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devoir si dur et si difficile l'avait apaisée et fortifiée. Tout son calme lai était revenu , à mesure que son mari avait perdu le sien. Quoique blessée profondément de Texagération de ses reproches et de ses soupçons , elle avait regardé ces premiers transports comme inévitables, elle s'y était attendue et avait sub.r en silence ces paroles outrageantes et calomnieuses , comme une nécessité de la position qu'acné s'était faite; sa conscience religieuse et repentante avait accepté ce supplice domme une expiation ; elle avaitcourbé la tétepour laisser passer la justice de Dieu . L'orage épuisé, elle la releva; voyant le due à bout, elle prit la parole à son tour pour lui répondre.
— Fritz, lui dit-elle d'une voix digne et ferme, tout ce que je viens de vous avouer je pouvais vous le taire et il ne tenait qu'à moi que votfs l'ignorassiez h jamais; mais je me serais méprisée moi-mém^ et j'ai eu assez bonne opiiiîorn devons pour vous dire toute la vérité. Je pardonne à vos commeutaires ce qu'ils ont d'injul'ieux et j'excuse l'emportement de ces premiers instants. Vous vous y êtes livré autant que vous
avez voulu ; maiiitensihf tâchez de m ëcoiitër sans colère et sans aigreur. Je n'entends point nie justifier, mais je veux achever ma confession, puisque je l'ai commencée ; il importe à votre honneut" et au mien qu'elle ne demeure pas inachevée. Vous êtes un homme plein de préjugés, mon cher Fritz, et ils vous aveuglent complètement; vous m'avez dit foute ma vie que je n'avais pas une idée juste sur les choses du monde et sur lés hommes, je pourrais vous renvoyer le reproche et avec bien plus de raison. Je ne vous dis point cela pour vous blesser , je n'en ai pas la moindre envie ; je veux seulement rétablir les faits et rectifier vos jugements. Je ne vous parlerai pas de votre docteur Vital; vous savez ce que j'en pense, et j'aurais beaucoup à vous en dire ; mais il ne vaut pas la peine que nous nous occupions de lui : allons au pïiis sérieux. Vous avez grande idée du comte Cara|X)moro' parce qu'il est à la mode et grand seigneur, vous le croyez votre ami , n'estil pas vrai? Eh bien , c'est un misérable. Elle lui raconta alors dans les moindres dé-
m AVEU.
tails toutes les tentatives que le (^oise avait faites sur elle à la faveur de sa fausse amitié, depuis son introduction au palais Lanfranchi jusqu'à la scène de la voiture. Le duc était consternéj sa loyauté se révoltait contre une pareille perfidie, et il ne fallut rien moins que la solennité de l'explication et toute la confiance qu'il avait en la véracité de sa femme pour ajouter foi à sou récit.
— Je pourrais ici , reprit la duchesse avec une émotion mal déguisée, vous frapper Tesprit par une belle et noble antithèse , mais vous ne pouvez qu'approuver les considérations qui me ferment la bouche. Une pareille apologie vous blesserait beaucoup et je ne veux que vous éclairer. J'ignore s'il fut un temps où l'honneur, la vertu , la grandeur, étaient le privilège exclusif du rang et l'apanage de la naissance ; si ce temps a été , il n'est plus. Vous allez en juger vousmême , monsieur le duc , apprenez à mieux connaître votre époque et vos contemporains.
Elle se leva à ces mots et alla chercher une lettre qu'elle remit à son mari. Il la prit ma-
chiflalemeiit ; en reconnaissant l'écriture , il hésita à l'ouvrir et fixa sur sa femme , qui s^était rassise , un long regard d'étonnement, presque d'admiration. Il ne comprenait pas bien son action , mais il était confondu d'une si héroïque franchise et d'une sincérité si absolue.
— Lisez , lui dit-elle , lisez , vous reconnaîtrez peut-être vous-même que vous avez calomnié cet homme parce qu'il est pauvre et sans nom.
C'était la lettre de Chavornay. Le duc se décida eufin à l'ouvrir; il la lut d'un bout à l'autre avec une scrupuleuse attention , et ne dit pas un mot, ne fît pas un geste qui put trahir l'impression que celte lecture faisait sur lui.
