II
— Il ne tient qu'à vous de faire une nouvelle expérience.
— Vous imaginez, peut-être, que je vous ai fait une menace vaine , et n'ai voulu que vous effrayer. Ne vous y trompez pas, je le ferai comme je vous Tai dit.
— Je ne m'y trompe point, je vous assure; et je vous connais assez pour vous croire capable de cette infamie. Monsieur le comte, vous avez manqué votre coup.
—C'est ce que nous allons voir , s'écria Campomoro , qui commençait à le craindre.
— Allez et vous verrez.
En disant cela , elle fit un pas vers la porte pour tirer les verroux. Il la retint par le bras.
— Un moment, duchesse ; je ne vous rends pas encore la liberté.
— J'espère que vous ne pousserez pas plus loin cette honteuse persécution. Vous m'avez proposé un échange, je le refuse. La lettre vous reste, faites-en l'usage qu'il vous plaira; mais laissez-moi.
LÉGHANGE. |47
— Ob ! que Don pas , s'il vous plaît. Je ne me tiens pas si vite pour battu ; j'aiipe bien mieux la femme que la lettre.
— C est bien le moins, pourtant, qu'on tienne les conditions qu'on a soi-même dictées.
— Vous raisonnez à merveille , et vous êtes une parfaite logicienne. Mais là , voyons , franchement, contiuua-t-il en la regardant fixement dans les deux yeux ; est-il vrai que vous ayez tout dit à Fritz ?
— Libre à vous d'aller vous en informer auprès de lui. Je n'ai plus rien à vous dire.
Campomoro vit bien , au ton dont ces paroles} furent prononcées et au regard qui les accompagna , que la ducbesse disait vrai. Il la connaissait d'ailleurs pour une femme fort capable de semblables coups. Cette nouvelle l'étourdit et le désarçonna.
— Voilà que je n'y comprends plus rien , s'écria-t-il confondu , et j'avoue que cela me passe. Mais, ma chère, vous êtes d'une inexpérience dont une pensionnaire aurait honte; est-ce
qu'on dit jamais de ces choses-là à son mari? C'est tout au plus si on les confie à son confesseur, quand il est homme d'esprit et qu'on peut lui faire entendre raison; mais à son maril quelle folie ! Cela ne se fait pas. Vous ne savez rien du monde, et avec votre esprit vous manquez tout à fait de jugement; vous ne saurez jamais vousconduire. Prise, comme vous la prenez, la vie est impossible. Gageons que vous lui avez aussi raconté notre promenade après le bal I
— Vous pouvez le lui aller demande .
Celte péripétie inattendue déconcertait tous
les plans de Campomoro, et brisait dans sa main Tarme sur laquelle il avait compté; mais, revenu du premier étourdissement , il se remit vite en selle et se retourna habilement.
— Au fait , dit-il en reprenant ses airs familiers, cela ne me regarde pas ; si vous avez fait une folie , c'est votre affaire , ce n'est pas la mienne; vous vous débrouillerez comme vous pourrez avec votre mari. Quant à moi, ma position n'est pas changée et je maintiens ma
proposition. Je vous remercie cependant de m'avoir épargné le ridicule d'une fausse démarche; puisque Fritz est informé, mon témoignage devient inutile. S il s'accommode d'arrangements de celte espèce , libre à lui ; moi je n'en reste pas moins dépositaire du secret , avec la preuve en poche; si philosophe que vous soyez, la publicité est une terrible épreuve , je vous en avertis; on n'endort pas le monde comme un mari , et j'irai jusqu'à faire un éclat si vous ne le prévenez.
— Je ne le veux ni ne le peux , car on ne prévient pas la calomnie.
— La calomnie ! ce serait tout au plus de la médisance , et vous avez le moyen de me fermer la bouche.
— Au nom de Dieu , monsieur le comte , restons-en là. Vous voulez vous venger , vengezvous donc, puisque vous en avez les moyens. Faites tout ce que vous voudrez de cette lettre ; publiez-la , imprimez-la , répandez-la à cent mille exemplaires , vous ne déshonorerez jamais que
m L'ÉCHANGE.
vous-même , et ce ne sera plus seulement à une femme que vous aurez à rendre compte de votre infâme action, mais à deux hommes d'honneur que vous outragerez , que vous calomnierez également tous les deux^ et qui sauront bien, s'il le faut , vous imposer silence.
—Plùtà Dieu queceChavornay se battît en effet pour vous, car alors ma vengeance serait complète et je n'en demanderais pas davantage. Le monde peut bien, à la rigueur, passera une duchesse un caprice dansce goût là. Moi-même, tenez si, j'étais votre amant et que vous vinssiez m'avouer une faiblesse de ce genre , je comprendrais encore cela, en raisondelasingularitédufait, delabizarreriedu personnage, et je passerais Pépongesur cette fantaisie; mais il faut que c'en soit une; si c'esf sérieux, c'eslignobIe,carvous vous déclassez, et le monde a grande raison de ne pas pardonner de pareilles ignominies ; soyez à moi, il fermera les yeux ; il n'y a pas mésalliance: soyez à lui, il va les tenir tout grands ouverts et vous êtes une fenune perdue. Je vous parle en ami.
L'ÉCUAiNGE. 15i
Profitez du conseil car il est bon. Vous savez maintenant , à n'en plus douter , quelle est votre position vraie vis-à-vis de cet homme que vous avouez être votre amant, puisque vous lui reconnaissez le droit de se battre pour vous.
— Je n'avoue rien , je ne nie rien , je n'ai aucun compte à rendre et je n'en rends point. Croyez tout ce qu'il vous plaira et agissez en conséquence; mais délivrez-moi de grâce d'une poursuite odieuse. Je ne croirai jamais payer assez cher une si heureuse délivrance.
