plut. Le silence était devenu son refuge et son arme offensive et défensive. Elle était levée ce jour-là. Son mari , inspiré du docteur, lui avait tant dit, tant répété, et ils avaient raison au point de vue d'Hippocrate , que le lit ne faisait que l'affaiblir, qu'elle avait consenti à se lever pour échapper à une double persécution, plus insupportable que l'exécution de l'ordonnance. Elle ^tait d'ailleurs beaucoup mieux , et n'avait plus de prétexte pour s'obstiner; les palpitations avaient cessé tout à fait , et il ne lui restait de son indisposition qu'une langueur qui ne faisait que la rendre plus belle; elle était rentrée dans son état naturel, et la feinte n'était plus possible.

Le duc , malgré ses sermons , était fort empressé auprès de sa femme, fort attentif à ne lui |)as déplaire, en un mot, fort amoureux. Il

avait pu mettre sur le compte de la maladie Taccueil plus que tiède qu'il avait reçu d'elle ; mais le lendemain et les jours suivants il avait fini par remarquer, dans ses rapports avec lui , un embarras dont il cherchait en vain la cause. Il avait été ces premiers jours très-peu pressant , même très-réservé , et bien plus frère que mari. Dans Tétat de convalescence où était la duchesse, il craignait d'amener une rechute, en la forçant à une explication qu'il remettait par bonté, mais dont il attendait le moment avec impatience. Ce moment était venu , et Hélène le comprit : voyant ce soir-là son mari si assidu et si empressé, un frisson rapide lui courut dans tous les membres, car Theure de l'inévitable crise avait sonné, et la pauvre abandonnée était sortie de tous ses combats sans s'être fixée à aucune résolution , ni s'être tracé aucun plan de conduite; elle s'en était remise au hasard , à l'imprévu , ces deux grandes divinités des faibles. Elle avait pu éluder quelque temps ; mais , forcée à la fin dans ses derniers retranchements, elle ne pouvait plus reculer, et le ha.

sard ni l'imprévu ne venaient à son aide. La soirée était déjà avancée ; ils étaient seuls , et le duc était si peu disposé à se retirer, qu^il lui parut établi chez elle pour l'éternité. Tout à coup on annonça une visite. Hélène tressaillit d'espérance : c'était encore un délai , et elle en était réduite à ce point qu'en gagnant une heure elle croyait tout gagner.

— Madame la duchesse n'est pas visible , dit le duc au laquais , de ce ton d'autorité qu'il savait prendre quand il n'entendait pas être contredit; nous n'y sommes pour personne. Ne le voulez-vous pas , ma chère Hélène? ajouta-t-il, quand le laquais fut sorti. Après une si longue absence, n'avons-nous rien à nous dire?

La duchesse leva sur lui un œil d'effroi et elle lut dans le sien , malgré sa douceur , un parti pris et une idée fixe ; elle vit même de l'impatience à travers sa tendresse. Evidemment il était à bout, et le mari perçait par tous les pores. Il ne se contenterait certainement plus de paroles évasives , ambiguës ; il voudrait une satisfaction complète, il l'exigerait et il irait jusqu'à faire va-

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loir ses droits si on la lui refusait. Hélène , cependant, espéra échapper encore pour ce soir et fît une dernière tentative.

— Mon cher Fritz, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforça de rendre naturelle , quoiqu'elle lût sensiblement altérée, je me sens horriblement fatiguée et j'ai bien besoin de repos.

C'était congédier son mari , mais il ne se le tint pas pour dit.

— Non , Hélène, lui répondit-il; non , vous n'êtes point fatiguée et vous n'avez pas besoin de repos : ce prétexte n'est qu'une défaite pour échapper à une explication que j'ai différée de jour en jour, en considération de votre état, mais qui ne peut plus l'être. Je souffre trop de cette contrainte ; il faut qu'elle cesse et que vous me disiez ce que vous avez contre moi ; car vous avez quelque chose, je le vois bien; pailez-moi franchement : que vous ai-jc fait? qu'avez-vous à me reprocher?

— Rien.