— Est-ce la seule? demanda-t-il eu la repliant après l'avoir lue.
— J'en ai reçu une première fort courte où il m'annonçait son départ et prenait congé de moi : celle-là a été brûlée.
— En recevrez-vous d'autres?
— Je l'ignore. Si j'en reçois, c'est vous qui les ouvrirez.
— Lui avez-vous écrit?
m AVEU
— Jamais, et quant à cette lettre vous êtes le maîtt-e d'eu disposer ; vous pouvez , si voUs voulez , lui faire subir le sort de la première.
Le duc n'usa pas de la permission, et, bien loin de brûler la lettre , il la rendit à sa femme ; elle en eut une reconnaissance profonde , mais elle ne la témoigna pas par pitié pour lui.
— VoUs savez , reprit-elle , tout ce qui s'est passé ; je vous ai tout dit sans réticences et sans réserve : c'est à vous maintenant à aider ma guérison, car je veux guérir à tout prix, je vous le jure, et je vous l'ai bien prouvé par ma franchise. C'est à vous , Fritz , à me donner la force de revenir à Vous; je suis bien faible, il me faut un bras pour m'appuyer. Et puis, si je suis coupable , êtes-vous sans reproche et n'avez-vous rien à réparer? Vous m'avez fait subir, depuis une année , une véritable persécution ; vous vous êtes plu à me contredire sur tout ; vous vous êtes mis , par système , en hostilité permanente contre mes pensées les plus chères, les plus intimes , et mes désirs les plus innocents; vous m'avez blessée dans tés fibres les
plus sensibles de mon cœur; au lieu de m^aidéP à vivre , vous vous êtes étudié à me rendre la vie difficile , impossible ; je n'ai plus été pour vous qu'une femme capricieuse et bizarre , sans une idée juste ni un sentiment vrai. Et vous disiez cependant que vous m'aimiez! Qu'est-ce que c'est donc que la haine , Fritz, si c'était là de l'amour? Vous êtes noble et bon , vous êtes k loyauté même, mais vous ne connaissez pas les femmes ! notre pauvre cœur est une plante si délicate et si frêle , qu'il faut y loucher d'une main bien légère pour ne la pas briser. Voilà ce que vous n'avez pas compris , et , tout en m'aimant , vous m'avez fait souffrir cruellement. Le premier coupable est donc vous , car, en m'isolant ainsi que vous faisiez , en me condamnant â me replier sans cesse sur moi-même, vous rendiez toute intimité impossible entre nous , et vous me forciez à me jeter, de désespoir et d'ennui, dans le premier asile qui s'ouvrirait à moi. Et lorsque , reconnaissant en moi les premiers symptômes, j'ai voulu , dans mon effroi, me réfugier en vous, comment m'avez-vous accueil-
lie? Vous êtes parti sans moi, vous m'avez laissée seule ; que dis-je , seule , vous m'avez obligée vous-même à ce périlleux téte-à-tôte ; et , quand j'ai essayé de vous parler de mes dangers et de mes terreurs , Fritz , vous m'avez repoussée durement , et vous m'avez dit que j'étais ridicule. Je vous pardonne le mal que vous m'avez fait^ car vous ne saviez ce que vous faisiez. Mais je vous demande pardon à mon tour pour les reproches que je vous adresse : c'est ma propre confession que j'ai voulu faire ; je n'ai point entendu provoquer la vôtre. Un autre jour vous nie la ferez ; je vous demande seulement un peu de temps pour me reconnaître : ce soir je n'en puis plus, je suis au bout de mes forces. Hélas ! je n'étais pas née pour de si terribles luttes, et ma santé s'y perd ; le calme est ma vie , et je sens que toutes ces agitations et toutes ces angoisses me tuent.