— Vous aimez donc toujours cet homme ! Mais qu'en voulez-vous faire? Maintenant que vous vous en êtes passé la fantaisie , n'en avezvous pas assez? Si seulement il avait quelque chose pour lui , mais rien ; ce n'est pas même un joli garçon , et son esprit , quoique vous en disiez, est fort problématique. Je ne comprends pas comment un homme de son espèce a ptl mettre sous son joug une femme comme vous. Avez-vous peur de lui? est-ce qu'il vous maltraite? On dit que c'est le moyen de se faire adorer des
i52 L'ÉCHANGE.
femmes, et telle petite maîtresse toute nerveuse, toute rose, telle princesse altière et impérieuse sont gouvernées par la rigueur et baisent la main qui les frappe. Je pourrais vous en citer des exemples qui vous confondraient. Je ne dis pas que vous soyez dans ce cas ; mais , eu conscience , je ne sais pas encore ce que vous êtes, et je n'ai point d'opinion arrêtée sur vous. La femme est un être multiple ; c'est un puits dont on n'a jamais le fond. Tous vos grands airs froids etlanguissans ne prouventrien; unefemme n'est pas dans le tête-à-tête ce qu'elle est dans le monde , et j'ai vu dans ce genre des métamorphoses si surprenantes que je crois tout possible. J'ai plus d'un doute à votre égard depuis que vous êtes la maîtresse d'un pareil être. Mais si, dans ce moment encore, j'étais votre dupe? si toutes vos résistances n'étaient qu'une ruse pour vous faire valoir et pour vous faire prier? Qui sait si vous n'êtes pas une de ces femmes qui ne se rendent qu'à la dernière extrémité, à force d'obsession et même de
L'ÉCHAISGE. 155
violence. Tandis que je perds mon temps en paroles et en démonstrations , peut-être intérieurement vous moquez-vous de moi et riez-vous sous cape de ma couardise et de ma niaiserie. Car enfin , voyons , tout amour propre de côté, ceci n'est-il pas un jeu ? êtes-vous sérieusement résolue à me laisser partir avec ma lettre , et avez-vous fait toutes vos réflexions?
— Ah , mon Dieu ! dit la duchesse en bâillant, le voilà qui va recommencer! 11 a échoué par la menace , il veut maintenant me prendre par l'ennui.
— Bah! s'écria le comte sans l'écouter, et comme se parlant à lui-même, j'ai commis la même faute que les autres fois, j'ai perdu le temps en paroles et je laisse échapper l'occasion ; j'ai sollicité quand il fallait contraindre et menacé au lieu d'exécuter. Comme si une femme disait jamais oui ! Je ne suis qu'un sot , et j'en suis réduit à finir par où j'aurais dû débuter.
Faisant à ces mots une dernière tentative , il
essaya de la vaincre par les sens , puisqu'il ne Tavait pu par la terreur ; il la saisit insolem- Hient par la taille, et Tenibrassa si brusquement qu'elle n'eut pas le temps de se préserver.
— J'espère, s'écria-t-elle en le repoussant avec un geste de mépris , que vous n'entendez pas recommencer une lutte où vous avez déjà été vaincu, et où vous ne serez pas plus heureux cette fois que l'autre. Il n'y a ici pour vous que du ridicule à recueillir, à moins que vous ne veuillez échapper au ridicule par le meurtre.
Campomoro vit bien au geste d'Hélène , que son dégoût était invincible et qu'il n'obtiendrait rien. Son cœur vindicatif bondissait de rage à ridée d'une nouvelle défaite ; il serrait la duchesse dans ses bras avec fureur , comme une bête féroce qui sent que sa proie va lui échapper sans qu'il la puisse retenir ; il fixait sur elle un œil ardent , il luttait contre les passions homicides de son île natale. En venant chez elle, armé de la lettre de Chavornay, il n'avait pas douté que la crainte de son mari et du scandale ne la jetât
L'ÉCliANGE. 155
dans ses bras , et qu'elle n'assurât son repos eu se donnant à lui. Déçu dans ses espérances , il avait été pris au dépourvu, et, au lieu de se ménager une retraite honorable , il s'était aveuglément livré à sa violence naturelle, et s'était fourvoyé lui-même dans une impasse ; de là cette tentative désespérée, dernier effort d'un orgueil écrasé, sur le succès de laquelle il avait peu compté lui-même.
— Eh! mon Dieu, madame, ne vous alarmez pas tant , dit-il en lâchant Hélène , et en essayant de cacher sa rage sous une froideur affectée , je ne veux pas vous tuer , vous n'avez rien à craindre, je m'en vais. Le tête-à-tête s'est prolongé beaucoup au-delà de ce que j'avais pensé et de ce que j'aurais voulu ; quoique mes mesures fussent bien prises, Souqui peut être rentrée , quelqu'un de vos gens peut avoir affaire à vous, et je ne suis nullement disposé à un éclat qui serait en effet ridicule. Mais je vous préviens d'une chose , c'est que ma retraite n'est point une défaite; la lulte n'est que re-
15(3 L'ECHAJNGE.
mise , et je reparaîtrai sur le champ de bataille au moment où vous vous y attendrez le moins et assez en force, cette fois-là, pour en rester maître. Je vous veux , je vous aurai. Vous ne me connaissez pas, et vous m'avez jeté un défi téméraire. Vous ne savez pas jusqu'où l'orgueil blessé, l'amour et la vengeance peuvent conduire un Corse. Il n'est rien que je ne fasse pour les satisfaire, et vous serez étonnée de ma ténacité; partout où vous irez , fût-ce aux Indes , vous me verrez surgir sur vos pas, jusqu'à ce que vous soyez à moi , et vous le serez , je vous le répète , car je le veux, et aucun scrupule ne m'arrêtera. Libre, oisif, sans carrière et sans devoirs , je me suis proposé ce but comme une occupation et un intérêt dans ma vie, je n'en ai pas d'autres et je suis assez riche pour ne reculer devant aucun sacrifice. Vous êtes une femme dévouée à moi par les puissances célestes ou infernales, comme vous voudrez les appeler, vous ne m'échapperez pas. Prenez vos précautions, je vous le conseille, mais prenez-les
bien , car je serai vigilant et prompt. Je joue avec vous cartes sur table , c'est l'usage de mon pays, on ne se prend jamais en traîtres, et une déclaration de guerre en forme précède toujours les hostilités ; mais la vendetta une fois déclarée, tout est permis; il est convenu de part et d'autre qu'on ne garde plus aucun ménagement. C'est ainsi que j'en use avec vous, et j'ajoute que la lutte me sourit bien davantage depuis que vous y avez fait intervenir votre mari et votre amant; la présence de ces deux auxiliaires l'agrandit à mes yeux, et j'aime mieux avoir à combattre trois ennemis qu'un seul. Au revoir, duchesse.
— Au revoir , comte ; je vous attends de pied ferme.