— Alors , pourquoi ce froid accueil et cet embanas île tous les instants; à vous dire vrai , je

croyais que vous m'aviez gardé rancune pour ne vous avoir point emmenée avec moi , ce qui eût été , convenez-en maintenant , une impru" dence inexcusable , et que vous ne m'aviez point pardonné la petite scène qui a précédé mon dérpart.

— Vous savez bien que je n'ai point de ran-t cune. J'ai été blessée au moment , je ne vous l'ai pas caché , mais mes colères sont si courtesl

— Franchement, ai-je eu si tortde vous résister? Ce que vous demandiez n'était pas raisonnable; avec votre santé délicate , vous seriez restée dans les Alpes ; et cette solitude qui vous effrayait tant n'a pas si mal tourné , avouez-le.

Hélène garda le silence; le duc continua :

— Puisque vous ne m'en voulez pas et que vous n'avez rien sur le cœur , je ne comprends plus rien à vos manières avec moi. C'est donc un caprice ?

— Je n'ai pas de caprices , Fritz; vous me trouvez telle que vous m'avez laissée.

— Non, Hélène, je ne vous trouve pas telle

que je vous ai laissée. Vous êtes changée à mon égard et je ne sais pourquoi , car moi je ne suis point changé au vôtre. Je vous aime comme aux premiers jours de notre mariage ; mon affection n'a point varié, et l'absence que je viens défaire m'a prouvé à quel point vous m'étiez chère. Je suis revenu à vous avec un bonheur qu'il m'est bien cruel de ne pas voir partagé.

Le duc s'attendrit en prononçant ces derniers mots; il prit la main de sa femme dans les siennes et il vit des larmes rouler dans ses yeux.

— Vous avez un chagrin que vous me cachez , reprit-il avec douceur ; il vous est arrivé quelque chose. Est-ce que je ne suis plus votre ami , que vous ayez des secrets pour moi?

— Vous êtes toujours mon ami , et il n'est personne au monde à qui je me fie plus qu'à vous , car je ne connais pas d'homme plus droit et plus loyal ; je n'en connais pas de meilleur; mais il est des choses , Fritz , qu'une femme ne peut confier à son meilleur ami ; si j'ai quelque peine de ce genre , pardonnez-moi de vous la

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laire et ne me mettez pas à la torture par uue insistance qui me désespère.

A mesure que la duchesse parlait, Frédéric devenait plus sérieux et plus attentif; il s'attendait à une confidence, il tutdéçuet son désappointement se trahit par un froncement de sourcil qui donna à sa physionomie une expression mécontente et presque dure. Il lâcha la main d'Hélène avec un mouvement de dépit, se leva brusquement et se mit à marcher dans la chambre.

— Encore une bizarrerie , dit-il avec impatience en se parlant à lui-même; elle est incorrigible.

Et il continua à se promener sans adresser la parole à sa femme et sans la regarder.

Hélène était comme un homme qui sent la glace plier sous lui, et qui, pris de tous les côtés, ne peut plus avancer ni reculer. Sa position était horrible ; combattue entre sa droiture naturelle et Teffroi d'un aveu qui lui ôtait Tespérance de revoir jamais Chavornay , elle n'osait envisager l'issue de cette explication formidable. Mille femmes plus habiles s'en fussent tirées

par un mensonge adroit ou par un silence hautain; elle était trop loyale pour recourir au premier expédient , et le second eût été dans son tempérament que sa conscience inquiète l'eût réprouvé. Une confession franche et sincère lui paraissait la seule voie de salut digne d'elle, si son mari ia poussait à bout ; de son côté , un mari intelligent etclairvoyants'en fût bien gardé. Il eût compris que sa femme en avait dit autant qu'elle en pouvait dire et qu'il en pouvait entendre ; que même en allant jusque-là elle avait fait preuve d'une sincérité bien supérieure à son sexe ; qu'il fallait lui en savoir un gré infini , redoubler d'attention et d'égards , user de prudence et laisser faire le reste au temps. Si c'était une fumée d'imagination elle se dissiperait d'elle-même , si c'était une blessure au cœur elle se cicatriserait par des soins, et, l'orage passé, le calme se rélablirait peu à peu.