\ Les paroles d'Bélène étaient pleines d'un sens si juste, si droit, si exquis, que le duc ne trouva rien à répondre. 11 n'avait pas l'esprit assez prompt pour eu saisir du premier coup toute
la portée ; mais de nouveaux horizons venaient de s'ouvrir à ses yeux , et il entrevoyait bien des choses qu'il n'avait jamais rêvées. Il lui fallait, à lui aussi, du temps pour se reconnaître, et le têle-à-léte devenait embarrassant ; sa femme était un rude jouteur , il ne se sentait pas de force à se mesurer longtemps avec elle , et il ne voulait pas la laisser remporter sur lui de trop grands avantages dans un pareil moment. 11 se tut donc , pour ne pas compromettre sa position de juge , et il prit sagement le parti de la retraite. Au fond , il était désarmé et plus amoureux de sa femme que jamais. 11 était même presque entièrement rassuré sur les suites de ce qu'il appelait un feu de paille ^ faute de coup d'œil pour reconnaître que c'était un incendie sourd , inextinguible, éternel. 11 ne doutait pas d'avoir aisément raison de ce caprice; seulement, sa vanité souffrait d'une semblable rivalité; celle de Campomoro l'eût moins blessé.
— Avez-vous des confidents? demanda-t-il à sa femme en sortant.
— Pas d'autre que vous.
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Cette assurauce fut, pour sa vanité souffrante, un grand soulagement. Certain du secret , il se coucha à peu près consolé, et s'endormit plein de confiance en lui et dans une aveugle sécurité.
La duchesse d'Arberg venait de faire preuve d^une inexpérience complète , et jamais on ne s'éloigna tant du but qu'on s'était proposé; sa volonté sincère , en avouant tout à son mari, était de guérir et de revenir à lui,- mais, dupe de sa propre droiture , elle était arrivée à un rés,wltat contraire à ses iutenlions , e^ ava,it rendu
impossible, par cet aveu même, le retour qu'elle s^était imposé. C'était une démarche fausse; elle avait manqué le but en le dépassant. La sagesse ici , c'était le silence ; la prudence le commandait et Thonneur ne le réprouvait point; mais elle ne s'était pas senti la force de guérir toute seule , et, le sentiment de sa faiblesse exaltant , à son insu , sa loyauté naturelle , elle avait cru assurer sa guérison en creusant derrière elle un abîme qu'elle ne pourrait plus franchir : cet abîme , c'est devant elle qu elle l'avait creusé , et ce n'est pas entre elle et son amant qu'il était ouvert , mais bien entre elle et son mari.
Elle ne tarda pas à avoir elle-même comme un pressentiment de sa méprise, et elle était loin de partager la sécurité de Frédéric ; l'avenir ne lui paraissait point aussi serein ; elle y entrevoyait bien des troubles encore et bien des orages.
Elle eut même un scrupule qui prit le caractère d'un remords. Son secret était aussi le secret deChavornay; ensepermettantd'en disposersans son autorisation , n'avait-elle pas outrepassé son
droit Pet, par honneur, n'avait-elle pas manqué à rhonoeur? Elle arrivait même, de doute en doute , de scrupule en scrupule , à se calomnier elle-même , en considérant sa confession , non plus comme un aveu libre et spontané , mais comme un acte de faiblesse et de pusillanimité, provoqué par son mari , et qu'elle n'eût point fait , peut-être , s'il eût été moins pressant.
Pour lui , il finit par se rassurer tout à l'ait. Sa confiance, qui n'était que de l'amour-propre, était imperturbable, et la franchise de sa femme lui était un garant de sa fidélité. Il se persuada toujours plus que ce n'était là qu'un de ces caprices auxquels elle était si sujette , et il se vantait d'en triompher comme il croyait avoir triomphé de tant d'autres. Il se promit de ne rien négliger pour en venir à bout. Ainsi cette pointe de jalousie , au lieu de le détacher, n'avait fait, comme c'est l'ordinaire, que le réenflammer. Un mari est comme un cheval qui a besoin du fouet et de l'éperon , sous peine de s'endormir dans la paresse qui acconpagne le
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bien-être et la sécurité. 11 avait si peu d'inquiétude sur Hélène qu'il la laissa seule une seconde fois pour aller à Florence faire la cour au grandduc, et lui remettre les lettres qu'il lui apportait d'Allema(>ne.