— Ce sera plus tôt que vous ne voudrez. Malgré cette dernière ironie , la duchesse ne
laissa pas que d'être inquiète de cette déclaration de guerre. Elle avait beau se dire que ce n'était là que du dépit et les menaces banales d'un amour-propre en souffrance, elle avait
riniagination frappée et ne pouvait se défendre de vagues terreurs et de pressentiments sinistres. Elle ne comprenait pas qu'on mît tant de suite dans de pareils desseins; mais la persistance du comte , ses tentatives réitérées , son caractère violent, tout lui faisait craindre pour l'avenir de nouvelles persécutions.
Elle était seule depuis quelque temps , absorbée dans ses tristes pressentiments , lorsqu'on frappa à sa porte; elle avait tiré les verroux sur Campomoro de peur qu'il ne se ravisât; elle crut un instant que c'était lui ; c'était le docteur.
En arrivant de Livourne, Vital avait rencontré le comte qui y retournait sur-le-cbamp , et, quoiqu'il ignorât ce qui venait de se passer, il venait à tout basard faire acte de présence afin d'éloigner de lui, par cette assurance simulée, tout soupçon de complicité.
— Je ne puis vous ouvrir , lui cria la ducbessesans se déranger; j'ai en ce moment sur ma table des lettres dont quelqu'une pourrait
se trouver à votre convenance , et je n'ai pas le temps de les serrer.
Le docteur n^entendit pas ou ne voulut pas comprendre ; tout en s'excusant avec une humilité servile d'avoir dérangé la duchesse , il rejeta son importunité sur Tempressement de son zèle et se retira sans qu'Hélène eût daigné lui adresser un mot de plus.
Elle n'avait pas menti, car elle avait sur son bureau la lettre de Chavornay. L'orage d'où elle sortait avait emporté ses scrupules; la lettre si longtemps cachetée était ouverte ; elle s'y était réfugiée comme dans un lieu d'asile et un sanctuaire béni. Celte lettre était une sorte de journal qui faisait suite à la première.
SUITE DU JOURMl DE CIIAVORMÏ.
L'Incisa.
J'avais cru être moins malheureux et supporter mieux l'absence , en sachant d'être aimé. Que j'étais simple et peu versé dans les passions ! Combien j'ignorais les ruses de l'amour et ses pièges 1 L'expérience m'a mieux instruit , et c'est pour mon malheur. La certitude de n'être point aimé, de ne jamais l'être, est quelque
SUITE DU JOURNAL DE CHAVORNAY. 161 chose d'irrévocable, comme le destin ; c'est une sentence qu'on subit , si on ne l'accepte pas , et l'on part du moins avec la conscience qu'on ne laisse rien derrière soi. Si ce n'est pas une consolation , c'est une nécessité , et la nécessité a toujours en elle je ne sais quoi de fort qui soutient. Mais être aimé et savoir qu'on l'est, mais n'en pouvoir douter , cette certitude , Hélène , nourrit malgré nous , au fond de nos cœurs , d'âpres et immortels levains d'espérance qui fermentent sans cesse, et qui, plus forts que la volonté , tuent dans son germe la résignation. Et puis , la pensée qu'on ne souffre pas seul , qu'on est deux à porter l'absence , déchire la plaie toujours saignante , et l'empêche de se jamais cicatriser. Non , Hélène , je ne puis guérir, je ne veux pas guérir , et je vais répétant avec votre poëte de prédilection : « J'ai une force héroïque pour combattre , je n'en ai point pour me résigner. »
La résignation aux lois éternelles , immuables de l'univers, est bonne, fière, intelligente, II. u
et celle-là je Tai ; mais la résignation aux lois humaines est stupide et lâche , et je n'en voudrais pas , dût-elle m'assurer le repos. Ces lois du mariage , qui m'exilent et qui vous lient , est-ce moi qui les ai faites , les ai-je acceptées, ai-je été seulement consulté? De ce que je les ai trouvées établies eu naissant, s'ensuit-il qu'elles soient bonnes et que je m'y doive soumettre sans regret et sans murmure? Ce que les hommes ont fait , les hommes peuvent le défaire : et de quel droit la génération qui meurt s'imposerait-elle h la génération qui naît? Yat-il aussi un droit d'aînesse entre les siècles? Non, je repousse toutes les tyrannies, aussi bien celle des siècles que celle des hommes, et je proteste contre toutes les lois que je n'ai pas consenties.
C'est de l'orgueil, peut-être? je ne m'en défends pas ; et vous, Hélène , vous me le pardonnerez. L'orgueil n'est pas le vice des heureux, comme l'ont prétendu leurs sophistes et leurs rhéteurs ; il est le bouclier des cœurs fiers con-
DE CHAVOnNAY. 163
Ire Paclversité; c'est lui qui les empêche de fléchir et de succomber dans les épreuves. Prométhée enchaîné aux flancs du Caucase se débat en frémissant sous le bec impie du vautour; martyr de la justice et plein du sentiment de son droit , il ne se résigne pas , mais il maudit dans les tortures la férocité de son persécuteur; il le brave par Pespérance. Tyrannisé comme ce Proméiliée , type éternel de douleur et (rorgueil,je me débats comme lui , et me réfugie malgré moi dans Tespéranoe de jours meilleurs.
C'est mal d'avoir ces pensées , je le sens bien; c'est plus mal encore de vous les dire; mais , je vous le répète , Hélène , je n'ai pas la force du silence , et il faut bien que je vous dise tout. Cela vous prouve à quel point je souffre; je souffre jusqu'à en être vaincu. Hélas! hélas! quelle chose mystérieuse est donc , Tamour?
Se buoua; ond' è l'effetto aspro mortale.? Se ria; ond' è si dolce ogni tonneuto ?
i64 SUITE DU JOURNAL
Depuis ma première lettre , je n'ai pas eu un jour de bon, que dis-je , un jour?pas une heure. Le grand air , le mouvement , les marches forcées, la fatigue poussée à dessein jusqu'à l'épuisement , rien n'a pu me distraire ; je n'étudie rien ; je ne regarde rien ; je n'ai d'intérêt pour 'rien; je suis tout entier dans le passé; je traverse , au pas de course, les villes et les villages, comme un voyageur pressé d'arriver , et je n'arrive jamais, car, pareil à Ahasvérus, je vais au hasard, sans autre but que d'aller, toujours aller. Pas un site ne me frappe; je passe devant les plus beaux monuments sans les voir, et je fends la foule comme ou s'ouvre un passage à travers une armée ennemie. Si le voyage même n'a plus le pouvoir de me calmer , il n'y a plus d'espoir , car c'était ma dernière ressource , et elle ne m'avait encore jamais fait défaut , même en mes plus mauvais jours.