Il est bien peu d'unions, même les mieux assorties, qui n'aient à passer par ces épreuves, et presque toutes se rompent, parce qu'il n'est pas de science plus profondément ignorée que celle

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du cœur et qu'on n'arrive d'ordinaire à Tintelligence des passions que par sa propre expérience, et lorsqu'il est trop tard pour en faire usage ; le mal est déjà fait, on est déjà foudroyé. Le duc d'Arberg pensait là-dessus comme le gros troupeau, et il n'avait point assez d'esprit pour soutenir avec Hélène un pareil assaut ; peut-être avait-il fini par le sentir, malgré les airs de supériorité qu'il affectait , et le sentiment de son infériorité réelle l'irritait. 11 était borné , il s'entêta, et, au lieu d'attendre, il voulut brusquer,

— Je veux savoir ce secret, et je le saurai; s'écria-t-il d'un ton absolu, car il savait fort bien, dans l'occasion, s'échapper jusqu'à l'impératif.

— Je pourrais vous répondre sur le même ton , et vous dire que vous ne le saurez pas , que je ne veux pas vous le dire; mais j'aime mieux vous prier de ne pas me le demander et de laisser là , pour ce soir , une explication qui me fait beaucoup de mal , et qui ne peut vous faire aucun bien. Je crains que votre insistance, mon cher Fritz , ne soit que de la curiosité.

— En tout cas , elle serait , ce me semble ,

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fort légitime, et mes droits m'autorisent à vous

interroger.

— Vos droits , Fritz ! en sommes-nous déjà là?

Le duc ne répliqua pas; il resta court, et reprit sa promenade dans la chambre , pour se donner une contenance. H avait bien de temps en temps des velléités d'autorité , mais il ne les soutenait pas; la plus faible résistance lui faisait rendre incontinent les armes. Il était si loin de la vérité , et sa sécurité de mari était si grande, qui! échafauda , dans sa tête, tout un roman dont il était le héros. Quoi qu'elle en dise, pensa-t-il , elle a élé piquée que je lui eusse résisté , et que je fusse parti sans elle ; maintenant elle se venge. Tout ce qu'elle en fait , n'est que pour m'inquiéter; elle veut me rendre jaloux , et me piquer pour se faire valoir. C'est une ruse de femme. Allons , j'ai été dupe , je l'ai crue une exception et il n'y a pas d'exception ! Cette supposition souriait trop à son imagination, pour qu'il ne s'y arrêtât pas d emblée et sans examen. Il était flatté qu'on se donnât tant de peine et

qu'on fît tant de frais pour lui. Il fallait qu'on y tînt beaucoup. 11 lui paraissait piquant de refaire la cour à sa femme , et ces premières luttes de la conquête ne lui déplaisaient pas après la victoire. Son visage s'éclaircit, les rides de son front s'effacèrent , son œil redevint doux , de fier qu'il avait essayé d'être, et, s'inspirant de sa propre idée , il se mit à désirer sa femme aussi vivement que si elle eût été la femme d'un autre. Il s'approcha d'elle, de l'air dégagé d'un séducteur qui veut plaire.

— Vous êtes une coquette , lui dit-il en souriant; et moi , je suis un fou de tant m'alarmer et de prendre au sérieux vos artifices. Vous voulez être reconquise; eh bien! je vous reconquerrai. Vous me voyez à vos pieds , ajouta-t-il en s'agenouillant devant elle , et lui baisant galamment la main. Que vous faut-il de plus , et que doisje faire pour vous mériter et vous obtenir?

— Me laisser seule, mon cher Fritz, répondit Hélène , plus disposée à pleurer qu'à rire du quiproquo comique et barbare de son mari,

ne me rien demander et oublier vos droits

pour aujourd'hui.

— Eh ! qui vous parle de mes droits , je n'en ai point sur vous ; je prie et ne commande point.

— Au nom de Dieu , Fritz , ne plaisantez pas ! s'écria la duchesse épouvantée de voir la lutte arrivée enfin sur le terrain d'où elle avait tant fait pour l'éloigner ; je suis peu disposée à rire ; jamais je n'ai été plus sérieuse.