Pendant ces troubles et ces aveux , de nouvelles tempêtes se formaient sur la tête d'Hélène. Campomoro avait débarqué de Corse à Livourne, et il avait eu avec le docteur Vital une conférence dont le résultat avait été de le mettre en possession de cette lettre si ardemment désirée, seul objet de sou retour. Sans dire positivement au docteur l'usage qu'il se proposait d'en faire, il lui avait promis de ne le point compromettre, il l'avait assuré que son but serait rempli , sans qu'il courût aucun risque , et que la vengeance de tous les deux serait satisfaite du même coup qui allait perdre leur ennemi commun. Le pacte conclu, ils s'étaient séparés, de peur d'éveiller contre eux le soupçon de connivence. Le docteur était revenu à Pise le soir; le comte était resté à Livoiirno.
L'ÉCHAiNGt:. iTA
Le jour même du départ du duc pour Florence, on annonça à la duchesse qu'un paysan demandait à lui parler, et le pâtre de Saint- Rossore entra presque incontinent avec ses guêtres de cuir et son chapeau pointu.
— Vous l'avez vu ! s'écria-t-elle en s'élançant vers lui; mais ses genoux fléchirent, et elle retomba brisée dans son fauteuil.
Cette imprudente exclamation lui était échappée dans le premier moment de la surprise. Elle rougit de s'être livrée à ce point; mais le vieux pûtre feignit de ne s'être aperçu de rien , et , avec cette dignité rustique, cette convenance parfaite qui lui était naturelle, il présenta à la duchesse une lettre dont l'écriture la fit tressaillir et lui prouva , si , du moins elle en avait douté , combien elle était loin encore de cette guérison où elle aspirait.
'- On me Ta remise pour vous, lui dit-il, sur la route de Sienne , où le hasard nous a fait rencontrer,-comme je revenais des montagnes du Casentiuo.
— Et lui , où allait-il ?
— Je ne sais.
— Il ne vous Ta pas dit?
— Non.
— C'est impossible! Mais il vous a fait promettre le secret, et vous ne voulez pas me le dire?
Le berger garda la silence , et la duchesse n'osa pas insister. Elle ne put tirer de lui aucun renseignement, soit qu'il ne sût rien, soit qu'il eût en effet promis de se taire.
— Je repars demain , dit-il, pour le Casentino où mes troupeaux vont me suivre ; car il commence à faire chaud dans la Maremme , et les montagnes nous appellent cette année de meilleure heure qu'à l'ordinaire.
Cette nouvelle affligea Hélène : malgré la sincérité de ses résolutions , et son parti pris de guérir, elle ne pouvait se cacher à elle-même combien lui était douce la présence du pâtre aimé de Chavornay, et avec quelle joie elle eût rencontré son visage aux Caséines , alors même
qu'elle ne l'eût pas été chercher. Son départ la frustrait de cette dernière espérance et la replongeait dans sa solitude implacable, et d'autant plus cruelle qu'elle n'était plus seule pour la porter.
— Ma comuïission est remplie, dit le berger; si madame la duchesse n'a plus rien à me commander, j'ai l'honneur de prendre congé d^elle.
La duchesse lui tendit la main qu'il baisa respectueusement, et il se retira comme il était venu , traversant d'un pas assuré et sans embarras la longue file des appartements somptueux et des laquais étonnés. Son cheval l'attendait au pied des degrés du palais , en frappant du pied d'impatience et en secouant au vent sa longue crinière; il hennit de joie à la vue de sou maître , et ils repartirent au galop pour les Caséines. Hélène suivit de Toreille, aussi loin qu'elle put entendre , le bruit du fer sur les dalles sonores du Lung'Arno.