Voilà ma vie depuis que je vous ai écrit. Le soleil levant dorait la neige des montagnes de San-Marcello lorsque je me mis en roule le
DE CHAVOKNAY. 1H5
lendemain; je ne vous dirai pas ce que c'est que Pistoie , ni Prato , ni Campi , je me souviens à peine d'y avoir passé; quant à Florence je n'ai fait presque que la traverser, et dans cette ville, dont je vous ai tant parlé , où je me suis tant plu naguère, en face du dôme de Brunelleschi , du campanile de Giotto, du baptistère chanté par le Dante; devant le robuste Palais-Vieux; et cette loge des Lanzi si élégante , si gracieuse ; au milieu de toutes ces forteresses , de toutes ces places du moyen-âge et des grands souvenirs républicains et des chefs-d'œuvre de Michel- Ange, je suis resté morne et glacé; mon âme était ailleurs; toK(tes ces grandeurs n'ont pu l'émouvoir, tandis qu'un seul mot, tombé par hasard sur mon chemin , l'a bouleversée et en a fait vibrer à la fois toutes les cordes.
Je passais devant le palais Strozzi ; c'est là que stationnent les voiturins ; toujours prêts à partir pour les villes d'alentour, ils of frentà l'envileurvoiture aux passants. Me voyant en habit de voyage, l'un d'eux s'approcha de
moi en faisant claquer son fouet et en me criant .
Pisa! Pisa! Un homme frappé de la foudre n'é-
prouve pas une commotion égale à celle que ce
seul mot causa daus tout mon être. C'était une
provocation du destin. Je fis un bond en arrière,
puis je me sentis défaillir ; mon sang cessa de
couler , mes genoux se dérobèrent sous moi , et
je dus , pour ne pas tomber , m'appuyer contre
Uangle du palais Strozzi. Le voiturin me voyant
arrêté, renouvela sa {)roposilion. Pisa! Pisa!
répétait-il à mon oreille avec un acharnement
féroce : Andiamo! Subito! Gomment ne le pris-je
pas au mot? Je Tignore, car la volonté y était.
Est-ce riionneur qui m'a retenu, ou l'audace qui m'a manqué?
Je quittai Florence ou plutôt je m'enfuis presque immédiatement ; je ne me sentais pas la force d'affronter de pareils dangers. Je sortis par la porte San-Niccolô et je remontai l'Arno toujours à j)ied , pour m'engourdir. à force de fatigue. Je ne pouvais quitter le lleuve , c'était uu compagnon . un umi, c'était quelque chose
DE CHAVOKNAY. 167
de vous, car ce flot qui passait à mes pieds allait passer bientôt aux vôtres ; le inùme instinct superstitieux qui m'y faisait jeter des branches d'olivier en quittant la Chartreuse , me le faisait alors côtoyer à travers mille obstacles ; il fallait que je le visse sans cesse , je ne voulais pas m'en séparer. J'étais si profondément absorbé dans la contemplation de ces eaux fuyantes auxquelles je prêtais une âme que je ne voyais rien des bords , ni les clochers coquets à demi cachés à l'ombre des oliviers, ni les hameaux blancs assis au penchant des collines , ni les élégantes contadines qui tressent en chantant vos chapeaux de paille somptueux , au seuil des plus pauvres chaumières.
La nuit me prit loin de toute habitation et je la passai à la belle étoile. J'étais en marche au point du jour et j'ai fait une halte ici en l'honneur de Pétrarque qui fut conçu dans cette triste bourgade au sein d'une longue nuit d'hiver. Ce n'est pas que tous ses harmonieux désespoirs me touchent , ni que ses pleurs trop savants m'at-
tendrissent toujours, mais lui aussi a connu Texil et la solitude inconsolable; son génie fils de Tamour est éclos dans les larmes , et l'absence fit son immortalité. Il en est ainsi de tous les poëtes ; éloquents et sublimes dans la souffrance , ils sont froids et impuissants lorsqu'ils veulent peindre le bonheur, et, à génie égal , le plus grand est celui qui souffre le plus. L'ame du poëte est un instrument dont la douleur fait vibrer les cordes , mais qui reste inerte et muet au vent aride de la prospérité.
Ucerano.
La même superstition qui m'avait fait côtoyer l'Arno jusqu'à l'Incisa, me le fit remonter encore jusque tout près d'Arezzo. Mais cette idée fixe, cette idée folle, si vous voulez, devenant de plus en plus poignante et tyrànnique , je fis un effort pour lui échapper, et m'arrachant des bords du fleuve où je m'étais jusqu'alors acharné , je me jetai brusquement dans les mou-
DE CHAVOKNAY. 169
tagnes du Val-d'Arno supérieur ; je dis montagnes pour me conformer au mot italien , c^est collines qu'il faudrait écrire ; j'en ai franchi beaucoup et des plus hautes , des plus agrestes , sans retrouver aucune image, aucune impression de mes Alpes. Ce n'est pas là, il est vrai, ce que je cherchais; car vous savez, Hélène, que je ne cherche rien; mais une nature grande et forte eût peut-être réussi à me faire violence et à me tromper moi-même quelques instants. Mais tous ces paysages sont adoucis, réduits dans leurs proportions , effacés, atténués, pour ainsi dire, comme le caractère national. De même que les montagnes sont des collines , les précipices sont des fondrières , les forêts des halliers et les arbres des arbrisseaux. Tout ici est gradué sur une échelle descendante.