— Et moi aussi je suis sérieux ; qui vous dit que je veuille rire? Je ne plaisante point , et je prie sérieusement.

— Je vous prie, moi, de vous relever et de vous asseoir ; nous causerons puisque vous ne voulez pas me laisser.

— Non certes , je ne veux pas vous laisser , mais je ne veux ni causer ni m'asseoir; vous savez bien ce que je veux.

En disant cela , il l'embrassa , mais elle détourna la tête comme la première fois , et le baiser destiné à ses lèvres tomba sur son cou. Les caresses d'un amour qu'on ne partage pas

AVEU. m

sont odieuses, et bien plus encore quand le cœur est épris ailleurs. Hélène eut un mouvement de dégoût que le duc prit naïvement pour le dernier effort d'une résistance vaincue , et quoique le jeu commençât à lui paraître long , il ne quitta pas la partie et redoubla d'insistance ; son sang était allumé , et il tenait à honneur de mener à bout sa conquête. Il prit sa femme par la taille pour Tenlever de son fauteuil.

— Monsieur le duc ! s'écria-t-elle outrée et poussée aux extrêmes, vous êtes le pi us fort; vous pouvez me réduire et user , par la contrainte , de tous les droits que vous avez sur moi ; mais je vous déclare que vous commettez un acte de violence. Vous saurez tout puisque vous vous obstinez à vouloir tout savoir; mais, au nom de Dieu, ne me demandez rien et n'exigez rien de moi.

A. ces paroles prononcées d'une voix fière et résolue , le duc vit bien qu'il ne s'agissait plus de plaisanter , et que cela devenait fort grave. Il laissa retomber Hélène sur son fauteuil , et

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resta debout devant elle, interdit et rouge comme le feu :

— Hélène, dit-il en laissant tomber ses deux bras, tu ne m'aimes plus !

— Je ne voulais pas vous le dire , et c'est vous qui m'y forcez. Non , Fritz , nous ne nous aimons plus ; vous voyez donc bien que je ne puis pas être à vous sans nous manquer à tous les deux.

Le duc tomba sur une chaise , étourdi du coup. Un long silence régna , pendant lequel leurs regards s'évitèrent , et c'était entre eux à qui ne le romprait pas. Le duc fut le premier des deux qui le rompit.

— Il n'y a plus d'honneur! dit-il avec amertume. Je crois désormais tout possible , Hélène m'a trompé !

— Je ne vous ai pas trompé ; nous nous sommes trompés tous les deux; victimes d'une double méprise , nous avons cru nous aimer, Fritz ; je crains que nous ne nous soyons jamais aimés.

— Trompé par Hélène! répétait le duc pour-

suivi par son idée, et frappé de stupeur. Trompé par Hélène !

— Je vous répète , Fritz , que je ne vous ai point trompé. Nous sommes assez malheureux sans aggraver encore le mal par des suppositions outrageantes. Ce qui vient de se passer ne vous a-t-il pas fait assez voir combien je sais mal dissimuler, et à quel point je suis incapable de mentir? C'a été une fatalité, et je n'ai rien fait d'indigne de vous ni de moi. Monsieur le duc , votre honneur est intact et le mien aussi

— Et mon bonheur, madame, est-il intact? et arracherez-vous de mon cœur le fer que vous venez d'y plonger? Allez, vous pouvez maintenant l'enfoncer jusqu'au fond; la plaie est faite, ne craignez pas de l'agrandir; vous pouvez tout dire; je suis préparé à tout entendre. C'est en vain , d'ailleurs , que vous voudriez vous taire et me cacher le reste ; une femme ne s'aperçoit qu'elle est détachée qu'en s'éprenant ailleurs; Hélène, vous en aimez un autre !