Restée presqu'en tête-à-téte avec son amant ,
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(sa leltre n'était-elle pas une partie de lui?) elle fut prise d'un nouveau scrupule, et sentit toute la légèreté de rengagement qu'elle avait pris avec son mari , de lui laisser ouvrir les lettres de Chavornay. Elle se repentit amèrement de cette parole jetée dans un moment d'exaltation, et qu'elle aurait voulu rétracter. Mais elle ne le pouvait plus, et puisqu'elle l'avait donnée, elle se devait à elle-même , fière et loyale comme elle était, de la tenir religieusement. Mais pourtant l'absence du duc ne la relevait-elle pas de son vœu? Elle s'était bien engagée à lui laisser ouvrir ces lettres qu'elle eût mieux fait de lui laisser ignorer, mais elle n'avait pas promis de le faire suivre par elles de ville en ville. Pourquoi n'élait-il pas là? Et pour attendre son retour, en conscience , était-ce possible? Au milieu de ce combat, elle fut prise d'un accès d'exaltation presque fébrile, tant la passion est toujours daiis les extrêmes; il lui vint la pensée magnanime de trancher la question, en détruisant la lettre salis la lire. C'était, à tout prendre,
le seul parti logique et rigoureusement vertueux. Son sens droit le lui disait bien; mais son faible cœur résistait, et le pouvoir manquait à la volonté. Où sont , dans nos temps de doute et de scepticisme, les âmes trempées pour de pareils sacrifices ?
La lettre objet de ce long débat était restée cachetée sur la cheminée , à la même place où elle Tavait posée ; elle n'avait osé même y toucher , comme si elle eût craint que le cachet ne se brisât de lui-même dans ses doigts. Comme elle flottait encore incertaine entre l'honneur et l'amour , la porte de sa chambre s'ouvrit et Campomoro entra sans être annoncé. Hélène pâlit , elle ne l'avait pas revu depuis la nuit du bal du gonfalonier, et la scène qui l'avait suivi se représenta à elle avec une telle énergie que l'effroi lui glaça le sang dans les veines. Elle n'eut pas la force de lui demander ce qu'il venait faire chez elle après une pareille insulte; tremblante (!e surprise et d'inquiétude, elle resta dans son fauteuil, immobile et muette. Sa terreur redoubla lors-
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qu'elle vit le comte tirer après lui les verrous de la porte et venir à elle d'un air insolent.
— Je ferme , dit-il , parce que je ne veux pas être dérangé, et je suis sûr de ne pas l'être. Une simple statistique de votre maison va vous prouver que je suis bien informé. Votre mari est à Florence , le docteur est à Livourne , Souqui est en course, votre chasseur est malade et le reste de vos gens est à l'autre extrémité du palais ; vous auriez beau crier ils ne vous entendraient pas , j'ai même prévu le cas d'une visite et je leur ai dit de votre part que vous n'y étiez pour personne : voici, ajouta- 1- il en coupant le cordon de la sonnette , pour vous ôter la tentation de faire un éclat. Vous voyez que mes mesures sont prises, que nous sommes bien seuls, et qu'il n'y a pas de retraite possible. Toutefois ne vous alarmez point , je ne veux ni vous tuer , ni vous voler , je viens seulement vous demander si vous avez fait vos réflexions depuis notre dernière promenade.
En disant cela il se jeta dans un fauteuil ,
L'EGHAINGE. 157
croisa nonchalamment les jambes et attendit la réponse de la duchesse , en se balançant le pied d'un air dégagé. Hélène , qui sous ses airs languissants cachait une grande force morale , la retrouvait toujours tout entière dans les occasions capitales. Le premier moment de surprise passé , rimminence du péril la rappela à ellemême; elle comprit qu'il n'y avait de salut pour elle, en cette extrémité , que dans une résistance froide , et elle fixa sur l'insolent un regard si méprisant qu'il y avait de quoi décontenancer le page le plus intrépide.
— Si vous n'avez pas fait vos réflexions , reprit le comte , écrasé mais non déconcerté par ce mépris muet; moi , j'ai fait les miennes. Tachez de m'écouter sans vous fâcher , je vous épargnerai les redites et les paroles inutiles , car je hais les phrases, vous le savez bien ; je serai laconique et précis ; nous nous connaissons trop et depuis trop longtemps pour perdre le temps en discours oiseux ; reprenons la discussion , si vous voulez bien , au point où nous
l'avons laissée à la dernière séance. Ce n'est pas que depuis les choses n'aient marché, et les positions ne sont plus les mêmes ; mais je veux bien fermer les yeux et consentir à me taire , si vous consentez , vous , à ne plus faire la prude et à descendre de ces grands airs qui ne sont plus de saison. J'avoue humblement que j'ai été votre dupe ; mais on ne tombe pas deux fois dans le même piège. En voilà assez; rendez-vous de bonne grâce , ne me forcez pas à en dire davantage et à recourir aux moyens extrêmes.