Dès le premier jour , je me suis perdu dans un dédale de collines et de vallées enchevêtrées les unes dans les autres de manière à ne s'y pas reconnaître, et à tourner tout un jour sur soi-même pour se retrouver le soir au même
point que le niatiu. C'est ce qui m'est arrivé : je me suis si complètement égaré , que je ne pus jamais retrouver le filque j'avais perdu. Je me trouvais dans un pays triste et solitaire, sans une trace d'habitants ni d'habitations. Les sentiers que je prenais et quittais tour à tour me conduisaient tous dans des fourrés sans issue ; un me parut plus battu que les autres , je le pris, et comme le soir approchait, je le suivis avec la résolution de demander l'hospitalité à la première chaumière que je trouverais sur mon chemin. Je marchai longtemps devant moi sans rencontrer un loit , et le soleil était couché ; enfin, aux dernières lueurs du crépuscule , j'arrivai à un petit hameau de trois ou quatre feux oublié au sommet d'un coteau boisé. Une jeune femme de bonne mine était assise au seuil de la première maison avec deux ou trois enfants autour d'elle. Elle me rappela , quoique moins jolie, notre aimable villageoise du Serchio; ce souvenir d'une si heureuse journée, la plus heureuse, hélas! de ma triste
DE CHAVOKNAY. 171
vie, ni 'attendrit profondément, et je m'arrêtai avec reconnaissance devant celle qui Tavait éveillé en moi. J'avais peine à cacher mon émotion.
— « Bella donna! lui dis-je , car en Italie » c'est ainsi qu'il faut s'adresser aux femmes do » la campagne pour en être écouté ■ veuillez , » de grâce, me dire où je suis?
— » Signor! me répondit-elle d'un air gra- » cieux, vous êtes sur les confins des diocèses de » Fiesole et d'Arezzo , dans le hameau d'Uce- » rano , et questa casa, ajouta-t-elle en m'indi- » quant sa maison, è vostra.
— » Que diriez-vous si je vous prenais au » mot?
— » Je vous en remercierais comme d'une » faveur.
— » Eh bien ! j'accepte, et je vous prie d'ac- » corder l'hospitalité pour celle nuit à un pauvre » voyageur égaré.
— » De bien grand cœur, répliqua-t-elle en » se levant et faisant sur-le-champ ranger les
» enfants pour me laisser entrer ; je regrette » seulement de n'être pas en état de vous » mieux recevoir , mais considérez où nous » sommes, et soyez indulgent ! »
On m'installa dans une chambre que j'étais loin d'attendre en pareil lieu ; un feu clair brilla bientôt dans la cheminée pour combattre la crudité de Tair. Le couvert grossier mais propre fut mis incontinent sur la table de chêne. Tout le monde s'empressait à l'envi pour me servir; un gros marmot qui pouvait à peine marcher, traînait un fagot au foyer pour entretenir le feu , un autre me couvrait de cendres en soufflant dans l'âtre , un troisième posait sur la table une grande carafe d'eau plus grosse que lui, qu'il venait de remplir à la fontaine. Leur mère les encourageait par son exemple, et la cena, composée d'œufs, d'olives, etde noix, fut bientôt prête. Tandis que je faisais honneur à ce frugal repas, plutôt par politesse que par appétit , on entendit dehors les pas d'un cheval.
« — Ah ! s'écria mon hôtesse, voilà mou
)» mari qui revient du marché de Montevarchi. » Elle sortit pour l'aller recevoir. Le moment d'après elle rentra avec un grand et bel homme de trente-six à quarante ans , vêtu d'un habit rustique mais cossu ; il me salua avec la courtoisie toscane , en me souhaitant la bienvenue et me remerciant d avoir honoré sa maison ; puis il alla s'asseoir au coin du feu et sa femme se mit en devoir de lui déboucler ses éperons. Pendant ce temps les enfants, à chacun desquels il apportait quelque chose, fouillaient dans ses poches et lui grimpaient aux jambes comme à un mât de cocagne. La conversation s'engagea, et la curiosité de mes hôtes ouvrit un vaste champ aux suppositions et aux conjectures. Provoquant ma confiance par la leur, ils s'empressèrent de me dire qui ils étaient afin que je leur disequi j'étais moimême. Leur oncle était curé du village voisin de Starda ; leur petit fonds valait tant , rapportait tant; il suffisait amplement à tous leurs besoins et ils étaient heureux. Quanta moi, ils s'arrêtèrent à l'idée que j'étais un arpenteur qui
allait ainsi seul , levant des plans pour le cadastre. Je les laissai croire ce qu'ils voulurent, et je fus tout ce qu'il leur plut d'imaginer. La soirée se passa ainsi ; quand la famille se fut retirée je demeurai seul au coin du feu mourant sans sonf^er à prendre an repos dont je ne sentais pas le besoin. C'est mon cœur, hélas! qui a besoin de repos , et je l'ai trouvé ici moins qu'ailleurs. Ce spectacle de la vie champêtre, bien loin de me rasséréner, n'a fait qu'aigrir mon mal par d'affreux retours sur le passé. Car, moi aussi je suis né au village , les montagnes sont ma patrie et les bergers sont mes frères. Chaque fois que je retrouve au loin les images de ma première existence , mon cœur se serre , mes yeux se mouillent malgré moi , et je pleure comme un exilé sur la terre étrangère. Ce villageois simple et robuste me rappelle mon père, et à l'âge de ces enfants j'avais leur insouciance et leur bonheur. Que de larmes on eût fait verser à ma mère en lui prédisant alors l'avenir de ce fils bien-aimé , objet unique de tout son
DE CHAVOhNAY. 475
amour , et qu'elle aurait de peine à me reconnaître aujourd'hui 1 II vaut mieux qu'elle soit morte, elle aurait trop souffert de mes souffrances; elles les eût trop comprises.
Le hasard de ma naissance ne m'appelait pas à l'amour dont je suis possédé. Ce qu'il me fallait aimer, c'étaitune fille de mon rang, dont l'humble condition et les goûts bornés eussent été en harmonie avec les miens, et dont j'aurais fait mon épouse. Une famille obscure fût née de nous et eût grandi, comme moi, dans le labeur et les privations de la pauvreté. Voilà la route qui m'était tracée par les destins ! Mais je n'ai pas su , je n ai pas voulu m'y tenir. Je n'ai ni trouvé ni cherché cette femme inconnue qui m'était réservée et qui m'attend peut-être, à cette heure, dans l'obscurité de mes vallées. Aurais-je forfait aux décrets de Dieu et mes souffrances seraient-elles une expiation ?