Quoique le duc prononçât ces paroles d'un ton convaincu , il lui restait cependant au fond

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de l'ame un levain d'esDérance. II se flattait encore, malgré lui, que ce n'était là qu'une 4e ces lubies d'imagination qu'il lui reprochait tant, un de ces refroidissements passagers et sans cause ^trangf^re auxquels sont sujettes les affections les plus éprouvées et les plus sûres , et qu'un coup ^e Yej|it retournerait cette tôle mobile et fantasque qy'un coup de vent avait tournée. Il ne pouvait se persuader que son cœur fût pris ailleurs. Son silence commença à l'inquiéter et à lui paraître sinistre. Il se repentit de l'avoir poussée jusque là ; bien différent des natures fortes qui ■ aspirent à Tirrévocable comme à un repos , il préférait à une certitude cruelle le doute qui laisse unepçrte ouverte à l'espérance. Il regretta de s'être fermé cette porte en forçant sa femme à ufle coqiplète révélation. Mais le mot était dit , il fallait le soutenir. Hélène fut longtemps saij^s répondre; son âme droite se débattait dans les torturçs de cette barbare enquête ; eUe ne voulait pas nier, car elle était trop vraie pour faire u.iji mensonge aussi flagrant : mais, d'un j)i^^,e Cjpt^ . (^le. n|Ç po^jvm^ se résoudre à faire cç

AYFAI. liri

dernier aveu. N'en avait-elle pas dit plus qu'il ne fallait pour être comprise, et n'était-ce pas une cruauté froide et inutile que de lui en demander davantage?

— Votre silence m'en dit assez , reprit le duc d'une voix altérée , il vous accuse, et je vous fais grâce du reste.

— Eh bien , oui ! s'écria-t-elle , en cachant sa tête dans ses deux mains; puisqu'il faut lout vous dire , j'en aime un autre.

Elle n'eut pas la force de rien ajouter ; les larmes et les sanglots lui ôtèrentla voix.

On ne peut jamais prévoir de quelle manière un mari prendra un pareil aveu. On a vu des caractères violents tourner tout d'un coup à la douceur, et des caractères doux tourner à la violence. Le duc était naturellement doux et calme; mais en ce moment il sortit de lui-même et il s'oublia , pour la première fois de sa vie , jusqu'à l'emportement, presque à la fureur.

— Et quel est-il , cet autre? demanda-t-il en saisissant le bras d'Hélène avec une force convulsive ; quel est le misérable qui a porté le dés-

honneur dans ma maison. Je tremble de le deviner. Si c'était lui ! ce serait infâme d'avoir à ce point trahi ma confiance; moi , qui le croyais mon ami; et c'était votre amant! Mais, parlez donc ; achevez de m'éclairer. Vous en avez trop dit pour ne pas tout dire.

— Puisque vous avez deviné , monsieur le duc, épargnez-moi, de grâce, l'horrible angoisse de prononcer son nom.

— C'est donc lui ! le lâche î Je comprends maintenant le mystère de son départ brusque et précipité: c'était un jeu pour mieux me tromper; et il était caché quelque part , à Pise, sans doute, tandis que je le croyais en Corse.

— Vous vous méprenez , monsieur , ce n'est pas celui que vous croyez,

— Ce n'est pas le comte Campomoro?

— Non.

— Qui donc est-ce ?

— L'autre.

— Oui.

— Chavoruay , dites-vous ! vous n'avez pas dit Chavoruay, j'espère? J'aurais pu , à la rigueur , comprendre que le comte eût fait impression sur vous ; et si quelque chose pouvait excuser une pareille faute, ce serait le choix d'un homme comme celui-là, grand seigneur, riche, élégant, répandu; mais un Chavornay! Ah! madame la duchesse, vous me déshonorez doublement !

A ces mots il retomba anéanti sur une chaise : ce n'était plus l'amour qui souffrait chez lui , c'était la vanité; et, pour un homme du monde, et , de plus , homme de cour , ces blessures-là sont les plus douloureuses et les plus insupportables. Du reste, ses velléités de violence s'en étaient allées en fumée, comme ses velléités de despotisme. Ses passions avaient l'haleine courte et le vol bas; après les premiers coups d'ailes, elles retombaient par terre, essoufflées, il était redevenu ce qu'il était, un homme doux et faible.

Pour Hélène , elle ne pleurait plus. Elle se trouvait soulagée par cet aveu courageux et le sentiment d'avoir accompli jusqu'au bout un

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