— Je vous y invite, au contraire, et j'attends avec impatience la conclusion de votre harangue.
— La conclusion de ma harangue, vous la savez bien; mais puisque vous voulez Tentendre, et que vous ne craignez pas d'affronter certains mots un peu crus , il faut bien vous satisfaire, la conclusion est celle-ci : maintenant que le premier pas est fait, êtes-vous décidée à en faire un secoïid? En d'autres termes et sans figures,
voulez-vous de moi maintenant, que vous avez eu un amant? Est-ce clair?
— Si c'est clair, ce n'est, du moins, pas poli. Je vous répondrai, en termes tout aussi nets, que je ne veux de vous qu'une chose, c'est votre retraite immédiate.
— Allons , vous ne niez pas , c'est toujours cela : vous y mettez, du moins , de la franchise. Je suis désolé de vous déplaire ; mais il m'est impossible de vous accorder votre demande. Je suis décidé à rester aussi longtemps que je n'aurai pas obtenu ce que je suis venu ch' rcher. Du reste, je ne veux pas vous tromper, et je serai franc ; je ne viens plus soupirer à vos pieds, ni faire de la séduction , je viens exercer une vengeance , et je suis en mesure pour ne pas échouer, cette fois , comme les deux autres.
— Une vengeance ! Mais il me semble que si quelqu'un ici a été offensé , ce n'est pas vous.
— C'est |K)ssible , chacun a son point d honneur; vous avez le vôtre, j'ai le mien. Mais brisons là , je vous prie , et abrégeons. Vous m'a-
U(\ L'ÉCUAi\Gt.
vez bercé assez longtemps par vos belles phrases, vous ne me jouerez plus. C'est jbien assez d'avoir vu passer Tautre avant moi , et de lui avoir cédé la place. Je viens faire valoir mes droits , je vous ai aimée avant lui !
— Vous appelez cela de l'amour, monsieur le comte?
— Est-ce de Tamour? est-ce de la haine? Je l'ignore, et je m en inquiète peu. Tout ce que je sais , c'est que vous êtes la femme la plus belle et la plus désirable qui existe; je u'eu veux pas savoir davantage.
— Vous vous répétez , monsieur le comte. N'avez-vous rien d'autre à me dire?
— Ne plaisantez pas î s'écria le Corse, rouge de colère , car , cette fois-ci , les rieurs ne seraient pas de votre côté.
— En tout cas, ils ne seront pas du vôtre, car je vous déclare que vous sortirez d'ici comme vous êtes sorti de votre carrosse la nuit que vous savez.
— Dans mon île , madame , quand on a fait
L'ÉCHANGK. 141
pour obtenir une femnrie tout ce que j'ai fait pour vous, et que cette femme vous raille, après vous avoir joué, on la poignarde. Moi, j'aime mieux vous réduire, et j'ai de quoi , ajouta-t-il , en mettant la main dans sa poche.
La duchesse crut qu'il allait en tirer un pistolet; il en tira une lettre qu'il lui présenta.
— Connaissez-vous cette écriture?
— C'est l'écriture de Chavornay, réponditelle froidement.
— Et cette adresse?
— C'est la mienne.
— Comprenez-vous maintenant?
— Oui , je comprends que j'ai dans ma maison un voleur et un espion .
— Vous vous trompez; le hasard seul a fait tomber cette lettre entre mes mains.
— Ne calomniez pas le hasard.
— Au reste, croyez tout ce que vous voudrez; cela m'est égal , la question n'est pas là ; de quelque source que me soit venue cette lettre , je l'ai et vous la reconnaissez. Si je me répète,
du moins je ne me vante pas , vous voyez que j'ai de quoi vous réduire.