Et pourtant, admirez mon inconséquence ! je ne voudrais pas être autre que je ne suis, ni redevenir ce que j'étais. J'ai souffert, mais j'ai
vécu ; la vie ne se mesure que par les émotions, et les jours vides sont comme s'ils n'étaient pas. J'ai déploré quelquefois d'avoir quitté ma patrie et j'ai maudit l'heure où je vous ai connue ; c'était un blasphème ; c'est vous qui m'avez révélé l'existence , et mon âme s'est épanouie au souffle orageux des passions, comme l'aigle, au sortir de l'aire, ouvre son aile au vent des montagnes. Et puis, je le sens, c'était ma destinée : la vulgarité m'obsède , et , malgré moi, j'aspire au grand; voilà pourquoi je vous ai aimée , pourquoi je vous aime , ô ma duchesse ! et c'est pour toujours.
Vico d'Arbia.
Le lendemain malin je quittai mes hôtes au lever du soleil , non sans qu'ils me sollicitassent à me reposer plus longtemps chez eux. Mais il fallait partir; la force occulte et fatale qui m'entraîne loin de vous , ne me permet ni trêve ni repos. La jeune mère et ses enfans , de-
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bout au seuil de la maison, me suivirent de l'œil aussi loin que leurs regards purent porter ; le maître de la maison voulut m'aecompagner jusqu'à Monte-Luco , vieux château ruiné qui domine toute la contrée de la Maremme au Vald'Arno , et que les habitants disent naïvement avoir été une vieille république ; car, en Toscane, tous les souvenirs populaires sont républicains, comme ils sont ailleurs féodaux et monarchiques. Là nous nous quittâmes , et je repris ma marche solitaire et sans but.
La matinée était froide, une gelée blanche couvrait la terre et le vent du nord se rafraîchissait encore en passant sur les dernières neiges du Pratomagne. Le sentier était glissant, le pays est désert , et j'enjambai dans la solitude les sources de l'Ombrone. Une ville m'apparut tout d'un coup à l'horizon , hérissée de clochers et de tours qui se dessinaient distinctement sur l'azur éclatant du ciel. Cette ville était Sienne, et le hasard seul m'y conduisait , car j'évitais le désert peuplé des villes, le plus triste de tous les déserts. Pour vivre au milieu des hommes il H. 42
faut partager leurs plaisirs , leurs intérêts , leurs passions, jusqu'à leurs erreurs et leurs préjugés, et moi je suis seul au milieu des hommes : leurs plaisirs me dégoûtent autant que leurs préjugés et leurs erreurs , nos intérêts ne sont pas communs et ma passion n'est pas la leur. Qu'irais-je donc faire parmi eux et pourquoi leur montrerais-je ma tristesse et mes larmes ? Ils ne me comprendraient pas et me prendraient en pitié , S'ils ne me prenaient pas en haine.
Ce n'est pas que je ne rougisse souvent de mon inaction et que je ne sente en moi lûpre instinct du travail. Je voudrais être utile aux miens, et, à défaut de devoirs sociaux , me créer au moins des habitudes ; et puis, par instant Tavonir m'épouvante ; je vois l'indigence au bout. Je consume dans l'oisiveté le pauvre patrimoine que mon père a conquis au prix de tant de sueurs, et je n'ai pas de carrière pour m'en faire un autre ; je désespère d'en avoir jamais une et je sens trop que je ne sais point me plier aux nécessités de ma condition. Je ne prendrai jamais à cœur ma fortune et les soins vulgaires qu'elle exige-
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raitme sont odieux. Ce détachement des biens terrestres n'est peut-ùtre que de la |)ares8e , et qui sait si mou dédain n'est pas de I impuissance? Quelle qu'en soit la cause , il existe et me paralyse.
Je sens pourtant que j étais fait pour Paction , mais pour une action intelligente et libre. Il y a quelque chose en moi de sacerdotal ; j'étais né prêtre, Hélène, ne vous y trompez pas. Il m'eût plu, par-dessus tout, d'aller de peuple eu peuple, prêchant aux masses les grandes vérités de la fraternité humaine et les mystères sublimes de rinCni ; missionnaire ardent et convaincu , j'aurais trouvé , j en suis sur , des paroles entraînantes comme la charité, et des mots puissants comme la foi qui transporte les montagnes. Oui, llélène , j'étais fait pour croire et pour le dire , et je n'ai pas trouvé un principe debout^ pas une vérité qui ne fût contestée , pas une vertu qui ne fût niée ; j'étais né prêtre , et je n'ai pas trouvé de dieux sur les autels.
Accueilli au berceau par le doute , mon pre-
mier cri a été un cri de désespoir au spectacle de l'incrédulité universelle. Malheur aux générations transitoires ! elles sont toujours et irrévocablement sacrifiées. Nées dans le scepticisme, jetées comme des enfants perdus entre la foi qui n'est plus et la foi qui doit être , elles sont dans le vide , suspendues à jamais entre un malaise vague , qui n'est plus même le regret, et un désir qui n'est pas encore l'espérance. De pâles reflets du passé , de confuses lueurs d'avenir, voilà tout ce qu'elles ont pour se conduire dans cette profonde nuit : condamnées à l'obscurité , énervées , impuissantes, elles meurent tout entières ; l'oubli s'assied sur leur tombe, et leur poussière est stérile comme Ta été leur vie. Les âmes d'élite sont le plus à plaindre, car elles ont plus soif de croyances, sans pouvoir apaiser jamais la sainte ardeur qui les dévore. Le cours des siècles a tari toutes les sources où s'abreuvaient les pères, et le ciel n'a plus de rosée pour les enfants. Pourquoi sommes-nous nés au milieu de ces races maudites, dans cet âge de déso-
lation? et quel crime avons-nous commis pour qu'un pareil supplice nous fût infligé? Notre foi gît dans la tombe des morts!
Je ne suis pas de mon temps , je suis venu trop tard au monde ou trop tôt. Frustré de la carrière pour laquelle Dieu m'avait fait , je me réfugie dans la vie interne de la pensée , et je ne saurais descendre aux misérables intrigues qu'on appelle aujourd'hui l'action. Voilà pourquoi je ne fais rien et ne puis rien faire que me ronger moi-même sous le poids de ma propre impuissance, et dans l'éternel remords d'un crime dont je ne suis pas coupable. Je suis comme un navire en panne au milieu de l'Océan ; le flot ne le porte pas, nul vent ne vient enfler les voiles, comment arriverait-il au port?
Aussi bien quel port m'est ouvert? Je n'ai pas de carrière, je n'ai pas même de patrie ; sans naissance et sans richesse on ne conquiert de place au soleil qu'à force de souplesse et de patience; la patience, je l'ai ; mais Dieu qui m'a fait pauvre a voulu que je fusse fier et scrupuleux, c'est-à-dire qu'il m'a condamné, lui-même,
à «ne éternelle indigence. A défaut de tout ce qui me manque, il faudrait du bonheur , et je ne suis pas de ceux qui ont une étoile.
Pardon , Hélène , voilà encore que je blasphème et que je suis ingrat envers la destinée; car vous m'aimez, et peut-il y avoir sur la terre un plus grand bonheur que d'être aimé devons? Mais liélas! quel triste bonheur! Nous nous aimons , et nous ne pouvons nous appartenir ; nous ne pouvons vivre l'an pour l'autre , nous sommes condamnés à une éternelle séparation. Non , Hélène , non jamais je ne pourrai me rési;p»er à cette affreuse idée ; je me révolterai oonlro elle jusqu'au dernier soupir.
Toujours luttant et souffrant, j'arrivai devant un vieux château ruiné , tout près duquel coule l'Arbia ; fatigué de la n>arohe et plus encore de mes pensées, je me jetai au pied des décombres, et là , pris (Vun nouvel accès , je laissai tomber ma tête dans mes deux mains , et je pleurai amèrement. l'Arbia me raj>pela le Serchio au bord duquel nous nous assîmes un soir , et le
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château, la tour , aussi ruinée , qui s'élevait devant nous , presque cette même heure où noua étions là ensemble, heureux encore, et oublieux de Tavenir. Et aujourd'hui , Hélène , que faitesvous? Comment portez-vous cette solitude qui m'écrase , et trouvez-vous en vous-même , dans celte épreuve , plus de force que je n'en sais trouver en moi? Si du moins je souffrais seul ; mais non , mes douleurs s'aggravent par la pensée des vôtres , car nos cœurs sont percés du même fer. Pauvre femme! je t'ai fait bien du mal. Je me-suis jeté à travers ta vie comme un génie malfaisant , et je n'ai été content qu'après l'avoir empoisonnée. Au lieu de fuir aux premiers symptômes, j'ai attendu qu'il ne fût plus temps et que la plaie fut incurable. Puisque c'est moi qui l'avais faite , ne devais-je pas rester pour la bander , devais-je te laisser seule en un pareil état , et mon départ , que j'ai pris pour un devoir u'est-il pas une lâcheté? Hélas! hélas! pardonne-moi tes souffrances ; toutes les miennes ne les sauraient expier. Tandis que j'étais abîmé dans mes remords et
dans mes larmes , les choucas , nichés dans les ruines , tournoyaient sur ma tête avec des cris sinistres, et TArbia coulait tristement à mes pieds. Dans un autre temps de ma vie , la vue de ce fleuve rougi par la bataille de Mont'Aperti , la plus mémorable des fastes toscans, m'eût reporté violemment aux vieux souvenirs républicains, à Dante qui les a célébrés; et j'aurais évoqué autour de moi , les ombres de Farinata des Uberti et des autres grands Florentins; mais aujourd'hui , l'histoire n'est plus pour moi qu'une lettre morte , et tous ces mots fiers et virils de patrie , de gloire , de liberté, n'ont plus d'échos dans ce cœur que l'amour a comblé. Et, si le souvenir du poëte m'est cher encore, ce n'est pas le citoyen que je cherche dans Alighieri , c'est l'amant de Béatrix et le chantre de Francesca. Lui aussi connut l'exil, et cette conformité de destinée m'attache à lui. J'aime à me le représenter , traversant seul et à pied , comme moi , ce Mont-Catria si haut , dit-il ,
.... Ghè i tuoni assai suonan piu bassi.
DE CHAVOKNAY. J8o
Le soir vient, il est las; il frappe à la porte du couvent de Sainte-Croix : — Que cherchezvous? demande au proscrit le irère tourier. — La Pace.
Et moi aussi , Hélène , je suis proscrit , car je vis loin de vous qui êtes ma patrie et mon amour; moi aussi j'erre dans la solitude , et je vais criant , de montagne en montagne : La paix! la paix! la paix !
Sienne.
Hélène! Hélène! je vous ai tout dit; écoutez encore ceci. Le doute s'acharne à mes convictions défaillantes , pas une n'est à l'abri de sa morsure; il m'enveloppe comme un serpent de ses replis glacés; je me débats en vain , j'ai sa dent venimeuse au cœur, et mon sang s'écoule par la blessure ; ma force et ma foi s'écoulent avec mon sang. Hélène , vous ne m'aimez pas. Non , vous ne m'aimez pas autant qu'il aurait fallu m'aimer , car si vous m'aviez bien aimé ,
18(5 SUITE DU JOUHINAL
je ne serais pas «eul, errant , abandonné comme un proscrit sans patrie et sans toit.
Je me suis quelquefois reproché d'avoir manqué d'audace , c'est vous qui en avez manqué ; c'était à la duchesse d'Arberg à suivre le pauvre Chavornay , ce n'était pas au pauvre Chavornay à entraîner la duchesse d'Arberg; mais il fallait pour cela m'aimer comme je vous aimais , madame, d'un amour absolu. Vous ne l'avez pas osé ; vous avez craint de partager ma fortune ; ma pauvreté vous a fait peur , et qui sait même si vous n'avez pas pris pour la voix de l'honneur et du devoir, la voix du monde et de la vanité. Le soin de votre réputation vous a plus touchée que mon désespoir , et, pleine de tendresse et d'égards pour votre époux, vous avez été pour moi sans entrailles. Vous n'avez pas ordonné ma fuite , mais vous l'avez rendue inévitable ; vous ne pouviez pas ne la pas prévoir et vous n'avez rien fait pour l'empêcher; quand elle a été résolue , irrévocable, vous m'avez laissé partir seul. Vous m'avez sacrifié; un prince peutêtre, doule horrible! un prince ne l'eût pas été.
DE. CliAVOllNAY. 187
Oh! j'ai bien des fois maudit la pauvreté, mère impie de toutes les humiliations et de toutes les hontes; mais je la maudis, à cette heure , plus que je ne l'ai jamais fait, pour les effroyables doutes qu'elle éveille en moi.