— Si vous n'avez pas d'autre arme , vous êtes loin encore de la victoire.
— Vous affectez une indifférence qui n'est pas maladroite , mais ce n'en est pas moins une feinte. Vous savez bien que cette lettre vous déshonore et vous livre à ma merci.
— Cette lettre ne me met à la merci de personne et ne déshonore que celui qui l'a volée et celui qui la recèle. C'est une arme contre vous, bien loin d'en être une contre moi ; vous savez bien vous-même que vos accusations tombent devant elle et qu'elle nous absout tous les deux, moi et celui qui l'a écrite. Si vous l'aviez bien lue vous auriez pu y apprendre comment on aime et comment on se sacrifie.
— Je l'ai fort bien lue; je conviens qu'elle esl écrite avec habileté et que les précautions sont assez bien prises pour ne vous pas trop compromettre; mais, malgré son ambguité , il
y a un petit malheur , c'est qu'on vous y tutoie: on sait ce que cela veut dire.
— Et quel usage prétendez -vous faire de cette lettre?
— Aucun autre que de vous la rendre si vous vous rendez vous-même. Acceptez-vous l'échange?
— Et si je ne l'acceptais pas?
— Je partirais pour Florence à l'instant; ce soir, votre mari saurait tout : vous ne pouvez pas m'échapper.
— Et vous avouez froidement une si abominable lâcheté?
— Au point où vous m'avez amené , tout est permis , et votre conduite envers moi légitime la mienne envers vous. Eh ! croyez-vous , madame, que c'est volontairement que j'en agis ainsi? Croyez-vous qu'il ne m'eût pas été plus doux de vous devoir à vous même? Je hais plus que vous les moyens auxquels je me vois forcé de recourir ; i!s sont odieux, et mon orgueil en souffre , mais la faute en est à vous : c'est votre
iU L'ÉCHANGE.
opiniâtreté qui m'a amené là, et cela m^est dur, madame , après vous avoir aimée si longtemps en silence et vous avoir entourée, comme je Tai fait, de soins et de respects. Je vous ai crue une femme loyale et vous ne Tètes pas plus que les autres ; vous jouiez la vertu en ayant un amant, et quand vous me résistiez avec tant d'obstination , ce sublime honneur dont vous vous faisiez un bouclier contre moi n'était qu'une passion... que je ne veux pas qualifier. Je me suis trompé sur vous et vous vous êtes trompée sur moi ; il y a eu ici une double méprise ; je ne suis pas l'homme que vous avez cru : bien loin de me laisser abattre par un premier échec , la résistance ne fait que m'enflammer et l'obstacle double mes forces. Je vous ai trop aimée pour que vous ne soyez pas à moi, et je me suis trop avancé pour pouvoir reculer sans honte. Mon orgueil rougit des moyens auxquels il m'a fallu descendre ; mais je rougirais bien davantage si je manquais mon but et si vous m'échappiez ; au surplus vous lue pourrez pas dire que je vous
prenne en traître ; je vous laisse l'alternative; vous êtes la maîtresse de votre honneur, de quoi vous plaignez-vous? Votre sort est dans vos mains; soyez à moi et cette lettre est à vous.
— Mais si j'aimais en effet votre rival et que je vous l'avouasse j que feriez-vous?
— Ce que je ferais? Ma victoire étant double , j'en jouirais doublement.
~ Eh bien I monsieur le comte , partez pour Florence , je vous avertis seulement que vous arriverez trop tard , vous avez été prévenu , quelqu'un a pris les devants. Vous pourriez même porter au duc celle-ci , ajouta-t-elle , en lui montrant la lettre encore cachetée qu'elle avait reçue le matin ; il l'ouvrirait devant vous , cela ferait la troisième.
— Pour une femme franche, vous jouez la comédie à ravir; c'est dommage que ce soit une comédie. Vous croyez m'échapper par ce stratagème; il est ingénieux, mais je connais cela. Les femmes prétendent toutes n'avoir pas d'autres confidents que leur mari.