C'est aujourd'hui une journée funeste , une journée de spleen et de suicide. Le ciel est noir et lourd, il semble toucher la terre; on dirait le soleil à jamais éteint, tant il est profondément enfoui dans les nuées; il pleut par torrents ; l'eau des gouttières tombe avec fracas du haut des toits; les ruisseaux des rues roulent comme des cataractes ; quelques chiens sans gîte hurlent d'une manière lamentable , et, plus lamentable encore, le vent nmgit dans les fentes des croisées mal jointes , et secoue les vitres inondées. Je suis seul à vous écrire, dans une vaste chambre d'auberge , nue, blanche, froide , sans cheminée et sans rideaux. Le peu de lumière qui traverse répaisse enveloppe des nuages, perce à peine les carreaux jaunis , et, à midi, je vois à peine à conduire ma plume. Ce demi-jour ou plutôt cette demi-nuit a quelque chose de se-
pulcral, qui glace le sang dans les veines, comme une vision de TApocalyse. Le monde toucheraitil à sa fin? serait-ce là le crépuscule de ces ténèbres éternelles sondées par les prophètes?
L'homme est muet dans cette ville en proie aux éléments; on n'entend pas d'autre voix que celle de la pluie et du vent. Dans ces jours de deuil et de désolation , le père de famille se retire au milieu des siens; l'ami va s'asseoir au foyer de son amij; l'amant aux pieds de sa maîtresse , et moi , jeté comme un orphelin au milieu de cette ville étrangère , je n'ai point de maîtresse, point d'ami , point de famille; je suis seul.
Et quand je compare cette vie de solitude et d'abandon à celle que j'avais rêvée et déjà entrevue à vos pieds ; quand je songe que si vous étiez là , la tristesse et l'incurable ennui qui me consument se changeraient en joie et en félicité ; qu'auprès de vous je n'entendrais pas le désordre des éléments , et que j'oublierais de demander à Dieu de rallumer le soleil éteint dans l'orage, oh! alors je ne trouve plus dans mon cœur que des malédictions et des blasphèmes, car vous
pouviez me donner tout ce bonheur ; vous ne Tavez pas voulu.
Post-scriptum.
Hier la plume m'est tombée des mains; la force m'a manqué pour continuer : c'est un jour comme celui-là que je rendrai à Dieu Texistence qu'il m'a donnée. Aujourd'hui je repars. Où vais-je? Je Tignore. J'ai pris l'horreur de cette ville, marquée en noir, dans ma vie et où j'ai souffert une pareille torture. Je pars pour la quitter , non pour aller ailleurs , comme le prisonnier, qui a brisé la porte de son cachot, fuit pour fuir et sans savoir où il va. Hélène ! Hélène! si vous priez encore; priez pour moi!
Malgré la brulalité de ces dernières pages , Hélène n'en fut point blessée; loin de s'irriter contre la main qui les avait écrites, elle plaignit le cœur qui les avait dictées, car il fallait qu'il fût bien malade. Elle-même , d'ailleurs , ayant passé par les mêmes doutes et fait tacitement à Cliavornay les mêmes reproclies , le sentiment
de sa propre faute la forçait à rindulgence ; elle fut clémente et pardonna. Les contradictions de cette lettre absolvaient d'ailleurs le coupable , elles prouvaient le désordre de son esprit et le tumulte de ses pensées ; il se faisait tour à tour accusé et accusateur, et il chargeait bien moins autrui qu'il ne se chargeait lui-même. Et puis , pensait Hélène , a-t-il ^i tort et suis-je sans reproche ? Ne suis-je pas responsable de cette vie que j'ai troublée , de celle carrière que jai fermée ou retardée indéfiniment? et puisque je ne pouvais rien faire pour lui , devais-je me laisser aimer? Je suis la plus faible et la plus misérable des femmes; je n'ai eu la force ni d'empêcher le mal ni de le réparer quand il a été fait, et criminelle avec moi-même, je l'ai été avec tout le monde.
Quand le duc revint de Florence, elle ne lui montra pas la lettre de Chavornay ; n'ayant pas eu la patience impossible d'attendre son retour pour la lire, ellen'eut pas le courage de lui avouer son empressement , et elle aima mieux ne rien dire que de ne dire que la moitié des choses. La
i92 LE CAMPOSANTO.
lettre fut cachée , et ce premier mystère lui fit toucher du doigt la folie de son engagement. En revanche, et comme par diversion , elle lui raconta dans les moindres détails son aventure avec Campomoro. Malgré son naturel peu violent , le duc en pâlit de colère ; et s'il n'eût craint un éclat et un scandale public, pire à ses yeux que l'offense même , il eût demandé satisfaction à son ancien ami de tant de trahisons, de tant d'outrages. D'ailleurs , où le prendre? 11 était reparti immédiatement , sans dire où il allait ; le docteur seul l'eût pu dire , et il n'y était pas disposé, tant il craignait le soupçon de complicité. Plein d'inquiétude sur ce qui avait pu se passer en son absence entre la duchesse et le comte , il continua à feindre la plus profonde ignorance sur tout ce qui concernait Campomoro. Hélène n'en demeura pas moins convaincue de son infidélité , et le dénonça au duc comme un espion du Corse ; mais le docteur nia avec un aplomb imperturbable , en ayant soin , à son ordinaire , d'entremêler ses dénégations des plus basses flatteries. De quelle lettre lui par-
lait-on? Il ne savait pas ce qu'on voulait lui dire , ni de quoi il s'agissait ; il ne chargeait pas précisément Souqui de son crime à lui , mais il laissait croire tout ce qu'on voulait, et, grâce à ses réticences et à ses ambiguïtés , on était tout naturellement amené à croire beaucoup de choses. Quant à la duchesse , il se donna bien garde de se porter son accusateur : c'eût été par trop maladroit ; et d'ailleurs il ne l'eût pas osé , le cœur lui eût manqué bien plus que la première fois. Il protesta , au contraire , de son respect , de sa vénération pour elle , et il joua , à l'égard de Chavornay , la même ignorance qu'à l'égard de Campomoro. Il lui fut d'autant plus facile de se justifier, que le duc, craignant de révéler son secret en en disant trop, n'articulait rien de positif, et se bornait à des insinuations si vagues , si lointaines , que Vital lui-même n'aurait pas compris , s'il n'eût été déjà au fait. Il sortit blanc de cette épreuve, et le duc continua à prendre parti pour lui contre sa femme. Elle ne fut pas si facile à persuader ; elle persista dans son opinion •